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 La souffrance est l'unique cause de la conscience

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MessageSujet: La souffrance est l'unique cause de la conscience   Sam 4 Déc - 23:42





    Le long manteau de la nuit ne va pas tarder à se refermer sur le grand Paris. La ville de la mode, des amours, mais aussi des Droits de l’Homme. Qui aurait cru, après les guerres contre le roi Louis XVI, que les français repartiraient dans un manque cruel de liberté, quelques siècles plus tard ? En réalité, il fallait s’en douter. L’homme est un loup pour l’homme, c’est bien connu. Son statut de prédateur primaire le pousse bien trop souvent à exploiter son pouvoir sur ses semblables. Nous en avons des preuves formelles, dans l’histoire de l’humanité, notamment avec l’esclavage, grand problème de ces derniers temps dans le monde. Et malgré les combats du peuple français, on continue à enfreindre les conditions imposées par nos ancêtres en 1789. Ultimatums, putschs, persécutions, guerres civiles, guerres pour un oui, guerre pour un non, génocides, assassinats, répressions, censure, peine de mort… Appelez cela comme vous le souhaitez, mais en rien les fondements de la Révolution française, qui inspira bien des pays, ne sont retrouvés dans notre société. A moins que l’Occupation allemande soit l’exception qui confirme la règle.

    Le crépuscule est le seul moment de paix, dans les rues de Paris. Probablement parce que c’est le seul moment où personne n’a le droit de sortir. Le couvre-feu, imposé par le régime de Vichy et leurs collaborateurs allemands, en est la cause. Mais qui dit interdit, dit violation des règles. Être Résistant, c’est savoir faire le contraire ce qu’on vous impose. C’est d’ailleurs la définition première de l’Opposition, étant donné que nous devons refuser les règles qu’on nous impose, sans se soucier du bien d’autrui. C’est ça, les guerres. On satisfaits les envies de gloire des chefs d’Etat, et d’une minorité dans le pays, tout cela en massacrant des innocents qui ne demandaient rien d’autre que de vivre, d’aimer, et de mourir -de façon naturelle. Avoir des enfants… Beaucoup de morts pour la Patrie en ont rêvé. Et pourtant, ils n’ont jamais pu en avoir, ou du moins les connaître. Parce que tous ces gens sont morts pour flatter l’égo des têtes de l’Etat.

    C’est donc avec la même force destructrice que chaque jour que je m’absente, avec une excuse encore plus bidon que les autres soirs pour me faire pardonner de ma chère mère. Ces dernières semaines ont été chargées en émotion. C’est à plusieurs reprises que j’ai du aller me réfugier dans les endroits les plus tordus de Paris pour me cacher de soldats allemands qui m’avaient repérés. Et pourtant, ce n’est pas comme si je manquais de discrétion. Non, en réalité, c’est que les patrouilles se sont de plus en plus nombreuses, et de mieux en mieux réparties pour lutter contre les « malfrats » qui ne cherchent qu’à montrer à Pétain que son idée est mauvaise, et que nous ne tiendrons pas longtemps. Qui sait, un jour la France sera peut-être allemande. Et vu la manière dont c’est parti, j’ai peur de ce que ça pourrait donner. Aujourd’hui, ma mère a refusé d’écouter la BBC de peur d’être attrapée par les allemands. Elle a raison, il ne faut pas prendre le risque pour être laissé en paix. Mais quand vous êtes engagé dans la libération de la France, alors ce risque, vous êtes obligé de le prendre.

    Ce soir, il fait un froid terrible. J’en ai des larmes au coin des yeux, tant le vent est puissant. Les yeux plissés, la moitié du visage couverte par une écharpe de laine épaisse, et le reste du corps protégé par une longue veste sombre, je ne peux que me tapir dans l’ombre des ruelles. Contrairement à mes dernières missions, qui avaient pour but d’attirer l’attention et de montrer que la Résistance a un pouvoir en or –celui d’agir dans sans se faire prendre-, je ne dois laisser aucune trace de mon passage. Pas un souffle, pas une parole. Il faut que je sois un fantôme inventé par la somnolence des soldats, s’ils venaient à me repérer. Le sabotage datant de quelques jours, réalisé d’après les instructions précises d’Elsa, ont permis de détourner une cargaison de marchandise qui comportait des denrées alimentaires non périssables, et d’une qualité qui n’est plus à prouver. De cette façon, nous avons pu subvenir aux besoins de quelques familles, et mettre des choses de côté en cas d’urgence. Et même si toutes les excursions ne sont pas couronnées d’un succès, nous savions à quoi nous attendre en nous mettant dans de telles histoires. Et croyez-moi, beaucoup d’entre nous se vanteraient bien de leurs exploits s’ils ne devaient pas garder leur engagement secret. Et même sous la torture, ils ne révèleraient rien, tout cela pour protéger leur réseau, et tous les autres, qui forment cette famille immense qu’est la Résistance. Parmi nous, il n’y a pas un seul résistant qui connaisse plus de trois ou quatre autres résistants, et encore moins dans un autre réseau que le sien. C’est une forme de préservation de l’intimité, de façon à éviter les infiltrés.

    Dans ma poche, mon fidèle Opinel courbé gravé au nom de mon pseudo de résistant- Epsilon-, m’accompagne. Il se niche au creux de ma paume, en guise de réconfort. Dans l’autre, un mot gribouillé de ma main à l’encre noire, sera mon passeport pour la mission de ce soir. J’ai à récupérer des ouvrages anglais sur un navire de pêche qui a légèrement détourné son parcours pour passer en Angleterre. Ce n’est pas la première fois que je fais cela, et l’infiltré résistant sur ce bateau n’est autre que le capitaine en personne. Je n’ai qu’à faire passer ce mot, signé de la main d’Epsilon, et l’affaire est réglée. Contrairement aux autres commerçants du marché noir, cet homme nous fournit les ouvrages de sa poche, à l’aide de quelques résistants français qui se sont expatriés sur la côte Britannique pour collaborer avec les pêcheurs et autres transporteurs marins.

    En toute logique, le navire devrait avoir accosté depuis déjà trois heures. Cela me laisse largement le temps d’éviter le contrôle des bateaux qui amarrent le long des quais de la Seine. D’ici cinq minutes, je serais en possession de nouveaux documents –made in England- à étudier avec mes compères. J’accélère la foulée pour oublier que je meurs de froid, serrant mes poings dans mes poches. De façon à contourner quelques soldats qui attendent sagement sur mon chemin, je remonte dans la rue, marche quelques minutes le long de la route, puis empreinte de nouveau un escalier pour redescendre sur le quai. Cette fois, pas l’ombre d’un doute, il va me falloir être discret. Je remets mon écharpe devant ma bouche, autant pour me cacher du froid que pour atténuer les bruits de ma respiration haletante. Et après avoir longé le mur, la Seine étant située à la gauche, je ne tarde pas à repérer le chalutier que j’attendais tant. Un regard à gauche, un regard à droite –comme si je m’apprêtais à traverser une route- et je me faufile jusqu’à la coque, ou je tape trois petits coups distincts. Je m’accroupis pour me trouver le plus proche du sol, contre le bois du bateau, en attendant que les pas que j’entends se rapprochent. J’entends alors murmurer…

    « Qui va là ? »

    D’un geste précis, je soulève une latte du haut de la coque, que je sais déplacée, puis y glisse un fin papier, soigneusement plié. Quelques minutes plus tard, on me lance une échelle de corde, sans dire un mot. La voie étant libre, je ne demande pas mon reste, et me hisse sur les barreaux de corde pour embarquer. A ce moment même où je dépose un pied sur le pont, une chose, jusque là roulée en boule dans mon cou, se met à vouloir sortir. Cette chose, c’est en fait cet adorable petit écureuil que j’ai trouvé quelques semaines plus tôt réfugiée dans une boîte en carton. Elle n’avait pas l’air bien en forme, ni très vieille d’ailleurs. Et à peine je l’ai caressée, qu’elle m’a adopté. Impossible de m’en débarrasser depuis. Maintenant, il faut que je l’emmène partout où je vais. Une femme, quoi. Ah, et j’oubliais : Je l’ai baptisée Grin –rictus en anglais- parce qu’elle fait un petit sourire en coin quand elle s’apprête à croquer dans quelque chose –moi y compris... Mais bon, le plus souvent je la surnomme Roukmoute, parce que c’est plus représentatif. Je rentre donc ma bestiole rousse dans mon col, et la recouvre de mon écharpe, juste le temps d’échanger quelques mots avec le capitaine.

    Je ne vois que l’éclat de ses yeux, puisqu’il est en contre jour. Mais quelque chose me dit que ces dernières journées n’ont pas été faciles pour lui non plus. Il me tend deux ouvrages, soigneusement emballés dans un papier de type kraft, que je m’empresse de glisser dans une poche intérieure de ma veste. Je le remercie d’un signe de la tête, avec un léger sourire d’encouragement. Nous savons tous les deux ce qu’endure l’autre pour arriver ici à tous les rendez-vous. Je sais aussi bien que lui que les occasions sont rares de nous croiser, et que nous devons en profiter avant que cela ne soit plus possible. Je referme ma veste, remettant les fesses de Grin sur mon épaule. Celle-ci ne tarde pas à se lover dans mon écharpe, et grogne à chaque fois que je bouge un peu trop.

    « Je repars demain soir. Je serai probablement de retour dans le courant de la semaine prochaine. Je vous ferai passer le message par quelqu’un. Dites à Ice de se méfier, la Gestapo ne tardera pas à trouver les failles du transport maritime. »

    Je hausse les épaules. Elsa n’est pas naïve, elle sait très bien comment ça se passe. Elle est après tout bien placée pour connaître les actions de la Gestapo… Je me contente de regarder le quai d’en face, apercevant une patrouille qui marche en rythme, et en parlant fort. Après un nouvel échange de regards, je sens qu’il s’apprête à me dévoiler quelque chose. Il regarde à son tour derrière moi, comme s’il cherchait à scruter les environs ; et c’est probablement ce qu’il fait, de façon à éviter que notre conversation soit entendue. Quoi que, là je n’ai pas bien peur, vu que la plupart des soldats comprennent le français aussi mal qu’ils le parlent. Je vous laisse imaginer le désastre.

    « Faites attentions en repartant, il y a un peu trop d’allemands à mon goût ici.
    -Pas d’inquiétude, c’est la même chose partout. »
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Emy Hale
La chance ne sourit pas à ceux qui lui font la gueule.



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Je parle pas aux cons, ça les instruit.
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PAPIERS !
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MessageSujet: Re: La souffrance est l'unique cause de la conscience   Lun 6 Déc - 1:02

L’heure du couvre feu était déjà largement passée lorsqu’enfin Emy referma derrière elle et son collègue les portes de la rédaction du journal. Autour d’eux, Paris somnolait, silencieux, courbant déjà la tête sous la lourde chape que ferait peser la nuit sur ses toits. Il n’était pas si tard pourtant. A peine dix heures, peut-être un peu plus. Qu’elles semblaient loin ces heures folles à arpenter, de jour comme de nuit, la grande capitale illuminée. Ces bals, ces bruits si particuliers, ces bars agités… tout cela avait-il réellement existé, ou n’avait-ce été qu’une longue et douce illusion ? Une illusion bien vite balayée ; il n’avait après tout suffit que de quelques soldats. Une guerre et puis soudain, rien d’autre que ces soirées mornes et vides, comme éteintes. Du jour au lendemain ; lorsqu’un jour de juin, le Maréchal Pétain avait officiellement déclaré la défaite de la France. La reddition d’une armée, mais de tout un peuple avec, de tout espoir et de toutes ces folies qui faisaient de Paris la ville de Lumière que chaque recoin du monde leur avait un jour envié. Emy connaissait trop les nuits parisiennes, celles d’avant, blanches, dansantes, arrosées parfois pour ne pas constater avec un brin d’amertume le calme plat qui régnait. Seule cette rumeur nocturne, que, tout occupants qu’ils soient, pas un allemand ne pourrait faire taire. Cette rumeur si particulière aux silences vespéraux étouffée et pourtant présente. Un poète aurait peut-être pu y voir l’image de cette résistance qui faisait parlait d’elle, n’en déplaise au nazi. Mais la jeune femme était loin, très loin d’être poète. Et ce soir, seule l’absence de toutes ces petites choses qui avaient à ses yeux rendu les soirées parisiennes si fascinantes se faisait sentir. Que ne donnerait-elle pas pour l’un de ces bals clandestins ? Pour un peu de musique et la perspective d’une nuit comme elle les aimait… Heureusement, à la sortie du bureau, il y avait toujours Piotr avec lequel se chamailler – et ça aussi, les allemands pouvait toujours essayer de l’empêcher.

Se chamailler. Activité à laquelle les deux journalistes terminèrent de se livrer quelques minutes encore, achevant la ô combien véhémente conversation à propos des élevages de lamas qu’ils avaient tendance à souvent tenir depuis quelques temps. Dans les rues désertes, à peine illuminées des quelques faiblards lampadaires, leur voix résonnèrent avec un éclat disproportionné, au grand dam des voisins peut-être, mais tant pis pour eux. Parce que sérieusement, qui dormait à cette heure ? Sur un dernier échange quand à la façon dont l’un ou l’autre mériteraient de se faire cracher dessus par l’une de ces charmantes bêtes qu’étaient les lamas, Emy et Piotr se séparèrent au coin d’une rue, sans grande inquiétude vis-à-vis de ce fameux couvre-feu. Bah, être journaliste et obligé de faire semblant d’être à la botte des allemands devait bien avoir au moins quelques avantages, non ? Dont les Ausweis ; en raison des bouclages parfois tardifs et des heures de travail qui pouvaient prendre des proportions assez énorme – surtout lorsque l’on passait une grande partie de la journée à faire tout et n’importe quoi avec les collègues plutôt qu’à plancher sur la rédaction de ses articles, en ce qui concernait Emy du moins. Et Piotr. Et Blanche aussi, d’ailleurs. Tout comme Thomas. Et peut-être même le patron, qui ne dépareillait pas dans leur joyeuse bande. Mais ça, les nazis n’étaient pas obligés de le savoir. Qu’ils continuent à penser que leur délivrer des Ausweis bien plus rapidement qu’à la majeur partie de la population était totalement justifier ; ils méritaient bien ça. Ou pas, mais chut, c’était une autre histoire… Et la notre n’y trouve guère d’intérêt. C’est donc sans plus s’inquiéter de l’heure tardive qu’une journaliste encore souriante de sa dernière discussion emprunta la direction des grandes avenues, mieux éclairées et plus agréables. L’absence de gens avait tendance à l’agacer, elle préférait voir du monde, sentir l’agitation – ce qui manquait un peu trop à Paris, ces derniers temps…

Tranquille, plus pour meubler le silence que pour autre chose, elle se mit à fredonner à voix basse les paroles de la première chanson qui lui passa par la tête. Du Piaf. Parce qu’il y en avait qui avaient encore le droit de faire ce qu’il voulait dans cette foutue guerre. Sans avoir besoin de ruser, de contourner et de jouer des mots – même si, elle devait l’avouer, les petits exercices d’ironie et de détournement auxquels elle se livrait lorsqu’elle écrivait étaient loin de lui déplaire. Un jeu, tout ça n’était rien qu’un jeu. Un jeu toutefois, dont elle avait déjà eut un aperçut des conséquences. Mais il y avait chez Emy cette obstination, cet esprit contradictoire qui faisait que plus une chose lui était interdite, plus elle y prenait de plaisir. Un soit disant homme d’affaire l’avait-il envoyée passer un moment en cellule pour une discussion un brin trop insolente ? Elle ne demandait qu’à recommencer, pour voir s’il n’avait rien perdu de son répondant. L’avait-on déjà mise en garde contre ses articles ? Tant pis. Un avertissement ne restait qu’un avertissement et les mots ne lui faisaient pas peur – loin s’en fallait, elle les connaissait trop bien. Cette inconscience, c’était son moyen à elle de dire sans en avoir l’air qu’elle n’était pas d’accord. Et de conserver cette éternelle insouciance qui ne l’avait jamais réellement quittée. Innocence ? Certains vous riraient au nez de vouloir lui appliquer ce mot. Et ils n’auraient pas totalement tort d’ailleurs – il n’y avait qu’à, simple exemple, y regarder de plus près dans les aventures de la jolie demoiselle. Non, insouciance et rien de plus. Une insouciance qui suffirait largement, d’ailleurs, au regard de ce qui était sur le point de lui en coûter. On ne peut toujours tout braver impudemment. Etait venu le moment où allait plus que s’en rendre compte. Tout se paye, en ce monde. Y compris l’insouciance.

Sans qu’elle n’y prenne garde tant le chemin lui était devenu habituel, gagna les routes plus fréquentées qui surplombaient les bords de Seine. Là, elle jeta un regard distrait au fleuve qui, envers et contre tout, continuait sa route pour aller se perdre dans elle ne savait quelle mer ou océan. Elle n’avait jamais été bonne en géographie. Rapidement, une voiture allemande la dépassa, faisant naitre sur ses lèvres une moue indéfinissable dont elle seule semblait détenir le secret. D’un geste, elle replaça son sac sur son épaule, ne prêtant pas la moindre attention aux voix qui, inaudible encore, commençaient à s’élever derrière elle. Des voix, pourtant, appartenant aux ombres qu’elle aurait dû voir depuis longtemps. Depuis que, tenant une conversation animée sur ces satanés lamas, elle avait refermé les portes de la rédaction. C’était idiot. Il n’y aurait parfois eu qu’à se retourner pour les apercevoir, mais pas une fois Emy n’avait regardé en arrière, bien trop occupée à laisser ses pensées vagabonder sans but précis. Le journal, sa mère qui devait très certainement danser à l’heure qu’il était ; l’article acide qu’elle avait publié la veille ; son père qui s’acharnait à réparer ce vieux poste de radio dont l’âme avait été rendue au ciel – et à la rouille – deux jours plus tôt ; ce jeune homme qu’elle avait quitté le matin même sans se souvenir de la façon dont elle l’avait rencontré au soir ; Blanche avec laquelle elle n’avait pas eu le temps de discuter comme elles le faisaient si souvent ; Nate qui, définitivement, l’emmerdait profondément à hanter ses pensées… Où placer l’attention à ce qui se tramait derrière elle dans cet amas de futilités qui faisaient, néanmoins, sa vie ? La méfiance menait, ce derniers temps, à de trop lourdes extrémités pour qu’elle ne s’y confine – elle qui, finalement, n’avait pas tant de motifs que cela de se méfier. Pas tant non. Un, simplement. Un de trop.

Ce n’est que quelques mètres plus loins qu’Emy prit enfin conscience que quelqu’un la suivait. Quelques uns, pour être exacte. Interrompant la le flot de ses pensées de même que la nouvelle chanson qu’elle avait entamée, elle jeta un coup d’œil derrière elle, sans pour autant s’arrêter. Les voix qu’elle entendait maintenant parfaitement s’élever – celles qui parlait le plus haut du moins – inutile d’être une lumière pour les reconnaître. Des allemands. Evidement. A l’instant même où elle tourna la tête pour certifier ses soupçons, d’eux d’entre eux lui firent signe de s’arrêter. Ben tiens. Non sans un soupir, elle obtempéra, peu encline à se lancer dans une course poursuite au détour des rues infestées de patrouille. Dont celle-ci d’ailleurs. Impassible donc, elle s’arrêta là où elle était, attendant que les trois soldats et deux officiers ne viennent se placer autour d’elle. Sur ses traits, pas la moindre once d’inquiétude. Elle avait son autorisation et la conscience tranquille comme un chat s’étirant en plein sommeil sur un sofa. Après tout, si ses articles devaient la faire arrêter ou autre charmante perspective du même genre, elle doutait que les nazis ne prennent la peine de lui courir après et de nuit pour ça. Elle n’était que trop facile à trouver au journal – parce que oui, en plus de risquer d’insolents écrits, mademoiselle était loin de s’y faire toute petite. Tant pis, elle avait l’aval du patron. C’est donc sans réelle méfiance qu’elle dévisagea tour à tour les cinq membres de la patrouille. Grands, blonds, yeux bleus… de parfaits petits aryens germaniques ; chapeau bas !

« Bonsoir messieurs, lâcha-t-elle avec, déjà, un brin d’insolence dans la voix.
- Bonsoir Fräulein. Peut-on savoir ce qu’une jeune femme fait dehors à cette heure-ci ? L’heure du couvre-feu vous aurait-elle échappée ? répondit aussitôt l’un des deux officiers, sur un ton mauvais. »
Haussant un sourcil perplexe, Emy se campa face à lui. Il pouvait toujours essayer de jouer l’affable courtois et poli, à ce jeu, elle serait bien meilleure que lui – même qu’elle s’y amuserait. Sauf que ce qu’elle ignorait, c’était que ni lui ni aucun des cinq hommes n’avaient l’intention de jouer longtemps. Du moins, pas à ce genre de jeux…
« Ca ne vous est pas évident ? Je profite de cette chaude nuit pour me balader sur une route déserte, railla-t-elle. »
Une chaude nuit oui, si l’on inversait le sens du mot peut-être. Il n’y avait qu’à voir la façon dont elle s’était emmitouflée dans son écharpe et un long manteau pour se rendre compte du froid qui régnait sur la capitale… et dans le regard de l’officier. En plus de cette petite lueur, qui sans le trahir, témoignait d’une arrière pensée. D’un geste sec, il fit un signe à l’un des soldats qui, aussitôt, vint attraper la jeune femme par le bras.
« Veuillez nous suivre, mademoiselle, lâcha-t-il soudain, au plus grand désarroi de la journaliste. Quelle susceptibilité – ou besoin d’autorité, qui savait ? »
Brusquement, elle tenta de se dégager, sans succès.
« Vous plaisantez ? J’ai une autorisation, je rentre chez moi, fit-elle sèchement. »
Un ricanement lui répondit, mauvais lui aussi, tandis que la troupe l’entraînant en direction de l’un de ces petits escaliers qui descendaient sur les quais. Passé d’impassible à noir, son regard chercha celui de l’officier qui ne prit pas même la peine de plus la regarder jusqu’à ce qu’ils ne soient descendus.

Là, enfin, elle se dégagea du soldat – ou peut-être la lâcha-t-il, au regard de la force qu’elle ne possédait pas face à lui. Vivement, elle plongea la main dans son sac, sous les regards goguenards des allemands, pour en sortir le fameux petit bout de carton sensé lui servir de sauf-conduit. Là, plantée devant l’officier, elle tendit le bras et lui plaça l’Ausweis devant le nez – au sens littéral du terme.
« Je suis journaliste et en règle, asséna-t-elle. Alors votre petit numéro… »
Cette fois-ci, elle n’eut même pas le temps de finir. Et d’ailleurs, à voir l’attitude des cinq hommes, elle avait déjà compris bien avant de parler que cette foutue autorisation ne lui serait d’aucune utilité. Pourquoi ? Là résidait – encore – le mystère, mais rien qui ne lui semble bon. L’interrompant, l’allemand lui saisit le bras d’une main, lui arrachant le carton de l’autre pour l’envoyer derrière lui. Emy tenta d’ouvrir la bouche mais, plus rapide, il la fit tourner pour, tout en la maintenant par les poignets, la présenter à ses compagnons.
« Na und? Ich habe es Ihnen gesagt ... charmant, nicht wahr ? »
VF : Alors ? Je vous l'avais dit... charmante, non ?
Rien de bon non. Sentant que quelque chose se tramait, et quelque chose qui n’allait pas lui faire passer la meilleure soirée de sa vie, elle tenta une nouvelle fois de le faire lâcher prise, en vain. Et c’est dans cette position qu’elle le sentit porter ses lèvres à son oreille pour lui murmurer :
« La prochaine fois qu’il te viendra à l’idée d’écrire un article, choisi mieux ta cible… ou tu pourrais encore le payer, verstehst du mich ? »
A ces paroles, Emy se raidit. Un article ? Une cible… ? Oh que oui elle l’avait compris. Immobile, elle serra les dents. C’était donc lui, ce fameux allemand dont Piotr avait fait l’éloge – forcé, elle en était certaine - dans l’un de ses papiers ? Lui, donc, qu’elle avait ironiquement attaqué dans l’édition de la veille. Et visiblement, cette fois, l’ironie de l’avait pas sauvée.

« Lâchez-moi… siffla-t-elle entre ses dents, arrachant une autre vague de rire aux cinq hommes. »
Quelque chose comme une angoisse, sourde, commença à se faire sentir en elle. L’angoisse de comprendre, vaguement, ce qui risquait d’arriver, ce qui, depuis plusieurs minutes déjà, trottait dans l’esprit de cette patrouille qui, ce soir, ne faisait absolument pas son devoir de patrouille. En était-ce vraiment une. Brusquement, la maintenant toujours par les poignets, l’homme la fit encore tourner, face à lui, un sourire bien trop explicite aux lèvres.
« J’ai dit : lâchez-moi, répéta Emy, en le fusillant du regard, ses gestes ne servant strictement à rien vu la force avec laquelle il la tenait. »
Souriant toujours, il passa les deux – fins, très fins – poignet de la jeune femme dans une seule de ses mains pour monter l’autre à son visage. Plus furieuse qu’inquiète, encore, cette dernière n’hésita pas un instant et, violement, fit s’abattre sur l’un de ses pieds et avec force le bout de son talon. Surpris, l’allemand recula, échappant un gémissement grave.
« Dirty ... Schlampe ! »
VF : Sale… garce !
Sans attendre le moins du monde qu’il ne lui donne sa bénédiction pour une telle action, la journaliste avait déjà tourné les talons, rapidement rattrapée pourtant par le second officier qui, l’attrapant par les épaules, la plaqua sans ménagement contre le mur proche. A son tour, elle échappa une brève exclamation, jouant des poings sans succès.
« LACHEZ-MOI ! TOUT DE SUITE ! cria-t-elle cette fois, de la rage mais aussi une once de panique dans la voix.
- Et moi, je te demande de te taire ! répondit l’allemand. »
Et, brusquement, la maintenant toujours par les épaules, il se pencha sur elle pour tenter de l’embrassée. Furieuse, mais prise par l’angoisse, Emy détourna la tête tout en envoyant un peu plus précisément l’un de ses poings. Sur son oreille. L’espace d’un instant, il recula, la dévisagent avec deux yeux noirs. La réaction, cette fois-ci, ne se fit pas attendre et, violemment, il envoya sur ses pommettes un claqua qui alla cogner sa tête contre le mur, la laissant sonnée quelques secondes, juste assez longtemps pour que déjà son écharpe ne glisse au sol. Dans sa nouée, le nœud se resserra. Il n’y avait rien à comprendre, tout ça était bien trop explicite.
« Sois raisonnable, et tout se passera très vite, lui susurra une voix à l’oreille. »
Tout se payait en ce monde. Y compris l’insouciance.

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SHUT ME OUT BUT I'LL JUST SCREAM
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MessageSujet: Re: La souffrance est l'unique cause de la conscience   Lun 6 Déc - 22:03

    Je croise le regard de l’homme, toujours aussi pétillant. C’est un peu pareil à chaque fois. Rencontrer le regard d’une personne qui se trouve dans la même embrouille que vous, mais qui semble y croire, ça a quelque chose de rassurant. Enfin, ici, c’est plutôt moi qui sers de point de repère. Je n’ai pas peur de ce qui m’arrive, bien que parfois je le crois. Mais si avoir peur c’est foncer droit dans le tas, sans se poser de questions, alors je demande une révision de la définition… Se jeter corps et âme dans une mission qu’on vous confie, tout faire pour que cela fonctionne. Je me suis donné cet objectif, et quoi qu’il arrive, je n’arrêterai pas tant que je ne l’aurais pas atteint. Et puis, c’est une série de victoires sur des batailles qui nous feront remporter la guerre, n’est-ce pas ? Une chose est sure, c’est que les yeux de cet homme ont un doute sur notre puissance. Peut-être que le fait que nous soyons discret fait de nous un groupe sans défenses… Mais la Résistance pose bien plus de problèmes qu’on ne peut l’imaginer. Sinon, pourquoi la Gestapo chercherait-elle à nous neutraliser ? Lorsque nous sommes qualifiés de traites, c’est que nous avons un minimum d’influence, vous ne pensez pas ? Moi j’y crois, et bien plus qu’en Pétain et ses salades.

    « Probablement… Vous savez, en mer, les affrontements directs sont rares. Et pour le peu que je vois de terre, je n’ai pas tellement l’occasion de les croiser. »
    Eh bien profite de ta chance, mec ! Parce que s’il y a bien des emmerdeurs sur cette terre, hormis moi, c’est bien eux. Eux et leur soif de pouvoir. Eux et leur règlement à deux francs. Je crois lire un sourire sur ses lèvres. Je ne sais pas s’il cherche la politesse, ou simplement à me montrer que la terre ferme lui manque. J’opterais bien pour la seconde solution. Même en étant le plus fidèle matelot, je me doute que la famille qu’on peut avoir sur la côte est plus apaisante à regarder une mer dans laquelle sont mort des milliers d’âmes. Qui sait ? Peut-être même que les courants ont amené celles des sinistrés du Titanic…

    Je suis sur le point de saluer mon complice, lorsque la silhouette d’un SS se dessine sur le quai, à quelques mètres de là. Je décide de prolonger un peu la discussion, et j’imagine que ce cher capitaine n’a rien contre. D’une moue compatissante, il m’invite à le suivre jusqu’à la cabine, où trône le fameux gouvernail. Avouez que l’honneur est grand. Alors que l’homme s’installe sur une banquette qui fait le coin du compartiment, il m’invite à le rejoindre. Mais je ne peux m’empêcher de scruter les lieux, assez impressionné. Je n’ai pas vu autant de richesse depuis… Depuis jamais, en fait. Les boiseries fines qui recouvrent les murs, ainsi que toutes ces dorures incrustées me font la sensation d’avoir atterri dans un autre milieu. Ce n’est pas avec sa posture qu’on aurait pu croire à l’aisance sociale de cet homme. Ni à la taille du bateau. Comme quoi, les apparences nous jouent trop souvent des tours ! Le barbu, aux yeux gris qui semblent de perdre dans l’eau de la Seine, et avec ses cheveux poivre et sel ondulant le long de son visage carré. Il me fait plutôt à un pirate refoulé, qu’à un grand capitaine de bateau de luxe. Tu parles d’un chalutier ! J’ai connu plus poisseux comme endroit…

    « Je vous offre un café, Epsilon ?
    -Avec plaisir. »

    Deux choses. La première étant le fait que j’ai toujours beaucoup de mal à être appelé par mon nom de Résistant. Avouons que c’est toujours sérieux. D’un côté, il y cette fierté d’être l’auteur de sabotages et missions en tout genres qui n’ont pas échoué. Mais de l’autre, j’ai l’impression de perdre plus de la moitié de mes relations humaines. Comme si ma vie se résumait aux personnes que je côtoie parce que je le dois. Ma mère, puisque nous visons sous le même toit ; André et Honorine, comme une seconde famille ; Elsa, Caroline, Arthur, bien qu’ils n’aient pas grand-chose en commun… Sans oublier Emy. Mais elle, c’est un cas un part, parce que le hasard a décidé qu’elle serait la seule à me croiser sans raison. Vicieux, ce hasard, vous ne trouvez pas ? La seconde chose remarquable, c’est cette proposition alléchante. Un… Café ! Les syllabes délicieuses me semblent si lointaines. Moi qui ai marché toute ma vie à la caféine, je n’y ai pas touché depuis au moins deux mois. Le café, après tout, c’est une denrée de luxe, qu’ils ont préféré nous remplacer par des breuvages semblables à des jus de chaussette immondes. Alors que le capitaine se lève, je ne peux m’empêcher de penser à cette odeur si fine, et ce goût intense qui vous reste dans la bouche une fois avalé. Combien serais-je prêt à payer pour y avoir le droit de temps en temps ? Plutôt heureux de cette invitation, j’entrouvre ma veste.

    La petite Grin s’empresse de s’extirper de là, pour aller se dégourdir les pattounes. Enfin… C’est vite dit. Après avoir parcouru la distance d’un bras, elle décide de se poser dans ma main, et n’y élire domicile. Ah ouais, j’avoue, trop pratique ! Je soupire, sans la quitter des yeux. Pourquoi est-ce que j’ai eu l’idée d’aller caresser cette chose ? Une fois qu’elle a posé ses yeux globuleux sur vous, et qu’elle vous fixe avec son rictus bizarre, c’est impossible de s’en détacher. J’ai craqué, comme une femme… Et j’ai honte ! La bestiole se lève sur ses deux pattes postérieures, prenant appuis des pattes antérieures sur mon pouce, afin de me regarder d’un peu moins bas. Je ne peux m’empêcher de sourire. Mais vous comprenez… Un si petit bébé plein de poils, qui vous fait les yeux doux… Elle était à la limite de m’appeler « maman », je ne pouvais pas la laisser toute seule ! Bon sang Nate, mais qu’est-ce que tu racontes ? Ce n’est pas viril du tout ! Un petit rictus de la chose, et… Eh merde !

    « Roukmoute, tu paies rien pour attendre ! »

    Après avoir mordu dans mes doigts, ayant trouvé ça appétissant, le petit écureuil sent qu’il a fait bobo à son papa… Nate ! Bon, d’accord, son maître si tu préfères… Mais le résultat est le même puisqu’elle retourne se lover dans mon cou. Pile poil au moment où mon hôte arrive, deux tasses fumantes sur un plateau d’argent. Bon sang, je penserai à revenir plus souvent ! La tasse ainsi déposée dans mes paumes fait revivre mes narines. J’ai l’impression de ne pas en avoir bu depuis… Depuis des lustres ! Un remerciement de la tête plus tard, je ne prends même pas le temps d’attendre qu’il ait refroidit pour y tremper mes lèvres. Le goût amer réveille mes papilles gustatives. Quel délice ! Et mon compagnon semble s’en régaler aussi.

    « J’ai eu de la chance de pouvoir le sauver, celui-ci… Les allemands ont tout pris… »
    J’aurais pu relever, les incendier de quelques paroles mais là, je suis occupé. Occupé à imaginer d’où vient ce café, et à me faire transporter par son goût subtil. J’en ai déjà bu de meilleurs, surement, mais pas d’aussi appréciables. C’est comme donner sa dose à un drogué après des mois de pénurie. Le soulagement ! Les minutes passent, le silence n’est qu’une paix immense. Un bien fou, en fait ! Nous reposons nos tasses, je me sens revitalisé. Maintenant, je n’ai plus qu’à repartir dans le froid, et rentrer au quartier général de la Brigade pour y déposer mon butin. Et j’en connais qui vont être verts de rage en voyant ma mine de mec qui vient de boire un bon café !

    Comprenant mes intentions, mon hôte s’empresse de se lever. Je fais de même, tout en refermant soigneusement ma veste pour éviter d’attraper une pneumonie. Après une poignée de main d’hommes, de vrais, je me glisse du côté de la proue, déroule la corde qui était proprement déposée au sol, l’attache avec un nœud bien solide, et la jette par-dessus bord, de façon à ce qu’elle atteigne le sol. Le capitaine lève sa main à son képi, et je plonge dans le vide, me rattrapant habilement à la corde avant de me laisser glisser en douceur. Lorsque mes pieds touchent le sol, la corde remonte, me laissant seul à seul avec le quai désert. Ou presque. Une main pour enfouir Grin dans mon écharpe, et me voilà parti en direction de la Brigade.

    Les foulées passent, j’ai l’impression d’accélérer pour passer entre les courants froids du vent d’automne. Pour l’instant, je n’aperçois rien à l’horizon. Tout semble paisible… Bien qu’encore une fois, ce soit les apparences qui trompent. Je soupire, longeant une fois de plus le long mur parsemé s’attaches pour amarrer les navires à fonds plats. Mais alors que je me rapproche d’un escalier qui remonte à la rue, j’entends des voix qui parlent fort, dans une langue que je commence à ne pas aimer du tout. Un sourcil froncé, je décide de m’arrêter, et de me faire discret. D’après mes oreilles, et les notes que m’envoie le vent, je peux deviner facilement des voix d’hommes et… Une femme. Mais je ne suis pas assez prêt pour distinguer ce qu’il se dit, ou même reconnaître un timbre quelconque. Ma curiosité décide de prendre le dessus. Et ma conscience ne semble pas le désapprouver, surtout après avoir perçu un gémissement étrange en provenance du même endroit. J’ai comme un mauvais pressentiment. T’es sur de ton coup mon vieux ? Je n’en sais rien, mais je dois voir. Pas de désaccord ? Je ne sais pas ce que j’aurais préféré, mais comme je n’ai pas vraiment le choix, je me fais tout en discrétion, puis dans une allure féline, je continue à avancer.

    Manque de pot, cette benne n’aurait jamais du se trouver ici. Comment je peux voir, moi ? Bon, au moins j’entends ce qu’il se passe, et assez clairement. Une dispute qui tourne plutôt mal, à en juger par les gémissements. Des gémissements féminins, légèrement surpassés en volume par des rires rauques, et d’autres un peu plus amusés. Une femme. Une femme est en danger ? Je ne pourrais pas le dire, je n’ai aucune idée de ce que peux dire une femme dans ce cas. Alors, prenant mon courage à deux mains, je tente de trouver une solution pour me rapprocher. Et elle ne tarde pas à venir jusqu’à moi, cette idée. Mes yeux rencontrent une ouverture, entre le mur, des palettes de bois, et la benne. Avec un peu de persévérance, je suis certain de pouvoir m’y glisser.

    Sans faire le moindre bruit, je colle le ventre à la benne, et force un peu. Parfait, maintenant il ne me reste plus qu’à jouer au crabe, et je pourrais atteindre le bout. Et c’est ce que je fais. J’ignore non seulement la voix qui commence à me dire que ça sent mauvais pour nous, et aussi les grognements de la Roukmoute qui se retrouve un peu coincée, elle aussi. Mais entre nous, c’est plutôt moi qui devrais me plaindre. Arrivé au bout, je ne suis pas au bout de mes peines, justement… Une vendeuse de rêve, et des clients. Ouais, ben ça valait le coup ..! Bon, j’avoue que ce n’est pas la première fois que je me trouve confronté à ce genre de situation mais… Qu’ils aillent faire ça dans une chambre, c’est quand même mieux ! Ayant fermé les yeux jusque là, j’en ouvre de nouveau un. Mais c’est assez étrange, comme situation. Soit ils ont de « drôles » de délires de masochistes, soit… Soit ça sent vraiment le roussi. J’espère qu’il s’agit du premier cas, même si les acteurs m’ont l’air vraiment excellents…

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Emy Hale
La chance ne sourit pas à ceux qui lui font la gueule.



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Je parle pas aux cons, ça les instruit.
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MessageSujet: Re: La souffrance est l'unique cause de la conscience   Mar 7 Déc - 23:15

/ !\ MESSAGE VIOLENT

Tout se payait, oui. Et inutile de faire semblant, ce soir, de ne pas comprendre le prix de ses imprudences. Emy avait déjà reçu quelques avertissements, à demi-mots ou clairs pour des propos peut-être un peu plus osés qu’à l’ordinaire. Elle avait déjà eu quelques conversations aigres douces avec différents officiers allemands et contrôleurs en tout genres. Elle avait même, à la suite de l’une d’elle, passé une partie de la journée à la Gestapo, avec pour compagnon de cellule un individu dont elle se souviendrait longtemps tant elle avait eu à faire preuve de sang-froid pour ne pas tenter de l’étrangler. Autant de messages, plus ou moins clairs, plus ou moins officiels, qu’elle avait pourtant royalement ignorés sans que jamais ils ne portent plus à conséquence. Et ce soir, ça n’était ni un officier mandaté pour l’arrêter, ni un contrôle cherchant un peu plus loin que les autres, ni rien de ce à quoi elle s’attendait, préparée de pied ferme, qui allait lui réclamer réparation. Non. Il n’y aurait ni jugement, ni discussion. La loi du plus fort en quelques sortes. D’elle ou des cinq hommes ? La question ne se tranchait que trop rapidement. C’était des mots que la jeune journaliste jouait, pas des poings. Poings qu’elle aurait beau balancer de tous côtés avec tout l’acharnement du monde ; si les soldats qui se trouvaient face à elle, l’air mauvais, rires infects aux lèvres en avaient décidé, alors ainsi soit-il décréterait le sort. Avait décrété. Et c’est cette sourde angoisse, de plus en plus vive, de plus en plus certaine qu’Emy sentit lui serrer la gorge lorsque, l’espace de quelques infimes secondes, elle ne put qu’assister aux évènements sans y sembler réellement présente. Prunelles vides, à peine expressives encore, fixées sur l’homme qui dénoua rapidement et d’un geste dur l’épaisse étoffe nouée autour de son coup. La morsure du froid sur sa gorge et le bas de son visage la ramena aussi sec à la réalité. La sombre réalité d’une, il y avait quelques minutes de cela à peine, banale nuit parisienne dans ce Paris occupé.

Avant qu’elle n’ait eu le temps de faire ou dire quoi que ce soit de plus, sous les commentaires pernicieux de ses camarades, l’officier s’essaya là où son prédécesseur avait déjà échoué. Dans un son regard, brillait une flamme avide lorsqu’il se pencha pour tenter d’embrasser la jeune femme qui, à nouveau, déroba ses lèvres en tournant la tête. Sortant de sa torpeur sonnée, elle recommença à se débattre, se tordant dans tous les sens possibles et imaginables pour échapper à la prise de son – la chose était claire maintenant – agresseur. Hors de question. Ils s’attendaient peut-être à ce qu’elle se mette à trembler, à leur pleurer dans les bras en se laissant faire ? Il n’y avait pas que pour agacer ses collègues et autres futilité du même genre qu’Emy était obstinée. Et en dépit de la peur qui avait déjà légèrement fait blanchir ses traits d’albâtre ; en dépit de l’espoir qu'elle savait ridicule qu’elle avait de s’en sortir, là, maintenant ; en dépit de l’inutilité, elle en était certaine, de ses coups ou de ses paroles, elle ne leur ferait pas le plaisir d’être la fillette fragile qu’ils s’attendaient sûrement à trouver, au regard de la lueur de surprise furieuse qui traversa les yeux de l’allemand lorsqu’elle détourna la tête, dans un sens, puis dans l’autre. Et encore une fois, jusqu’à ce qu’irrité qu’elle n’ose lui résister, il lâche ses épaules pour encadrer son visage de ses deux mains, se collant contre elle pour la maintenir contre le mur. Dégoûtée, le cœur vaguement soulevé, Emy n’eut d’autre choix cette fois que de serrer les dents, les yeux non plus fermés mais crispés, jusqu’à ce que soudain, l’homme ne s’éloigne. Légèrement. Trop légèrement.
« Ich zuerst, fit la voix du premier officier. »
VF : Moi d’abord.

A ces mots, Emy souleva ses paupières. Elle ne comprenait pas l’allemand. Du moins pas bien, et pas ça en l’occurrence. Mais inutile d’être bilingue pour se douter qu’il n’y avait rien de bon dans cette petite, toute petite phrase. Celui qui la tenait jusque là hocha la tête, non sans avoir lancé sur elle un dernier regard qui glaça les sangs de la journaliste, et recula de quelques pas, cédant sa place. Passant une main rageuse pour essuyer ses lèvres, elle dévisagea avec fureur celui qui s’approchait, celui que jamais, finalement, elle n’aurait dû si sévèrement – même tout en ironie – attaquer dans ce foutu article. Un remord ? Elle n’y songea même pas. Non, la seule chose à laquelle elle pensait, c’était cet homme. Et la façon dont elle pouvait fuir. Pourrait, si brusquement, il ne l’avait pas à nouveau plaquée contre le mur.
« Dégagez, siffla-t-elle en tentant de le repousser. »
Autour, une nouvelle vague de rires fut soulevée par ses paroles. De nouveau, l’angoisse lui noua la gorge alors que, coincée entre la pierre glacée et le corps de l’homme, elle le sentit se pencher vers elle. Le sentit oui. Lui, son parfum trop fort, son haleine qui ne sentait même pas l’alcool… Non, il était parfaitement lucide. Et c’est en pleine possession de ses moyens qu’il acheva de faire glisser son manteau. Une deuxième fois, le froid la fit frissonner violemment, s’engouffrant dans les fibres de ses vêtements. Une jupe, et une chemise. Soudain, ces bouts de tissus lui semblèrent presque vains alors qu’une nouvelle tentative pour se glisser entre les mailles du filet se soldait par un coup. Un coup qui lui coupa un instant le souffle, suivi d’une indicible panique.
« DEGAGEZ ! hurla-t-elle encore. »
A quoi bon crier ? Les rues étaient désertes, les quais encore plus. Unique témoin de ce qui se tramait, la Seine, face à elle, derrière la silhouette oppressante de l’officier, coulait tranquillement, ni plus ni moins perturbée qu’à l’ordinaire. Et pas un passant, pas une patrouille, rien ne viendrait plus maintenant se perdre de nuit dans de si tranquilles recoins. Emy était seule, elle le savait.

Brusquement, l’une des mains glacées de l’allemand attrapa ses deux poignets pour les maintenir fort, trop fort, en hauteur contre le mur, laissant une marque sans doute. Aussitôt, l’autre en profita pour aller fouiller dans sa chemise. La jeune femme songea, dans un dernier élan de révolte, à ce qui avait déjà marché et leva imperceptiblement la jambe pour de nouveau faire tomber son talon sur les pieds entremêlés aux siens. Près. Trop près. Si près qu’il sentit aussitôt son mouvement et, quittant le chemisier, la main intercepta rapidement son geste, l’attrapant sous le genou.
« Entfernen Sie ihn Mist diese Schuhe ! ordonna l’homme, en la fusillant du regard. »
VF : Enlevez-lui ces saloperies de chaussures !
Aussitôt, les soldats s’exécutèrent sans qu’elle ne puisse même espérer donner le moindre coup. Le piège était refermé, n’avait plus qu’à être consommé. Un éclat de dégoût passa dans ses prunelles vertes lorsque, profitant du fait d’avoir soulevé sa jambe, il se colla un peu plus contre elle. Elle voulu parler, crier encore, mais cette fois, les mots lui manquèrent, de même que la force, si ce n’est pour continuer à se tordre et se cambrer autant qu’il lui était possible. Avides, les lèvres de l’officier traînèrent un instant dans son cou avant de descendre plus bas, là où les boutons de son haut s’étaient ouverts, dans sa poitrine. Les frissons qui parcourent le corps d’Emy, mêlés de froid, d’angoisse, d’écœurement lui arrachèrent un sourire mauvais alors que derrière, les commentaires, les ricanements formaient comme une infernale ritournelle, incessante, oppressante. Et brusquement, la jeune sentit ce mouvement, cette main qu’il portait à sa propre ceinture, après être passée par ses sous-vêtements. Avec une force qu’elle ne soupçonnait mais, mais ô combien vaine face à la massive silhouette appuyée contre la sienne, trop frêle, elle dégagea ses bras et commença à taper des poings, vidée, sur son torse, la voix déjà brisée. Pour rien.

Et d’un coup de rein, il se colla plus encore à elle. Violemment. Un hurlement, à la mesure de cette violence échappa à Emy, mêlé d’un « non » presque inaudible dans le timbre trop perçant et déformé par l’horreur de sa voix. Un sanglot étouffé et brutalement, il se mit à faire ce pour quoi il était venu, la seule et unique raison qui l’avait poussée à suivre Emilya Hale, la journaliste un peu trop insolente. De douleur, d’horreur, de révolte la jeune femme continua en vain à se tordre, pour ne finalement parvenir qu’à ce qu’il aille de nouveau s’emparer de ses lèvres pour faire taire ses cris. Et les rires toujours. Criards, mauvais, mêlés de mots qu’elle ne comprenait pas, indissociables les uns des autres, dominés par les bruits que laissaient échapper son agresseur et ses propres gémissements, assourdis, et parfois éteints avant même d’avoir pu sortir de sa gorge. Le souffle tranché par son va et vient incessant, trop brusque, bestial elle lui hurla d’arrêter lorsque pour respirer, il laissa enfin sa bouche libre. Pour seule réponse, il la plaqua un peu plus contre la pierre froide mais dont elle ne sentait plus même la morsure. Il n’y avait que lui, lui et les rires, intarissables. Et rien sur quoi accrocher un regard, une pensée, rien pour oublier. Encore, et encore. Et encore. Sous les ricanements toujours. Insupportables. Jusqu’à ce que soudain, l’officier ne lâche un râle sourd, se collant un peu plus contre elle, une infecte lueur de satisfaction au fond des yeux. Et elle un gémissement pitoyable, mêlé d’un autre sanglot, qu’elle tentait sans la moindre utilité de retenir. Elle ne voulait pas, elle ne lui ferait pas ce plaisir là. Pourtant, sans qu’elle n’en ait seulement conscience, de silencieuses larmes avaient déjà roulé le long de ses joues.

Et brusquement, encore, il s’éloigna. Enfin. Rattachant sa ceinture, il attrapa fermement le menton d’Emy entre deux doigts, approchant son visage livide du sien.
« Tu aurais pu être plus sage... ça aurait été plus facile pour toi. Je vais être obligé d’être plus dur… lui siffla-t-il, un rictus aux lèvres. »
Emy fixa sur lui un regard vide, mais trop brillant pour ne pas la trahir, ne voulant pas comprendre ce qu’il disait. Et pourtant, ça n’était que trop clair. L’attrapant par le bras, là où rougissait déjà une marque, il l’envoya en direction de l’autre officier et des soldats, dont les regards avides, affamés, comme ceux de bêtes sauvages devant un morceau de viande après des semaines de jeûne, semblèrent brûler un instant sur les carrés de sa peau laissé à nu. Jouissant son doute de son autorité sur ses compagnons, le deuxième gradé la rattrapa par les épaules, avant de passer ses bras autour de sa taille. Là, il l’embrassa – à moins qu’il n’embrassât plus qu’un pantin – puis dans son élan, la poussa contre cette masse sombre qui trônait au milieu du quai. Une benne, sans doute. Benne à laquelle Emy se rattrapa, sentant ses jambes se dérober sous elle. Non, ne pas faiblir. Se défendre encore. Et pourtant, c’est sans même lui laisser le temps de pousser plus qu’un cri bref que le second officier reprit là où son camarade s’était arrêté. Nouveau hurlement, qu’une main plaquée contre ses lèvres étouffa aussitôt, à quelques gémissements près. Emy ferma les yeux. Ne plus voir son regard, avant tout. Ces deux yeux plissés par le plaisir qui lui soulevaient violemment le cœur. Brusquement, elle détourna la tête, se dérobant à un baiser qu’elle ne pu toutefois éviter alors que toujours, les rires tournaient, assourdissants, incohérents. Alors que toujours, le va et vient, brutal. Et brusquement, ce regain de colère. Une rage désespérée dans un nouveau cri, perçant, brisé toujours. Un cri de nouveau étouffé mais cette fois, la jeune femme planta durement ses dents dans la paume qui venait de se placer devant sa bouche. Et serra jusqu'au sang et son goût rouillé, jusqu’à ce que cet intrus ne se retire de son corps, avec un rugissement de colère. Un juron et violemment, il l’attrapa par le cou pour l’envoyer loin droit sur les pavés, aux pieds des soldats. Brusquement, elle heurta le sol, se roulant en boule, par reflexe. Au dessus d’elle, des voix, des insultes sans doute, et des rires. Encore des rires. Un cauchemar rythmé de râles, de cris et de rires.

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SHUT ME OUT BUT I'LL JUST SCREAM
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MessageSujet: Re: La souffrance est l'unique cause de la conscience   Mer 8 Déc - 22:11

Attention : Ce message comprend des éléments violents qui pourraient choquer certains d'entre vous.


    Je me surprends à me sentir mal à l’aise, comme complètement à côté de la plaque. Caché derrière une immense benne, les yeux à demi-clos, je ne peux pas m’empêcher de regarder ces hommes. Ils sont cinq, regroupés autours de quelque chose qui semble vraiment les intéresser. Et pour être franc, à entendre ces quelques gémissements qui s’échappent de là, je ne peux que me douter que la sixième personne présente n’est pas un homme. Oh ça non. L’un des hommes, tout en ricanant fort, comme la plupart des allemands, s’écarte légèrement. On croirait qu’il cherche à me montrer ce qu’il était en train de regarder avec attention depuis quelques minutes déjà. Au milieu de ces officiers et ces soldats, une femme se trouve coincée entre un corps et un mur. Tout pourrait laisser croire à une jeune femme venue se faire un peu d’argent en ces temps de crise. Tout, ou presque tout. Quelques détails, plus ou moins grands selon l’œil observateur –ou non-, qui m’alertent.

    Elle est maintenue par une poigne sévère qui joint ses mains contre la pierre. N’importe quel abruti aurait pu penser qu’il s’agissait d’une technique plus ou moins sensuelle. Pour moi, c’est une pratique qui dépasse le côté charnel. Et croyez-moi, à moins que les clients aient payé cher, je doute qu’une vendeuse de rêves s’amuse à se défaire de l’étreinte de celui qui est le plus proche d’elle. Elle se débat, comme une anguille qui chercherait à se faufiler hors de portée. Les hommes reforment leur arc de cercle, tandis que je ne peux plus bouger, pétrifié par ce que je pense voir. Je ne vois plus, mais pourtant, un cri, puis deux, puis trois… Mon sang se glace. L’écho des gémissements masculins se répand dans l’air, arrivant nettement jusqu’à mes oreilles. Elle se débat, il prend son pied. Et j’ai l’impression d’être moi-même acteur de la scène, alors que je ne suis qu’un pauvre spectateur, incapable de me sortir de mon trou. Parfois, je les entends parler en allemand, sans comprendre de quoi il s’agit. Je ne parle pas l’allemand, du moins, pas assez bien pour comprendre un langage peu soutenu, proche d’une sorte d’argot.

    « Ich zuerst »

    Quoi que dans ce cas, je n’ai pas besoin de savoir parler pour comprendre qu’un homme proteste. Le ton suffit. Glacial, et emplit d’une tonne de désir. Un homme sans désir n’est pas un homme. Mais un homme avec autant de désir est un monstre. Je reste toujours tapi dans l’ombre, alors que les rôles s’inversent. La femme est une fois de plus étreinte sauvagement, après un cri de douleur, et de rage –je suppose. Sauf que cette fois, l’arc de cercle n’y est plus. Certains se sont rapprochés, pour admirer ses formes de plus près. Et d’autres se sont légèrement écartés. Je vois tout, sans être capable de fermer les yeux. La violence de l’homme est telle que la femme continue à s’époumoner, dans l’espoir que quelqu’un viennent à son secours. Et j’ai beau tendre l’oreille, je finis par ne plus entendre de riposte de cette jeune femme. Je la suppose jeune, rien qu’à sa silhouette qui se dessine devant mes yeux. Mais de peur de l’humilier encore, même si elle ne peut pas savoir que je suis là, je décide de fermer les yeux.

    Et puis, le vent se lève encore, soulevant quelques mèches de mes cheveux. Je sens quelque chose tomber sur mon crâne. Une chose moins lourde qu’une goutte d’eau, mais plus froide que la pluie. Je frissonne. Un flocon vient de glisser du ciel, puis quelques myriades s’en suivent. Que faire ? M’en aller, au chaud, et les laisser régler leurs comptes ? Après tout, se mêler des affaires des forces de l’ordre, ce n’est pas un boulot pour un pauvre homme du peuple français… La neige continue à tomber, à fréquence de plus en plus haute. Dans peu de temps, je serai aussi blanc que la peau de cette femme, à l’exception près que j’ai un manteau, moi. Le problème, c’est que si un Parisien ne peut pas intervenir, un Résistant en a le devoir. Et encore plus s’il s’agit d’une dame en danger. Que faire ? Comment s’y prendre ? Mes mains tremblent lorsque je les dépose sur la benne, pour me rapprocher jusqu’au bout. Chercher une issue, un moyen de s’occuper d’eux. Voilà mon devoir. Je ne dois pas être Natanael, le jeune homme qui se promenait sur les quais, mais Epsilon, le résistant en mission, qui fait un détour pour montrer aux nazis que la résistance est même là pour épauler le peuple en danger.

    Soudain, un bruit assourdissant retentit. Mes mains, toujours plaquées contre le métal de la benne, se mettent à trembler sous un choc qui vient de survenir. D’où le bruit qui raisonne encore dans l’endroit désert. Et les rires se font plus proches, ainsi que des respirations haletantes. De là où je me situe, je peux non seulement voir l’agresseur et la violence dans son regard et son attitude, mais aussi l’agressée, jambes arquées, prête à s’écrouler. Ses dix doigts joints sur le métal sont la cause de se fracas qui fait encore vibrer mon corps, au contact de la ferraille. J’ai l’impression de me trouver face à un animal, à deux secondes de dévorer sa proie, et après en avoir largement tiré profit. Un parasite qui se sert de son hôte pour trouver ce dont il a besoin. La cruauté de mes paroles n’est pas assez puissante pour décrire que ce que je vois. Et cette fois, mon regard se remplit d’horreur. Qui peut être assez insensible pour forcer les choses ? Qui peut encore avoir de la fierté à ne pas trouver chaussure à son pied autrement qu’en forçant le passage ? Et qui peut s’amuser ainsi, à contempler ce qui ressemble fort à un pari entre amis… en plus grave ?

    Le pire reste cependant à venir. Mon regard accroche subitement celui de la femme, alors que son assaillant après avoir reçu ce qui m’apparaît comme une morsure dans la paume, la jette sur les pavés. Je ne sais pas par quel phénomène elle se retrouve face à moi, mais c’est le cas. Avant même qu’elle s’enroule et se recroqueville, mon regard accroche le sien. Et là, et seulement là, mon corps se crispe.

    « Ich werde jetzt gehen »
    Je vous la laisse à présent.
    Lance l’officier aux deux soldats. L’un d’eux ne se fait pas prier, et s’approche. Mais ce n’est pas cela qui attire toute mon attention pour l’instant. Avez-vous déjà croisé un si beau regard que celui de cette femme ? Des yeux d’un vert rappelant une promenade au cœur de la forêt, paisible, et pourtant si prenante. Moi non, je n’en connais qu’un. Et implantés dans un visage si fin, si blanc… Mes lèvres se pincent, mes dents les mordent. La peur qui se lit au cœur des émeraudes, la teinte blafarde de sa peau, me donnent la nausée. Comment ont-ils osé ? Comment ont-ils pu ? J’ai l’impression de sentir mon cœur s’accélérer en même temps que le temps a l’air de ralentir. Les secondes sont des minutes, et les minutes des décennies. Sortez-moi de ce cauchemar ! Pour une fois, ce n’est pas ma conscience qui me ramène à la réalité. Son cri se mêle à celui de la jeune fille, en cœur. Je tremble de tous mes membres, de colère, d’angoisse. La voilà en position fœtale, cherchant une protection.

    J’ai envie de hurler, de me joindre à ce cri de détresse, mais ma voix est bloquée dans le fond de ma gorge. Emy ! Mais bouge-toi, Nate, fais quelque chose ! Emy ! Ne la laisse pas ici, fais quelque chose ! Emy ! Tu n’as pas le droit d’assister à une scène du genre, sans agir, fais quelque chose ! Emy ! Sois fort, prouve qu’Epsilon est plus qu’un sabotteur, fais quelque chose ! Emyy ! BOUGE ! Ne laisse pas le choc t’envahir, Nate, BOUGE ! Mais les gestes sont plus faciles à imaginer qu’à réaliser… BOUGE ! Je te jure, j’essaie ! Mais je n’y peux rien… JE NE VEUX RIEN SAVOIR ! BOUGE ! De toutes tes forces mon vieux, allez, tu peux…

    Mais je ne peux pas mesurer la force que je mets pour me dégager. Emy ! Je tente d’avancer, mais me retrouve coincé par l’étroit passage. Alors, d’un bond plus sauvage que celui que ferait un puma pour descendre d’un plateau surélevé, je repars en arrière, et me cogne contre une chose en bois. Manque de chance… C’est beaucoup moins stable que je ne le pensais. Avant même que je ne puisse réaliser ce qu’il se passe, la palette s’écroule de tout son poids sur mes épaules. Tout comme moi, qui fais un petit tour sur les fesses. Je suis comprimé entre mur, la benne, et la palette inclinée, qui relit les deux précédents objets. Cercle vicieux, n’est-ce pas ? Alors que cette chose en bois me bloque le côté, elle m’empêche également de m’en sortir par le ciel. Et le cube de métal est si lourd que je n’arriverais jamais à le décaler. EMY ! Il faut que j’y arrive ! D’un réflexe, je m’assure que Grin est toujours là : je la sens couiner. Tout va pour elle.

    La panique me gagne. Je sens le sang battre dans mes tempes, et dans tous les endroits qui sont bloqués par ma prison. Et j’entends toujours les rires des hommes. De ces ordures ! Je commence à voir des milliers d’étoiles, alors que je fais mon possible pour soulever le toit de ma cellule. En vain. Ma tête me tourne, mes oreilles sifflent. Il faut que j’arrive à sortir de là ! Il faut ! EMY ! Ce n’est pas faute d’essayer, encore et encore. Je pousse de toutes mes forces. Pas un millimètre ne se soulève. Je fais vite, encore plus vite. L’effort me coûte, sans pour autant être efficace. EMY ! Ses cris raisonnent dans ma tête, en écho avec ceux que j’aimerais pousser. Je suis coincé, Emy, je ne peux rien y faire ! Je suis bloqué, je suffoque… Une goutte de sueur perle sur mon front ; j’en ai des sueurs froides, bordel. Que se passe-t-il, pourquoi je ne peux pas sortir de là ?

    Je suis oppressé, je manque non seulement d’air, mais en plus de forces. Il faut que je fasse mon devoir, pourtant ! NATE, BOUGE DE LAA ! Je pousse encore vers le haut, sans succès. Calme-toi, mon pote, calme-toi… JE SUIS CALME ! Descend en pression, laisse-toi glisser, tu verras que tout va s’arranger. JE SUIS CALME ! Ecoute-moi Epsilon… Je me laisse tomber, mes bras le long du corps, et m’allonge… Jambes tendues, respirant difficilement, et tout tremblant. Ne pas s’endormir, ne pas s’endormir !

    Eh… Minute… Mes jambes ?! De l’air ! Reprenant mes esprits, je comprends qu’il y a tout juste assez de place pour passer sous la benne, en rampant suffisamment proche du sol. Me mettant en position fœtale à mon tour, je fais demi-tour, puis passe la tête la première dans l’ouverture qui m’est donnée. Mon cœur bat plus vite que jamais, alors que ces images atroces me viennent à l’esprit. EMY ! EMY J’ARRIVE ! Tiens le coup, je t’en prie… Je glisse mon ventre sur les pavés, contractant mes muscles pour aller plus vite. Les rainures entre les carreaux de pierres me font mal. J’évite cependant d’y penser, omni bullé par mon objectif. Il faut que je sorte ! Et après quelques mètres de lutte contre moi-même, j’y arrive. L’air s’engouffre dans ma chevelure, puis dans mes poumons. Je respire une grande bouffée, la relâche, puis en reprend une autre. Allez, il le faut ! J’arrive, Emy.

    Sans plus tarder, je me soulève, apparaissant debout, à côté de mon ancienne prison, puis bondit comme une bête sauvage sur les monstres, les ordures. Je crois même avoir poussé un cri, sans en être certain. J’arrive, j’arrive, je te le promets ! Sans avoir vu ce qu’il se passait, je bondis. Les conséquences seront négligeables. Je la repère, et me dirige à toute vitesse vers le premier officier, devant moi. Mes lèvres pincées, et mes yeux noirs en disent long… Très long…
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MessageSujet: Re: La souffrance est l'unique cause de la conscience   Ven 10 Déc - 0:18

MESSAGE VIOLENT.

Il faisait froid sur les pavés. Trop froid. Bien plus qu’il ne le devrait, à moins que les tremblements violents dont était agité son corps n’aient rien à voir avec la morsure glaciale de la pierre sur sa peau. Doucement, elle ouvrit les yeux et ses prunelles vides se posèrent sur la fine, très fine pellicule blanche qui commençait à recouvrir le sol. Il neigeait sur Paris. Une neige pure et légère, dont les flocons se déposaient tout en douceur sur le sol ; avec grâce, dansants, comme autant de minuscules étoiles. Il neigeait sur Paris, sur cette sordide nuit ; et pas un instant elle ne s’en était rendu compte. Trop de rire, trop de cris, trop d’horreurs voilant ses yeux, et chacun de ses sens. Elle qui aimait tant l’hiver, son blanc immaculé et ses silences feutrés, indéfinissables. L’espace d’un instant, elle resta là, inerte, s’appliquant à deviner les formes étoilées dont l’une, juste devant elle, se teintait lentement de vermeil, absorbant l’incarnat de la goutte de sang qui perlait de l’une de ses lèvres. Pas son sang, non. La nausée, plus forte soudain, troubla un infime moment sa vue ; et lorsqu’elle la porta à ses lèvres pour en essuyer le liquide carmin, sa main tremblait. Elle serra les poings, recroquevillée sur elle-même, cherchant dans la froideur des pavés un refuge à la chaleur bestiale des corps qui l’assaillaient. Comme si l’horreur pouvait se figer, se glacer aussi vite que le faisait sa peau d’albâtre au contact des flocons, et se briser. Mais elle le savait, elle était la seule à trembler. De dégoût, de terreur, de froid, peu importait, tout se mêlait ; à ces rires qui ne cessaient pas, à ces voix qu’elle ne comprenait pas, à ces mots qu’elle refusait d’entendre. Seuls comptaient ces dessins, les contours délicats et trop fragiles des étoiles de neige. C’était comme ça qu’elle les appelait avant. Les étoiles de neige…

Brusquement, quelque chose, deux mains lui saisirent les épaules, la forçant à se retourner. Autour, les silhouettes s’étaient rapprochées, faisant cercle autour d’elle. Dans le chaos, le néant qui l’entourait, elle reconnu ces odeurs de tabac qui s’élevèrent soudain. Ils fumaient. Ils fumaient tranquillement tandis qu’elle gisait, lamentable, le dos maintenu contre le sol par ces deux mains bien trop fortes. Vivement, ses prunelles se levèrent sur le soldat qui s’était penché. Et toujours cette flamme de désir avide, répugnante au fond des yeux. D’un geste, il montra quelque chose à ses acolytes, suivant du bout d’un doigt les sillons que les larmes silencieuses creusaient sur les joues de la jeune femme. Et les rires de nouveau ; mauvais, perfidement amusés pour certains.
« Du weinst mein schönes ? Ich werde mich trösten, du wirst sehen ... »
VF : Tu pleures ma jolie ? Je vais te consoler, moi, tu vas voir…
Elle ne le comprenait pas. Elle ne voulait pas comprendre, elle n’en avait pas besoin. Dans son regard, ses traits déformés par son rictus, ses intentions se lisaient comme les mots sur du papier. Comme les mots de ses articles… Les prunelles d’Emy lancèrent un trait éperdu qu’il ignora, se contentant de se glisser contre elle. Elle se débattit, lançant bras et jambes de tous les côtés, luttant déjà contre ce qu’elle savait très bien ne pas pouvoir s’épargner. Une fois de plus, une troisième fois, l’homme l’étreignit brutalement, lui arrachant un cri mêlé de sanglots nerveux. Un « non » lui échappa, encore, à peine audible, alors que sous les coups du soldat, sa respiration saccadée se faisait de plus en plus difficile à trouver. Serrant les dents contre ses lèvres, elle cessa soudain de se tordre, épuisée, paupières closes à nouveau.

Elle ne voulait pas les voir ; elle ne voulait pas voir leurs regards ardents, leurs traits déformés par le plaisir, leurs bouches ouvertes sur des râles qui lui soulevaient le cœur. Un gémissement lui échappa, plus audible que les autres, sentant l’homme s’attaquer à sa poitrine, fouillant de ses lèvres sa chemise à demi ouverte seulement. Emy se cambra une fois encore, sous les rires toujours. L’une de ses mains alla s’agripper à la veste du soldat, effort inutile et désorienté pour lui repousser. Lui, la fusillant des yeux, s’arrêta un instant pour plaquer et maintenant ses deux poignets sur le sol froid. Et reprit soudain. Sur un coup plus violent encore, arrachant un cri à la jeune femme qui laissa sa tête retomber en arrière. Qu’ils arrêtent. Qu’ils l’arrêtent elle, pour ce foutu article. Qu’ils la frappent, la laissent gésir dans un coin de Paris mais qu’ils arrêtent ça. L’espace d’un instant ses prunelles abattues rencontrèrent les tranquilles flots de la Seine, imperturbable sous les flocons de plus en plus nombreux qui fondaient à son contact. Qu’ils la jettent à l’eau même. Elle préférait croire se noyer, revivre ce cauchemar enfantin. Mais rien n’y faisait. Ses hurlements, ses coups inutiles… et soudain, cette chose étrange contre laquelle l’un de ses bras butta. Le bout d’une de ses chaussures. Et cette colère, cette rage qui revenait alors que sous ses doigts gelés, elle sentait le haut talon. Fermant les yeux, alors que l’allemand redoublait d’effort dans ses assauts, elle se tendit. Et les rires toujours. Ils étaient bien trop occupés pour ne serait-ce que prêter attention à ce malheureuse escarpins. Au dessus d’elle, les râles s’accentuaient, et la violence aussi. Mais elle cessa de hurler, concentrer. Trop loin. Sa chaussure était trop loin. Non. De nouveau elle se tordit et soudain, du bout des doigts, put en saisir le talon. Un frisson nerveux la traversa de part en part. Elle l’avait.

Et brusquement, son bras partit. Violent lui aussi, pour laisser s’abattre la petite chose en cuir sur la nuque de son agresseur. Aussitôt, les coups s’interrompirent. Mais pas de répit. Pas pour lui ; il ne lui en avait pas laissé. Avec la sombre impression de devenir folle, Emy répéta son geste une deuxième fois, puis une troisième. Et brutalement, le fit basculer. Les rires s’étaient tus, mais peu lui importait. Cette fois, c’était elle qui prenait le dessus. Et dans cette position, elle continua, frappant de toutes ses forces, sans s’arrêter à ses gémissements. A son tour. A son tour de se sentir pris au piège. Sens-les. Sens-les bien ces coups, je veux que tu t’en souviennes. Et longtemps. Et cries ; cries donc, peut-être que tu comprendras. Et puis soudain, alors qu’à nouveau elle levait le bras, une main lui saisi le poignet, fermement. L’officier, derrière elle, serra si fort qu’elle en lâcha son arme, prunelles sombres au possible, rivées sur l’homme au visage rougi de coups. Elle se débattit, violemment, mais l’officier la redressa, l’attrapant par la taille pour l’éloigner de sa « victime ».
« ARRETEZ ! LACHEZ-MOI ! hurla-t-elle, en tentant d’échapper à son étreinte. »
En vain. Le soldat s’était relevé, la dévisagea avec fureur, alors que les autres s’étaient remis à rire. En l’insultant. Brusquement, celui qu’elle venait de malmener envoya son poing dans le ventre de la jeune femme, le coupant le souffle. Pliée en deux, elle eut un nouveau cri, alors que l’homme qui la tenait l’envoyait du côté des autres soldats. Non loin du mur, encore, qu’elle vit se rapprocher avec horreur. Pas cette fois, pas là. Un autre allemand la rattrapa, pourtant. Et sous les exhortations acharnées, l’y plaqua brutalement. Autre cri. Ses mains plaquèrent les siennes à la pierre glacée. Autre cri. Il se colla à elle, s’emparant de son corps, encore. Autre cri. Violemment, il recommença là où ses camardes s’étaient arrêtés, lui murmurant qu’elle n’avait que ce qu’elle méritait. Autre cri. Une claque retentissante, alors qu’elle tentait de se dégager. Silence. Silence au même titre que les rires qui doucement s’étaient tus. Silence alors que soudain, une nouvelle silhouette s’était dessinée. Là, à quelques mètres, terriblement familière. Et le soldat pouvait bien continuer ses va et vient ; la morsure du froid pouvait bien se faire de plus en plus intense, Emy s’immobilisa, figée, les prunelles agrandies d’horreur. Nate.

Pourquoi ? Pourquoi lui, ici, maintenant ? Inerte, choquée elle le dévisagea, lui et ses yeux noirs, traversés d’autant d’étincelles furieuses que les siens l’étaient d’éclats horrifiés, douloureux. L’espace d’un instant, plus rien ne compta si ce n’est le jeune homme. Jamais il n’aurait dû être là. Jamais il n’aurait dû voir ça. Et pourtant. Brusquement, un à-coup plus violent la ramena à son agresseur, avec un gémissement se mêlant à son râle satisfait. Et enfin il s’éloigna, la laissant là, collée contre son pan de mur ; prunelles rivées sur ce jeune homme ; mêlant horreur… et espoir.
« Tiens donc… bonsoir, monsieur ! lança l’officier, le seconde, l’autre s’étant discrètement éclipsé. »
Un sourire affable aux lèvres, il se dirigea vers Emy qui, lentement, s’était laissée glissée contre la pierre, tremblante, ne pouvant détacher son regard des prunelles trop bleues de Nate ; y cherchant comme un refuge tout en le priant éperdument de s’en aller. Elle pleurait. Silencieusement, toujours. Et s’en rendait compte cette fois.
« Vous vous joignez à nous ? continua l’allemand, sourire mauvais aux lèvres. »
Un frisson violent parcouru la jeune femme lorsqu’il la releva, l’attirant contre lui pour plaquer ses lèvres dans son cou, flairant son odeur comme une bête son repas. Un pantin. Elle n’était plus rien qu’un pantin entre ses mains. Un pantin aux yeux brillants, fixes et horrifiés.
« Vous auriez tort de vous en priver… »
Une main dans les cheveux de la jeune femme, il regarda ses camarades avec lesquels il échangea un ricanement mauvais, tous opinant du chef, regards entendus. Emy, tremblante, baissa brusquement les yeux, fuyant soudain le regard de Nate, honteuse. Humiliée.
« Et toi, ma jolie, tu pourrais te montrer plus accueillante, non ? Vas donc faire plaisir à notre invité ! lui susurra l’homme à l’oreille avant de la pousser brusquement. »
L’un des soldats la rattrapa puis la relança en direction du jeune homme. Trébuchant sur les pavés, Emy se laissa glisser sur les genoux, à ses pieds. En silence, elle tomba et sentit sous le plat de ses paumes la douceur de la neige. Glacée.

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MessageSujet: Re: La souffrance est l'unique cause de la conscience   Ven 10 Déc - 22:43

Attention : Ce message comprend des éléments violents qui pourraient choquer certains d'entre vous.

    A première vue, il semblerait que je sois incapable de bouger plus. J’ignore l’heure qu’il est, mais aussi le temps que j’ai passé sur ces quais. L’espace d’un instant même, je me souviens de cette pellicule étrange, et froide qui commence à recouvrir le sol. Combien de temps ai-je été bloqué dans ma prison ? Apparemment assez de minutes pour que la neige se répande déjà sur la nuit déjà bien trop fraîche à mon goût. Et bien sûr, je me doute que je ne suis pas le seul à trouver la nuit froide. Emmitouflé dans mon écharpe, et ne laissant apparaître que mes yeux et mon front –certes sous des tas de mèches en vrac-, je fixe toujours le même point.

    Laissez-moi vous interroger un instant. Avez-vous déjà été réellement choqué ? Avez-vous déjà ressenti un sentiment encore plus profond que la passion sauvage ? Il y a quelques heures pourtant, j’aurais répondu oui, comme n’importe qui. On pense tous avoir vécu des choses fortes, ce qui doit surement être vrai. La douleur est subjective, d’autant plus quand elle est de source morale. Si un enfant et son père bricolent dans leur atelier et qu’ils font tomber un marteau sur leur pied, pensez-vous que leur réaction sera la même ? Bien sûr que non. Alors que le père cherchera à la dissimuler sous un sourire, son fils se mettra à hurler et peut-être même pleurer si son âge n’est pas trop avancé. La mort d’un vieil homme n’affectera que peu ses voisins alors que sa femme en sera détruite. La douleur est en partie maîtrisable par l’esprit. Sauf que parfois, des phénomènes nous retirent notre lucidité. Pour moi, cela dépasse de loin l’étonnement Socratique. J’en suis arrivé à un point plus dramatique. Être choqué, c’est humain. Mais être la raison de ce choc, c’est monstrueux, et du domaine sur surréel.

    Le cri que j’ai cru pousser était une fiction. J’en suis maintenant certain, puisque personne ne semble avoir remarqué ma présence, encore. Et pourtant, dressé de toute ma hauteur, m’attendant à ce que quelqu’un daigne se rendre compte ma présence, je fulmine de rage. Le va et vient incessant de cet homme qui la tient dans ses bras me répugne, alors que les cris de désespoir poussés encore et toujours par la jeune femme ne quittent plus mon esprit. Ses mains clouées au mur, son corps immobilisé et totalement nu ne me laissent plus aucun doute. Et je n’arrive pas à réagir. Je n’entends plus cette petite voix de la raison qui devrait me souffler de bouger encore. Le choc est si intense que j’en tremble. Mais cette fois, ce n’est pas le froid, et encore moins la peur. La colère qui s’est emparée de moi est plus puissante que tout autre sentiment.

    Des épaules jusqu’aux orteils, mes muscles se crispent, comme si je fournissais un effort surhumain. Et pourtant, je suis toujours incapable de réagir à la menace. J’aurais tellement aimé me tromper, en ayant regardé trop vite. Sauf qu’en dix ans, j’ai du mal à concevoir que cette femme m’est inconnue. Je ne l’ai jamais vue sous autant de détails, mais pourtant je la reconnais. Impossible d’oublier la peur dans ses yeux verts, et encore moins les frémissements de ses lèvres angoissées. Même à quelques mètres, ne la voyait plus que de loin, je peux jurer, parier, mettre ma main au feu que c’est elle. Et bon sang ce que j’aurais aimé faire une erreur… J’ai du mal à croire qu’ils se soient mis à autant de prédateurs sur une si jeune fille. Elle a beau avoir l’air naïf, et fragile, mais la connaissant, je sais très bien qu’elle n’est pas du genre à se laisser entraîner dans n’importe quelle affaire, comme ça. Sauf qu’à cinq contre un, le jeu est vite fait. J’ignore ce qu’elle a pu faire –encore- pour provoquer l’Etat, mais quelque chose me dit que c’est grave, vu la punition infligée. Et je me surprends à espérer qu’ils l’achèvent, plutôt qu’ils continuent à la torturer ainsi.

    Je la vois tenter de se débattre, avec comme une lueur d’espoir, mais une gifle monumentale nous rappelle à l’ordre, tous les deux : Elle par la force de ce contact, mêlé à celui qui la visite sans aucune manière ; Moi par la violence lamentable infligée à un être aussi délicat qu’une dame, aussi chiante soit-elle en temps normal. Ne leur laisse pas la possibilité de l’humilier encore plus, Nate. Faut-il qu’elle te supplie de venir l’aider ? Je secoue la tête. Quelques pas vers l’avant, puis je m’immobilise de nouveau. Le silence de la scène me paraît atroce. Et il l’est probablement. Une odeur de cigarette m’arrive jusqu’aux narines, alors que deux hommes, acteurs de cette montée de senteur de tabac, se retournent pour me faire face. Mais je me fiche d’eux. Mon regard ne quitte plus celui d’Emy, que j’ai attrapé au vol. Fixe-la Nate, montre-lui qu’elle peut lutter. L’indifférence est la meilleure des ripostes. Son agresseur ne pourra donc rien faire à cela. Et la petite voix n’a pas tort. Aussi crispée qu’elle l’est, elle force l’homme à se retirer. Je détourne un instant les yeux, comme gêné par cette vision trop intime de sa silhouette. Ne pas être tenté, ne pas dériver, Nate. Et le plus important reste d’ignorer les gémissements étouffés et les râles de jouissance de l’homme. Répugné, je rejette une grimace, en soutenant le regard de ce qui me paraît être un officier.

    « Tiens donc… bonsoir, monsieur ! »

    J’ignorais que les bonnes manières faisaient partie des ordures. Je ne réponds pas, trop occupé à soutenir son regard. Je n’ai d’ailleurs qu’une envie : celle de plonger ma main dans ma poche, d’en sortir mon Opinel, et de faire une partie de fléchettes. J’ai toujours été très doué à ce jeu. Et je suis certain qu’il apprécierait, puisqu’il semble aimer les distractions. Lorsque je détourne mon regard, pour expulser les pensées meurtrières qui germent dans mon esprit, je me rends compte qu’ils ne sont plus que trois à regarder cet abominable mal-baisé –excusez moi, mais la vérité crève les yeux- s’occuper d’une femme sans défenses. Tâche d’être calme, Nate. Apprivoise-les pour mieux les détruire. C’est beaucoup plus difficile à dire qu’à faire, mais je préfère obéir, jugeant que je n’ai plus assez de lucidité pour pouvoir trancher.

    « Bien le bonsoir, messieurs dames. »

    Je lance avec courtoisie. J’aurais bien ajouté qu’il était très gentil à eux de proposer à cette jeune femme de la réchauffer. Je suppose qu’en guise de politesse, ce serait plutôt mal vu. Et ma conscience me remercie par son silence… Je déteste me taire, et mesurer mes mots. Courage, ils risqueraient de la tuer si tu commençais à penser à ta fierté. Sois intelligent, pour une fois, et ne loupes pas ton coup. Tu sais ce que ça coûterait… LA FERME ! Je n’ai pas envie d’entendre ce genre de propos, et tente de fermer mon esprit à cette voix qui ne veut pas s’éteindre. Comment ça marche ? Faut-il souffler sur une bougie pour que les paroles cessent ? Ne dis plus rien !

    « Vous vous joignez à nous ? »

    Mes dents se resserrent, mes lèvres s’entrouvrent, pour éviter que je ne lâche les quelques mots d’insultes qui voudraient sortir depuis le départ. Du calme, Nate, du calme. Mon regard rejoint celui d’Emy, plus vert que jamais avec toute cette lumière braquée sur elle. C’est du moins l’impression que j’ai, à la voir ainsi éclairée par le réverbère à quelques mètres seulement d’elle. Je refuse de quitter ses yeux, de peur de tomber sur sa poitrine mise à nue, et ses formes largement exposées à la vue de tous. Je ne veux pas de ça. Les autres se rapprochent de moi, avec un petit rire qui me ferait bien sortir de mes gonds si cette voix intarissable ne cessait de me sermonner. Pas maintenant Nate, pas tout de suite, essaie de faire diversion, pour lui épargner quelques coups. A cette dernière réplique, à laquelle je n’ai aucune réponse à apporter, l’homme s’empresse d’ajouter de quoi me faire réagir. Sauf que je n’ai pas les mots assemblés dans ma tête, pour l’instant. Les paupières de la jeune fille se baissent, et j’ai comme l’impression qu’elle renie mon regard. Elle est humiliée, encore plus que lorsqu’elle était agressée de toutes parts. Je me sens impuissant, et pourtant il faut que je réagisse. Pas encore…

    « Vous auriez tort de vous en priver…
    - C’est généreux de votre part. Ce sera avec grand plaisir. »

    Sur le coup, je me surprends. Mais la petite voix semble satisfaite. Si tu continues sur cette voie, bientôt elle sera plus proche de toi que d’eux, et tu trouveras peut-être plus de courage pour retrouver Epsilon. Là, il semblerait qu’il se soit égaré… Ta gueule ! Qu’elle ne daigne plus me regarder m’est déjà assez difficile, alors cesse de me faire la morale. Je déboutonne ma longue veste, laissant ma cherche bestiole se rouler en boule dans mon cou. Je sais qu’elle ressent ma colère, la Roukmoute, autant que lorsqu’elle me mord, si ce n’est plus. Je suis même heureux qu’elle ne cherche pas à faire une singerie. L’un des soldats écrase son mégot, et jette ce que j’appelle un crachat monumental à quelques centimètres seulement des pieds nus de la jeune fille. HONTEUX ! Nate, ça suffit ! Restes calme, cherche une solution. Leur péter la gueule, c’est pas une bonne issue ? Garde ça pour le bouquet final, n’oublie pas ce que je t’ai dit. Je soupire.

    « Et toi, ma jolie, tu pourrais te montrer plus accueillante, non ? Vas donc faire plaisir à notre invité ! »

    Ma jolie… Il faut qu’il arrête de rêver ! Mes mains tremblent, j’ai l’impression que ma tête va exploser si je ne bouge pas. Mais si je le fais, je risque d’attraper une grosse migraine, et eux de recommencer à jouer avec leur proie. Mais je ne sais pas quelle vision m’est la plus insupportable : Celle de l’officier offrant un suçon dans le cou d’Emy, ou alors celle de la jeune femme plongeant brutalement vers moi. Mon cœur fait un bond hors de ma poitrine, comme lorsque que je me lance dans le vide, sans savoir si je serai rattrapé par la chance, ensuite… Elle s’agrippe à mes genoux, glissant le long de mes mollets pour se retrouver agenouillée à mes pieds. Je la sens, plus proche que jamais, mais m’obstine à ne pas la regarder. Non, j’en ai l’interdiction formelle, et l’autre partie de moi m’a tout l’air d’être d’accord. Pas encore Nate, pas encore.

    Alors que les hommes me regardent avec un sourire trop significatif, je pousse un soupire discret. Je reste pourtant impassible, de marbre face à la situation. Mes doigts de la main droite glissent le long de ma ceinture, de façon à la déboucler doucement. Mon autre main, quant à elle, s’enfonce dans ma poche à la recherche de mon précieux Opinel. Objet que je fais malencontreusement –quel dommage- tomber devant les mains de la jeune femme, sans la regarder pour autant.

    « C’est tout ce que vous avez trouvé ? Elle est frêle, on dirait une taularde ! »

    Je siffle entre mes lèvres pincées. Alors là, et seulement là, je daigne la regarder. Elle a levé les yeux sur moi, et je la fixe avec intensité. J’espère juste que le message sera assez clair. D’un regard rongé par la colère et la souffrance de mon impuissance face à ma conscience, je tente de lui dire de ne pas bouger tant qu’on ne s’approche pas d’elle. Si c’est le cas, il faut qu’elle se serve de l’arme en question. Faisant mine de tourner autours de la marchandise –je fixe le sol pour ne pas avoir à endurer les marques rouges qu’ont déposé les hommes sur elle-, je détache ma ceinture des montants de mon pantalon afin de jouer le jeu. L’officier se rapproche, les bras croisés sur sa poitrine. Je remarque que son front est trempé de sueur. Immonde, vraiment immonde. Je mords ma lèvre intérieure, et j’arrive enfin à dérouler le morceau de cuir qui jadis enfermait ma taille. A défaut d’avoir mon couteau, je pense que ce sera très utile.

    « Et je ne vois pas le plaisir que vous pouvez éprouver à vous partager une chose aussi altérable. »

    A peine ces mots ont été prononcés, que je laisse tomber ma veste avec une précision hors du commun pour qu’elle s’écroule sur la silhouette glacée d’Emy. Mon regard meurtrier refait surface, et les hommes se mettent en position de défense. MAINTENANT ! M’hurle ma conscience. Je n’ai pas le temps de réaliser ce qu’il se passe. Je ne contrôle plus mon corps qui bondit la tête la première sur l’officier. Surprise par la situation, ma victime ne s’attend pas à ce que je me serve de la bande de cuir pour emprisonner son cou et le plaquer contre moi. Un poing bien placé, au creux de l’estomac, me permet de l’immobiliser. Je me permets même de balancer quelques insultes en anglais dans son oreille, en parlant un peu plus fort que son tympan ne le supporterait habituellement. Du style… Un cri ? L’un des soldats vient de suite à sa rescousse, tentant de me faire lâcher prise. Mais tout ce qu’il gagne, c’est la vue du visage tout bleu de son copain. Et alors qu’une ruée de coups s’abat sur mon crâne, le dernier officier encore présent tente de s’en aller derrière moi. Sans vraiment savoir si je risque d’atteindre mon but, je tends ma jambe gauche du bon côté, en guise de pare-botte. Bien joué, il s’étale de tout son long, sous mon rire un peu rauque, je l’avoue. Et, sans hésitation, je laisse échapper quelques mots à toute allure, sachant que la personne visée se reconnaîtra.

    « Don’t let them touch you, girl! »
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MessageSujet: Re: La souffrance est l'unique cause de la conscience   Dim 12 Déc - 18:15

Le froid était mordant, toujours, sur les pavés. Mais rassurant, chaleureux presque face aux ardeurs brûlantes des soldats, cette chaleur bestiale. Répugnante. Sous ses mains tremblantes, Emy sentait la fine pellicule de neige fondre, imprimant la trace de ses paumes sur la brillante poussière blanche qui commençait doucement à recouvrir la ville. Lorsqu’elle les retirerait, elle pourrait en voir se dessiner le contour, tâche grise au milieu de l’encore pâle immaculé, que les fragiles étoiles ne tarderaient pas à blanchir à nouveau. Mais elle ne voulait pas les retirer. Elle voulait sentir la morsure du froid, la sentir sur ses mains, s’y brûler, plutôt que sur sa nuque douloureuse ou sa gorge mise à nue. S’y concentrer, oublier tout le reste. De froid ; c’était de froid qu’elle voulait trembler, que ses doigts, son corps entier soit à ce points crispé. Qu’elle finisse raide comme un morceau de glace, s’il fallait ça pour oublier tout le reste ; que les étoiles gelées se mettent à danser devant ses yeux à force de les fixer si elle pouvait ne plus voir ces visages. Et ces silhouette, juste devant elle. Nate. Humiliée, elle avait baissé la tête, prunelles obstinément accrochées à ce flocon qui, comme en sursit, figé, immuable un instant, persistait à ne pas fondre, sur le bout d’un de ses doigts. Elle avait honte. Honte de ce qui se passait, honte de ce qu’ils lui avaient fait, honte que lui ait tout vu… Oui, c’était ça le pire. La honte, et plus encore, celle que le jeune homme ne se soit trouvé là, sur ces quais et maintenant. Parce qu’il savait, et que ce détail, à lui tout seul, rendait plus réel encore ce qui se passait. Un témoin, et la situation n’avait besoin de rien de plus pour être ratifiée. Tout ça s’était vraiment passé. Et là, recroquevillée sur ses propres genoux, Emy en eut la nausée tandis que, sur ses doigts, enfin, le petit flocon fondait.

Et pourtant, Nate était là. Dans le chaos de sa tête, cette petite phrase semblait résonner différemment. Et au-delà de la honte, un vague espoir. Celui que tout s’arrête, enfin. D’une façon ou d’une autre. Un espoir oui, auquel, aussi vain puisse-t-il paraître, elle tenta de se raccrocher ; avec lequel elle se força à sortir de cette torpeur glacée et nauséeuse et pour lequel, doucement, elle leva la tête, abandonnant étoiles de neige et morsure du froid. Aussi vain soit-il, oui. Inexistant, brusquement, lorsque les yeux de la jeune femme tomba sur la main droit de Nate. A sa ceinture. Choquée, elle eut un faible, imperceptible presque mouvement de recul, regard figé sur ce qu’elle voyait. L’évidence même ; rendue plus évidente encore par les rires qui ne se taisaient plus, ces sourires qu’elle devinait sur leurs lèvres ou même leur présence, brûlante, abjecte à quelques pas seulement. Et cette main, sur la boucle de cette ceinture. Emy, l’espace d’un instant, chercha son regard qu’il s’entêtait à lui dérober. Pas ça Nate, non pas ça, je t’en prie. Pas toi… Mais c’est en vain qu’elle chercha ses prunelles, en vain qu’elle tenta de se convaincre de ce qu’elle ne voyait pas… en vain que tomba ce petit objet, cette lame familière pourtant, à quelques centimètres de ses mains.
« C’est tout ce que vous avez trouvé ? Elle est frêle, on dirait une taularde ! »
Il y avait pire que la honte. Il y avait ça. Ces paroles, ces gestes… L’éclat qui parcouru les iris d’Emy parlait pour les mots qu’elle ne trouvait pas lorsqu’enfin, le jeune homme daigna baisser les yeux sur elle. De la fureur, et pire encore sans doute. Parce qu’il en avait encore moins le droit que les rapaces qui s’étaient approchés, parce qu’il était Nate que cette affirmation seule aurait dû suffire. Salaud. Et même s’il y avait cette intensité étrange… cette douleur dans son regard. Elle détourna les yeux ; desquels de nouveau de silencieuses larmes s’étaient mises à couler. Larmes de colère, larmes d’impuissance. De nouveau, derrière l’eau salée qui lui brûlait les yeux, elle contempla la Seine. Calme, imperturbable toujours. Indifférente témoin, muette évidement. Et qui pourrait en attendre quoi que ce soit d’autre ?

Les allemands, bavards, cigarettes aux lèvres, s’étaient encore approchés. Tandis qu’autour d’elle, elle le sentait, quelqu’un s’était mis à tourner. Les tremblements reprirent alors qu’encore une fois, elle s’était mise à observer le sol. Les flocons, de plus en plus épais, tout doucement, presque insensiblement ; les pavés, glacés, encore visibles pourtant sous la pellicule blanche. Et cette petite chose, qui brillait, juste là. Emy y arrêta ses yeux. Un couteau. Quelque chose comme un doute naquit en elle. Elle connaissait ce couteau. Parce qu’il appartenait à celui qui tournait, au dessus d’elle. Parce que jamais il ne s’en séparait, elle le connaissait trop bien pour en être certaine. D’ailleurs non, visiblement, elle ne le connaissait pas autant qu’elle le pensait. Puisqu’il était là, mains à sa ceinture. Lentement, l’une des siennes alla se poser sur l’objet. Hasard ? … chute volontaire ? Et de nouveau, l’espoir alors que les regards qui pesaient sur elle ; lourds, avides, semblaient s’êtres fait plus intense encore. Plus pesants, plus proches. Trop proches. Elle ferma les yeux, doigts crispés autour du manche de l’Opinel. Tendue de nouveau, raide. Approchez. Approchez encore une fois. Les tremblements toujours. De froid, de fureur. Elle s’appuya sur sa colère. Oublier. Oublier tout sauf elle. La douleur, la peur, L’horreur, surtout, les images qui se bousculaient, en boucle dans sa tête. Au dessus d’elle, elle le sentait, tournant toujours. Sa main se crispa un peu plus. Et soudain.
« Et je ne vois pas le plaisir que vous pouvez éprouver à vous partager une chose aussi altérable. »
Quelque chose tomba sur elle, à peine ces mots prononcés. Quelque chose de lourd, il lui sembla, mais coupant le froid brusquement. Elle tressaillit violemment ; se courbant un peu plus alors que de nouveau, son regard cherchait celui de Nate. Meurtrier.

Et doucement, elle se laissa glisser. Le couteau, la veste, ses yeux noirs… Autour d’elle, un silence pesant s’installa, l’espace d’une infime seconde. Le temps qu’elle ne comprenne, qu’elle ne voit le jeune homme fondre sur les soldats. Quelque chose craqua en elle, comme une derrière barrière et elle se roula en boule sous le manteau. Pardon Nate. De nouveau, la nausée, l’angoisse mais il y avait quelque chose d’autre. Les coups, les insultes qu’elle entendait sans parvenir à discerner les formes troubles qui bougeaient vite, trop vite devant elle. Autour du manche de la lame, ses doigts restaient serrés.
« Don’t let them touch you girl ! »
Plus encore, elle se recroquevilla, s’enroulant dans l’épais tissu qu’il avait laissé tomber sur elle. Le froid, la peur avaient de nouveau gagné sur la colère alors que non loin, les bruits de lutte lui semblaient résonner avec un éclat disproportionné sur les quais de la Seine. De la peur oui. Peur qu’ils le la touchent à nouveau justement, qu’ils ne viennent à bout du jeune homme, ne se vengent ensuite de son intervention sur lui comme sur elle. Un cri ; et elle se serra un peu plus contre-elle-même, main violemment crispée sur l’Opinel, tant et si bien qu’il ne semblait plus possible de l’en défaire. Elle ne voulait pas voir. Elle ne voulait pas deviner l’ombre du troisième soldat, qui, après s’être éloigné discrètement en direction de la benne semblait avoir jugé qu’il était temps pour lui de redevenir acteur de la situation. Les paupières scellées, Emy ne le vit donc pas avancer en direction de Nate trop occupé pour remarquer sa présence. D’un regard, il avertit l’officier de sa présence et tous deux, soudain, attrapèrent le jeune homme par la taille et les épaules, jurant en allemand à peu près aussi bien que ce qu’il l’avait fait en anglais.

« Ah, wir wollen Retter der Damen spielen ? siffla le grade avant de lui assener un premier coup. »
VF : Ah, on veut jouer au sauveur de ces dames ?
Suivit d’autres sans doute. Emy en comprenait pas l’allemand. Du moins pas assez pour avoir saisi le sens de ce qu’elle venait d’entendre mais pourtant… quelque chose comme une angoisse de plus la figea un instant. Brusquement, elle se redressa, s’appuyant sur ses bras. D’horreur, ses prunelles s’agrandirent encore. Non pas ça. Impuissante, elle resta immobile, regard fixé sur Nate, l’officier et les… deux soldats qui luttaient. Deux. Nouvelle angoisse. Pourquoi deux ? La réponse ne tarda pas. Violemment, une main sur referma sur son bras gauche, pour la forcer à se lever. Jetant un cri, elle tourna la tête, croisant le seul homme qui ne l’avait pas encore touchée. Et à la flamme avide de ses prunelles, elle devina. Elle lut le désir, bestial à nouveau, et de nouveau, la nausée lui souleva le cœur. Non, pas encore, pas cette fois. Lâche-moi salopard ! Elle pensait, à défaut de trouver du souffle pour les mots alors que, penché sur elle, il susurra.
« Schäden an Ihrem Freund ... »
VF : Dommage pour ton ami…
Et il tira, pour la remettre sur ses pieds. Dans un réflexe vain, elle retint à la longue veste qui menaçait de glisser, frissonnant violemment. Ses prunelles éperdument paniquée croisèrent celle du soldat, encore. Puis la benne non loin. Sa gorge se noua alors que de la main qui ne la tenait pas, il effleura sa poitrine. Nouveau cri, de rage cette fois, mêlé de peur et de toute son horreur. Hors de question.

Et brusquement, elle balança son bras. Celui dont les doigts s’étaient si crispés autour du couteau qu’il semblait impossible de les en défaire. Furieuse, elle ne réalisa pas et planta la lame dans celui du soldat, sans hésitation. Juste au dessus du coude. Du sang s’échappa aussitôt de la plaie, vif, sombre, alors qu’à son tour, l’homme poussait un hurlement. Opinel toujours en main, Emy recula, choquée de son propre coup. De quelques pas, prunelles agrandies et fixées sur sa victime qui s’était appuyé sur la benne. Jusqu’à ce que son dos ne butte contre quelque chose, ou plutôt quelqu’un. Un homme. Avant qu’il ne la touche, avant qu’il ne puisse faire quoi que ce soit, elle s’éloigna brutalement en se retournant, son arme convulsivement pointée dans sa direction. Mais face à elle, Nate. Autour d’eux, soudain, tout semblait calme. Seuls, les gémissements de l’allemand qui fuyait et dont le sang perlait encore sur la lame qu’elle tenait face au jeune homme. Et le silence, étouffé, feutré de la neige. Enfin. Elle resta là, figée, couteau tendu devant elle, regard fixement horrifié, douloureux planté dans celui de Nate. Elle resta là une seconde, deux minutes, des heures entières elle n’en savait rien. C’était fini. L’arme tomba, avec un bruit disproportionné pour si tout petit objet qui résonna longtemps. Trop longtemps. Reculant d’un pas, désorientée, elle voulu s’appuyer sur ce qui se trouvait derrière elle mais lorsque sa peau rencontra le métal froid de la benne, elle frissonna comme sous l’effet d’une énième brûlure et s’éloigna brusquement, lâchant la veste qu’elle avait gardée en main lorsqu’elle l’avait empêchée de glisser. Trop brusquement.

A son tour elle tomba, tout près du bord, tout près de l’eau, comme saisie d’un vertige. A genoux, elle vit la ville, ses lumières, ses bâtiment tourner devant elle et soudain, cette angoisse, indicible, irrépressible qui lui noua le ventre, la gorge, crispa son corps. Sa respiration se fit haletante soudain, brisée et bruyante et les tremblements reprirent. Plus nombreux, hachant encore le bruit de son souffle où se mêlèrent des sanglots étouffées. Elle connaissait ces passes, elle connaissait cette sensation de violent mal-être pour l’avoir déjà vécu. Mais c’était l’eau ordinairement. L’impression de se noyer soudain alors qu’il n’en était rien. Sentant la panique croître, elle se pencha au-dessus de la Seine prise de nausée. Le cœur soulevé, mais en vain. Elle était vide, vide de force, vide de sang-froid, vide de bile même. Les larmes roulaient sur ses joues, livides, diaphanes même. Et ces images toujours, ces sensation immondes, abjectes. Et elle resta ainsi, le souffle sifflant, l’air difficile et le corps secoué de nausées sans but et de sanglots violents. Et puis soudain, il y eut cette chose qui toucha son épaule. Une main. Encore une main, toujours. Comme tout à l’heure. Un tressaillement violent la parcourut de part en part, réaction incontrôlable. Qu’on ne la touche plus. Comme pour se défendre, tardivement pourtant, son corps se redressa de lui-même et sa main partit en une violente claque sur la joue de l’homme qui se trouvait derrière elle.
« NE ME TOUCHE PAS ! cria-t-elle. »
Ses prunelles lancèrent un éclair soudain, furieuses. Puis croisèrent cet autre regard soudain. Bleu, familièrement bleu. Nate. Nouvel instant de silence puis enfin elle comprit.
« Pardon… souffla-t-elle, choquée de son propre geste, perdue. »

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MessageSujet: Re: La souffrance est l'unique cause de la conscience   Lun 13 Déc - 16:27

    J’aurais pourtant juré que je contrôlais la situation. Du moins, je maîtrisais deux ou trois des allemands présents. Sauf que dans l’agitation, on oublie légèrement la présence d’autres personnes, qui auraient pu être gênantes. Dommage, j’aurais pu éviter la rafale de coups qui s’abattent soudain sur mon crâne. J’ai l’impression qu’un orchestre uniquement composé de percussions s’est installé dans ma boîte crânienne. Je ne sais pas par quel moyen il me martèle le crâne, mais une chose est sure, c’est que c’est efficace, et qu’il ne semble pas décidé à me laisser du répit. Mon cœur bat au rythme des tambours, et le point touché me lance, de la même façon que des timbales se cognent entre elles. L’orchestre symphonique aurait-il oublié les bois, les cordes et les cuivres, pour que l’harmonie soit présente ? Ouais, ce doit être le cas. Je mets un certain temps à réaliser que l’homme y va à mains nues, et qu’il ne va pas tarder à fatiguer. Et croyez-moi, ma colère est si présente que je ne suis pas prêt de lâcher ma prise sur l’officier, toujours coincé entre ma ceinture et mon bras. D’ailleurs, son camarade soldat arrive tout juste à la conclusion que l’autre est vraiment en danger.

    Bon Nate, je veux bien que tu mettes quelques temps à comprendre qu’on te tape dessus, mais il serait peut-être l’heure de riposter, non ? Hum, c’est une idée, en effet. Mon mental étant de béton, il ne me manque plus qu’à rassembler les forces physiques nécessaires à ma contre-attaque. Je ne sais pas ce qu’est devenu l’officier que j’ai envoyé balader, mais ma préoccupation n’est pas tout à fait pour lui, à l’instant présent. En fait, je dirais même que je ne sais plus par où commencer. Et j’avoue qu’un peu d’aide de ma conscience, pour une fois, ne serait pas de refus. Et si tu commençais par te débarrasser de celui qui joue de la caisse claire sur ta tête ? Enfin, je dis ça, je ne dis rien… Ca peut aider à garder le rythme. D’ailleurs, je sens que le mon agresseur est en train de faiblir. Oui, je sais, on m’a souvent dit que j’avais la tête dure.

    Alors que je commence enfin à reprendre mes repères, je décide d’incliner un peu ma victime pour pouvoir m’appuyer sur elle : Trouvant alors une source d’élan plutôt pratique, je me jette en arrière, avec une force qui m’étonne moi-même, et vais frapper directement mon crâne contre son nez. Et hop, en voilà un qui va pouvoir être sonné le temps que je m’occupe du soldat en face de moi. L’officier se laisse tomber à mes pieds, poussant un gémissement perdu parmi les grognements de ma victime principale. Attention, le non gradé, tu me touches, non seulement je te butte, mais ton supérieur avec. Et crois-moi, je ne suis pas certain que je vais lui laisser la vie sauve, à lui. Que diront les autres quand tu rentreras bredouille, sans ton chef ? Ah, pauvre risée, celui qui n’a pas su se battre pour son responsable ! Bon, heu, mon vieux, c’est bien beau de descendre les gens dans sa tête, mais je n’ai pas franchement besoin de tes commentaires. Tu nous sauves la vie ? Eh, ta gueule, c’est moi qui décide qui je tape ou…

    « Tu vas passer mauvais moment ici. »

    Siffle le soldat. Ouais bon, apprend déjà à parler et on verra ensuite comme on va faire. Quoi que, parfois il faut aussi écouter les autres. Après avoir pris une belle droite, je pense qu’il est temps de me reprendre en main. Je suis en position de faiblesse déjà à la base, alors il vaut mieux que je mette mes atouts en avant. Sans pour autant lâcher ma prise –au contraire, ma ceinture semble se resserrer un peu contre sa peau-, je libère l’une de mes mains, la gauche, et l’envoie directement sous le menton de mon adversaire. Cette technique est très simple, mais elle s’avère toujours efficace dans le domaine de la mise KO. Bon, du coup, c’est un peu ma marque de fabrique lorsqu’il s’agit de mettre quelqu’un à terre. Bien que, vous le verrez par la suite, j’en connais un rayon. A croire que j’ai l’habitude… Hum, no comment.

    « Han, j’aurais pourtant juré que c’était toi, la loque clouée au sol. »

    Hop, de quoi booster un peu la fierté de monsieur, et me voilà retourné face à mon autre agresseur, qui s’est remis de son coup de boule dans le nez. Sauf que, d’après le regard qu’il me lance derrière sa posture d’officier, il n’a pas l’air d’avoir apprécié. Pourtant j’aurais juré le contraire ! Je n’ai pas tellement le temps de réagir, que l’homme encore à peu près utilisable vise mon oreille. Je pourrais très bien m’être mis à rire, parce que franchement, on trouve beaucoup mieux comme endroit mais… Finalement, le choc est beaucoup plus douloureux que je ne l’avais imaginé. Je retiens un cri de hargne, me protégeant le visage qui est devenu une cible pour mon adversaire. La meilleure solution, dans se cas, c’est d’attendre qu’il se fatigue. Je protège donc ce que je peux avec mon bras, alors que je continue à étouffer ma proie sous mon bras. Il tente de se débattre, mais il n’a pas du comprendre que c’était inutile. Lorsqu’il me paraît un peu plus raide que toute à l’heure, je décide de le laisser tomber –je ne donnerais aucune comparaison, préférant vous laisser imaginer la scène- sur le sol glacé.

    « A nous deux mon vieux. »

    Avec un léger rictus, je commence à me jeter sur celui qui me rue de coups. Les deux mains nouées à sa gorge afin de le neutraliser, et même l’étouffer –à ce stade, pas besoin d’être fair-play et j’aime mieux sauver ma peau que la sienne-, je n’hésite pas à lever mon genoux, et frapper le plus fort possible. Sadique, n’est-ce pas ? Eh bien je m’en fiche, il ne fallait pas faire sortir la furie qui siège en moi. Regardez-le moi, on dirait un gosse qui se bat contre son ami imaginaire ! Tais-toi, la voix, moi aussi je me passe de ce genre de commentaires… Ravi de voir que mon coup a porté ses fruits –si je puis dire-, je m’écarte d’un bon. L’officier à la ceinture s’étant relevé, je lui fais face en faisant quelques pas de boxe. Sauf que j’aurais été très loin de me douter que, lâches comme ils sont, ils se seraient mis à deux contre un. L’un m’attrape un bras, l’autre s’empare de ma taille, et tous deux finissent pas m’immobiliser en m’empoignant fermement. Cette fois, je ne retiens pas mon hurlement de rage, histoire de les impressionner un peu. Graouh ! Sauf que non, ils ne marchent pas dans le jeu. J’opte alors pour une nouvelle solution : je commence à me tortiller dans tous les sens, profitant de ma carrure imposante, mais tout de même assez fine pour pouvoir me glisser dans tous les recoins. Toujours en vain.

    « Ah, wir wollen Retter der Damen spielen? »

    Bon, je vais vous avouer que ce n’est pas avec mon enseignement très basique en allemand que je suis capable de déchiffrer ce qu’il m’a balancé là. En fait, dans la globalité, on peut se douter qu’avec le ton mis en avant, il est plutôt en colère que je l’ai interrompu dans… Non, en fait je n’ose même pas prononcer le mot. Mon regard noir croise le sien, et je fais en sorte de retenir chaque dessin dans son œil marron. Je suis pris d’une haine féroce pour cet homme, le seul que j’aies vu de mes propres yeux prendre son pied à violer –voilà, c’est dit- une femme. Emy, qui plus est. Tout ce que je suis capable de retenir de leurs paroles, c’est « sauveur », et « dames ». Il n’est donc pas difficile de deviner qu’ils cherchent à me faire la morale. Là, ma seule envie c’est de… Mais, mais ! Avant même que je n’aie le temps de me dire ce que j’ai envie, l’homme me balance son poing dans la figure, épaulé par son soldat qui s’acharne sur tout ce qui est en sa portée. En l’occurrence, mon bras. Je me débats encore de toutes mes forces, cherchant à en mettre au moins un à terre, mais ils sont hors de ma portée. Cette fois, la panique mêlée à la colère me donne encore plus de force pour tenter de me dégager. Mais c’est inutile. Je me sens pris au piège, et bien en plus.

    « Schäden, tu ressemblais à un vrai bastard. »
    Dommage, tu ressemblais à un vrai salopard.

    Ouh, que c’est moche le mélange de français et d’allemand. Je me secoue dans tous les sens pour qu’ils lâchent un peu leur pression, mais il semblerait que leurs ongles aient décidé de se greffer dans mon bras. Je réprime un hurlement, me contentant d’une grimace à la fois horrifiée et irascible. Un coup dans l’estomac fait monter l’amertume dans ma gorge. Ainsi, je me courbe, presque insensible, alors que mes agresseurs se mettent à rire de toutes leurs forces, de cette voix qui me répugne. Je prends une longue bouffée d’air, pour me calmer alors que l’affolement me gagne jusqu’au plus profond de moi-même. Est-ce que ça va vraiment finir comme ça ? Vont-ils me laisser inerte, ici, et terminer leur excès de folie sur Emy ? Cette dernière pensée me permet si atroce que je préfère m’interdire de songer à une telle option. Ma conscience a l’air de vouloir me dire quelque chose, mais la main portée à mon cou l’empêche de parler comme elle m’interdit la parole à moi. Allez bordel, lâchez-moi les mecs ! Ou alors fais le mort, Nate… Et m’abaisser à un truc encore plus bas que ce qu’ils font ? Ben, t’as rien à perdre là. Bon, d’accord. Je me détends, à ma façon, pour qu’ils arrivent à croire à ma feinte. Mais comme ils sont un peu couillons sur les bords, j’avoue ne pas avoir besoin d’être un comédien hors pair pour être convainquant. L’officier me lâche la gorge, et l’autre me pousse, comme si j’étais sale. Sauf qu’au choix, les plus sales ne sont pas celui qu’on croyait…

    Je me laisse donc tomber, fermant les yeux pour ne pas voir la chute. Mon front heurte violemment le sol, et je sens qu’instantanément il se met à me lancer. Je crois que je vais avoir du mal à trouver une excuse pour expliquer la plaie dois avoir sur la crâne… Ma tête me tourne, j’ai l’impression que ma feinte pourrait se retourner contre moi. C’est alors que, mon bras tombe lourdement le long de mon corps. Et quelque chose me fait mal dans le cou. Quelque chose qui ressemble à une… Morsure. Grin ! J’ai du l’écraser dans ma chute… Rassemblant toutes mes forces alors que ma petite rousse se débat dans mon écharpe, je fais commence à élaborer une stratégie. Et pendant ce même temps, l’officier me tourne pour constater les dégâts. J’ai tout juste le temps de lui cracher à la figure, d’enchaîner avec une belle droite, et de me lever dans un bond pour aller décrocher un coup de pied latéral au soldat qui reste. Ah ah ah ! Qui est fait comme un rat ici ? J’entends aussi dans mon dos un cri d’homme, qui ressemble à une douleur. Emy serait-elle en train de faire des miracles ? Moi, en tout cas, j’halète. A bout de souffle, j’espère qu’ils ne vont pas riposter… Les officiers se lancent des regards, et j’ai comme une lueur d’espoir au fond des yeux.

    « Es ist gut, verlässt er sein Stück Fleisch »
    C'est bon, on lui laisse son morceau de viande.

    Là, par contre, je n’ai rien compris. Mais ce qui est certain, c’est qu’ils se replient. LES ALLEMANDS DEGAGENT ! Ma conscience, mon corps, et mon écureuil sentent la libération en même temps. Lorsque je les vois détaler comme un troupeau de lapins –oui, je vous assure, ça se dit !-, je peux enfin me tourner vers Emy. Alors là, et seulement là, je comprends que cette arme qu’elle tient en main, mon couteau, n’est plus aussi propre qu’il l’eut été, jadis. Mon cœur fait un bond nouveau dans ma poitrine. Elle ? Et avant que je ne puisse me lamenter sur le sort de cette pauvre jeune fille, elle me rentre dedans, de plein fouet. Elle se retourne, brusquement, pointant son arme vers moi… Lâche ça ! Horrifié, je recule en même temps qu’elle, la fixant avec un peu trop d’intensité pour que mon angoisse soit masquée. Le silence se fait, je ne peux rien faire tant que le couteau me désigne. Lâche ça ! Et lorsqu’elle se rend compte de son geste, le sol accueille de nouveau l’Opinel, m’offrant un peu de répit. Je soupire, soulagé, alors qu’elle s’éloigne.

    Laisse-lui un peu de temps pour sa calmer, Nate. Mets-toi à sa place un instant et… Me mettre à sa place ? Comment ? Ne vas pas la voir ! Je reste sur place, frustré, observant la silhouette titubante qui s’éloigne de la benne pour rejoindre ses camarades. Ses lâches camarades, qui n’ont d’ailleurs pas eu le courage de venir en aide au soldat. Tant pis, il n’avait qu’à s’éloigner de cette femme. Tremblant de tous mes membres –angoisse et colère ne font pas bon ménage en général-, je me penche pour ramasser l’arme sur laquelle perle un liquide vermeille. Elle n’avait pas le choix. Sans un mot, à pas feutrés, je me rapproche du bord de l’eau, à quelques mètres d’Emy qui tente de reprendre ses esprits. Glissant la lame ensanglantée dans l’eau de la Seine, j’admire les gouttes de sang se mêlant à la seule et unique femme qui puisse traverser Paris sans faire le moindre effort. Lorsque le métal m’apparaît nettoyé, je m’empare d’un pan de ma chemise pour la sécher. Et peu de temps après, elle gagne ma poche. Mon regard ne quitte plus la silhouette d’Emy, bancale. Je me lève, inconscient, allant m’agenouiller derrière elle. Après quelques instants, je dépose une main très douce sur son épaule.

    « NE ME TOUCHE PAS ! »

    Sa main claque sur ma joue, rompant le silence déjà assez pesant. Puis s’en suit un nouveau silence. Choqué de son geste, je recule violemment, me remettant illico presto debout. Mes yeux plantés dans les siens, je tente de comprendre son geste. J’te l’avais dit, de la laisser tranquille ! Oh toi, ça suffit ! Je secoue vivement la tête, pour me remettre les idées en place, ignorant la brûlure de la gifle monumentale qu’elle vient de m’infliger. A rester immobile, comme ça, je n’attends pas grand-chose… A vrai dire, je cherche toujours à comprendre en quoi je méritais cette… Enfin, bref…

    « Pardon… Murmure-t-elle, rejoignant mon air choqué.
    -Ne jamais s’excuser de ce type de geste, mademoiselle. »

    Je lance, sévère. Il est assez courant qu’un homme se prenne une baffe sans comprendre. Et pourtant, les femmes sont les premières à déclarer que tout va bien, et que tout est mérité. Sans en ajouter plus, je soupire, et quitte ses yeux pour aller les poser sur son corps. La veste n’est pas loin d’elle. Je m’en approche, et la glisse sur ses épaules, en prenant cette fois la précaution de rester à distance pour ne pas m’en prendre une seconde.

    « Lève-toi. Je te raccompagne. »

    Je lance finalement, plus sèchement que jamais. Je ne prends spas le temps d’attendre de la voir sur ses pieds. Ma main va essuyer le sang qui coule sur mon front, le long de mon arcade sourcilière… J’ai mal, mais ça, personne ne pourra s’en douter. J’ai mal partout d’ailleurs, bien que la brûlure qui siège sur ma joue soit la plus incroyable. A foulées mesurées, mais tout de même assez rythmées, je commence à longer le mur, sans me retourner. Après tout, si elle ne veut pas me suivre, c’est son choix. Je ne vais pas en plus me battre avec elle. Mon regard contemple les bateaux que je ne tarderai pas à croiser. J’aime mieux rester sur les quais… Ma main essuie de nouveau ma plaie avec son dos. Peu de temps après, je franchis des escaliers, et reprend mon allure féline pour me faufiler jusque dans une rue, plutôt bien éclairée mais déserte. Et mon petit doigt me dit qu’elle m’a suivit. Enfin, ce n’est qu’une intuition. Et en plus, je sais que nous ne sommes pas très loin. Ce n’est pas comme si je ne connais pas la ville comme ma poche…
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MessageSujet: Re: La souffrance est l'unique cause de la conscience   Dim 19 Déc - 15:36

Un article, une bravade de plus ou de moins… quelle différence ? Les allemands avaient déjà tant de raisons de lui en vouloir, depuis plus d’un an maintenant ; à moins de ne comprendre de ses papiers que le premier degré. Ce qui, à l’évidence, n’était pas le cas. Pas ce soir du moins. Une insolence parmi d’autre, un peu plus acide peut-être, un brin plus osée. Tant de choses auraient pu en découler. Une visite, encore, comme celle de Fehmer quelques jours plus tôt. Un avertissement plus direct. Quelques heures en prison de nouveau. Quelques jours ; voir plus, à l’image de tous ces journalistes arrêtés pour leurs écrits et que les nazis laissaient sans plus d’attention au fond de leur cellule. Ou même une vengeance moins… officielle. Plus directe. Pourquoi pas ? Tellement de gens disparaissaient, ces derniers temps. Exécutés à la sauvette, parqués dans des wagons aux destinations morbides. Ils auraient pu la tuer, oui ; après tout, n’était-ce pas là le meilleur moyen de l’empêcher de recommencer ? Tant de choses, oui, tant de représailles possibles. Alors pourquoi ça ? Qu’ils la rouent de coup et la laissent sur les pavés, qu’ils la tuent même ; Emy aurait préféré qu’ils en finissent. Là, le corps agité de tremblements incontrôlables, meurtri, elle ne put qu’y songer. Pour un article de trop, elle aurait préféré finir comme ces pauvres gosses que l’on fusillait contre un mur pour avoir balancé quelques tracts communistes plutôt que… que ça. Parce qu’il n’y avait pas de fin à ça. Les coups, la douleur, les marques passeraient. Mais pas les souvenirs, elle le savait. Pas ces images qui défilaient, inlassablement, secouant son corps de nausées et de sanglots étouffés.

Et de toutes ces autres réactions sur lesquelles elle avait autant d’empire qu’un pantin violemment manipulé. Et qu’était-elle de plus qu’un pantin ? Sujette à l’angoisse, insatiable de cette horreur qui semblait avoir brisé quelque chose au fond de ses prunelles qu’elle arrondissait avec tant d’éloquence. Elle avait peur, là, maintenant, sans savoir de quoi, de qui exactement. Peur à n’en pas pouvoir se débarrasser de cette insidieuse sensation de vertige. Peur au point de tressaillir à l’idée seule que qui que ce soit ne puisse la toucher à nouveau. Peur, assez peur pour ne pas pouvoir empêcher cette gifle, brutale, sur la joue du jeune homme sans lequel elle préférait ne pas imaginer où elle en serait – quoi qu’elle en ait déjà eut un aperçut… Sur sa main, elle n’aurait pu dire si la brûlure restait celle du froid ou bien si le coup et sa violence l’avaient remplacée. Y avait-elle réellement brûlure d’ailleurs ? Emy était bien trop perdue, bien désorientée pour être sûre de quoi que ce soit, sinon de cette gifle, de Nate, en face d’elle, plus choqué encore de son geste qu’elle-même. L’instant de silence, lourd, oppressé par la chape feutrée de la neige qui tombait toujours, qui s’installa alors lui sembla durer, traîner et s’étendre, encore et encore. L’espace d’une seconde, elle oublia pourquoi, elle pensa juste qu’elle venait de le gifler et ce sans aucune raison valable après ce qu’il avait fait et risqué. Non, elle n’oublia pas pourquoi, cette main sur son épaule. Mais tout en elle appelait à d’autres pensées, à se concentrer sur autre chose. Nate était blessé, et elle venait de le gifler. Avec une force inattendue, elle qui n’avait pas réussit à se dégager de la poigne de ses agresseurs.
« Ne jamais s’excuser de ce type de geste, mademoiselle, répondit-il aussitôt, sévère, lorsqu’elle eut compris son geste. »

Le regard d’Emy resta planté dans celui du jeune homme, figé dans cette même expression. Horrifiée, toujours. Et choquée, autant par ce ridicule détail peut-être que par ce qui s’était passé, quelques minutes à peine plus tôt. Elle n’était pas même certaine de comprendre pourquoi est-ce qu’il lui disait ça, mais ne chercha pas plus longtemps. Elle n’était pas plus en état qu’elle n’avait envie de comprendre, et se contenta, soudain, de détourner la tête, fuyant ses prunelles qu’elle sentit soudain courir sur elle. Brûlante elles aussi, mais de honte cette fois. Elle baissa les yeux et plaqua doucement ses deux mains tremblantes contre sa poitrine découverte, se recroquevillant sur elle-même, tressaillent lorsque, de loin cette fois, il laissa de nouveau tomber la veste sur ses épaules. De nouveau, elle sentit le froid mordant s’atténuer et par réflexe, s’enroula dans le lourd manteau.
« Lève-toi. Je te raccompagne. »
La voix de Nate, sèche, lui arracha à peine une réaction. En silence, elle se contenta de lever les yeux sur sa silhouette qui commençait déjà à s’éloigner et de nouveau, elle frissonna. Autour d’elle, le silence feutré des soirées d’hiver, et les petites étoiles blanches qui tombaient, toujours ; ces quais aussi, ces pavés, ce mur, cette benne… Brusquement, elle se redressa, chancelante sur ses jambes mais debout. Un vertige la laissa un instant immobile puis lentement, le plus vite possible pourtant, elle tenta de le rattraper. En longeant le mur, elle détourna le regard, se concentrant sur son sac qu’elle devait ramasser. Puis sur l’escalier, à monter, aussi peu assurée sur ses jambes soit-elle. Pieds nu, aussi. Mais elle se foutait totalement de la paire de chaussure, tout comme de tout ce qu’elle abandonna au bord de l’imperturbable Seine…

En haut, les rues étaient toujours désertes. Mais lumineuses, bien plus lumineuses, enfin. Tremblante, Emy enfonça ses poings crispés dans les poches du manteau bien trop grand et se mit à la hauteur du jeune homme, profondément silencieuse. Sur ses joues, les filets de larmes coulaient toujours mais c’est à peine si elle en avait conscience jusqu’à ce que l’une d’elles, perturbée par les mouvements de la journaliste, n’aille perler à ses lèvres. Avec un geste d’automate, elle les essuya du dos de la main, regard obstinément baissé, fixés sur ses pieds et sur les aspérités pernicieuses du sol parisien. Ne pas tomber, ne plus pleurer. Avancer. Désespérément, elle tenta de s’y concentrer, avec toute la force dont elle pouvait encore faire preuve. Des gestes, des contraintes simples pour ne plus voir ces visages qui défilaient devant elle, aussi bien sur les pavés que lorsqu’elle parvenait à se résoudre à lever la tête. Ne pas tomber, ne plus pleurer. Avancer. Et la rengaine continuait. A côté d’elle, elle sentait Nate plus qu’elle voyait réellement la silhouette de Nate, de laquelle elle ne pouvait s’empêcher de se tenir éloignée. Ne pas tomber, ne plus pleurer. Avancer. Elle repensa à la gifle, à ce qu’il avait fait pourtant… Doucement, Emy leva les yeux vers lui, sans pour autant chercher à croiser ses prunelles, posées loin devant lui. Elle l’observa un instant, s’entaillant la lèvre inférieure. Pas pour la première fois, au regard à la petite gouttelette au goût âpre et rouillé qu’elle sentit s’en échapper. La mêle que celles qu’elle voyait perler sur le front du jeune homme. Elle revit les coups, et frissonna. Il aurait pu y rester. L’un des soldats aurait pu être armé… Nouveau tressaillement. Ils auraient tout les deux pu y rester. Y laisser plus que ce qu’ils ne lui avaient déjà volé.

Doucement, elle posa une main sur le bras de Nate. Furtivement, l’effleurant à peine, tout en levant deux prunelles encore trop brillantes vers lui. Elle le dévisagea un moment, détaillant la plaie qui signait sur son front et les autres marques, qui commençaient à rougir visiblement. Une moue douloureuse tordit ses lèvres. Il aurait pu se faire tuer. Lentement, elle leva la main. Elle aurait voulu essuyer cet infime filet de sang, ignorer les visages qui s’imposaient, inlassablement, rendant trouble de nouveau celui du jeune homme. Son geste s’interrompit, avant d’avoir atteint son but.
« Merci, souffla-t-elle seulement, avant de se détourner, vivement. »
Du revers de la main, à nouveau, elle tenta de chasser les larmes de son regard, celles qui soudain troublaient la rue devant elle, se remettant en marche devant lui cette fois. Elle n’habitait pas loin. C’était tellement idiot. Tout ça se serait-il passé si elle avait prit un autre chemin ? Si elle avait marché un peu plus vite ? L’avaient-ils suivie ou trouvée là, par hasard ? De nouveau, à leur évocation, la nausée lui noua le ventre. Vertige. Elle chancela un instant, tanguant dangereusement sur ses pieds, avant de recouvrer son précaire équilibre. Ne pas tomber, ne plus pleurer. Avancer.

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MessageSujet: Re: La souffrance est l'unique cause de la conscience   Mar 21 Déc - 0:15

    Et comment, qu’elle me suit. La petite rue que j’emprunte est fort heureusement déserte. Et pourtant, elle n’est pas si petite que cela. Pourquoi ? Oh parce que c’est une immense avenue, bien éclairée. Mais c’est aussi l’endroit le moins surveillé, puisque les allemands ont bien compris que les gens n’étaient pas assez bêtes pour prendre ce chemin. Et bien non, il faut croire que moi je suis bête. Ou intelligent, tout dépend de quel point de vue on se place. Mon travail clandestin et mon engagement pour la Brigade m’ont appris une chose, que je ne risque pas d’oublier. Moins on est discret, et moins on a de chances d’être attrapé. Et la réciproque est également valable. Lorsqu’on cherche à tout prix à ne pas être vu, on trouve toujours le mauvais moyen, et au final on est plus facilement remarqué. C’est donc pour cette raison que je me retrouve sur cette allée, dans mon allure rapide, avec ce regard sévère que je n’aborde pourtant jamais.

    Ne sois pas en colère contre elle, Natanael. Elle a agit sans réfléchir, sans penser qu’il pourrait s’agir de toi. En même temps, j’étais le seul encore présent. Tente de te mettre à sa place, de comprendre ce qu’elle a vécu. Je pense que je vais éviter… Tu vois ! Non, je ne suis pas fâché ! Non, à peine… Mais non, je ne suis PAS fâché. Tu vois, tu hausses le ton tu es… JE NE SUIS PAS FÂCHE ! Ah ben tu vois, tu cries ! C’est dans ta tête hein, que je crie… Dans la tienne aussi, je te signale… Mais non, mais c’est juste cet ordure d’allemand, là. Lequel ? Celui qui t’as maîtrisé par terre ? Merci de rappeler les bonnes choses. Donc c’est lui qui t’agace ? Oui. Pas Emy ? Non. Certain ? OUI ! Ah, tu vois que t’es énervé ! Je t’ai dit que c’est l’Allemand, qui m’énerve ! C’est ce qu’on dit… Tais-toi.

    Je secoue la tête, pour chasser les pensées qui siègent dans ma tête. Mais le fait de faire ce geste anime une nouvelle douleur, quelque chose de bien plus fort que la brûlure de ma joue, et les muscles contractés de mon corps entier. A côté de celle qui prend source sur mon front, rien n’est grave. Pour vous décrire cela avec des mots, il s’agit de tout un orchestre, uniquement composé d’instruments à percussions, qui a décidé d’enchaîner les concerts et répétitions dans ma tête. Je sens battre mon cœur comme s’il était juste à côté de mon oreille gauche –l’oreille à côté du choc. Et le pire, c’est que quelque chose s’en échappe. Quelque chose de chaud, qui descend tout doucement, et dont la texture paraît à la fois parfaitement homogène et à la fois épaisse. D’ailleurs, une forte odeur de fer me suit depuis déjà quelques longues minutes. Je n’ai plus aucun doute, lorsque je tente de toucher… Du sang.

    « Ben bravo. »

    Je murmure entre mes dents, plus pour moi que pour quiconque aurait l’idée de me suivre. Ouais, bravo… T’aurais pu faire le mort autrement ! Ah ben ouais, c’est sur qu’on choisit comment on meurt ! Quand on fait semblant, oui, un minimum. Oui, mais en l’occurrence je devais être le plus convaincant possible. Avoue, t’aurais été une brêle, toi. J’aurais été aussi bon que toi. Je suis toi, Nate… Moi ? Non, trop idéaliste. Bon, alors je suis ce que tu devrais être. Entendrais-je une mouche voler ? Non, c’est la migraine. Ah pourtant j’aurais juré. Et cesse d’être en colère ! JE SUIS PAS EN COLERE DU TOUT ! Non non…

    Alors que ma migraine, justement, se fait de plus en plus présente, je regrette d’avoir secoué la tête. Fichue voix… Je me concentre sur mon chemin, me souvenant qu’il faut encore quelques longs mètres avant de tourner dans les ruelles qui mènent chez Emy. Quelques longs mètres qui paraissent s’écouler comme des heures dans la journée. J’ai mal, mais ça, j’ai encore besoin de temps pour le réaliser. Pour l’instant, je n’ai que deux choses qui m’occupent l’esprit : Emy et sa main un peu trop violente, qui me suivent, ainsi que cet allemand. L’Allemand. Le pauvre, s’il savait. S’il savait à quel point l’envie de le retrouver est présente… J’ai envie de secouer la tête à nouveau, tellement cette option est idiote. Mais non, je risquerais de tomber dans les pommes. Et quand on sauve une jeune femme, c’est plutôt mal vu de tomber sur le chemin du retour… Non ? J’essaie de chasser les étoiles qui tourbillonnent devant mes yeux, en fermant et ouvrant mes paupières un peu plus rapidement. Mais en vain. Il faut que je m’allonge. Heu, là, évite... Sans blague !

    Soudain, j’ai comme l’impression d’être observé. Je ne cherche cependant à de regarder pour m’en assurer, encore trop étourdi par tout ce qui vient de se passer. Je préfèrerais quelle ne soit pas là, même s’il est un peu tard. Je bifurque alors sur une ruelle perpendiculaire, un peu moins éclairée. Les pavés sont recouverts de neige déjà. J’aurais voulu me baisser pour en ramasser, mais je sens une main effleurer ma peau. Et même si le contact est léger, je le sens comme si ma peau était à nue. Sans veste, je suis vulnérable au froid. Toute surface un peu plus tiède est facile à détecter, donc. Enfin, tout ça pour dire que ce simple geste me faire sursauter. Je l’avais un peu oubliée, en réalité.

    Mon regard croise un instant le sien, sans chercher à savoir ce qu’il contient. Je n’ai pas besoin de le lire pour le savoir. Il n’est pas difficile de se douter ce qu’elle peut ressentir. Aussi, c’est son regard qui s’en va le premier, regardant un peu plus haut que mon sourcil. Flûte, ça doit être plus visible que je ne le pensais. Je soupire légèrement, alors que je vois très distinctement sa main se lever. Dans un très faible mouvement de recul, je louche sur ses doigts tremblants, s’élevant à hauteur de mon cou, puis de ma bouche. Le geste est trop lent pour être violent. La surprise s’empare de mes traits, un centième de seconde seulement. Non, ne touche pas ! Comme si c’était son but final, Nate… On ne sait jamais. Elle baisse sa main, plus vite qu’elle ne l’a levée. C’est à ce moment-là que je me rends compte que je me suis arrêté. Je hausse les épaules, pour oublier ce qui vient de se passer, puis me remets en marche, sans négliger les chemins humides dessinés sur ses joues. Des larmes.

    « Merci. »

    Jusque là, elle n’a pas arrêté de me regarder. Et alors que ce murmure me parvient aux oreilles, le sentiment de me sentir détaillé à chaque fait et geste est arrêté. Elle accélère, passant l’une de ses mains sur son visage. Je devine qu’elle vient d’essuyer ses larmes. Une boule se noue dans ma gorge, mais je l’ignore, trop occupé à me souvenir de ce qu’elle m’a dit. Merci. Pourquoi, merci ? Elle n’allait quand même pas croire que je la laisserai là ? Si ? Ai-je une réputation aussi cruelle ? Aussi lâche ?

    La jeune femme me passe devant, sans que j’aie réellement la force de rester à ses côtés. Si elle préfère marcher seule, c’est son choix. J’en profite pour me baisser et rassembler un amas de neige. J’en fais une ridicule boule, que je niche au creux de ma paume nue, puis la monte à mon front. Je retiens un hurlement de douleur, qui se transforme en gémissement étouffé. La froideur me rend fou, mais je me force à garder ça là, pour voir si ça fera effet. Avance, pense à autre chose. Puisque je n’ai pas la robustesse pour dire non, je fais ce que m’ordonne la voix, bien que cette pensée m’horripile. Je prends ma foulée rapide, pour rattraper le retard que j’ai pris. Emy est déjà quelques mètres devant moi, et je ne peux pas arrêter de garder les yeux rivés sur elle, de la surveiller avec attention. Peu à peu, je ne sens plus ma main, et ma migraine est moins insupportable. Cependant, la brûlure de la plaie se fait atrocement percevoir. Je lutte contre l’envie de m’écrouler dans la neige, et laisser ma tête contre la substance glaciale qui recouvre le sol de plus en plus densément. J’ai tellement mal que le froid sur ma peau ne me fait plus rien.

    Lorsque je vois Emy ralentir, je constate que nous arrivons. A ce moment, la neige a totalement fondu au contact de mon sang. Lorsque je retire mes doigts de ma chevelure, et que je regarde les dégâts, ma paume est couverte de sang. Je m’oblige à ne pas regarder, sentant le malaise monter. Je prends donc une grande inspiration, rivant mes yeux, une fois de plus, sur la silhouette mal assurée d’Emy. Cette simple constatation me fait accélérer, des fois qu’elle tombe, elle aussi. Peu à peu, elle ralenti jusqu’à s’arrêter sur le perron. Nous y voilà donc. Et je ne cache pas mon soulagement d’avoir ramené la jeune femme entière devant chez elle. Je me racle la gorge, un peu plus pour me ramener à la réalité, et ignorer la douleur, que pour rompre le silence.

    Et à ce moment précis, ce moment où elle me fait face, je plante mes yeux dans les siens. Et aussi difficile à admettre que cela puisse être, la voir pleurer m’est insupportable. Simplement parce que je n’aime pas ça. Parce que je me sens impuissant à la chose, et que je préfère la voir sourire habituellement. Qui aime voir les autres pleurer ? J’adore les voir s’énerver, mais pas jusqu’à souhaiter leur peine. Et là, leur choc. Les larmes qui perlent de ses yeux, qui rougissent leurs contours… Non, je n’aime pas ça. J’ai envie que ça cesse, pour moi, et pour elle. Parce qu’elle n’a pas le droit de pleurer pour ces ordures. Elle n’a pas le droit de gaspiller ses larmes pour eux. J’ai envie de… D’arrêter ça. Préviens là, Nate…

    « Emy… »

    Je préfère l’interpeler, qu’elle me regarde faire, pour ne pas la surprendre. Ma main se lève alors, tout en douceur, alors que mes yeux se font horriblement paternels. Je ne cherche pas la précipitation de peur qu’elle ne prenne peur, justement. Sans sourire, avec toujours les lèvres pincées par souffrance. En quelques instants, ma main sèche et encore tiède s’en va essuyer les larmes sur les joues de la jeune fille. D’un revers de la main. Et peu à peu, deux de mes doigts descendent, effleurant doucement son menton avant de se retirer. Et tout cela sans autre chose dans les yeux que de la peine, et de la douleur, pour lui montrer que je ne lui veux rien. Tremblant de froid, de colère, et de fatigue, je recule dans la neige, sans quitter ses yeux. Puis je m’arrête, de nouveau face à elle.

    « Repose-toi… »

    Et sur ces quelques mots, je fais volte face, bien qu’il me soit difficile de marcher dans ces conditions, puis m’éloigne en direction de mon propre foyer. Ma mère va avoir peur… Très peur…
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Emy Hale
La chance ne sourit pas à ceux qui lui font la gueule.



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Je parle pas aux cons, ça les instruit.
■ topics : OUVERTS
■ mes posts : 955
■ avatar : Zooey Deschanel
■ profession : Journaliste au Courrier Parisien

PAPIERS !
■ religion: Irrémédiablement athée.
■ situation amoureuse: Célibataire endurcie, le couple c'est bourgeois et catholique, d'abord.
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MessageSujet: Re: La souffrance est l'unique cause de la conscience   Ven 24 Déc - 17:10

Ne pas tomber, ne plus pleurer. Avancer. La même rengaine, encore et toujours. Et continuer, il le fallait. Se concentrer sur le sol gelé sous la plante de ses pieds, le froid, sa brûlure mordante et oublier le reste – ô utopie. Devant ses yeux baissés, dans sa tête, partout où elle tentait de poser son regard, ces visages défilaient. Abjects, avec ces rires, ces râles qui les déformaient, tant et si bien que dans son esprit chaotique et embrumé, leurs traits semblaient prendre des formes cauchemardesques tournant sans cesse au rythme des ricanements lancinants ; bruyants, à lui en faire exploser les tempes. Pourtant autour d’elle, autour d’eux, le silence était là. Pesant, lourd même. Feutré par les innombrables étoiles blanches qui flottaient et tourbillonnaient au gré des caprices d’un faible semblant de vent. Emportées, si facilement au moindre souffle, comme semblaient l’être ses pensées à cet instant. Ballottées. D’images en souvenirs, de souvenirs en sensations. Ignobles, nauséeuses toujours. Indélébiles, elle le savait. Comment oublier quand sur son corps, elle sentait encore la chaleur de leur silhouette ? Quand la douleur des coups restait vive ? Quand la simple idée de ces quais, ou même que Nate – puisqu’il était là – ne puisse la toucher suffisait à nouer sa gorge d’angoisse et à lui retourner le cœur ? Non, elle n’oublierait pas, quelque chose, quelque part en elle, le savait. Et soudain elle eut peur, encore. Peur de recroiser l’un de ces cinq… salauds. Peur qu’ils ne posent à nouveau la main sur elle. Peur même d’aller jusqu’au bout de son geste là, face à Nate. Elle aurait voulu lui montre à quel point elle était reconnaissante ce qu’il avait risqué – en dépit de la honte qu’elle ne pouvait empêcher son regard de lui inspirer. Elle aurait voulu… comme elle l’aurait pu il y a une heure à peine, pouvoir lui coller un morceau de glace sur le front en lui faisant remarquer que, jeux de mains, jeux de vilains. Elle aurait voulu pouvoir tout effacer…

Mais en vain. Puisque revenir en arrière n’était pas envisageable. Aussi peu envisageable que ce geste, cette peau à toucher. Elle était idiote. Une idiote qui pleurait, qui plus est. Elle détestait ça, elle se détestait, humiliée. Et elle les haïssait, eux. Mais la fureur l’avait quittée déjà, pour revenir plus tard sans doute. Ne restait ce soir que cette honte cuisante, ces sentiments sans nom. La sensation, parfois, de sentir encore leurs mains sur les siennes, sa poitrine, ses hanches, ses reins. Un frisson violent et de nouveau, elle chancela, se rattrapant de justesse à un lampadaire. En silence, toujours, et sans plus se retourner. Devant Nate, elle retrouva difficilement son équilibre puis repartit, prunelles brillantes et fixées droit devant elle. Sale, elle se sentait sale sous le froid mordant qui, pourtant, n’avait empêché, elle ne s’en souvenait que trop bien, leur front de se couvrir de sueur. Aussi brûlante, bestiale qu’était froide celle qui lui arrachait ces trop violent frissons le long de son dos. Ne pas tomber, ne plus pleurer. Avancer. Et ignorer cette odeur qui flottait toujours autour d’elle, leur parfum sans doute. Ne pas laisser son cœur se retourner comme il le faisait. Elle n’habitait plus très loin. Et derrière, elle sentait la présence du jeune homme dont les pas commençaient à crisser sur la neige. Seul, infime son au milieu de tout ce trop plein de silence qu’elle était pourtant incapable de briser. Pour dire quoi ? Ce qui était arrivé se passait plus qu’aisément de commentaires ; il n’y avait rien de plus à dire que ce qui l’avait déjà été. C’était sordide, bien trop sordide pour avoir besoin de mots ; et même ceux de réconfort semblaient capable de lui faire peur. Mains dans les poches, elle tressaillit, avant de tourner au coin du boulevard Saint Michel. C’était là, enfin, dans quelques mètres.

Une silhouette pressée passa non loin d’elle, lui arrachant un écart. L’homme se retourna à peine, se contentant de disparaître au coin d’une rue sans plus laisser de traces que quelques marques à peine visible encore sur la fine couche de neige. Les ombres se glissaient sa facilement, mystérieuses, au détour des rues de Paris. Elle aimait tellement ça, d’ordinaire… Elle aimait tellement les nuits parisiennes. Avant. Et ça aussi, ils le lui avaient volé. Comme tant d’autres choses, elle n’aurait que trop le loisir de s’en rendre compte. Nouveau frisson. Elle avait froid, mais ne saurait dire s’il s’agissait de cette angoisse, vive toujours, de la neige qui tombait, de celle qui crissait sous ses pieds nus qu’elle sentait engourdis au point de ne plus assez bien la porter. Et lorsqu’enfin ce fut la porte de son immeuble qui se dessina devant ses yeux, elle se laissa tomber contre le battant, laissant un vertige violent disparaître. Elle voulait rentrer. Elle voulait être seule, loin de ces rues, loin de cette foutue neige. Ou alors non, pas seule. Elle tressaillit. Si, seule. Ou… avec son chat, voilà. Fermant un instant les yeux, elle se retourna, sentant Nate arriver derrière elle. De nouveau, elle prit conscience des larmes qui roulaient toujours le long de ses joues. Sans aucun bruit, pas un sanglot. Elle n’en avait pas la force. Brillantes, ses prunelles se posèrent un instant dans celle du jeune homme, avant de balayer son visage marqué. Elle s’entailla la lèvre, se tordant les mains qu’elle avait finit par sortir de ses poches. Lui aussi tremblait ; c’était sa veste qu’elle avait sur les épaules. Ils restèrent là, quelques longues secondes. Elle avait honte, encore. Parce qu’il avait failli y rester, parce qu’ils étaient cinq et qu’elle n’avait pas été capable de se défendre. Rien ne serait arrivé ; à cette idée, sa gorge se noua. Encore.

« Emy… »
La voix de Nate s’éleva soudain. Doucement, elle abaissa de nouveau son regard dans le sien, avant de s’en détourner, vivement. Elle ne voulait pas voir ce qu’elle pouvait y lire. Des ses yeux, elle passa à sa main qui s’élevait lentement. Aussi lentement que l’avait fait la sienne, quelques instants, minutes, heures plus tôt – elle ne savait plus. Malgré elle, elle se crispa violement. De nouveau, ses prunelles accrochèrent les sienne. Et toujours cette horreur y siégeait, alors que dans celle du jeune homme… de la douleur. Raide, elle eut un imperceptible mouvement de recul, voyant les doigts du jeune homme s’approcher. Elle ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son n’en sortit. A cours de mot, elle ne put que tressaillir vivement lorsqu’il effleura doucement sa joue, là où coulaient ses inlassables larmes. Elle baissa un instant ses paupières, frissonnant tandis que la main de Nate passait sur son autre pommette. Gorge nouée, elle s’efforça à retenir ces sillons humides, à les empêcher de déborder, de troubler à nouveau les traits qu’elle avait face à elle… Yeux fermés, elle sentit ses doigts caresser le bout de son menton. Tendue, elle resta néanmoins immobile, poings serrés, le laissant reculer. Elle déglutit, muette, sans le moindre mot à prononcer.
« Repose-toi… »
Faiblement, elle hocha la tête, l’observant tourner les talons. Tremblant toujours.
« Attends ! laissa-t-elle échapper en faisant un pas vers lui. »
Rapidement, elle posa la main contre le mur pour se rattraper suite à son geste trop vif puis retira la veste que Nate avait posé sur ses épaules. Tremblante à son tour, refermant une main sur sa chemise toujours déchirée, elle la lui tendit. Silencieuse. Elle resta un instant face à lui, inerte, puis lui tourna le dos et poussa la porte de l’immeuble. A nouveau, les larmes que pour lui elle avait retenues creusèrent les sillons déjà humides sur ses joues. L’ascenseur, la clef glissée dans la serrure de son appartement, la porte refermée derrière elle… Ne pas tomber, ne plus pleurer. Avancer. Dans le sombre couloir, un autre vertige la prit et lentement, elle se laissa glisser contre le mur. Ne pas tomber, ne plus pleurer. Avancer… la rengaine n’avait plus lieu d’être.

FIN

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