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 Confidences pour confidences...

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MessageSujet: Confidences pour confidences...   Dim 6 Fév - 22:01

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« Un des plus grands bonheurs de cette vie, c'est l'amitié ; et l'un des bonheurs de l'amitié, c'est d'avoir à qui confier un secret » avait écrit Alessandro Manzoni dans son ouvrage, le Comte de Carmagnola. Si je n’avais pas lu le livre en entier, préférant de loin les ouvrages abordant les grands artistes de tout temps et de tous lieux que les écrivains philosophe, cette phrase m’était restée en mémoire quelque temps, avant de disparaitre, pour de nouveau me sauter aux yeux la veille, quand Piotr m’avait lâché cette vérité sur Emy à laquelle je ne m’attendais pas. Emy violée par un groupe de soldats allemands… Nous prendront-ils tout ? Notre nourriture, nos hommes, nos amis, et au-delà de tout cela, notre dignité et l’envie de vivre ? Je n’osais imaginer ce qu’Emy ressentais à cet instant, parce que j’en étais incapable, tout simplement. Je n’avais jamais subit ce qu’elle avait subit, et espérai ne jamais être dans une telle situation. On pense toujours que ça n’arrive qu’aux autres, qu’à des gens qu’on ne connait pas, mais voilà, la guerre était à nos portes et il ne fallait pas l’oublier. Dès qu’on commettait cette petite erreur, elle se rappelait cruellement à nous, de manière violente et douloureuse, pour laisser une marque indélébile.

Marque que j’étais à présent incapable d’oublier. J’avais promis à Piotr de parler à Emy. Mais pour lui dire quoi ? Que je compatissais, que je comprenais ? La première solution était évidente. C’était mon amie. Mais la seconde était totalement déplacée. « Tu sauras trouver les mots » m’avait-il dit. Je crains hélas qu’il ait bien trop confiance en moi et m’accorde trop de crédit. A part écouter, je ne savais pas trop quoi faire quand un ami était dans la peine. Je veux dire vraiment mal, pas comme Piotr et Thomas qui avaient la palme pour s’empêtrer dans les pires embrouilles. Et encore, pour Thomas, il aurait fallut qu’on paye mes conseils très cher. Surtout maintenant… Mais le photographe n’était pas le sujet du jour, quoi que lui et Emy étaient bien trop proches parfois. Mais si elle aimait être avec ce prétentieux, grand bien lui fasse, je le lui laisse entièrement… Après essai involontaire, d’accord… Mais ça n’est pas non plus le sujet. Je n’avais pas croisé Emy au bureau après la révélation de Piotr, qui m’avait fait l’effet d’une bombe, et ne sachant pas comment l’aborder, je ne m’étais ni rendue chez elle, ni ne m’était lancée à sa recherche dans les bureaux.

Non, au lieu de ça, une fois Piotr parti, et sachant que désormais, dessiner me serait totalement impossible, j’avais tout laissé en plan, et enfilant mon manteau, faisant fit des avertissements du Russe, j’étais sortie, seule, pour aller me promener sur les bords de Seine ou habituellement, j’aimais m’installer pour dessiner et peindre. Mais pas plus qu’au bureau, je n’avais envie de me mettre à esquisser les contours d’une coque de bateau, l’armature d’un pont ou les veines d’un arbre. Juste prendre l’air, et essayer de réfléchir. Réfléchir à comment amener un sujet que je ne maitrisais pas du tout. C’était ironique, moi qui mettais un point d’honneur à toujours tout maitriser, c’était la deuxième fois en quelques semaines, sur deux tableaux totalement différents, que je ne perdais le contrôle. Tu perds tes facultés, Valmont, il faut te reprendre, et vite. Chez moi aussi je n’avais pas cessé d’y penser, en dinant, un peu trop légèrement, vu le peu de nourriture qu’il restait sur Paris et que mon statut de célibataire me permettait d’avoir malgré mes tickets en règle, en prenant un long bain brûlant pour me permettre de me couper ma faim, avec pourtant peu de savon, tout aussi introuvable que la nourriture, et dans mon lit, ne cessant de me tourner et me retourner pour y réfléchir…

La seule solution était de la laisser parler, d’attendre qu’elle se décide à m’en parler d’elle-même. Et si elle ne se décidait pas à le faire, laisser tomber que Piotr m’avait tout dévoilé, que j’étais au courant. Même si ce n’était sans doute pas la meilleure idée ni la meilleure solution… Elle se sentirait peut être trahie, par lui comme par moi, alors que Piotr avait pensé bien faire. Cette histoire me perturbait tellement que je mis un temps fou à m’endormir et que le réveil n’en fut que plus difficile. En allant au bureau, j’accomplis mon petit rituel journal/thé brûlant dans le bar à côté du kiosque, sans vraiment y faire attention. Par habitude, automatisme, mes pensées voltigeant toujours vers ce que je devais faire, et ce qu’il aurait fallut faire. Mais je priais avant tout pour ne pas croiser Thomas, ce qui m’aurait mit les nerfs dans un sale état alors que je n’en avais surtout pas besoin, ni croiser Piotr qui m’aurait fait une scène pour ne pas avoir écouté ses conseils – ou plutôt ses ordres – de la veille. Mais comme j’arrivais toujours tôt et que je travaillais avec une bande de lève tard, il n’y avait jamais personne quand j’arrivais, ou du moins pas grand monde. J’allais ouvrir mon bureau, déposant sac, manteau et autres accessoires sur ma chaise dont je ne me servais que rarement, laissant la chaise visiteur totalement libre, pour Emy, car j’étais bien décidée à remettre en marche notre petit rituel.

J’hésitais à aller me chercher quelque chose de chaud à boire, avant d’y renoncer, ce n’était pas vraiment le moment, et j’étais tellement nerveuse que j’aurais pu renverser sur mes dossiers, ce qui n’était pas vraiment une bonne idée. Je ne cessais de tirer sur ma veste de tailleurs noir, très très ajustée, que j’avais associée avec une jupe crayon beige, des collants noirs également et des bottines toujours noires. Je saisis un crayon avec lequel j’entortillais mes cheveux pour les retenir, et m’installais sur mon tabouret, droite comme un i dans une position pas vraiment naturel. L’inspiration qui me fuyait ces derniers temps semblait avoir décidé de revenir, heureusement pour moi. Me laissant totalement aller à mes coups de crayons, et sans voir le temps passer, j’enchainais esquisses sur esquisses, sans vraiment me rendre compte de ce que je faisais, dans une sorte d’état second. Ce fut seulement quand la petite horloge de mon bureau, qui tintait toutes les heures, indiqua onze heures que je me redressais un peu, me rendant enfin compte de tout ce que j’avais fais depuis huit heure trente. Tous mes dessins étaient plus horribles les uns que les autres, représentant des silhouettes hurlantes, suppliantes, sans visage mais dont seules les postures suffisaient à indiquer la souffrance. Glauque. Je frissonnais de moi-même en les regardant, avant de finalement les laisser tomber dans la corbeille à papier, preuve que j’avais besoin d’évacuer ce que je ressentais. Je me retournais pour m’installer à nouveau à mon tabouret, quand je m’aperçu qu’une silhouette c’était dessinée dans l’encadrement de la porte, silhouette que je désespérai de voir sans vraiment m’y attendre. Je ne pus pourtant retenir un sursaut, portant par réflexe ma main sur mon cœur, avant de secouer la tête, un sourire un peu crispé aux lèvres.

-C’est toi Em’, tu m’as fais peur. Je ne t’avais pas entendue arriver…

Depuis combien de temps était-elle là ? Et avait-elle vu ce que j’avais dessinés ? Si c’était le cas, elle allait se poser des questions et ce n’était pas vraiment le meilleur moyen de la pousser lentement mais surement aux confidences…


Dernière édition par Blanche Valmont le Sam 11 Juin - 11:01, édité 1 fois
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Emy Hale
La chance ne sourit pas à ceux qui lui font la gueule.



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Je parle pas aux cons, ça les instruit.
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MessageSujet: Re: Confidences pour confidences...   Jeu 10 Fév - 23:20

Faire comme si. La rengaine tournait sans cesse, entêtante, tyrannique mais nécessaire. Faire comme si, la règle à laquelle ne pas déroger, la marche à suivre pas à pas, surtout. Faire comme si. Faire semblant. Imaginer que rien ne s’était passé et, même sans conviction, agir en conséquence. Tout allait bien, autant que faire se pouvait dans… la situation actuelle dirons-nous. Tout allait bien dans les meilleurs des mondes possibles quand le monde pliait sous le joug nazi. Rien n’avait changé, non plus. Depuis la veille, l’avant-veille, une semaine, un an. Les choses étaient les mêmes toujours, au journal comme ailleurs. Pour Piotr, pour cette nouvelle recrue qui promenait les cafés comme pour Emy. Les articles insolents, les bravades face aux contrôles, les aventures presque quotidiennes, les clopes et les conneries… Même l’ambiance à la rédaction. Inchangée, elle aussi. Des tensions ? Peut-être, qui pouvait se targuer de ne jamais en vivre ? Des froids ? Sans doute. On ne peut pas toujours s’entendre. Un calme bien trop plat ? Non, certainement pas. Du moins, il fallait y faire croire, à défaut de s’en convaincre soi-même. Faire comme si. Sourire à tout va, raconter des bêtises, se gaver de café et avoir l’air totalement normale – ou de la même façon qu’elle ne l’était habituellement, puisque « normale » n’était sans doute pas le terme le plus approprié. Faire comme si. Emy ne s’en sortait plus. Rire, écrire, prendre tout à la légère… tout ça lui échappait. Les mots lui glissaient entre les doigts, le moindre éclat lui rappelait ces ricanements mauvais qu’elle ne parvenait à faire taire, mêlés à ce flot d’images, insupportables. Elle allait devenir folle. Ils allaient, en plus du reste, avoir réussi à la rendre folle. Si ça n’était pas déjà fait. Sourire, parler, arborer le même air enthousiaste chaque matin quand rien n’y était sinon de vagues – seulement – apparences… Et au moindre relâchement, à la moindre seconde d’inattention, tout lâcher. Blême, Emy accusait encore le coup. S’en était presque visible – presque ?- et ce, pour longtemps. Et pourtant, elle tenait, ou tentait. Et faisait comme si, puisqu’il fallait le faire.

Or, il y avait une chose qu’elle n’avait pas encore faite et dont l’absence finirait par sembler inhabituelle à la principale intéressée. Une chose qu’elle redoutait pourtant. Parce Blanche, c’était comme Piotr, elle connaissait bien trop la jeune femme. Or c’était ce petit tête à tête rituel qu’elle s’était obstiné à éviter depuis… depuis quelques jours. Cette habitude, prise tout naturellement, d’aller travailler dans le bureau de son amie plutôt que chacune de leur côté. Certes, elles papotaient plus qu’elles ne travaillaient dans ce moments là, mais Emy en sortait toujours au moins avec la trame de ses articles. Pourtant il y avait longtemps, bien trop longtemps qu’elle n’était pas montée voir Blanche. Et pour cause. A quoi allaient rimer ces instants de confidences si elle les passait à mentir ? En vain, qui plus est. Parce que la caricaturiste saurait pertinemment qu’elle lui cachait quelque chose, si elle ne s’en doutait pas déjà. Sur le seuil de son propre bureau, depuis quelques minutes déjà, la belle hésitait. Faire comme si, certes. Mais pas comme ça, pas quand les choses risquaient encore de basculer. Elle ne put que se remémorer la scène de Piotr, la veille, et à nouveau un frisson la parcourut. Lui aussi avait deviné. Déposant son sac sur le plateau encombré de feuilles qui traînaient depuis un certain temps maintenant, Emy se laissa un instant tomber sur la chaise qui faisait face à la sienne. Il fallait faire semblant, or Blanche manquait à son quotidien. Mais… quelque chose lui faisait peur. Elle ne pouvait pas lui en parler, ne pouvait pas en parler tout court. « Depuis longtemps, j’ai contre le malheur le silence pour remède » annonçait Eschyle. Remède sans efficacité sinon celui de se laisser ronger, lentement mais inexorablement. Sans efficacité mais si facile. Ne pas parler, mentir pour tenter d’effacer. Faire comme si, encore une fois, rien ne s’était passé.

Vivement, Emy se leva. Il le fallait, pour les autres, pour les apparences comme pour elle. Avoir l’impression que ces salauds ne lui avaient définitivement pas tout volé. Changer d’air, sortir de cette pièce dont le silence l’étouffait. Sans plus se poser des questions, elle fit un détour par la cafetière et rempli avec application les deux plus grandes tasses qu’elle pu trouver des derniers restes de vrai café qu’un collègue avait ramené quelques jours plus tôt. Quitte à faire semblant, autant bien le faire. Et avec les accessoires habituels. Une boisson chaude, une feuille et le premier crayon venu. Et un sourire, habituellement. Mais, sur les traits trop pâles de la journaliste, la moindre mimiques se faisait tellement faiblarde que seule l’amertume en ressortait. Saluée par la secrétaire, dans le couloir, Emy hocha vaguement la tête, détournant le regard. Malgré ses longs cheveux savamment coiffés, subsistait cette marque sur ses pommettes, témoins brûlant de honte mais si énigmatique à qui ignorait tout. Or seul Piotr savait. Et Nate. Et Blanche, mais de cela, elle n’en savait encore rien. Serait-elle montée, si elle s’en doutait ? Serait-elle allée se jeter au devant d’une conversation qu’elle redoutait tant ? A quoi bon ? Lentement, en prenant garde à ne rien renverser, elle gagna l’escalier montant au bureau de son amie. Faire comme si, faire semblant, c’était important. Blanche la trouverait pâle, elle s’inventerait une grippe et les futilités qu’elles pouvaient parfois échanger redeviendrait leur principale préoccupation du moment. Commérer, un peu, se raconter leur vie respective… ou presque. Sur le seuil, la belle s’interdit formellement de se laisser aller aux mêmes sombres rêveries. Normale. Normale et futile, comme toujours. Ni plus, ni moins. Comme si les choses étaient aussi simples.

Enfin, forçant sur son visage une expression la plus neutre possible à défaut de pouvoir sourire, elle leva la tête, s’apprêtant à frapper à la porte ou a lancer une phrase en l’air comme ça, afin d’attirer l’attention de son amie, concentrée sur sa toile. Mais alors que, bouche mi-ouverte, elle cherchait l’air et le ton enthousiaste, les prunelles d’Emy tombèrent sur la planche de la dessinatrice. Couvertes de traits, de courbes noires, de formes vagues d’abord, puis claires, bien plus claires soudain. Des silhouettes, les unes sans visage, les autres hurlant leur souffrance dans des postures éloquentes. Trop éloquentes. L’espace d’un instant, la jeune femme se figea devant les dessins, prunelles traversées d’éclats semblables à ceux que l’on pensait pouvoir deviner sur ces ombres fixées sur du papier. Les secondes passèrent, longues. Et brusquement, Blanche arracha la feuille, surprise de son propre travail. Le bruit sortit Emy de sa léthargie avec un temps de retard, tout juste nécessaire à son amie pour tourner la tête et découvrir la sienne, de silhouette, sur le pas de la porte. Traversée d’une décharge, la belle eut la sensation de sursauter également alors que déjà, Blanche réalisait.
« C’est toi Em’, tu m’as fais peur. Je ne t’avais pas entendue arriver… »
Il y eut un infime moment de silence durant lequel l’intéressée, sans savoir pourquoi, fronça les sourcils, rappelé à de bien trop vives images. Trop fraîches. Trop réelle. L’enfer.
« Pardon, répondit-elle enfin, butant légèrement sur le mot. J’ai hésité entre te prévenir et la discrétion mais tu avais l’air… concentrée. »
Baissant les yeux, elle pénétra dans la petite pièce sans fenêtre. Ces dessins… Coïncidence sans doute. Sordide coïncidence, d’ailleurs.
« Livraison de carburant ! continua-t-elle néanmoins, brandissant les deux tasses de café, forçant un sourire maladroit. »

Evitant le regard de son amie, ainsi que la poubelle, dans laquelle certains traits restaient visibles, elle lui tendit l’un des deux récipients avant d’aller s’installer sur la chaise sur laquelle pourrait presque être noté son nom. Sa chaise, en quelque sorte. Parce que rares étaient les gens à passer plus que temps que ça dans la petite pièce, si ce n’est elle. Avant. Nouveau frisson. Pour se donner contenance, elle avala une gorgée de café – du vrai – et reposa la tasse sur le bureau. Des yeux, elle fit le tour du petit espace dont, une fois la porte fermé, elle espérait qu’il cloisonnerait également son esprit. Les quais, ces cinq hommes, le pont non loin… tout ça ne pouvait décemment rentrer dans la pièce. Petite, trop petite. Et pourtant. Prise d’un nouveau tressaillement, sortant de ses pensées, elle tenta de se concentrer sur Blanche. Mais pas ses dessins, surtout. Crayonnant distraitement et sans le regarder sur un coin de sa feuille, elle tenta un nouveau sourire.
« Ca faisait un moment… lâcha-t-elle, faisant référence à la rareté de ses visite ces derniers jours. Et tu sais quoi ? J’ai jamais été autant en retard ! »
Rire. Enfin, rire… Dieu que tout ça sonnait faux. Dans sa gorge, les éclats s’éteignirent comme ils étaient venus, pitoyablement. Comme elle : pitoyable. Allez faire croire à quoi que ce soit de normal avec un pareil manque de détachement. Allez… faire comme si.

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MessageSujet: Re: Confidences pour confidences...   Dim 13 Fév - 15:29

Faire comme si. Comme si je ne savais rien, que je ne me doutais de rien. Ca serait assez difficile face à Emy, je n’en doutais pas. Etre normale alors que Piotr était venu tout me raconter, feindre l’ignorance. Sauf que mon inquiétude devait être marquée en travers de mon visage à l’encre rouge. Inquiétude un peu tardive, il est vrai. La première question était le « pourquoi » mais en même temps, les allemands étaient en pays conquis. Personne ne s’en prendrait aux soldats qui tyrannisaient des jeunes femmes, les marquant cruellement, comme au fer rouge, dans le plus profond et le plus secret de leur âme, de leur corps. Ca me révulsait. Emy n’avait pas mérité ça ! Personne ne méritait ça. Qu’on soit en temps de paix ou en temps de guerre d’ailleurs. Ils nous prenaient tout, et cela ne semblait pas leur suffire. Je les haïssais plus que je ne pourrais le dire. Eux et le malheur qu’ils avaient amenés à leur suite. Je ne connaissais pas d’allemands, à part ce soldat parlant très mal français qui passait son temps à me regarder peindre, sur les bords de la Seine, et je n’aimais pas ça. On ne peut pas avoir confiance en eux !

Heureusement pour Thomas que je ne savais pas qu’il avait fait ami-ami avec certains d’entre eux, sinon, ça aurait été la goutte d’eau qui aurait fait déborder le vase, et on aurait sans doute retrouvé son corps inanimé dans les escaliers de son immeuble. Idem pour Piotr qui s’amusait à jouer les héros en ayant intégré la résistance. C’était stupide, et ne créait que plus d’ennuis à ceux qui espéraient avoir une vie normale. Ce qu’il aurait fallut faire ? Je n’en sais rien, je ne suis ni politicienne, ni diplomate, Dieu m’en garde, mais quelque chose qui puisse permettre aux gens de continuer à vivre normalement sans avoir à faire aux allemands, même s’ils avaient gagné cette fichue guerre qui ne ressemblait qu’à un remake d’il y a un peu plus de vingt ans, et celle d’il y a soixante-dix ans. On n’aura donc jamais fini de se haïr ? C’est usant, lassant, insupportable. Je n’en peux plus de toute cette guerre, de toute cette haine ! Est-ce qu’un jour ça va cesser ? Savoir mon amie brisée irrémédiablement à cause de la folie d’hommes qui ne connaissaient même pas notre existence me donnait envie de vomir. Nous resterons tous marqués à vie, pour ceux qui vivraient. Parce que je n’étais pas stupide, malgré ce qu’on croyait. Je voyais bien des gens disparaitre, des personnes que je connaissais plus ou moins bien, et jamais je ne les reverrais, j’en étais certaine.

Trop d’émotion, trop longtemps contenues, et l’inspiration, qui enfin revient, même si ce n’est pas la bonne. Besoin irrépressible d’évacuer cette tension et ce dégoût qui m’oppresse où que je sois. Ma planche à dessin parle d’elle-même. Les feuilles retenues par des pincent se succèdent les unes aux autres, pour finalement m’aider à évacuer cette souffrance que je vois autour de moi, bien trop proche. Ca n’arrive hélas pas qu’aux autres… C’est parfois bien plus proche qu’on l’imagine, bien trop proche. Aussi proche qu’Emy qui se tient dans mon dos, sans que je m’en rende compte, et qui voit tout ce que je suis entrain de dessiner. Depuis combien de temps ? Assez longtemps pour s’identifier aux formes horribles, sans que je m’en doute. Et quand enfin, je reprends mes esprits, revenant dans la réalité, je ne peux m’empêcher d’être dégoutée de ce que moi-même je viens de dessiner. Ce n’est qu’après avoir jeter les feuillets dans la corbeille que je me rends compte qu’Emy est là. Et le silence qui suit ma petite phrase légère, mais dont le ton sonne cruellement faux, me parait lui aussi gêné, avant qu’enfin elle ne parle :

- Pardon. J’ai hésité entre te prévenir et la discrétion mais tu avais l’air… concentrée.

Un léger rire, forcé, m’échappe, alors que je regarde ma planche, désormais vierge, sentant le rouge me monter aux joues :

-Oui… mais ce n’était pas très intéressant.

Que dire de plus. Je ne peux m’empêcher de la détailler rapidement. Pâle, les traits tirés. Si les stigmates physiques finiront, je l’espère, par s’effacer avec le temps, il n’en sera pas de même pour ceux de son âme, et j’ai mal pour elle. Mais je la connais assez pour savoir qu’il vaut mieux attendre qu’elle parle. Si jamais elle savait que Piotr m’a tout dit, comment réagirait-elle ? Elle franchit le seuil avec un sourire tout aussi forcé que le rire que je viens d’avoir, brandissant les tasses de café fumant. Le marché noir est le meilleur ami de celui qui a de l’argent…

- Livraison de carburant !

-Tu es une perle ! répondis-je en tendant la main pour prendre la tasse qu’elle me présentait.

Contrairement à elle, je n’aime pas spécialement le café, mais parfois, ça fait du bien. Après m’avoir donné ma tasse, elle s’installe sur la chaise « visiteur » de mon bureau, qui lui est presque réservée – sauf les incursions inattendues de Piotr Volkov bien sur – alors que je m’appuis contre mon tabouret, tendant le bras pour pousser la porte, qui se ferma dans un « clac » qui nous assure que personne ne pourra venir nous déranger. Je jette un bref coup d’œil à la corbeille, toujours sans savoir si elle a vu mes dessins, regrettant qu’elle soit trop loin pour shooter dedans et l’envoyer se cacher derrière mon bureau – que je n’utilise presque jamais soit dit en passant. Alors que, petite gorgée par petite gorgée, j’essaye d’avaler le liquide brulant, je jette de temps à autre des coups d’oeils inquiets à Emy, ne sachant que dire ou que faire. Parle ! Elle se contente pourtant de crayonner distraitement sur une feuille alors que je la regarde toujours, et dans le silence de mon bureau, on pourrait entendre les mouches voler si nous n’étions pas en plein hiver.

- Ca faisait un moment… Et tu sais quoi ? J’ai jamais été autant en retard ! finit-elle par dire avec un rire qui sonnait aussi faux que les sourires qu’il y avait eut dans cette salle depuis cinq minutes qu’elle était là.

Je me contente de hausser les épaules, serrant toujours la tasse dans ma main, à quelques centimètres de mes lèvres, les yeux dans le vague, en face de moi, pendant que mon autre main se croise.

-Mieux vaut tard que jamais.

Bravo Blanche. C’est réussit, vraiment. Je ne peux m’empêcher de la regarder enfin, et nos regards se croisent, vite. J’ai envie de lui dire que je sais, ça me brule les lèvres, qu’elle n’a pas besoin de faire semblant, du moins pas avec moi, qu’elle n’en a jamais eus besoin, mais ça semble si dur. Pour continuer à donner dans l’habitude, je fini par reposer ma tasse encore pleine aux deux tiers, sur un coin du bureau, avant de me retourner et me réinstaller normalement sur mon tabouret, espérant qu’une inspiration plus catholique me vienne, sans savoir combien de temps je vais tenir avec ces faux semblants…
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Emy Hale
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MessageSujet: Re: Confidences pour confidences...   Dim 20 Fév - 14:25

Donner dans les faux semblants, finalement, ne lui allait vraiment pas. Aujourd’hui, du moins. Elle qui savait si bien et effrontément mentir aux allemands qui contrôlaient leur travail, qui n’avait jamais eu le moindre scrupule à jouer l’innocente et angélique jeune fille face aux questions. Innocence insolente, certes, mais innocence tout de même. Les menaces ? Elle les balayait. Après tout, qu’étaient-ce que quelques heures de prison ? Ils n’avaient rien à lui reprocher, techniquement. Et n’étant pas dans sa tête, n’avaient pas plus de preuve de sa mordante ironie. Ayant foi en ce sens de la persuasion qui ne lui faisait que rarement défaut, sa capacité à se montrer férocement convaincante lorsqu’elle le voulait, elle pensait, insouciante, imprudente, qu’elle finirait toujours par s’en sortir. Une évidence, pour l’impudente journaliste. Une échéance, surtout, qu’elle ne voyait pas arriver si tôt. Et pas de cette façon. On l’avait prévenue pour la prison, la Gestapo et tant d’autres scénarios plus ou moins dramatique, plus ou moins exagérés. Mais pas ça. Elle ne s’attendait pas à ça. Une sanction, que tous les mots, même habilement manipulés, n’avaient pas la moindre chance de repousser. Alors, finalement, à quoi bon avoir pris tant de risques pour mentir et jouer l’ange… pour ça. Pour que les choses ne se terminent comme ça. Parce que oui, les choses semblaient finies. Irrémédiablement. Emy ne se ferait pas l’injure de s’accrocher, de rester si écrire lui devenait impossible. Ecrire pour de vrai, comme elle l’avait toujours fait, piquante. Le journal, la fine équipe qu’ils formaient, leurs conneries… tout ce qu’elle avait – ou du moins, une grande partie – certes. Mais s’il y avait bien une chose que la jeune femme ne supporterait pas, ce serait de ne plus servir à rien. Or, sans sa véhémence dissimulée, inutile d’insister. Mentir, jouer, encore une fois, ne lui serait plus d’aucune utilité. Se mentir, encore moins.

Et pourtant, n’était-ce pas pour alimenter faux-semblants et apparences qu’Emy se tenait maintenant sur le seuil du bureau de Blanche ? Si, sans doute. Tasses de café fumantes à la main, la belle ne put empêcher son regard de s’attarder sur la planche à dessins de son amie, vierge maintenant, mais sur laquelle semblaient subsister les traces, indélébiles, de ses précédentes esquisses. A moins que ça ne soit dans ses prunelles, encore, que les images se soient incrustées. Calquant étrangement, presque traits pour traits…
« Oui… mais ce n’était pas très intéressant. »
Doucement, Emy secoua la tête, comme pour s’arracher à cette torpeur, insidieuse, à laquelle elle ne craignait que trop de se laisser aller. C’était idiot. Blanche ne pouvait pas être au courant. Seul Piotr, Nate, elle et… les allemands savaient ce qui s’était passé sur ces quais. Le premier devait encore être entrain de ruminer les idées noires qu’elle avait peur de lui avoir deviné. Le second… inutile d’en parler. Elle n’avait aucune intention de faire entrer une autre personne dans la confidence et les soldats… Un frisson lui échappa. Ne pas y penser surtout. Blanche ne savait rien. Du moins, elle l’espérait. Sentant le regard de la caricaturiste peser sur elle, la pâle brune brandit les deux tasses devant elle, fuyant les prunelles qu’elle sentait inquisitrices, annonçant que l’heure de la livraison de café était arrivée. Parce que c’était bien connu, si Blanche avait d’autres préférences, travailler sans café – pour elle du moins – était une chose inconcevable. A peu près aussi inconcevable que de se passer de cigarette, mais malheureusement, l’aération inexistante du bureau de la dessinatrice obligeait à s’en passer. D’où les grandes, très grandes tasses. En partie. Mais après tout, mieux valait se noyer dans la caféine que dans l’alcool – or Emy était capable de l’un comme de l’autre. Alors quitte à choisir…

« Tu es une perle ! répondit Blanche en attrapant son dû. »
Emy força un sourire, à nouveau, essayant de se rappeler la façon dont elle aurait agi, normalement. Ou du moins, de se rappeler où puiser les tons, les mots, les expressions…
« Qu’est-ce que tu ferais sans moi, hein ? tenta-t-elle de fanfaronner, yeux levés au ciel, en allant s’asseoir. »
Convaincant ? Non. Absolument pas. Parce que Blanche faisait déjà sans elle, la jeune femme n’étant plus que l’ombre de ce qu’elle avait bien pu être. Et encore, une ombre bien pâle. Les apparences étaient là – ou presque – mais le reste s’était envolé. Effacé, avec les mots qui d’habitude coulaient si aisément sous sa plume. Tant est si bien qu’elle devait parfois les retenir, prendre le temps de les peser, de trouver un ton juste dans l’ironie. Tout était question de dosage. Un dosage dont les mesures lui avaient été dérobées. Une fois installée à sa place habituelle, elle attaqua sa tasse, dont le breuvage brûlant lui arracha une moue à la fois satisfaite et grimaçante. Distraitement, elle souffla au-dessus, sans bruit, observant les volutes de fumées, tourmentées par ce souffle inattendu, se mêler, disparaître un instant et doucement, recomposer leur voile blanc. Et le silence fut. Dans la pièce, ordinairement emplie de bavardages plus ou moins futiles lorsqu’elles s’y trouvaient toutes les deux, tout se taisait. C’était à peine si l’on entendait le bruissement habituel du crayon dont Emy s’était soudain saisie pour noircir un coin de sa feuille. Une vague forme de fleur, la silhouette d’une cigarette, une phrase empruntée à la chanson que fredonnait le collègue qu’elle avait croisé… La belle, d’abord distraite, se mit à crayonner avec application, évitant soigneusement de croiser le regard de son amie. Parfois, elle le sentait posé sur elle, rapidement. Blanche avait l’air préoccupée, elle aussi. Mauvaise nuit ? Mauvaise nouvelle, peut-être ? Il y avait peu, elle serait allée droit au but en posant la question. Et elle le ferait volontiers… si elle n’avait pas peur que les interrogations ne lui soient retournées. Et pourtant, il fallait bien le briser, ce silence de plomb…

La belle s’y résolut, lançant un vague commentaire sur la façon dont ses visites s’étaient espacées. Et le retard qu’elle avait accumulé dans son travail depuis qu’elle ne venait plus. Il y avait plus de trois jours, à bien y repenser. Le froid s’était installé à la suite de son contrôle désastreux, du retour de Piotr et des révélations qui s’en étaient suivies. Pourquoi ? Bonne question. Emy ne gardait aucune rancœur vis-à-vis de son amie, mais la réciproque ne lui avait pas semblée être vraie. Et puis c’était arrivé. Trois jours, maintenant. De ce qui s’était passé dans le bureau de Piotr, plus rien ne restait. Seule cette distance qui s’était érigée, mur infranchissable, entre elle et les autres. Terriblement quotidiens. Le monde tournait sans elle. L’obligeant à accumuler du retard, au passage.
« Mieux vaut tard que jamais, asséna Blanche. »
Avalant une gorgée de café, Emy hocha la tête, vaguement, sans faire de commentaire. Il n’y avait rien à répondre à une si vieille et si efficace maxime. Mieux vaut tard que jamais, et lorsque c’est dit, tout est dit. L’espace d’un instant, la journaliste croisa les prunelles de son amie, y lisant toujours cette même… inquiétude presque. Vivement, elle détourna les yeux. Il y avait mille et une raison pour lesquelles s’inquiéter, ces derniers temps. Inutile de se laisser aller à d’extravagantes suppositions. Le monde ne tourne pas autour de toi, Emy, mais sans toi aujourd’hui, ne l’oublie pas. Baissant le nez sur sa feuille, maintenant ornée à chacun de ses coins d’une silhouette florale et de quelques mots qu’elle se forçant à faire sonner dans sa tête pour ne pas penser au reste, la belle leva son crayon. Travailler, écrire, c’était pour ça qu’elle était là. Pour conserver les apparences, certes, mais pour ça aussi. Et à nouveau, le silence. Lourd, chargé de non dits presque aussi évidents que la tension, croissante.

« Tu as des nouvelles concernant un éventuel armistice entre Piotr et Thomas ou le cessez-le-feu n’est toujours pas au programme ? lança distraitement la jeune femme, sur un ton qui sonnait toujours aussi faux. »
Elle aurait bien voulu rire, mais les éclats s’étranglèrent d’eux-mêmes dans sa gorge avant de naître réellement. Pourquoi avait-elle lancé ça ? Allez savoir. A nouveau, ses pensées s’étaient égarées sur ce qui s’était passé la veille, avec Piotr. Sans doute, dans le besoin de briser le silence, étaient-ce les premiers mots qui lui étaient venus. Rayant une première phrase absolument bancale et creuse sur sa feuille, elle redressa la tête. La tension la gênait. Pourquoi Blanche était-elle comme ça ? Tout était bon pour oublier ces images, ces rires qui ne la quittaient pas. Croisant les prunelles de son amie, persuadée d’éloigner la conversation du sujet sur lequel, pourtant, elle fonçait à pleine vitesse, elle fronça les sourcils, toujours aussi blême, forçant un air plus assuré – et peu convaincant – sur ses traits marqués.
« Blanche, ça va pas ? »
Puisqu’il était évident qu’une véritable conversation s’imposait, autant qu’elle ne se pose pas sur… ça. Alors autant poser les questions en première. … Bien essayé.


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MessageSujet: Re: Confidences pour confidences...   Mar 22 Fév - 17:30

Faire semblant était surement devenu le maitre mot dans cette période de crise que nous vivions. Faire semblant d’être heureux, d’aller bien, que rien n’avait d’importance et encore moins d’impact sur nos vies. Faire comme si… Comme si tout était encore possible et qu’on ne tremblait pas dès qu’un uniforme nazi s’approchait un peu trop près de nous. Brr… Un frisson glacial qui ne nous quittait qu’au bout de plusieurs heures à trembler comme une feuille. Tellement de gens disparaissaient pour un oui, pour un non. Ou un nom… Parce qu’ils étaient juifs, communistes, étrangers, homosexuels, qu’ils parlaient trop et trop fort, ou tout simplement parce qu’ils étaient ce qu’ils étaient. D’un jour à l’autre, des gens que nous connaissions pouvaient disparaitre et jamais plus nous ne les reverrions. Les nazis me rendaient malade. Mais je ne pouvais pas m’empêcher de blâmer tout autant les résistants. A cause d’eux et de leurs actions stupides, nombre de gens innocents mourraient, pour « venger » une vie, cinquante étaient sacrifiées. Parfois plus parfois moins, mais à quoi servait tout ce massacre ? L’élite de la France abattue par des sous-fifres n’ayant pour la plupart pas demandés à se retrouver là. La guerre a une définition plutôt simple, c’est un regroupement de gens n’ayant rien demandés qui doivent subir les idées et choix d’autres.

Au bureau aussi malgré l’impression que tout est toujours comme avant, avant la guerre, avant les allemands, avant la censure et avant la peur, il n’est pas difficile pour un habitué de voir qu’en fait, rien n’est plus tel quel. Des petites gênes, des petits riens. Une personne qui s’énerve trop vite, une autre qui n’est pas vraiment rassurée. Même se noyer dans le travail ne suffit plus à oublier que dehors, ou même ici, on n’est à l’abri de rien. Rien ne nous permet d’être au dessus des lois, souvent tacites, que les allemands nous imposent. L’occupant est roi, et il a tous les droits. Même celui de briser des innocents. Provocateurs certes, mais innocents tout de même, à l’image de Emy. Emy qui ne se remettra peut être jamais de ce qui vient de se passer, et qui essaie elle aussi de faire comme si de rien n’était. Cela se voyait dans la façon dont elle venait d’apparaitre dans mon bureau, une tasse à la main. Exactement comme d’habitude. Une habitude qui durait depuis que nous travaillons ici toutes les deux.

Une habitude qui avait disparut ces dernières semaines depuis une petite altercation de rien du tout. Quelque chose de banal en somme. Une banalité que je regrettai. Peut être que si nous ne nous étions pas chamaillées, au lieu de tomber sur les allemands, Emy serait venue chez moi, ou alors aurions-nous été diné. Faire quelque chose que nous faisions toutes les deux habituellement, sur un coup de tête, ou alors murement prémédité. Ou alors, elle aurait été avec Thomas… Non, ne pas penser à Thomas, surtout pas à lui ! J’étais déjà assez mal à l’aise comme ça, pas la peine d’en rajouter. Le mystère restait entier sur la raison pour laquelle il avait gardé le secret de notre nuit totalement déchainée dans son appartement, et bien que je m’en gardais, j’aurais vraiment aimé en savoir la raison… Pourquoi le « grand » Thomas Carpentier n’avait-il pas hurlé sur tous les toits qu’enfin, celle qui avait juré de ne jamais se laissera voir par son charme de séducteur à la manque et qui lui menait la vie dure, lui était tombée dans les bras ? Ca, ça aurait été un scoop. Mais non, silence radio… Alors qu’est ce que tu caches Carpentier ?

Mon regard allait d’Emy à la corbeille où avaient en partie disparues mes esquisses. Mais qu’est ce qui m’avait prit de faire ça ? De dessiner ces choses horribles ? Zut !

- Qu’est-ce que tu ferais sans moi, hein ? me demanda-t-elle, dans une tentative de paraître comme d’habitude alors qu’au fond, cela se voyait dans ses épaules crispées, elle cherchait juste à maintenir les apparences.

Alors qu’elle s’asseyait sur la chaise du bureau, je haussais les épaules, répondant plus pour moi que pour elle :

-On se le demande…

Mais toi, tu te tirerais de toutes les situations sans moi non ? Sur ce coup là, je n’avais vraiment pas géré. Que faisais-je pendant que mon amie se faisait violer par une bande de soldats allemands imbus d’eux-mêmes ? Je m’envoyais en l’air, complètement saoule, avec un garçon que je méprisai. Bravo Blanche… Je me demandais comment je faisais pour ne pas exploser tout de suite, briser ces faux semblants et dire à Emy que je savais tout, que j’étais désolée. Peut être pour Piotr… Pour qu’Emy ne pense pas qu’il avait tout balancé. Parce que ce n’était pas le cas. Il … Il n’avait pas l’habitude qu’on se confie à lui, voilà tout. Un peu maladroit, mais pas méchant pour deux sous, voilà comment était notre ami, et en venant me parler, il avait sans doute pensé bien faire.

Je me laissais aller sur mon tabouret, échangeant des banalités criantes de fausseté avec mon amie. Nous étions ridicules, et le savions parfaitement. Enfin moi je le savais, mais Emy ne devait surement pas vouloir que ça se sache, et je la comprenais. Je ne voulais ni la brusquer, ni la forcer aux confidences, mais ces faux semblants me rendaient folle, moi qui avait pour habitude de dire avec un ton cynique tout ce que je pensais et sans détour (enfin dans la limite du raisonnable). Nouveau silence. Long. Mal être perceptible, alors que nous avalions nos gorgées de café du marché noir sans savoir quoi se dire. Et ce fut Emy qui relança la conversation, sur un ton parfaitement anodin, comme si de rien n’était. Comme si, encore et toujours, alors que je portais ma tasse à mes lèvres :

- Tu as des nouvelles concernant un éventuel armistice entre Piotr et Thomas ou le cessez-le-feu n’est toujours pas au programme ?

Au nom de Thomas, alors que j’étais entrain d’avaler une nouvelle gorgée du liquide noir et fumant, je ne pus retenir un sursaut et un frisson de surprise, qui me fit m’étrangler, et je manquais de tout recracher. Toussant violemment, et reposant la tasse comme je pouvais sur le bureau, j’attendis que la crise, courte, passe, et essayait de reprendre ma respiration le plus normalement possible, devant l’air ahurit de Emy :

- Blanche, ça va pas ?

Toussant et crachotant encore un peu, une main posée à plat sur ma gorge peu couverte, je lui fis signe que oui, ça allait passer, avant de reprendre d’une voix encore étouffée, les larmes aux yeux (sans doute mon maquillage avait coulé) :

-Ca va, ca va…

Je respirai fortement encore pendant une bonne minute avant de me redresser, et de lui lancer un sourire, un vrai cette fois. Si la simple mention du prénom de Thomas pouvait me tuer, qu’est ce que me ferait sa présence ? Ce genre de pensée fait peur… Et puis je regardais Emy. Emy qui faisait semblant… Encore et toujours, avant de baisser les yeux, puis les relever vers elle une nouvelle fois, une expression plus… triste, compatissante, et froide à la fois dans le regard.

-En fait non, ça ne va pas…

Je laissais le silence planer un instant dans la pièce, me levant et me mettant à marcher de long en large dans le petit bureau (ce qui n’était pas une mince affaire), cherchant mes mots, sans savoir quoi dire qui soit trop abrupte, sans trouver. Autant être franche et direct. M’avançant vers Emy, je m’accroupis pour être à son niveau, mes deux mains à plat sur ses épaules :

-Je sais Emy… Piotr m’a tout raconté. Tu n’as pas besoin de faire semblant, et encore moins avec moi.

Voilà qui était dit. Restait à voir sa réaction maintenant…
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MessageSujet: Re: Confidences pour confidences...   Sam 5 Mar - 20:32

Un coup de vent glacial avait soufflé sur le journal. L’un de ces coups de vents qui vous refroidissent en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire toute une atmosphère, et qui duraient, surtout, de façon indéterminée. Quelques jours avaient suffit. Certes, elle était déjà là avant, la guerre, sanglante, sauvage qui ravageait la plupart de ce qui se trouvait sur son passage. Mais ils s’étaient débrouillés, tous, Piotr, Blanche, Thomas, Hugo, Emy pour résister à cette dangereuse amertume qui s’était abattue sur Paris et le reste de la France. Cette lourde torpeur angoissée, ratifiant définitivement la défaite. Oh oui, ils avaient fait tout ce qui était possible pour y échapper. Des conneries, surtout. Beaucoup, beaucoup de conneries, comme ils savaient si bien les faire. Piotr avait rencontré l’amour, ce qui n’était pas rien, finalement. Thomas avait progressé, puisqu’un prix avait fini par lui être remis, et avait multiplié ses conquêtes. Hugo avait maintenu la liberté – relative, disait-on, mais pas tant que ça, finalement… avaient-ils cru, du moins en ce qui concernait Emy ; et à tort – de son journal et ne s’était jamais autant amusé, tout comme la jeune journaliste, à défier les forces de l’ordre. Blanche s’était faite plus ironique, évidement, mais aussi plus prodigue d’idées de sorties, de balades sympathiques. Emy, quant à elle… avait choisi de jouer, plus encore qu’elle ne le faisait sans la guerre. De jouer, avec les mots, avec les allemands, avec les hommes et par-dessus tout, avec le feu, évidement. Tour ça pour que finalement, l’ambiance de la rédaction ne semble rien perdre du brin de folie apporté par la fine équipe qui en formait le cœur. Les grands pessimistes auraient pu faire la remarque que, même dans ce sens, ils avaient modifié quelque chose. Ils avaient dû en rajouter pour donner le change, pour faire comme si les choses n’allaient pas si mal que ça. Mais ça aurait été être trop pessimiste pour cette bande de joyeux lurons. Non, ils avaient surtout continué à faire tout et n’importe quoi, vaillent que vaillent de telles distraction au milieu des flots sanglants de la guerre.

Mais on n’échappe pas éternellement aux évidences. Piotr avait disparu, dans des circonstances trop secrètes pour ne pas se mêler d’affaires allemandes. Et puis il y avait eu cet article, celui qu’Emy aurait dû laisser en paix, ces étranges mots sous la plume de son ami… bref. Piotr était revenu. Et avec lui, la guerre. Même indirectement, même de très loin, elle parvenait, vicieuse, à les changer. S’il n’était pas revenu, donc s’il n’avait pas disparu, jamais Blanche, Emy et Piotr ne se seraient trouvés ensemble dans ce bureau dans ces conditions. Jamais la terrible brune n’aurait prononcé les mots moqueurs qu’elle avait prononcés – sans autre dessein que de provoquer un peu la caricaturiste – et jamais Thomas ne serait arrivé en trombe à ce moment-là. Jamais lui et le russe ne se seraient mis en si grand froid pour une bêtise et jamais Blanche et la journaliste ne se seraient éloignées – pour rien – comme elles l’avaient fait. Sans doute n’y aurait-il pas eu cet article, aussi. Et donc celui d’Emy. Et ce qui s’était passé sur les quais, non plus, ne serait pas arrivé. C’était plus qu’indirect, certes, plus qu’à distance, mais c’était là : la guerre avait fini par les atteindre, quoi qu’ils aient bien pu faire pour s’en défendre. Et les changer, surtout. Piotr, Emy… et bientôt Thomas et Blanche, à un point qu’ils n’imaginaient sans doute pas et dans un sens… pour le moins étonnant. Oui, un vent glacial avait soufflé sur le journal, et cette drôle d’ambiance s’était soudain dissipée. Une autre guerre avait été déclarée, entre un journaliste et un photographe. Une vie s’était disloquée, littéralement. Et la dessinatrice, Emy en était certaine, avait également de mauvaises nouvelles à son actif. Et que pouvaient-ils faire contre ça, si ce n’est faire semblant ? Donner de pâles images de ce que tout avait bien pu être un jour, et ne serait sans doute jamais à nouveau. Du moins, c’était ainsi que la jeune femme voyait les choses : changées, sans possibilité de retour en arrière. Changées, et finies, en ce qui la concernait. Et le pire dans tout ça, c’est qu’elle était bien trop lâche – ou peut-être raisonnable, pour une fois dans sa vie – pour penser à en finir réellement. Elle n’en avait que trop voulu à Natasha pour ça, il y avait de cela, lui semblait-il, une éternité.

Que penserait sa sœur, d’ailleurs, de tout ça ? Comment voyait-elle le monde, de là-haut – si là-haut il y avait ? Qu’est-ce que ça faisait de les voir se déchirer de là où elle se trouvait ? Bonne question. A laquelle elle n’aurait sans doute jamais la moindre réponse, raison pour laquelle elle s’abstint de toute pensée en ce sens. Inutile d’enfoncer un peu plus le couteau dans la plaie, elle avait bien assez à faire avec les douleurs du moment pour en plus songer aux anciennes blessures – pas si lointaines que ça, pourtant. Et Blanche était là, elle, bien droite sur son siège et non pas une vague ombre comme l’était devenue Natasha. Et à elle, il était possible de poser de véritables questions, aussi banales et fausses soient-elles. Comme celle qui concerna les garçons et leur froid constant. Avait-on idée de se mettre autant en colère pour une histoire aussi… stupide ? Piotr dramatisait. Et Thomas était bien trop fier pour faire le premier. Alors comme ça, au moins, l’affaire risquait bien d’avancer, tiens. Et puis, tout était bon pour penser à autre chose. Aussi est-ce à ça qu’Emy s’intéressa, touchant visiblement… un point sensible. Car brusquement, alors qu’elle évoquait les deux jeunes hommes, Blanche s’étouffa avec son café, faisant vivement redresser la tête à son amie. Et ça aussi, c’était nouveau. A moins qu’elle n’ait juste choisi ce moment là précisément pour avaler de travers. Un instant muette, la belle observa la dessinatrice tenter de recouvrer ses esprits et surtout son souffle avant de lui demander clairement ce qui n’allait pas. Ou plutôt, si ça allait. Nuance. Car dans les premier cas, Emy aurait peut-être obtenu une réponse bien plus franche que celle qui lui fut retournée. Certes, il était vaguement osé d’exiger la vérité d’une personne à laquelle on était précisément entrain de mentir de la façon la plus pitoyable qui soit. Mais elle n’avait pas le choix. Elle ne pouvait pas sortir ça seule, et n’en avait ni la force ni l’envie. Jamais, depuis la mort de Natasha, elle n’avait été dans un état pareil…

« Ça va, ça va… répondit donc Blanche, lui adressant un sourire qui sonnait presque moins faux que tous les précédents. »
Celui que lui retourna Emy valait ce valait – soit pas grand-chose – et à nouveau, elle baissa la tête sur sa feuille dont elle parvenait décidément rien à tirer que quelques desseins sans intérêt. En plus, elle ne savait pas dessiner. Alors autant dire qu’à part les cigarettes et les pétales de marguerites… Comme pour se donner contenance, elle attrapa sa tasse et en avala une longue gorgée, toujours aussi chaude, sentant le regard de la caricaturiste posé sur elle, une nouvelle fois. Dieu qu’elle n’aimait pas ces œillades… accompagnées de ce silence, surtout. Celui qui précédait toujours…
« En fait, non, ça ne va pas… »
… ce genre de choses. Emy redressa la tête, croisant le regard triste, de son ami, toujours vaguement froid mais surtout… compatissant. Non, non, non… ça non plus elle n’aimait pas. Vraiment pas. Pourtant, se refusant à imaginer quoi que ce soit qui puisse la concerner, elle fronça légèrement les sourcils, attentive. Son amie n’allait pas bien, alors elle se préparait à écouter. Normal. Sauf que le mal-être de Blanche venait du sien, et si elle préférait encore faire comme si elle ne s’en doutait pas le moins du monde, quelque chose en elle s’était crispé. Ses épaules, oui, aussi, accessoirement. En silence, la brune s’était levée, arpentant son bureau de long en large – autant dire que la pièce était si petite que l’on en faisait rapidement le tour. Une fois. Et pas un mot. Deux fois. Emy se prit à tressaillir. Trois fois. Blanche avait l’air de chercher ses mots. Quatre fois. Et enfin, elle s’arrêta. Pour mieux se diriger vers la jeune femme, toujours assises, et poser ses deux mains sur ses épaules. Frisson incontrôlable, évidement. La belle ne put s’empêcher de baisser la tête, honteuse. C’était Blanche. Et toujours, elle frissonnait.

« Je sais Emy… Piotr m’a tout raconté. Tu n’as pas besoin de faire semblant, et encore moins avec moi. »
Elle savait. Brusquement, alors que l’un de ses poings se crispait, son autre main lâcha le stylo qui alla longuement, très longuement rouler sur le bureau. Blanche savait, parce que Piotr le lui avait raconté. La jeune femme, raide, se leva soudain, laissant reculer sa chaise avec fracas et s’éloignant légèrement. Blanche savait. D’où le malaise. D’où ses dessins, surtout. Violement, Emy s’entailla la lèvre inférieure pour contenir cette boule menaçant d’exploser une fois de plus dans sa gorge. Ce qu’elle ressentait, là, tout de suite ? Elle n’en savait rien. Jamais son amie n’aurait dû savoir quoi que ce soit. Et pourtant, elle n’en voulait pas à Piotr. Parce qu’elle le connaissait assez pour savoir qu’il n’avait pas l’habitude qu’on se confie à lui – si l’on pouvait appeler ce qui s’était passé des confidences. Il réclamait, voulait savoir, et finalement, ne savait qu’en faire parce que les sentiments et lui, ça faisait quatre. Alors il était allé voir Blanche. Sans doute Emy aurait-elle fait la même chose si les rôles avaient été inversés. Sauf qu’ils ne l’étaient pas… et que son amie savait. Lui tournant le dos, elle se força à inspirer longuement. Avant de se retourner, appuyée contre le mur, regard trop brillant, mais contenant encore ses larmes.
« Il t’as… tout dis ? demanda-t-elle d’une petite voix, sans même savoir pourquoi elle le demandait. »
Question idiote, et sans importance. Mais il fallait qu’elle parle et elle n’avait trouvé que ça à dire. Un instant, encore, elle resta silencieuse. Et dire qu’elle avait essayé de le lui cacher, et ce avec tant d’application. Et dire qu’elle avait tout fait pour mentir… et à quoi bon finalement. L’abcès était crevé. A nouveau, elle sentit le spasme familier des sanglots lui tordre la gorge et, une main soudain plaquée devant sa bouche, elle tenta de les réprimer, en vain. Et brusquement, elle explosa. Réellement. Pour la première fois, depuis ces trois foutus jours. Elle éclata en larmes, se laissant glisser contre le mur, se laissant complètement aller. Parce qu’elle avait confiance en Blanche, parce cette dernière savait sans doute tout d’elle. Et qu’elle ne lui avait jamais rien réellement caché depuis qu’elles se connaissaient.
« Ils… ils m’ont laissé aucune chance. C’est… c’était ignoble, Blanche, lâcha-t-elle la voix hachée par les pleurs. Ça l’est toujours… j’arrête pas… d’y penser… J’en peux plus… »

Elle avait craqué, réellement. Et pour la première fois, elle le pensa. Elle s’était faite violée.

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MessageSujet: Re: Confidences pour confidences...   Lun 7 Mar - 22:46

Regarder Emy se tenir à mon bureau, faisant semblant d’être normale, alors que tout dans son maintient criait à celui – ou celle dans le cas présent – qui la connaissait qu’elle allait mal, qu’elle se forçait… Cela me fendait le cœur. Et pourtant, je ne voulais pas être la première à parler, à lui dire ce que je savais, ce que Piotr était venu me rapporter. Parce qu’il était un homme, un homme fort, et respectueux. Un de ceux qui ne se laisse faire par rien ni personne, et encore je ne savais pas à quel point. Un homme qui ne savait pas ce que cela pouvait faire à une femme. Se sentir avilie, telle un objet dont on use et on abuse, une poupée qu’on peut casser au moindre mouvement d’humeur, à la plus petite volonté. Ca avait faillit m’arriver, et la peur qu’on ressent devant une telle impression a le don de vous glacer le sang. Mais grâce à un ami, j’y avais échappé. Alors qu’Emy… Emy s’était retrouvée seule avec plusieurs hommes… Combien exactement, je ne le savais pas, et n’était pas certaine de vouloir le savoir, savoir ce qu’il lui était arrivé, et qu’en plus ils étaient plusieurs me rendait déjà assez malade comme ça.

Les hommes ne comprennent pas ce qu’une femme peut ressentir. Ils sont désemparés, maladroits, en colère contre la terre entière. Mais imaginer l’horreur que c’est, ça, ça leur est impossible. Je n’en voulais pas à Piotr d’avoir eut besoin de m’en parler. Par contre, je m’en voulais d’avoir mit autant de temps à réagir. De n’avoir pas été là avec elle. Pourquoi déjà, étions-nous en froid ? Une petite bouderie passagère, comme d’habitude bien sur, mais une habitude qui avait couté cher à mon amie. Pendant que moi je… je m’envoyais en l’air avec un photographe que je ne pouvais pas sentir et dont la simple mention du nom venait de manquer de me faire m’étouffer avec ma tasse de café. Définitivement, Blanche, tu n’assures pas du tout sur ce coup. Et malgré le fait que je n’aurais sans doute rien pu empêcher, peut être qu’Emy et moi, nous aurions passé la soirée ensemble, entre copines, ou que ça aurait été elle qui aurait passé la soirée et la nuit avec Thomas – chose improbable puisque ce soir là, j’étais en service commandé. Mais les « peut être » ne peuvent pas nous faire remonter le temps, à mon grand regret.

L’ambiance de mon petit bureau, bien plus long que large, était pesante, trop pesante par rapport à d’habitude. Pas un bruit, pas un son, alors que nos « réunions » informelles habituelles n’étaient d’ordinaire rythmées uniquement par des rires, des exclamations, et parfois, quand nous mettions la radio, un peu de musique. Dans ces cas là, il ne fallait surtout pas nous déranger, sous peine de risquer notre courroux. Et je peux vous assurer qu’ensemble, pour rendre la vie impossible à quelqu’un, nous étions imbattables. Mais pas aujourd’hui. Ce silence de deuil ne nous ressemblait pas, mais que dire ? Que faire ? Sans sa remarque sur Thomas qui m’avait faite m’étrangler, je crois que le statu quo aurait été maintenu encore de longues minutes, voir toute l’après midi. Machinalement, elle me demanda si ça allait, et je lui répondis par ma première impression, que oui, je me remettrai… Le prénom de Thomas d’ici peu ne me referait plus ni chaud ni froid, c’était décidé. Pourtant, au fond, je n’allais pas bien, et j’avais toujours détesté les faux semblants entre nous. Nous étions amies non ?

Je m’étais levée pour lui faire face, lui dire que oui, je savais, que Piotr m’avait dit l’essentiel. Les détails, j’avais bien trop peur de les connaitre. Le visage d’Emy se figea dans une expression de surprise, et je baissais les yeux, incapable de soutenir son regard, entendant à peine le stylo qui venait de lui échapper des mains rouler sur le plat de mon bureau que j’utilisais si peu. Brusquement, elle se leva, et la chaise alla rencontrer le bureau dans un bruit mat. Je me redressais et reculais pour m’appuyer à ce meuble qui était presque réservé, suivant les pieds d’Emy du regard. Elle risquait de mal le prendre. Que Piotr dévoile ses confidences pouvait ne pas lui plaire. Mais j’avais l’audace de penser que je n’étais pas n’importe qui… Piotr était un gamin qui ne savait pas gérer ce qu’il ressentait, et qui avait toujours besoin qu’on l’aide à gérer ce qu’il vivait. Il était comme ça, c’était tout. Pourtant, j’attendais qu’Emy reprenne la parole, décide si ça avait été ou non une bonne idée, le bon choix. Angoissée, je sentais une boule se former dans ma gorge alors que j’appuyais mes mains sur le bureau pour m’y accrocher, prête au choc de son refus si elle se sentait trahie… Risque à courir. Elle me tournait le dos, et je vis ses épaules se soulever, avant de lentement s’affaisser, avant qu’elle ne se tourne vers moi, cherchant un regard que je ne lui donnais pas immédiatement :

- Il t’as… tout dis ?

Mentir, ou être honnête ? Je choisis un compromis. Rien ne servait de me rétracter sur les paroles que je venais d’affirmer. L’abcès était percé, autant aller jusqu’au bout. Mon regard croisa le sien, enfin, alors que j’hochais positivement la tête, tout en ajoutant, d’une voix étouffée par l’angoisse et à peine audible :

-Oui…

Elle s’était adossée au mur du bureau, près de la porte. Ses yeux brillaient de larmes contenues, et je sentais les miens s’embuer. La voir dans cet état me faisait mal. Et finalement, d’un trop plein qu’on ne peut plus contenir, elle fondit en larme, tout en se laissant aller par terre, débitant des paroles hachées par les sanglots qu’elle ne pouvait plus contenir. Une fois le barrage fissuré, il cède sous la pression :

- Ils… ils m’ont laissé aucune chance. C’est… c’était ignoble, Blanche. Ça l’est toujours… j’arrête pas… d’y penser… J’en peux plus…

-Oh… Emy…

Sans réfléchir un instant de plus, je me redressai et traversai la courte distance qui nous séparait pour aller m’assoir à terre à côté d’elle et la prendre dans mes bras, pour la serrer fort contre moi, en caressant ses cheveux.

-C’est fini… c’est fini ma chérie. Ils ne te feront plus de mal… Pleur, ça ne sert à rien de tout refouler …

Je murmurai ces paroles d’une voix douce, ne sachant que faire de plus. J’étais en colère. Contre moi, qui m’était disputée avec elle, contre Thomas qui m’avait monopolisée ce soir là, contre Piotr qui avait fait son gamin pourri gâté, et surtout, surtout contre les allemands, qui nous rendaient la vie impossible, et qui venaient de nous briser Emy. Alors, à même le sol dans mon bureau, je me mis à bercer mon amie en douceur, attendant patiemment qu’elle se calme. Nous avions tout le temps devant nous.
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MessageSujet: Re: Confidences pour confidences...   Mar 15 Mar - 0:20

La confidence réduit de moitié la douleur, avait-on coutume de dire. En parler, c’est être à moitié guérit, avoir fait le plus dur puisqu’il n’est rien de salvateur comme de partager ses peines. Voilà ce que l’on pouvait entendre, à tort et à travers souvent, comme les gens le faisaient de la plupart de ces petites maximes, les vidant peu à peu de leur sens à vouloir sans cesse les proférer. D’ailleurs c’était un fait, les proverbes ne voulaient plus rien dire et Emy s’était bien trop amusée à les faire mentir pour y accorder un quelconque crédit. Preuve avait d’ailleurs été faite de leur inutilité. Elle s’était confiée déjà, elle avait tout avoué à Piotr – ou presque. Or les choses étaient loin d’aller mieux depuis la veille. Ça avait été pire, sur le coup, lorsqu’il s’était mis en colère. Et puis le quotidien nauséeux de ces trois derniers jours s’était à nouveau installé. Les souvenirs, la sensation d’étouffer où qu’elle se trouve, ce besoin de faire semblant tout en sachant très bien ne pas être crédible… Comment fallait-il en parler pour appuyer la maxime ? Jusqu’à quel point fallait-il se confier pour, en effet, réduire de moitié les douleurs ? En dire plus que ce qu’elle n’en avait confessé au russe dans un élan de colère, la jeune femme en était incapable. Oh, ce n’était pas la mémoire, non. Au contraire, tout était clair encore, bien trop clair. C’était les mots qui lui faisaient défaut, le courage aussi – et pourtant, Dieu savait combien elle n’en avait jamais manqué, de courage. Alors si c’était ça, si c’était les détails, si c’était des confidences pleines et entières que le proverbe demandait, il n’y avait rien à faire. Car, pour la première fois depuis longtemps, elle ne pouvait mettre de mots sur ses pensées. Et il n’y avait là pas d’autre censure que celle que lui imposait l’horreur.

En pourtant, c’était Blanche qu’elle avait face à elle. Une amie. Et une amie en laquelle, malgré leurs rituels et réguliers deux ou trois jours de froid, elle avait plus que confiance. Une amie à laquelle, surtout, si les choses lui en avaient laissé le choix, elle aurait été bien plus encline à avouer ne serait-ce qu’une infime partie de ce qui la rendait si fausse et taciturne. Se confier à Piotr ? Quelle idée. Les deux anciens amants riaient ensemble, buvaient, faisaient toutes les conneries possibles et imaginables et surtout, se connaissaient sur les bout des doigts. Néanmoins, jamais elle n’aurait pu instant envisagé l’idée de lui dire quoi que ce soit s’il ne lui avait pas forcé la main. Et la réciproque était vraie, sans doute. Tandis que Blanche… Mais Emy était restée silencieuse, taisant comme elle le pouvait ce qu’elle ne parvenait à empêcher de transparaître dans la pâleur même de ses traits. Même aux yeux de celle qui, finalement, était sans doute l’une des personnes à en savoir le plus sur elle. Et inversement, encore une fois. Elle s’était tu, tentant d’étouffer l’implacable vérité. Comme si son silence obstiné pouvait faire changer les choses. Les faire disparaître surtout. Il n’y avait qu’à imaginer. Imaginer que ce soir là, c’est dans les draps de Thomas, en fait, qu’elle avait passé la nuit. Ou dans les siens, avec lui ; ou un autre, après tout. A moins que ça ne soit attablée au restaurant avec sa mère et ses papotages incessants. Ou Blanche, ou peut-être même une vague connaissance seulement. Il y avait tant de possibilités, tant de choses qu’elle faisait quotidiennement et qu’elle aurait très bien pu faire ce jour-là aussi, au lieu de décider de passer une soirée en tête à tête avec son chat et un bon livre. Tant d’autres. Et pourtant, depuis, certainement n’avait-elle pas même cherché à imaginer ainsi. Il y avait déjà bien trop d’images à se bousculer dans sa tête pour tenter d’en ajouter d’autres, falsifiées qui plus est.

Non, elle n’avait rien dit. Piotr, en revanche, s’en était chargé pour elle. Inévitablement, puisque Blanche savait – et que personne d’autre que Piotr ne pouvait décemment lui en avoir parlé. Mais pouvait-elle seulement lui en vouloir ? Elle le connaissait. Elle savait que s’il savait garder ses propres secrets comme le premier des trésors, ceux des autres lui pesaient, inconsciemment. Elle le savait parce qu’il en était de même pour elle. Quand l’un n’allait pas bien, l’autre, s’il avait toujours veillé à être là, ne l’était souvent que de façon maladroite. Voir plus que maladroite, cette fois. Mais il s’était confié, à son tour. Ce qui impliquait une personne de plus, et cette personne avait beau être Blanche, la honte, plus cuisante à chaque fois, subsistait. Mais non, elle ne pouvait pas lui en vouloir. Elle ne pouvait pas lui demander de comprendre cette sensation d’être salie, avilie, rabaissée au niveau d’un simple objet, d’un pantin sans volonté dont l’on use, abuse et dispose à sa guise. Un pantin qui pouvait bien crier, mordre, frapper… mais qui finirait toujours par redevenir cette silhouette désarticulée dépourvue d’animation. Elle ne s’en souvenait que trop bien. Elle avait lutté, oh ça oui. A coup de cris, de poings et même de talons de chaussures. Pour finalement pouvoir encore sentir cette torpeur infâme, la condamnant au silence, à l’inertie contre ce mur, alors que les trois premiers avaient eu à en découdre avec une résistance de la force que donne le désespoir. Non, elle ne pouvait pas lui demander de comprendre ça, pas plus que ce sentiment d’humiliation d’autant plus tranchant à chaque nouvelle personne dans la confidence. Et même si Blanche était Blanche, le sentiment perdurait. Et elle ne pouvait pas plus se confier.

Ou presque. Ou du moins, elle pouvait exploser. Et c’est ce qu’elle fit, soudain, alors que la dessinatrice lui confirmait qu’elle savait. Se laissant glisser au sol, elle éclata en sanglots. Sans silence, pour la première fois. De véritables pleurs, accompagnés de ces mots hachés, criants d’une douloureuse sincérité. Et coupés par leur propre manque ? Y avait-il vraiment besoin d’en dire plus ?
« Oh… Emy… souffla soudain la jeune femme. »
Sans la voir approcher, Emy sentit néanmoins soudain les bras de son amie se refermer autour d’elle, protecteurs. Les épaules secouées par les sanglots, elle se laissa enfin faire, s’abandonnant contre elle sans plus chercher à se contenir. Elle n’en avait plus la force, aujourd’hui. Les faux-semblants ne l’avaient menée à rien, elle aurait dû s’en douter. Alors elle se laissa aller, complètement, doucement bercée par la voix troublée, mais rassurante qui, finalement, lui avait tant manqué.
« C’est fini… c’est fini ma chérie. Ils ne te feront plus de mal… Pleure, ça ne sert à rien de tout refouler… »
Quelqu’un pénétrant dans le bureau à cet instant se serait sens doute posé beaucoup de questions sur la singularité de la scène s’offrant à ses yeux. Mais qui des deux jeunes femmes pouvaient bien y penser. S’entaillant les lèvres, Emy laissa sans retenue couler les larmes qu’elle tentait de retenir depuis trois jours. Quitte à pleurer, autant le faire pour de bon. Ensuite, ses yeux resteraient secs, elle finirait par y arriver. Elle le savait, ou du moins le saurait. Car loin d’y penser, elle ne pouvait simplement empêcher, à cet instant, encore et encore, de voir défiler les images gravées en elle comme une épitaphe sur sa stèle. Et entre les sanglots, quelques paroles étouffées, aussi dures que salvatrices.
« J’aurais voulu qu’ils me tuent, comme tous les autres, souffla-t-elle, un éclat de rage dans la voix, aussi intense que furtif. Ils étaient cinq et… et ils m’ont suivie pour ça, juste pour ça… Ils n’avaient même pas bu. C’est pire… Ils… ils savaient exactement ce qu’ils faisaient. Et c’était drôle pour eux, très… drôle, ajouta-t-elle, yeux ouverts sur le vides, terriblement absents, perdu dans ses souvenirs. »

Brusque besoin de parler. Pourtant, les mots suivants restèrent coincés dans sa gorge. Elle ne pouvait pas lui en raconter plus. Elle ne pouvait pas lui raconter la violence, ce mur, ces pavés et…
« Il a même neigé, lâcha-t-elle soudain avant de laisser échapper un rire nerveux, ou plutôt, un ricanement un peu fou, à l’image de ce qu’elle avait la sensation de devenir. Neigé ! répéta-t-elle dans sa sombre hilarité avant de s’interrompre brusquement. »
Elle tourna la tête vers son amie, brutalement consciente de ses paroles et de loin, d’absent, son regard se fit à nouveau éteint mais bien là, revenu à ce bureau et à la jeune femme. Emy se tut un instant, honteuse. Et puis souffla, soudain :
« Parle-moi d’autre chose, Blanche. Raconte-moi… n’importe quoi. Tes dessins… non, pas tes dessins, se reprit-elle en pensant aux silhouettes qu’elle avait vues plus tôt. Tes amours, raconte-moi tes amours. »

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MessageSujet: Re: Confidences pour confidences...   Ven 18 Mar - 16:34

Ne plus savoir quoi faire, être incapable de réagir. Regarder tout nous échapper, et être incapable de lutter. C’était ce que je ressentais en ce moment. Voir Emy se disloquer juste devant moi, perdre peu à peu toute cette force de caractère qui lui était pourtant familière, sa réactivité aussi. La savoir briser, incapable d’écrire ces articles qui avaient fait sa renommée, au point d’avoir un travail qui égalait celui de beaucoup d’hommes. Mais il était tellement plus facile de faire du mal à une femme. Parce que, de nature plus faible et plus fragiles, nous étions obligées de courber l’échine… Mais il ne fallait pas oublier que nous étions aussi fortes, assez fortes pour encaisser les coups, beaucoup de coups, bien plus qu’eux ne pourraient jamais le faire. Je les détestais, tous, à cet instant. Français, allemands… Même Piotr qui, je le devinais sans peine, avait dû pousser Emy dans ses retranchements, en la voyant si mal à l’aise, la poussant à lui dire pourquoi elle semblait aller si mal. Et, une fois sa réponse obtenue, je le voyais parfaitement bien s’écrouler devant la masse qu’il venait de recevoir en pleine figure. Je lui en voulais d’avoir poussé Emy à tout raconter, et ensuite être venu s’épancher vers moi, comme il le faisait toujours. Parce qu’il savait qu’on pouvait compter sur moi et que, neuf fois sur dix, j’arrivais à régler les problèmes. Sauf que celui là était bien trop gros pour moi…

Emy était forte, elle n’avait jamais peur de dire ce qu’elle pensait. N’était-ce pas cela qui lui avait valut ce châtiment par trop horrible qui lui avait été imposé ? Le fait que malgré tout, elle continue à jouer avec le feu en distillant avec subtilité et mordant ces critiques envers les nazis, dans ses articles à la gloire de l’Allemagne et de Vichy ? C’était injuste ! Nous vivions une époque totalement arbitraire où rien ne nous permettait d’être assurés que demain, nous serions encore là, entiers, et bien vivants. C’était étrange, mais à cet instant, une infime seconde, le visage de Thomas passa devant mes yeux, pour être chassé tout aussi vite. Hors de question d’avoir un instant de faiblesse pour cette ordure qui n’avait qu’une envie, mettre un maximum de filles dans son lit. J’avais honte d’avoir fait partie du nombre… Une honte que je dissimulais, moi aussi, mais qui n’avait aucune commune mesure avec celle que ressentait Emy à cet instant. Tout simplement parce qu’elle, elle n’était pas responsable. Elle n’était qu’une victime de plus de la folie des nazis à travers l’Europe, et qui n’avait hélas pas finie d’être répandue. Combien de morts fallait-il ? Combien ? Des millions ? Ou plutôt une seule, celle d’Hitler ? Il ne restait plus qu’à espérer en les messages que Radio Londres nous envoyait, nous engageant à tenir, encore et encore, même si nous avions peur.

Le silence qui s’était imposé entre Emy et moi, je n’avais pas pu le supporter. Un silence trop lourd, trop long, chargé de sous entendus et de non-dits. Quelque chose qui ne nous était jamais arrivée. Et qui ne devait pas arriver encore. C’était pour ça que je lui avais avoué que je savais, que je savais tout. Que Piotr, incorrigible bavard, un gamin dans un corps d’homme, au cœur gros comme ça, mais incapable de supporter seul les peines des autres, était venu tout me raconter. Et la lueur effrayée que j’avais lue dans le regard d’Emy m’avait fait mal un instant. Ce n’était que moi, Blanche, son amie… J’avais peine à croire qu’elle avait peur de ce que moi, je pouvais penser. Comment pouvait-elle penser que je ne ferais pas tout mon possible pour l’aider, la comprendre ? Mais les larmes qui avaient coulées de ces joues alors qu’elle finissait par accepter l’idée que oui, je savais, m’avaient assurées qu’Emy, malgré cela, n’avait pas perdu de son humanité. Elle restait une femme, forte et fragile à la fois, qui se relèverait. C’était la preuve. Elle ne se laisserait pas abattre. Il lui faudrait du temps, voilà tout. Combien, je ne savais pas encore, mais nous lui en donnerions. Elle était faite pour relever la tête.

Finalement, elle était tombée à terre, me racontant, entre ses larmes, ses sanglots, d’une voix hachée et presque incompréhensible, ce qu’il lui était arrivé. C’est tout naturellement que je m’étais assise par terre à côté d’elle pour la prendre dans mes bras, la rassurer, la bercer, accompagnant mon étreinte de mots rassurants, parce que j’étais dans l’incapacité de faire quoi que ce soit d’autre. Je la laissais se vider de ses larmes, les déverser, trempant mon chemiser et laissant des traces de maquillage, mais je n’en avais pas grand-chose à faire. A cet instant, seule Emy comptait. J’essayais de refouler les images qui me venaient en tête, par trop semblables à celle que j’avais tracées sur une grande feuille de papier et qui avaient finies à la poubelle. Pourtant, c’était plus fort que moi, et à ma peine s’ajoutait une colère froide et intense, mais à laquelle je n’avais aucun exécutoire. Après une nouvelle crise de larme, elle reprit la parole, un éclat de rage, elle aussi, en travers de son chagrin et de sa honte :

-J’aurais voulu qu’ils me tuent, comme tous les autres. Ils étaient cinq et… et ils m’ont suivie pour ça, juste pour ça… Ils n’avaient même pas bu. C’est pire… Ils… ils savaient exactement ce qu’ils faisaient. Et c’était drôle pour eux, très… drôle. Il a même neigé. Neigé !

Un rire fou lui avait échappé, un rire qui avait de quoi être assez effrayant. Essayant de rester calme, je pris le visage d’Emy entre mes mains pour lui faire relever la tête, retirant les mèches de cheveux humides de son visage baigné de larmes, pour qu’elle me regarde dans les yeux.

-Ne dis pas ça… [i]soufflai-je, un sourire qui se voulait rassurant aux lèvres.[i] Tu es vivante, Emy. Parce que tu dois continuer, et leur montrer que ce qu’ils t’ont fait, c’est une défaite. Une défaite parce que tu es plus forte qu’eux. Et que, le moment venu, ils le payeront, et très cher. Cette guerre ne durera pas toujours, et alors…

Phrase laissée en suspend, mais chargée de toute cette rage de vengeance qui animerait tous les français, lors de la victoire alliée. Comme revenant brutalement sur terre, le regard d’Emy s’alluma d’une nouvelle flamme, alors qu’elle se redressait, redevenant la jeune femme que je connaissais, tout en dissimulant sa peine derrière ce masque. Il lui faudrait du temps, certes, mais elle était sur la bonne voie, je n’en doutais pas…

- Parle-moi d’autre chose, Blanche. Raconte-moi… n’importe quoi. Tes dessins…

Un peu surprise, j’ouvris néanmoins la bouche pour répondre, mais elle me coupa avant que j’en ais eus le temps :

-Non, pas tes dessins. Tes amours, raconte-moi tes amours.

Ce fut à mon tour d’écarquiller les yeux, un peu surprise d’une telle question, et de ce que Thomas avait pu raconter… A Piotr qui l’aurait dit à Emy, ou à Emy directement. Mon Dieu. Je m’écartais un peu, ramenant mes genoux sous mon menton, entourant mes jambes de mes bras et pausant la tête dessus, fuyant son regard. Comment lui dire que j’avais commis la plus belle bévue du monde ?

-Eh bien…

Les mots me fuyaient. Moi qui réagissais du tac au tac d’habitude…

-… je… Je crois que j’ai fais une belle connerie Em’… commençai-je, mal à l’aise.

Si elle n’avait pas absolument tenu à parler d’autre chose, jamais je n’aurais abordé ce sujet. Mais vu la situation… Enfouissant ma tête dans mes genoux, comme pour me cacher à son regard qui, je le savais, allait certainement se mettre à pétiller d’intérêt, je sortie une phrase, d’une traite, étouffée par ma cachette :

-J’ai couché avec Thomas Carpentier après la soirée de la semaine dernière.

La tête toujours cachée dans mes genoux, j’attendis sa réaction, sans oser relever les yeux.
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MessageSujet: Re: Confidences pour confidences...   Ven 1 Avr - 23:22

Ce qui ne t’as pas tuée te rendra plus forte. Combien de fois s’était-elle répété cette maxime, il n’y avait de cela pas si longtemps ? Ce qui ne t’as pas tuée te rendra plus forte. Or tu n’es pas morte, donc tu n’as pas le choix, sois plus forte. Plus forte que ce qui tente de t’abattre, de te faire plier, de t’assujettir à ce qui n’est qu’une illusion de défaite. Illusion, oui, parce tu n’as jamais perdu. Jamais totalement, jamais sur tous les points. Sur beaucoup, peut-être. Trop, sans doute. Mais pas totalement, pas tant qu’il te reste ce souffle, celui qui t’as toujours animé, quel qu’il soit. Aussi faible soit-il. Cherche bien, il est toujours là, quelque part, n’attendant qu’un de volonté pour être ravivé. Tu le sais, tu le sens… donne t’en simplement le temps. Telle était la rengaine qu’Emy s’était imposée, un jour de septembre quand autour d’elle, tous, du fond du cœur, clamaient à la guerre. Les canons auraient bien pu se mettre à hurler ce jour-là, les bombes à tomber sur Paris, rien n’aurait rien pu y faire. Ce qui ne t’as pas tuée te rendra plus forte. Ça n’est pas toi que le corps de Natasha, basculant en arrière vers les flots sales de la Seine, a tuée. Alors sois plus forte. Plus forte qu’elle, que cette torpeur menaçante ou que ce soldat, fusil à l’épaule, échangeant un dernier regard avec sa famille laissée sur le quai. Et la rengaine avait fonctionné. La guerre, les incertitudes de mois entiers sans combats, cette ombre planant sur l’Europe… tout était passé, mais elle n’avait pas baissé la tête. Natasha était morte. Les mots faisaient mal, mais elle s’en était relevée – comme elle s’était relevée de tout ce dont est faite une vie. Les petites comme les grandes choses, elle les avaient passé en gardant la tête haute, fièrement, vacillant de temps à autres, s’écroulant presque, mais reprenant toujours le dessus. Ce qui ne l’avait pas tuée, sans doute l’avait rendue plus forte.

Et cette épreuve ne dérogerait pas à la règle. Il le fallait. Au fond, elle le sentait, il le fallait. Parce qu’il ne tenait qu’à elle que la défaite ne soit qu’illusion – il ne tenait qu’à elle de la trouver, et de l’éclaircir, cette faille, aussi mince soit-elle, dans les murs sombres qui semblaient d’êtres refermés autour d’elle. De l’exploiter et d’en faire à nouveau sortir ce souffle, celui qui faisait d’Emy Hale ce qu’elle était. Mais là, écroulée au sol du bureau d’une amie, et pourtant à laquelle elle peinant à confier cette honte qui la rongeait, la donne semblait tellement avoir changé. Ce qui ne t’as pas tuée… ne t’as pas tuée. Et tires en les conséquences que tu peux en tirer. Si au fond, enseveli sous un sale amas de souvenirs, tout en elle luttait contre ces larmes qui trahissaient bien plus qu’une petite faiblesse, dieu qu’elle lui semblait impossible, cette fameuse petite rengaine. Il n’y avait plus de souffle, en témoignait jusqu’à cet air qu’elle avait parfois tant de mal à trouver. Il n’y avait plus de faille, sinon celles de sa mémoire, bien trop perméable, laissant s’écouler jusque sous sa peau diaphane les reflets de ces images qui y tournaient sans cesse. Relever la tête, se battre oui… mais il lui semblait qu’on lui avait dérobé ses armes – les mots, dans lesquels elle s’était si souvent plongée pour ne pas sombrer ailleurs. Des armes, sinon volées, pernicieusement retournées contre elle. Et si elle recommençait à écrire ? Et si elle parvenait à nouveau à fixer sur papiers les mêmes mots, emprunts de la même ironie ? Quelle serait la prochaine étape ? Elle pourrait jouer l’ingénue, l’ange même, comme elle l’avait si bien fait jusque là, un jour viendrait, elle en avait eu la preuve, où une seconde fois, elle irait trop loin. Et quoi ? Qu’y avait-il après… ça ? La même punition, toujours. Ou alors ces caveaux à la si lugubre renommée. Les deux, racontaient certains – parce qu’il est tellement plus facile de faire parler une femme. Un frisson parcourut Emy de part en part. Pas ça, pas une seconde fois. Ça la tuerait, à défaut de la rendre plus forte.

A nouveau, elle pensa à Natasha. Elle lui en avait tant voulu. De choisir cette solution, trop facile, trop injuste. Quitter les choses, les laisser en plan. Les choses… et les autres. Les gens. Mais maintenant, comment ne pas comprendre ? Préférer tout arrêter à continuer comme ça. Lâche, peut-être, mais si indolore. Ou courageux peut-être, au contraire. Tellement courageux qu’Emy, elle, se contentait de s’effondrer, un peu plus bas à chaque fois. Un peu plus bas dans son estime, dans la honte, dans les larmes. Un peu plus bas, mais un peu mieux cette fois, dans les bras de son amie. Assez pour laisser s’écouler, enfin, les paroles qui lui obstruaient la gorge. En partie, du moins. Et elle le savait, les autres, celles qui reflétaient trop bien les images qui la rongeaient, resteraient coincées. Parce qu’il était hors de question d’en dire plus. Le tout est de tout dire et je manque de mots, Eluard le dirait très bien. Aussi Emy n’en dit-elle pas plus, réalisant simplement brusquement à quel point ce qu’elle disait était vrai. Bien trop vrai, et ça faisait bien trop mal. Qu’il s’agisse de Blanche ou non, l il ne s’agissait là que d’elle. D’elle et de ces foutus souvenirs. Doucement, les mains de son amie virent encadrer ses joues, la forçant à redresser la tête et à la regarder alors que, obstinément, elle n’avait pas cesser de fuir ses prunelles. Peur d’y voir… d’y voir quoi ? Sa propre honte, un jugement quel qu’il soit. Sa propre détresse, surtout, elle qui refusait avait tant de force d’apparaître si faible. Elle n’eut pas le choix, cependant, et brusquement, ses yeux voilés rencontrèrent ceux de la jeune femme, vaguement troublés par les larmes qui lui brouillaient la vue.
« Ne dis pas ça… Tu es vivante, Emy. Parce que tu dois continuer, et leur montrer que ce qu’ils t’ont fait, c’est une défaite. Une défaite parce que tu es plus forte qu’eux. Et que, le moment venu, ils le payeront, et très cher. Cette guerre ne durera pas toujours, et alors… »

Plus forte, encore. Ce qui ne t’as pas tuée te rendra plus forte. Plus forte qu’eux, peut-être. Doucement, Emy hocha la tête. Blanche avait raison, elle ne devait pas perdre. Elle ne devait pas les laisser remporter cette partie, pas plus qu’elle n’avait jamais laissé aucun allemand, nazi et autre envahisseur en remporter la moindre face à elle. Et ça n’était pas elle, pour le moment, qui les tenait en échec. Ça n’était pas elle, non, mais si elle l’ignorait encore, le temps le savait, lui, ça n’était que de lui dont elle avait besoin. De lui et de cette étincelle de fierté qui, même éteinte, jamais ne mourrait au fond de ses prunelles.
« Et alors rien, Blanche, on sait même pas si on la verra, la fin de la guerre… lâcha-t-elle néanmoins, amère. Et il en restera toujours… quelque chose, souffla-t-elle ensuite, à peine audible, le regard à nouveau perdu, l’espace d’un instant. »
Quelque chose oui, dont ni elle, ni Blanche, ni qui que ce soit ne pouvait imaginer l’ampleur. Un massacre, bien au-delà de ce qui était arrivée à Emy. Il y aurait tant d’autres femmes, sans doute. Tant d’autres… viols. Mais à l’Est, au pied de ces salles grisâtres qui n’avaient de douches que le nom. Brusquement, Emy changea de sujet, se redressant alors que Blanche, elle, à sa dernière question, pâlissait brusquement, ne s’attendant visiblement pas à ce genre de demande. La journaliste fronça un instant les sourcils, s’appuyant contre l’un des pieds du bureau, attentive. Particulièrement attentive, fixant tout ce qu’elle pouvait d’attention sur son amie, et ce qui n’avait visiblement pas l’air d’aller dans ses amours. Tout était bon pour oublier – et elle ignorait combien, dans ce domaine, elle avait fait le bon choix. Sans doute elle non plus ne s’attendait pas à ça.

« … je… Je crois que j’ai fais une belle connerie Em’… lâcha Blanche avant de cacher son visage sur ses genoux. J’ai couché avec Thomas Carpentier après la soirée de la semaine dernière. »
Un instant, Emy resta silencieuse… totalement certaine d’avoir mal entendu. Un instant seulement – elle avait beaucoup de défauts mais certainement pas l’ouïe déficiente. Aussitôt, elle écarquilla les yeux, ahurie. Blanche… et Thomas. Thomas et Blanche. Ayant couché ensemble. Elle nageait en plein délire. Totalement. Ou alors c’était Blanche qui racontait n’importe quoi. Mais… non, pas possible. Elle et Thomas ? Les deux meilleurs ennemis qui passaient leur temps à être le plus désagréables possible l’un avec l’autre ? La réaction, finalement, ne se fit pas attendre.
« Attends… toi… et Thomas ? s’étrangla-t-elle presque, avant de poser une main sur sa bouche, tombant des nues. Sérieusement ? »
Et là, ce fut plus fort qu’elle. Quelques secondes durant, Emy éclata de rire. Un rire qui n’avait rien de commun avec celui qui lui avait échappé plus tôt, tranchant nettement avec les larmes qui inondaient encore ses yeux – sans plus couler pour autant. Rapidement, elle se maîtrisa, néanmoins, dévisageant Blanche les prunelles pleines de cette espèce de curiosité mêlée de surprise et d’une immense perplexité. Ça, ça faisait partie des choses impossibles… à la base.
« Non mais qu’est-ce qui vous a pris ? demanda-t-elle, toujours aussi ahurie. J’veux dire, vous… J’en reviens pas. J’te taquinais, tu sais, en te conseillant de voir quel effet il avait sur les nerfs la nuit… t’étais pas obligée de me prendre au mot ! »
Nouveau rire, sans moquerie, juste surpris. Et il y avait de quoi, il fallait l’admettre.
« Bon, et j’avais raison au moins ? demanda ensuite Emy sur le ton de la confidence, ignorant royalement à quel point ce sujet là particulièrement n’était pas le mieux placé pour lui faire oublier ce qu’elle souhaiter oublier. La curiosité et l’étonnement, cette fois, avaient pris le pas. »


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MessageSujet: Re: Confidences pour confidences...   Mar 5 Avr - 17:05

Il fallait oublier. Pas définitivement, ni refouler, mais laisser le temps au temps. Le laisser refermer peu à peu cette blessure qui ne cicatriserait jamais jusqu’au bout dans son esprit. On disait qu’une femme violée a l’âme brisée, de manière définitive. Je ne savais pas si c’était vrai, et ne voulait pas avoir Emy comme premier exemple, mais je me doutais que si elle recommençait à rire, ou ne serait-ce qu’à sourire, le premier pas serait franchi. Pas ce sourire coincé et raide qu’elle m’avait fait en entrant tout à l’heure, mais un peu plus, un sourire plus vrai. Un sourire à la Emy, en somme. Ce sourire qui agaçait ceux qui ne comprenaient pas pourquoi elle l’avait aux lèvres, alors qu’elle s’apprêtait à faire une remarque piquante. Ce sourire qui avait disparut, et avec lui, sa capacité à écrire. Mais Emy n’était pas du genre à se laisser abattre. Elle surmonterait cette épreuve, même s’il fallait la pousser à le faire avec des coups de pieds au derrière. Hors de question qu’elle flanche, il y avait déjà trop de malheur ici, dehors, pour qu’elle décide de craquer… ou pire, de faire comme sa petite sœur. J’en voulais désormais un peu moins à Piotr d’être venu me déballer le morceau, bien que sur le coup, je n’avais pas décoléré contre notre ami et collègue. Je n’avais pas de pouvoirs magiques, à ma connaissance, et donc pas celui d’effacer le passé, sinon, je sais très bien ce que j’aurais effacé… Beaucoup de choses.

A commencé par une certaine nuit avec une certaine personne qui ne cessait de venir me hanter. Arriverai-je à m’en débarrasser, de ce fichu souvenir qui ne cessait de me hanter ? Rien d’égale ni de comparable à ce que mon amie avait subit, c’était certains, au contraire, ça avait même été plutôt agréable – bon d’accord, très agréable – mais cela ne m’avait pas empêchée de me sentir honteuse et mal à l’aise après coup. Jusqu’à être dégoutée de moi-même et de mon comportement, n’en déplaise à mon … partenaire. Rien que d’associer la personne et le mot me donnait la nausée. Impression d’être tombée plus bas que terre… Oui, c’était possible, je vous assure. Un frisson peu agréable, à la fois dégouté et glacial, me glissa le long de la colonne vertébrale. Thomas Carpentier, sort de mon esprit ! Si seulement ça avait pu être aussi simple… Je ne cessais de me dire que si Hugo n’avait pas décidé que je devais jouer les grades d’enfants à sa place, tout cela ne serait pas arrivé, alors pourquoi moi ? C’était à se taper la tête contre les murs. Ou contre le bureau où nous étions assises Emy et moi à cet instant précis. Comment réussir à réconforter quelqu’un quand on ne sait soi même pas quoi faire ?

J’avais Emy en larme dans les bras, et je savais qu’il ne me faudrait pas plus de quelques instants avant de me mettre à pleurer à mon tour, mes yeux s’embuant de larme et devenant brûlants à leur tour. Pourtant, je refusais de me mettre à pleurer, elle avait besoin qu’on soit fort avec elle et pour elle, pas qu’on s’apitoie sur elle avec elle. Qu’on la plaigne, oui, vu ce qu’il lui était arrivé, mais pas l’aider à s’enfoncer elle-même dans une spirale infernale de pleurs et de larmes niaises. Mes paroles semblèrent la réconforter un instant, avant qu’elle ne replonge dans une sorte d’était second, dans lequel elle n’avait pas le droit de s’enfoncer, c’était interdit :

-Et alors rien, Blanche, on sait même pas si on la verra, la fin de la guerre... Et il en restera toujours… quelque chose.

Je lui pinçais le bras pour la faire revenir sur terre, avec moi, plutôt que vers les endroits sombres où son esprit semblait vouloir l’emmener.

-Je t’interdis de dire ça, hors de question qu’on meurt, on est bien trop jolies !

Le ton était enjoué et sincère, le sourire pétillant, mais au fond, il n’était que le masque d’un cri qui hurlait en moi. Je ne voulais pas mourir. La mort me faisait une peur bleue. Je ne comprenais pas ces gens qui fonçaient tête baissée dans un combat où ils étaient certains de la trouver, cette grande faucheuse – qui au demeurant, avait échangé sa faux avec une mitraillette, où était gravée une croix gammée – qui n’attendait que ça, de les cueillir, les bras grands ouverts… Brrr. Nouveau frisson qui me parcourt le dos. Il y a des jours comme ça où on a vraiment envie de fuir, hélas, ce n’est pas possible. Pourtant, Emy fini par changer d’elle-même de sujet, et me posa la seule question que j’aurais préféré éviter. Mes amours… Un sujet difficile à aborder. Pourtant, ça faisait trop longtemps que j’avais ça enfouis en moins, et elle était la seule à qui je pouvais parler, bien sur. Je me cachais le visage contre mes jambes avant de tout lui déballer. Et à ma révélation, seul le silence fit écho. J’attendis sa réaction, avant de finalement tourner à peine la tête, et la regarder à travers le rideau de cheveux noirs qui barrait mon visage. Elle semblait avoir été figée. Mais pas pour longtemps, car elle réagit enfin, avec une voix étranglée :

- Attends… toi… et Thomas ?

Ma tête repartie dans mes genoux, et mes mains par-dessus, ne voulant pas la regarder, morte de honte.

- Sérieusement ? insista mon amie.

J’aurais aimé que ça soit une blague, ça aurait sans doute été la meilleure de l’année. Mais non. Je n’eus d’autre solution que d’approuver en bougeant un peu la tête sur mes genoux. J’aurais mieux fait de me taire… Emy éclata de rire. Bon, je sais que j’avais dis qu’il fallait qu’elle recommence à rire pour redevenir elle-même, mais à mes dépends, ça m’agaçait un peu – d’accord, beaucoup. Me redressant soudain, je lui assénai une petite tape sur le bras.

-Oui bon ben ça va… marmonnai-je, croisant les bras, et faisant mine de commencer à bouder.

Faire des bêtises était une chose, les assumer, par contre, c’était totalement différent. Finalement, elle cessa de rire, et de cet air ahurit et joyeux à la fois qu’au fond, j’étais contente de revoir sur son visage, elle me demanda plus de détails :

- Non mais qu’est-ce qui vous a pris ? J’veux dire, vous… J’en reviens pas. J’te taquinais, tu sais, en te conseillant de voir quel effet il avait sur les nerfs la nuit… t’étais pas obligée de me prendre au mot !

-Gnagnagna, répliquai-je du tac au tac. Si tu crois que je sais vraiment comment on en est arrivés là. On a but plus que ce qu’on aurait dit, et on s’est un peu trop rapproché. C’est allé très vite, on est allés chez lui, et puis voilà. Pas besoin de te faire un dessin, c’est bon ?

La fin avait été un peu sèche, tellement j’étais gênée, et je sentais mes joues s’empourprer. Elle se remit à rire, et je me regroupais sur moi-même, posant mon menton sur mes genoux. On aurait dit deux gamines, et c’est ça qui faisait que notre amitié était unique.

- Bon, et j’avais raison au moins ?

Je me mis à triturer une de mes mèches de cheveux, semblant captivée par l’état des pointes, cherchant des fourches qui n’existaient pas à ma coupe parfaite.

-La nuit, je ne dis pas, mais le matin, quel sale caractère. Il est insupportable.

Ca au moins, ça n’avait pas changé dans mon esprit. Du moins essayai-je de m’en persuader.
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Emy Hale
La chance ne sourit pas à ceux qui lui font la gueule.



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Je parle pas aux cons, ça les instruit.
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PAPIERS !
■ religion: Irrémédiablement athée.
■ situation amoureuse: Célibataire endurcie, le couple c'est bourgeois et catholique, d'abord.
■ avis à la population:

MessageSujet: Re: Confidences pour confidences...   Mar 12 Avr - 19:05

Des enfants, elles n’étaient rien de plus que des enfants – aussi bien l’une que l’autre finalement. Joueuse, se lançant volontiers dans la première partie venue, faisant bêtises sur bêtises. Contre une règle, une première fois. Puis contre les règles, une seconde. Et enfin pour la simple saveur de l’interdit au mépris de ce qu’imposaient les autres ou même de ce qu’elles s’étaient imposé à elles-mêmes. Mais à chaque bêtise sa punition, inéluctablement, quelle que soit le temps qu’elle puisse mettre à arriver. Et plus elle tardait, plus elle avait de choses à prendre en compte… et plus elle se faisait cinglante. Depuis combien de temps Emy écrivait-elle en tout impunité sans jamais avoir réellement eu plus d’ennui que quelques heures de détention ? Plus d’un an, bientôt deux sans doute. Autant d’articles, tous aussi acérés les uns que les autres. Et pour quoi au bout si ce n’est ce fameux « jour » qu’on lui avait tant prédit. « Un jour, tu finiras par avoir des ennuis… » Combien de fois, là aussi ? Combien d’avertissement polis, parce qu’il fallait bien le dire ? Parce qu’il fallait bien pouvoir, si effectivement les ennuis arrivaient, se cacher derrière les « je te l’avais dit ». Les hommes sont ainsi faits. Les choses avaient beau être loin d’être prévisibles, en ces temps troublé plus qu’avant, ils érigeaient leurs défenses, s’abritant avant qu’il ne se montre contre le malheur des autres. Car c’est bien connu, ça n’arrive toujours qu’aux autres n’est-ce pas ? Jusqu’à ce que l’autre ne nous cède sa place. A ton tour, toi qui « l’avais dit » à celui auquel les choses sont déjà arrivées. Jamais Emy ne s’était cachée de la sorte, certes, mais jamais elle n’avait cherché plus loin que les évidences. Les autres se faisaient arrêter ? Très bien, s’il lui arrivait ces ennuis qu’on lui promettait, elle serait arrêtée – mais confiante, elle savait qu’elle finirait par s’en sortir. Et en même, pourquoi donc aurait-elle été chercher plus loin… ?

Des bêtises, donc, mais des bêtises qu’il fallait ensuite assumer. Emy ne regrettait rien si ce n’est de ne pas avoir réfléchi. De ne pas avoir plus réfléchi, nuance. Car elle ne saurait dire combien de temps elle avait pesé ses phrases avant de les notes pour que ce foutu article ne jure pas parmi les autres tout en restant particulièrement clair, pour ceux qui savaient sur quel ton le lire, dans son message. Trop clair. De l’eau – et une eau bien loin de celle de la Seine, miroitant tranquillement sous quelques éclats blancs de neige, dont l’image restait imprimée dans les souvenirs de la jeune femme. Quelle ironie. De l’eau… pour seule échappatoire, si l’on y réfléchissait bien. De l’eau, le seul obstacle qu’elle était définitivement incapable de braver. Si ce qui était arrivé était une punition, alors elle devait vraiment la méritait, pour que tout soit si soigneusement étudié pour qu’elle ne puisse pas l’éviter. Ça, l’horreur qui ne semblait avoir laissé derrière elle qu’un cadavre vivant… ou une très probable noyade, Emy ayant oublié tout ce qui s’apparentait de près comme de loin à la nage. En aurait-elle été capable, si seulement elle avait eu la moindre chance de l’envisager ? Sans doute pas. Parce qu’elle avait bien trop peur et puis, comme le disait si bien Blanche :
« Je t’interdis de dire ça, hors de question qu’on meure, on est bien trop jolies ! »
Ramené à elle par la vive et fugitive douleur qu’exerça son amie sur son bras, la jeune femme leva la tête, laissant échapper un pâle sourire à l’expression comme aux mots de Blanche. C’était une façon de voir les choses. Se redressant légèrement, elle resta silencieuse, un instant, avant de changer de sujet. Les dessins ne lui évoquant finalement pas que de bonnes choses, le sujet des amours lui sembla bien plus anodin, bien moins porteur de conséquences… et pourtant. Les surprises sont toujours là où l’on s’y attend le moins. Et si l’attitude de la caricaturiste en laissait présager une, là encore, Emy s’attendait à tout… sauf à ça.

Et pour cause. Blanche et Thomas ? La blague. Ah non, pas une blague ? Pourtant, ça y ressemblait beaucoup – c’était tellement… incongru. Si incongru que la belle ne put retenir son rire, surpris, très surpris, mais dénué de toute moquerie. Parce que, vraiment, si ça n’était pas une blague… alors c’était un sacré scoop. Dont elle s’étonna même un instant de ne pas avoir été mise au courant avant de se rappeler l’application qu’elle mettait à fuir Thomas depuis quelques jours. Thomas, Hugo et toute personne susceptible de réclamer d’elle ce qu’elle était devenue incapable de donner – un comble. Une vague claque sur le bras interrompit la belle dans son hilarité, suivit d’un « Oui bon ben ça va… » peu amène de la part de Blanche qui n’appréciait visiblement pas complètement que la nouvelle fasse rire. Il y avait de quoi, pourtant. Emy lui adressa un grand sourire – enfin – d’excuse avant de passer à l’étape suivante du code d’une copine apprenant une telle nouvelle sur une autre copine, à savoir, les détails. Nécessaires, dans ce cas. Car Blanche couchant avec Thomas ne pouvait décidément pas arriver n’importe comment. Non, ça c’était contraire à toute logique. Il fallait au moins qu’un cas de force majeur leur soit tombé dessus. Comme… un piano sur la tête ? Ou alors quelles verres de trop…
« Gnagnagna, répliqua la dessinatrice Si tu crois que je sais vraiment comment on en est arrivés là. On a but plus que ce qu’on aurait dit, et on s’est un peu trop rapproché. C’est allé très vite, on est allés chez lui, et puis voilà. Pas besoin de te faire un dessin, c’est bon ? »
Le ton, même sec, n’enlevait rien au comique de la chose qui attira un nouveau sourire sur les lèvres d’Emy. Elle imaginait la scène… à merveille. Pour l’avoir déjà vécue ? Sans doute. Mais si c’était le cas, elle avait vraiment trop bu parce que là tout de suite, elle ne s’en souvenait plus.
« Je vois, répondit-elle, en levant des yeux amusés au ciel. »

Si Blanche semblait ne pas vraiment s’en remettre, ce qui était compréhensible au regard du côté véritablement inattendu de la chose, Emy ne lui en épargna pas moins la question… fatale, dirons-nous. Oh, elle connaissait les performances de Thomas – elle les connaissait très bien – et au frisson qui la parcourut de part en part, elle préféra ne pas s’attarder sur ce genre d’images qui, inévitablement, en appelaient d’autres… et de bien moins agréables. Mais enfin, vu les deux phénomènes impliqué dans cette affaire, tout était possible. Gênée, Blanche se mit à contempler ses cheveux sous le regard inquisiteur – et brusquement bien plus pétillant derrière son voile toujours opaque – de son amie.
« La nuit, je ne dis pas, mais le matin, quel sale caractère. Il est insupportable, répondit-elle enfin, bon gré mal gré.
- Ah parce que tu as passé la nuit avec lui ?! s’exclama Emy, incapable de se retenir. »
Un comble, là aussi. Malheureusement, Blanche n’eut pas le temps de répondre que quelques coupés frappés à la porte se firent entendre. Sursautant, Emy tourna la tête.
« DEUX SECONDES, cria-t-elle à l’intention du nouveau venu. »
Rapidement, elle se redressa, tendant une main à son amie pour la faire se lever à son tour. Inutile de révéler au grand jour la teneur des heures de « travail » qu’elles passaient ensemble. D’un geste, elle rabattit quelques mèches venues lui troubler la vue. D’un sourire, elle fit comprendre à Blanche qu’elles n’en avaient pas fini, que la discussion n’était que partie remise et attrapa sa tasse de café devenu froid. Une moue aux lèvres, elle passa une main sur ses yeux rouges et tenta d’effacer les traces de maquillage sur ses joues – sans grand succès – brusquement ramenée à de plus triviaux détails. Raison pour laquelle elle baissa légèrement la tête en sortant, non sans avoir salué son amie. En dehors du bureau, l’atmosphère lui sembla moins lourde que tout à l’heure… et pourtant, lorsque qu’elle aperçut au loin la silhouette de Thomas, elle tourna brusquement les talons pour prendre un autre escalier. Le temps ferait son œuvre – il avait sans doute déjà commencé.

FIN DU TOPIC.

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