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Remember ! Remember summer 1916 !



 

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 Remember ! Remember summer 1916 !

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Clémence Andrassy
♞ Cavalier Blanc ♞

Féminin

■ topics: OUVERTS
■ inscrit le: 15/09/2011
■ mes posts: 189
■ avatar: Nora Arnezeder
■ présence: 7 jours / 7 en roulement avec mes autres persos.

❝v o s . p a p i e r s❞
■ religion: Catholique
■ situation amoureuse: Il y a bien ce ... prêtre ! Ne me lapidez pas, je me raisonne croyez moi, pour ne pas définitivement craquer !
■ avis à la population:

MessageSujet: Remember ! Remember summer 1916 ! Mer 26 Oct - 17:24

- Clémence ! Es-tu enfin prête ? Les premiers invités arrivent !

- Oui une minute !

La jeune femme blonde ainsi interpellée par un frère qui l’excédait encore une fois à tambouriner à la porte, leva les yeux au ciel et poussa un profond soupir. Elle savait qu’il ne lâcherait pas l’affaire maintenant, après dix minutes à arpenter le couloir de l’étage supérieur de l’hôtel restaurant. C’était là l’extrême limite de la patience d’Emmanuel Dasselnat. Tout en tenant le dos de sa robe pour ne pas qu’elle chute, elle ouvrit donc la porte à la volée.

- Tu tombes bien, aide moi !

Mais son frère au lieu de passer le seuil, pâlit violemment ! Il ne la regardait pas, il la scrutait littéralement de bas en haut en secouant la tête, comme en proie à un mauvais rêve. Elle s’était doutée que sa tenue lui provoquerait une réaction désagréable mais à ce point là ?

- Qu’est-ce que c’est que ça ?

- Désolée grand frère, j’ai laissé ma tenue de nonne à la maison ! Allez peux-tu m’aider pour la fermeture éclair ? Je ne voudrais pas me désarticuler !

- Enlève-moi ça tout de suite !

Et pourtant cette robe d’un bleu pâle rehaussant son regard de la même teinte , n’avait absolument rien qui puisse choquer une autre personne que son possessif de frère, qui avait passé un peu trop de temps en Sicile à son goût ! Il est vrai qu’une robe bustier arrivant légèrement au-dessus des genoux dénudant jambes et épaules, était une chienlit pour lui. Mais elle ne faisait certainement pas partie de ces femmes soumises ni à un mari, ni à un père, et encore moins à un frère tout aîné qu’il soit. Elle adorait Manu mais de là à lui obéir. Aussi c’est avec un sourire mutin et un regard sournois, que ses doigts servant jusque-là de pince à sa robe, relâchèrent l’étoffe. La robe libérée dégringola immanquablement à ses chevilles.

- Comme tu voudras Manu, si tu préfères que je me présente à ces messieurs en sous-vêtements.

La provocation eut l’effet escompté et c’est en riant ouvertement qu’elle se vit pousser à l’intérieur de la petite chambre sans ménagement, entendit aussitôt la porte claquer et un « Mamma mia ! » apeuré de son nigaud de frangin. Elle ne pouvait qu’adopter un ton des plus sarcastiques à présent.

- Pourquoi ne deviens tu pas curé comme le père Darenne Manu ? Tu ne verrais que des femmes avec des robes de bure cachant leur menton et tombant sur les pieds. Ça serait le paradis pour toi !

Elle se signa avec une feinte ferveur religieuse, tout en persistant à rire tant cette situation était ridicule.

- J’essaie juste d’être des plus accueillantes lorsque je recevrais les amis allemands du major. Je n’allais pas leur offrir une face de carême.

- Ah parce qu’il faut se balader dans les courants d’air pour leur souhaiter la bienvenue peut-être ? As-tu un châle au moins ?

- Arrête d’être vieux jeu et d’exagérer, tu vas nous mettre en retard ! Déjà que je ne vais pas de gaité de cœur à cette fête.

En effet, c’était le moins que l’on puisse dire ! Cette autre épreuve avant le jour J du mariage l’avait laissée bougonne toute la journée, elle s’était même cassée un ongle tant la pression était grande. Si seulement son père pouvait revenir ! Ne serait-ce qu’un jour, ne serait-ce qu’une heure ! Elle restait persuadée que l’amour fou qui unissait toujours ses parents malgré les vingt-cinq années de séparation qu’ils venaient de subir, ne pourrait faire qu’annuler cette noce stupide. Oui sa pauvre mère n’épousait le major que pour plus de sécurité en ses temps troublés, et sans doute aussi peut-être par amertume, n’ayant plus aucun espoir concernant son ancienne vie de couple ! Clémence en était persuadée, ce qui ne faisait que creuser plus encore cet abîme de frustration de ne l’avoir jamais connu et de le savoir au bagne … Tandis qu’une lueur de haine se superposait une fois encore sur le visage du maréchal Pétain, elle entendit de façon lointaine le zip de la fermeture à glissière, qui la fit presque sursauter. Manu grommelait toujours entre ses dents de son côté.

- Parce que tu crois que ça m’enchante également ? Non seulement ce sont des nazis, mais qui plus est des nazis qui vont se rincer l’œil aux dépends de ma petite sœur !

Clémence savait quand elle pouvait prendre son frère par le bon bout, et plutôt que la carte de l’agressivité, elle opta pour celle de la complicité fraternelle. Elle se retourna donc et lui arrangea son col de chemise et son nœud de cravate.

- Mais j’aurai toujours mon garde du corps pour me protéger si des mains baladeuses voulaient attenter à ma vertu ! N’est-ce pas ?

- Tu peux être sûre que je ne te quitterai pas d’une semelle.

- Bien mon adorable et têtu ange gardien… pars en éclaireur devant l’hôtel, je te rejoins tout de suite.

Emmanuel apaisé comme un vieil ours à qui on donne du miel, l’embrassa sur le front et sortit de la pièce. Quelques minutes plus tard, après avoir mis ses bijoux, elle gagnait elle-même la grande salle de réception du Mirador mise à leur entière disposition pour cette soirée privée. Les serveurs avaient superbement monté les tables et déjà certains débouchonnaient quelques bouteilles de champagne pour l’imminent buffet. Sa mère vêtue d’une robe aux mille strass que nul n’aurait pu manquer, supervisait les derniers préparatifs en compagnie de son fiancé. Au-delà de la devanture de l’hôtel, Manu recevait les premières convives. Elle se pressa de le rejoindre presque en sautillant à cause de ses talons afin de tenir à son tour son rôle d’hôtesse. Son frère lui tendit sans mot dire la liste des invités, pour éviter que toute personne non désirable, pénètre à l’intérieur. Cela faisait terriblement vigile mais on ne pouvait se permettre de prendre des risques avec autant d’allemands dans les parages. Le parler professionnellement diplomate de son frère et le sourire exquis de Clémence, faisait passer plutôt bien ce petit contrôle de police.

Après une bonne demi-heure, la plupart des hôtes se trouvaient dans la salle de réception avec coupe en cristal et petits fours en main. Ils ne pouvaient hélas pas encore en profiter eux même car leur invité le plus prestigieux n’était pas encore arrivé. Un oberst ! Viendrait-il seulement ? Ces gens-là sont après tout terriblement occupés ! Le major leur avait cependant bien recommandé de le recevoir avec la plus grande courtoisie et de le conduire à lui sitôt arrivé. il s’agissait apparemment d’un très vieil ami. En outre, il restait persuadé qu’il ne manquerait pas de venir. Les deux enfants Dasselnat piétinaient donc devant l’hôtel, et Clémence faisait mille efforts pour ne pas montrer à Emmanuel, que le froid la gagnait à chaque instant depuis que la nuit était tombée. Il n’aurait pas manqué une telle occasion pour lui lancer à la figure un virulent : Qui avait raison ? Si tu avais mis une autre robe, ça ne serait pas arrivé !

- Les retardataires je te jure ! Quel est le nom de ce type déjà ?

Clémence parcourut quelques instants la liste des yeux …

- Sebastian Ebert … Tiens au moins un allemand qui n’a pas un nom à coucher dehors !

- Oui mais ça va être autre chose pour le recevoir, les autres parlent français ! Je te parie que celui-là ne baragouine pas un seul mot ! Un colonel tu parles, ils font trop la guerre pour apprendre correctement notre langue. Encore un qui sans doute va se moquer de mon accent italien quand je vais lui causer allemand. Qu’est-ce que j’y peux moi, si j’ai passé des années en Sicile ! Évidement que ça reste !

Voilà que Manu dans son impatience commençait à s’enflammer et à devenir paranoïaque … Clémence roula des yeux, avant de l’interrompre vite fait bien fait !

- Ne t’en fais pas Manu, je vais le faire à ta place ! Ton honneur sera sauf, s’il doit se moquer, ça sera de mon accent bien français !

En disant ces mots une voiture dernier cri s’arrêta devant l’hôtel, et tandis qu’un voiturier s’avançait pour la porter au parking, un homme d’une cinquantaine d’années aux cheveux quelque peu grisonnants en descendit. Il était de haute taille, habillé en civil, mais avait une attitude toute martiale. Manu indiqua par un petit coup de coude à sa sœur, que c’était sûrement leur homme. Clémence tout sourire se plaça donc devant le nouvel arrivant.

- Oberst Ebert ?

L’homme acquiesça d’un mouvement de tête.

-Wilkommen Herr ! Wir sind glücklich Ihnen zu bekommen dieser abend !
(Bienvenu Monsieur ! Nous sommes heureux de vous recevoir ce soir ! )

Clémence cherchait ses mots et espérait réellement que son allemand n’était pas des plus minables ! Finalement Manu avait raison, si ce monsieur osait pouffer de rire devant elle, ou au cours de la soirée, elle en serait terriblement vexée. Encore heureux, qu’elle fasse cet effort envers l’envahisseur, qu’elle ne portait pas vraiment dans son cœur ! Gênée par cet exercice linguistique, elle lui tendit alors simplement la main, regardant plus ses propres chaussures, que le visage de son interlocuteur …

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" Vengeance is a water vessel with a hole. It carries nothing but the promise of emptiness. Hate is the tomb you weave. It will not save you from your suffering."


Dernière édition par Clémence Andrassy le Dim 4 Déc - 14:43, édité 3 fois
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Sebastian A. Ebert
Tinker Tailor Soldier Spy

■ inscrit le: 17/07/2011
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MessageSujet: Re: Remember ! Remember summer 1916 ! Jeu 17 Nov - 19:40

« Wiederholen Sie das. » (répétez cela.)

Les trois soldats baissèrent les yeux et fixèrent le bout de leur botte pendant que Sebastian passait une main lasse sur ses yeux. Assis sur une chaise un peu à l’écart, un enfant d’une dizaine d’années semblait absorbé dans la contemplation du paysage par la fenêtre du bureau de l’Oberst, l’air pas du tout perturbé d’être en présence de ces quatre allemands dans les bureaux de l’armée. Ebert releva les yeux vers ses subalternes et répéta son ordre, sa voix trahissant une forte envie d’être ailleurs et une profonde lassitude. On aurait pu lire ses pensées sur son visage, et en ce moment c’était clairement « mais qu’est-ce que je fabrique ici ? ».

« Na… Wir waren am Café Legrand, als dieses Jung angekommen ist. Er hat uns angeguckt, und ich habe ihn gefragt, was er wollte. Er hat nicht geantwortet. Ich habe wiederholt, und er schwieg noch. Deswegen haben wir ihn ignorirert und weiter geredet, und als wir rausgegangen sind…” (Eh bien... Nous étions au Café Legrand lorsque ce garçon est arrivé. Il nous a regardé et je lui ai demandé ce qu'il voulait. Il n'a pas répondu. J'ai répété, mais il a continué à se taire. Nous l'avons donc ignoré et continué à parler. Et lorsque nous sommes sortis...)

Sebastian apprit ainsi que le gamin était toujours dehors à les attendre, et qu’au moment où ils lui passaient devant en faisant mine de ne pas le remarquer, il leur avait jeté des espèces de bombes à eau remplies de peinture. Ceci expliquait donc les uniformes tâchés de bleu et de violet de ses soldats… Mais la suite le surprit plus encore. Les trois hommes s’étaient aussitôt lancés à sa poursuite, mais il les avait semés au détour d’une ruelle, et alors qu’ils le cherchaient, il avait grimpé dans un immeuble désaffecté et porté un tonneau rempli de pommes pourries –on se demandait bien ce qu’il faisait là…- jusqu’à la fenêtre, et dès qu’ils se furent trouvés sous lui, l’avait renversé sur les infortunés militaires… Lesquels n’avaient évidemment que très peu goûté la plaisanterie. Ils avaient réussi à attraper le gamin et l’auraient volontiers fusillé, s’ils n’avaient pas laissé leurs armes de service chez eux car c’était leur jour de congé, et ils avaient porté l’uniforme car ils étaient intimement persuadés que c’était un atout auprès des jeunes françaises. Jeunes crétins, songea Sebastian.
Il se tourna vers le gamin, qui détacha son regard de la fenêtre pour le poser sur le colonel sans broncher.

« C’est vrai que tu as aspergé mes soldats de peinture avant de leur renverser des pommes pourries sur la tête ? » lui demanda-t-il sans aucun ton de reproche dans la voix. « Oui m’sieur. » répondit aussitôt le petit. « Tu sais que c’est interdit ? » « Oui m’sieur. » « Pourquoi l’as-tu fait alors ? » « Parce qu’ils se sont moqué de ma sœur, m’sieur. Je les ai vus. Et faut pas se moquer de ma sœur. »

Sebastian se tut, interpellé par cette déclaration simple qui aurait pu l’envoyer dans un train en direction des camps s’il était tombé sur un autre colonel que lui. Ou le faire fusiller sur le champ s’il n’avait pas eu une chance qui relevait alors quasiment du miracle que ses hommes n’aient pas été armés. Il considéra avec attention ce petit bout d’homme qui avait osé braver l’autorité pour protéger l’honneur de sa sœur, puis se tourna de nouveau vers ses subalternes, qui attendaient sa décision. Une lueur inquiétante passa dans le regard de l’Oberst. Ils allaient avoir une surprise.

« Was machen Sie noch da ? Gehen sie duschen und andere Kleide anziehen. Sie sehen schrecklich aus.” (Qu'est-ce que vous faites encore là ? Allez vous doucher et vous changer. Vous avez l'air affreux.)

Les trois pauvres types s’entre-regardèrent, interloqués. Le colonel ne faisait pour punir ce satané gamin ? A moins qu’il n’attende leur départ pour ça ? Mais avec le colonel Ebert, on ne savait jamais, il était tellement étrange et imprévisible… Néanmoins, sentant qu’ils n’avaient pas choix sous peine de se prendre le presse-papier en pleine tête, ils saluèrent et sortirent en silence de la pièce. Sebastian attendit qu’ils aient refermé la porte derrière eux avant de s’adresser à son jeune délinquant.

« Evite de te faire choper la prochaine fois, petit. Tu as eu beaucoup de chance qu’ils ne soient pas armés, tu sais. » « Je m’en fiche. Ils avaient insulté ma sœur. Elle peut pas se défendre, faut bien que je le fasse ! »

La fierté et le courage inconsidéré de ce gamin avait quelque chose qui forçait le respect, même pour un vieux loup de mer comme lui. Il soupira et fouilla dans sa poche pour en sortir quelques francs qu’il déposa dans la main du petit, qui le regarda d’un air interrogateur.

« Achète un cadeau à ta sœur sur le chemin du retour. Et si ces trois-là reviennent te chercher la bagarre, viens me le dire. » « Oui m’sieur. Merci m’sieur. »

Sans demander son reste, le garçon se leva et sortit en courant. Sebastian se leva à son tour et attrapa manteau et casquette et consulta sa montre dans la voiture qui le ramenait chez lui. Cette histoire avait fini par le mettre en retard pour la fête. Il demanda à Walter, son ordonnance, d’accélérer le mouvement et se remémora le texte sur l’invitation qu’il avait reçu quelques jours plus tôt.

« Heil Hitler !
Sebastian, mon vieux frère, bien que nous soyons en poste dans la même ville, nous n’avons guère l’occasion de nous voir. J’espère cependant que tu trouveras la place dans ton emploi du temps d’Oberst pour venir célébrer mes fiançailles vendredi à l’adresse suivante. Je tiens à ce que tu sois là, ne me déçois pas ! Mais je sais que tu viendras…
Affectueusement, Ludwig von Moltke. »


En s’habillant pour la soirée, Sebastian se demanda qui était la fiancée de Ludwig. S’il on lui avait dit qu’l épouserait une française ! Car ç’en était probablement une, autrement pourquoi faire tant de mystères ? Avait-il eu peur de sa réaction ? En tout cas, il était impatient de découvrir le fin mot de l’histoire.

Ce fut donc un Sebastian élégamment vêtu d’un smoking noir qui se présenta au Mirador. Il descendit de la voiture et donna ses instructions à Walter qui devait venir le chercher après la soirée, et enfin grimpa les quelques marches qui le séparait de la porte d’entrée, où semblait-il, deux jeunes gens attendaient son arrivée.
La plus jeune des deux, une admirable jeune femme d’un peu plus de vingt ans dont les longs cheveux blonds tombaient en cascade sur ses épaules découvertes et vêtue d’une robe bleue qui semblait taillée pour elle, s’avança vers lui avec un sourire avenant.

- Oberst Ebert ? Wilkommen Herr ! Wir sind glücklich Ihnen zu bekommen dieser abend !

Si son accent n’était pas mauvais, sa grammaire par contre laissait encore un peu à désirer… Ce dont Sebastian était loin de s’offusquer, parfaitement conscient de la difficulté que présentait sa langue maternelle pour tous ceux qui ne la parlaient pas depuis la naissance. Toutes ces histoires de déclinaisons, conjugaison, verbes irréguliers, masculin-féminin-neutre, quelle horreur de devoir apprendre tout ça ! Il était lui-même un remarquable linguiste, mais il n’était pas certain qu’il aurait eu envie d’apprendre l’allemand s’il n’était pas né comme tel. C’est donc avec un sourire en coin et une lueur de sympathie dans le regard qu’il serra la main de sa jeune hôtesse. Il hésita ensuite à lui répondre en français ou en allemand, sachant que certaines personnes se vexaient quand on leur répondait dans leur langue maternelle alors qu’elles avaient fait l’effort de s’exprimer dans une langue qui n’était pas la leur. Mais comprendrait-elle tout ce qu’il lui dirait ? Bah, dans le pire des cas, elle lui demanderait de répéter, ou de repasser au français.

« Vielen Dank, liebe Fraülein. Es bewundert mich, dass sie auf Deutsch sprechen können. Solch’eine schwierige Sprache… Sebastian Ebert, um Ihnen zu dienen.” (Merci beaucoup, chère demoiselle. Cela me réjouit que vous sachiez parler allemand. Une langue si difficile... Sebastian Ebert, pour vous servir.)

Il se tourna ensuite vers son compagnon, qui ne lui ressemblait peut-être pas de manière frappante mais dont on ne pouvait douter du lien filial qui les unissait. Son frère très probablement, son cousin à la limite, ou alors il était un très mauvais observateur. Il lui tendit la main à son tour en l’accompagnant d’un « Guten Abend » sans se départir de son sourire. Tous deux lui rappelaient quelqu’un, quelqu’un qu’il avait connu il y avait bien longtemps, mais du diable s’il souvenait qui ! Baste, ça lui reviendrait peut-être plus tard… Mais tout de même, ça le titillait. Renonçant pour le moment à résoudre ce mystère-ci, il s’attaqua à un autre :

« Sollen wir rein gehen ? Ludwig soll auf mich warten. Oja, ein tausend mal Entschuldigung für meiner Verspätung, meine Arbeit hat mich vorgehalten… » (Rentrons-nous à l'intérieur ? Ludwig doit être en train de m'attendre. Ah oui, mille pardons pour mon retard, mon travail m'a retenu...) poursuivit-il, toujours en allemand car le garçon semblait le comprendre, et la jeune fille ne s’était toujours pas manifestée…

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Clémence Andrassy
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MessageSujet: Re: Remember ! Remember summer 1916 ! Dim 4 Déc - 16:32

Que signifiait ce sourire en coin ? Le colonel se moquait-il donc d’elle ? Ces allemands, croyaient-ils qu’il était si simple de prononcer deux mots corrects à la suite dans leur foutue langue ? Clémence se mordit la lèvre tandis qu’elle ne savait comment interpréter la réaction de Sebastian Ebert. La meilleure de la soirée, fut qu’il lui répondit en allemand. Elle aurait dû pourtant s’y attendre ! Elle ouvrit alors de grands yeux, dressa l’oreille, ne comprenant pas une lettre de ce charabia, si ce n’est son nom qu’elle connaissait déjà puisqu’il était sur sa liste. Son frère à ses côtés s’empêchait d’éclater en rire nerveux, elle lui connaissait trop bien cette moue taquine pour ne pas deviner qu’elle allait devenir très vite la victime de ces deux hommes ! Elle fronça les sourcils, déjà très agacée, tandis qu’Emmanuel tendait à son tour sa main à leur prestigieux invité !

Bezaubert Herr ! Ihrer mir, meiner Schwester spricht ein Wort von deutscher Sprache nicht ! Aber da sie im Moment wütend wird, flehe ich Sie fortzusetzen an !
(Enchanté Monsieur ! De vous à moi, ma soeur ne parle pas un mot d’allemand, mais comme en ce moment elle enrage, je vous supplie de continuer ! )


Clémence se retenait de taper du pied pour que cesse cette comédie ! Son frère savait pertinemment qu’elle ne parlait pas cette langue gutturale et cependant, il avait décidé ce soir de lui infliger sa supériorité en la matière, sans même se donner la peine de traduire. La jeune femme impuissante à répondre un seul mot de plus secoua la tête renonçant à savoir ce qu’ils se disaient …

- Tu avais raison Manu, ce type ne connait pas un seul mot de français ! Ces frisés pourraient quand même faire un effort, je te jure, ils vivent chez nous !

Elle serra les poings et prit sur elle pour ne pas commencer à gâcher cette soirée qui pourtant l’affligeait ! Elle jeta à nouveau les yeux sur la liste d’émargement, et barra à l’aide de son stylo le nom du colonel. Tous les hôtes étaient maintenant présents ! Ce n’était pas trop tôt, la température avait dû encore chuter, car le froid la fit frissonner de plus belle. En outre plus vite cette mascarade serait terminée, plus vite elle se sentirait soulagée d’un poids et pourrait tenter de se faire à l’idée du mariage ! Chaque épreuve en son temps !

« Sollen wir rein gehen ? Ludwig soll auf mich warten. Oja, ein tausend mal Entschuldigung für meiner Verspätung, meine Arbeit hat mich vorgehalten… »

Ca recommençait ! Clémence se pencha sur le côté pour murmurer à l’oreille de Manu.

- Qu’est ce qu’il dit ?
- Il dit que … que …

Ses yeux inquisiteurs se posèrent sur ses épaules nues où il dut remarquer la chair de poule dont elle était victime. Il fit signe au colonel de les suivre et la prit par le bras avant de se diriger vers la porte tournante de l’hôtel.

- Que les femmes françaises sont bien découvertes surtout en cette saison et que tu ferais mieux de bien te couvrir ! Allez entre et vas chercher ton châle !

Clémence n’en crut pas ses oreilles ! Les allemands aussi étaient-il de vrais machistes ? Elle n’attribuait ce trait de caractère qu’aux latins jusqu’à maintenant ! Cette misogynie était-elle en fait le lot de tous les hommes ? Dans quel siècle vivait-on pour être encore aussi arriérés ! Elle se retourna et lança un regard noir à l’oberst, tout en tentant de se dégager.

- Mais de quoi je me mêle ? Qu’il retourne dans son pays s’il n’est pas content !

- Il a dit ça par pure galanterie constatant que tu n’allais pas manquer de prendre froid
avec la tenue légère que tu portes ! Qui ne remarquerait pas ton décolleté !


Décidément ce colonel l’irritait de plus en plus ! Elle ne se doutait pas un instant être la pauvre petite mouche prise dans la toile habile de son frère ! Lorsqu’ils pénétrèrent dans la salle de réception de l’hôtel, les festivités étaient déjà bien entamées. Les serveurs derrière chaque table du buffet faisaient couler le champagne à flots et offraient des petits fours d’apéritif sur des plateaux lustrés. Soudain Emmanuel se figea, son regard d’aigle posé à quelques mètres de là, Clémence scruta donc dans cette même direction ! Qu’est ce qui pouvait bien l’avoir contrarié ? Un des employés était apparemment en plaisante conversation avec la fiancée d’Emmanuel ! La jeune télégraphiste ne put que lever les yeux au ciel, ça allait être au tour de la malheureuse à présent de subir la possessivité de son frère. Elle compatissait d’avance !

- Conduis le colonel à Ludwig veux-tu ?

Elle ne s’y était pas trompée ! En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, Manu rejoint sa compagne avec qui il avait rompu bon nombre de fois ! Clémence abandonnée au macho légèrement en retrait derrière elle, réajusta sa robe puisqu’apparemment cette tenue soulevait des vagues de désapprobation masculine et lui accorda un sourire crispé. Elle fit appel à ses quelques bases d'allemand pour se montrer encore une fois la plus courtoise possible.

- Hierher oberst, Wenn er Sie plait !
(Par ici colonel s’il vous plait ! )


Elle avait repéré au centre de la pièce, sa mère et son futur beau-père recevant des cadeaux. Vitalie était d’ailleurs occupée à en ouvrir un et se tenait dos tourné, un ciseau à la main pour couper les rubans. Arrivé à la hauteur du major, elle lui tapota gentiment l’épaule pour qu’il se tourne vers elle et lui désigna Sebastian.

- Voici le colonel Ebert que vous vouliez voir dès votre arrivée !

Au comble du bonheur Ludwig posa rapidement sa coupe de champagne sur une des tables dressées et offrit une accolade des plus chaleureuses à leur invité.

- MON VIEIL AMI ! ENFIN TE VOILA ! Je t’en prie sers-toi ! Mademoiselle !

Pourquoi lui parlait-il français ? Il n’allait rien comprendre… Mais c’est alors qu’elle se liquidifia presque, en entendant sans vraiment écouter les paroles de l’oberst ! Elle blêmit terriblement ! Cet homme parlait leur langue sans aucun accent ! S’il avait entendu sa remarque de tantôt et s’il s’agissait d’un nazi pur et dur, elle risquait beaucoup ! Lorsqu’elle sentit la main de son futur beau-père lui enrouler la taille, elle était encore tant retournée qu’elle ne chercha même pas à s’en défaire, comme elle en avait l'habitude. Manu les avait à présent rejoint et se tenait à ses côtés.

- Qu’est-ce que tu as ? Tu as vu un fantôme ?
- Tu me le paieras cher !

Sur ces paroles elle lui écrasa le pied méchamment de son talon et il se retint de gémir, tandis que le major faisait tinter un couteau sur sa coupe de champagne. Tout le monde alors se tut portant son attention sur lui, sa mère se débattait encore avec milles rubans.

- Mesdames et messieurs, je vous remercie d’avoir répondu présent à mon invitation ! Ce soir représente un nouveau départ, une nouvelle vie, non seulement pour moi et pour ma fiancée que je suis heureux de vous présenter … Vitalie ?

Il attrapa la main de sa promise qui abandonna ses ciseaux et fit enfin face aux invités.

- Messieurs je vois votre déception aussi je suis sûr que vous comprendrez maintenant pourquoi je vous ai caché une telle beauté ! Je ne voulais pas prendre le risque que vous me la voliez !

Toute l’assemblée décontractée se mit à rire et à applaudir. Clémence toujours enlacée par son futur beau-père fit de même mais horriblement forcée. Un véritable supplice ! N’était-ce pas lui qui volait plutôt sa mère à Dasselnat ?

- Vous comprendrez également que je suis doublement heureux de pouvoir par la même occasion fonder une famille sans avoir à changer de langes, ou à chanter des berceuses ! Laissez-moi vous présenter Emmanuel et Clémence, les enfants de ma femme qui vont être à présent les miens !

Si Manu serra bien volontiers la main du major avec enthousiasme, la jeune femme reçut un baiser sur la joue avec la plus grand gêne et crispation. Dès que ce petit numéro fut terminé, elle se retira vivement de cette étreinte trop paternelle et s’adressa à son hôte.

- Excusez-moi j’ai encore mille choses à faire !

Très loin en deux enjambées, Ludwig la regarda fuir un air de tristesse passant sur son sourire jusque-là radieux, puis il se tourna à nouveau vers Sebastian.

- Ah les enfants ! Ce n’est jamais simple ! Enfin … que penses-tu de ma magnifique fiancée ?

Vitalie Andrassy depuis plusieurs minutes gardait ses yeux rivés vers le colonel et trouva bien malheureuse la question de Ludwig ! S’il savait !

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Sebastian A. Ebert
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MessageSujet: Re: Remember ! Remember summer 1916 ! Mar 13 Déc - 14:56

Le regard de Sebastian passait du frère à la sœur, les observant sans en avoir l’air comme il avait l’habitude de le faire à chaque nouvelle rencontre. Déformation professionnelle, avait-il l’habitude de se dire pour plaisanter. Il était vrai qu’après vingt-neuf ans d’exercice dans le FBI, puis l’OSS, il avait développé son sens de l’observation comme un sixième sens. Savoir estimer les gens au premier coup d’œil était un avantage inappréciable quand un regard ou une parole de trop pouvaient vous valoir la potence ou le peloton, et il n’y tenait pas vraiment. C’était donc naturellement qu’il avait pris cette habitude –prudente selon certains, paranoïaque selon d’autres- de rester sur ses gardes avant de la baisser… Ou de répliquer.
Mais côté paranoïaque mis à part, savoir regarder les gens avait quelque chose de terriblement divertissant. Aurait-il remarqué le froncement de sourcils de sa jeune interlocutrice s’il n’y avait pas prêté attention ? Aurait-il remarqué la lueur de contrariété dans son regard alors que son frère s’adressait maintenant à lui ? Il aurait presque pu lire dans ses pensées l’engueulade qu’elle aurait aimé lui administrer, et il reporta son attention sur le jeune homme pour ne pas rire.

-Bezaubert Herr ! Ihrer mir, meiner Schwester spricht ein Wort von deutscher Sprache nicht ! Aber da sie im Moment wütend wird, flehe ich Sie fortzusetzen an !

Sebastian serra la main du frère en réprimant un sourire devant le machiavélisme dont il faisait preuve. Entre ces deux-là, les relations devaient parfois être explosives ! En un sens ils lui rappelaient sa sœur et lui-même. Franziska et lui avaient tous les deux un caractère impossible, et elle avait beau avoir seize ans de moins que lui, elle avait toujours montré une certaine volonté de lui tenir tête, et même s’ils s’adoraient ils n pouvaient pas s’empêcher de se chamailler en permanence. Cette relation en montagnes russes avait souvent fatigué leurs parents mais… Après tout ça n’avait pas été plus mal pour la jeune fille. Avoir un frère comme Sebastian n’était pas aisé tous les jours, et il n’était pas mauvais de savoir lui répondre de temps en temps !
Son attention se tourna de nouveau vers la sœur alors que celle-ci s’adressait en français à son frère, persuadée qu’il ne comprenait pas un mot de ce qu’elle pouvait lui dire… Grave erreur !

- Tu avais raison Manu, ce type ne connait pas un seul mot de français ! Ces frisés pourraient quand même faire un effort, je te jure, ils vivent chez nous !

Heureusement que Sebastian était un bon comédien, autrement il aurait tout bonnement éclaté de rire ! Il connaissait les clichés qui couraient sur l’Etat-Major allemand –et qui malheureusement était vrai dans la plupart des cas- mais il connaissait plusieurs officiers qui, comme lui, parlaient un français parfait ou presque. Evidemment bénéficier de la formation avancée du FBI l’avait aidé… Mais il était toujours amusant d’avoir une longueur d’avance sur un interlocuteur ! Quelle tête allait-elle donc faire en découvrant qu’il comprenait et parlait sa langue à la perfection ? Il repoussa cette question à plus tard, suivant pour le moment l’idée du frère de parler allemand. Celui-ci pensait aussi qu’il ne parlait pas français, visiblement. Eh bien ils auraient tous les deux une surprise au cours de la soirée !

L’échange qui suivit fut encore plus cocasse. Se retenant de décocher un regard réprobateur au frère qui lui attribuait des paroles qu’il n’avait ni prononcées ni pensées, il se composa l’expression de celui qui est largué dans une conversation à laquelle il ne comprend rien. Il fit mine de ne pas remarquer le regard noir qu’elle lui décocha, et observa le décor autour de lui en les suivant à l’intérieur. Il avait eu à plusieurs reprises l’occasion de se rendre au Mirador, mais c’était la première fois qu’il le voyait décoré autrement qu’avec des sigles nazis ! Sebastian appréciait cette initiative, probablement prise par le Major et sa mystérieuse fiancée. La salle principale était déjà bien remplie, principalement de gens qu’il ne connaissait pas, ou peu, il aperçut quelques collègues qu’il salua d’un hochement de tête en se disant qu’il allait devoir se livrer à quelques exercices de diplomatie dans la soirée. Apparemment il était le plus haut gradé présent, il fallait donc qu’il aille saluer quelques-uns de ses subalternes pour la forme, même s’il n’en avait aucune envie. Von Moltke devait bien être le seul représentant de l’armée qu’il appréciait ce soir. A vrai dire à part Ulrich Breicht, il n’appréciait pas grand monde dans l’armée… Mais Ludwig était un vieux camarade, qu’il avait rencontré dès son arrivée en Allemagne en 1939, et le courant était immédiatement passé. Ludwig n’épousait pas vraiment l’idéologie nazie, se contentant de suivre le mouvement, entre guillemets… Avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir, il était déjà dans l’armée, il n’avait donc guère eu de choix pour conserver son poste ! La bonhomie et la bonne humeur constante de Ludwig avait marqué un drôle de contraste avec la dureté de Sebastian, et en un sens, c’était peut-être cette sympathie naturelle qui l’avait séduit. Sympathie dont Sebastian était dotée aussi, mais seulement quand il s’en donnait la peine, comme ce soir-là.

Il hocha donc la tête et suivit la jeune fille alors que le frère s’éloignait d’un pas furieux, sans que Sebastian ne puisse en apercevoir la cause. Haussant les épaules il se fraya un passage dans les nombreux invités à la suite de sa charmante hôtesse et finalement arriva à hauteur d’une silhouette qu’il connaissait bien… La jeune femme tapota l’épaule du Major, et celui-ci se tourna vers eux avec un large sourire.

- MON VIEIL AMI ! ENFIN TE VOILA ! Je t’en prie sers-toi ! Mademoiselle !

De bonne grâce Sebastian se laissa aller aux effusions de son ami qui paraissait si content de le voir. Il était vrai qu’ils avaient beau travailler dans la même ville, ils avaient rarement eu l’occasion de se rencontrer ! Alors des fiançailles, quelle meilleure occasion ? Et comme ce n’était certainement pas lui, Ebert, qui allait se marier… Rien que l’idée lui semblait absurde. Son propre mariage avait été un échec complet, pas question qu’il remette le couvert en France alors qu’il était en équilibre comme un funambule entre l’armée et la Résistance ! Il faudrait être fou !
Mais puisque Ludwig s’était adressé à lui en français… Un léger sourire éclaira le visage de l’Oberst, et il n’eut même pas besoin de se tourner vers son accompagnatrice pour deviner son trouble alors qu’il répondait dans un français à peine teinté d’un accent germanique :

« Ludwig mon vieux, je continue à me demander ce qu’il t’est passé par la tête pour vouloir te marier mais j’en suis ravi pour toi ! Toutes mes félicitations ! »

Refusant la coupe de champagne qui lui était proposée –il ne buvait presque jamais- il se tourna de nouveau vers Ludwig alors que celui-ci se lançait dans un toast. Il ne put s’empêcher de remarquer que la jeune fille qu’il venait d’attraper par la taille semblait particulièrement mal à l’aise… A cause de ses talents de linguiste qu’il venait de démontrer ou bien la proximité de celui qui, selon toute vraisemblance, était son futur beau-père ? Probablement un peu des deux. Reportant son attention sur son ami, il l’écouta avec attention. Il avait remarqué la femme qui, à côté de lui, se débattait avec les nombreux cadeaux des invités, mais il n’avait pu encore voir son visage.

- Mesdames et messieurs, je vous remercie d’avoir répondu présent à mon invitation ! Ce soir représente un nouveau départ, une nouvelle vie, non seulement pour moi et pour ma fiancée que je suis heureux de vous présenter … Vitalie ?

La mystérieuse fiancée enfin dévoilée se retourna et leur fit face, un grand sourire illuminant son ravissant visage. Sebastian eut l’impression de recevoir un coup de poing dans le ventre et il ne put dissimuler la surprise qui venait de proprement l’assommer. Une drôle de vertige l’ébranla l’espace d’une seconde, que personne ne remarqua. Impossible. C’était tout simplement impossible. C’était un rêve et il allait se réveiller d’une seconde à l’autre. Statufié, il ne pouvait détacher ses yeux gris de cette femme grande, élancée, gracieuse, au visage encore jeune malgré quelques rides à peine remarquables. Il connaissait par cœur la courbure de cette joue, le reflet de ces cheveux blonds comme les blés, la commissure au coin de ce sourire taquin, l’éclat de malice dans ces yeux bleus, comme s’il les avait encore admirés hier. Et pourtant il y avait vingt-cinq ans qu’il n’avait plus vu Vitalie ! Vitalie dont le seul nom faisait remonter tant de souvenirs à sa mémoire !
Sebastian, attend ! Laisse-moi t’expliquer !
Sebastian s’administra une sévère gifle mentale et se maudit de s’être laissé ainsi prendre par l’étonnement et laissé de vieux souvenirs remonter à la surface. Bien sûr c’était une coïncidence stupéfiante de voir celle qu’il avait aimée vingt-cinq ans plus tôt épouser son ami, mais… La vie n’était pas faite de surprises ? Retrouvant très vite sa maîtrise de lui-même, il adressa un sourire ravi au couple qui lui faisait face, se concentrant de nouveau sur le discours dont dans sa déconcentration il avait loupé une partie.

- Vous comprendrez également que je suis doublement heureux de pouvoir par la même occasion fonder une famille sans avoir à changer de langes, ou à chanter des berceuses ! Laissez-moi vous présenter Emmanuel et Clémence, les enfants de ma femme qui vont être à présent les miens !

Emmanuel et Clémence, voici donc le nom de ses deux accompagnateurs. Les enfants de Vitalie. Cette idée lui fit une drôle d’impression. Ainsi elle avait eu des gosses, avec son mari emprisonné probablement. D’ailleurs que lui était-il arrivé à celui-là, pour qu’elle se remarie aujourd’hui ? Avaient-ils finalement divorcé ? Etait-il mort ? Avait-il finalement été libéré ou était-il toujours en prison ? Peu désireux de casser une ambiance à la fête il se résigna à ne pas obtenir de réponses aux questions qui affluaient une à une dans sa tête. Vingt-cinq ans ! Voilà qui n’était pas pour le rajeunir !
Et ces enfants, quel âge pouvaient-ils avoir ? Spontanément Sebastian aurait répondu entre vingt et vingt-cinq ans pour la fille, un peu plus pour le garçon. Drôle de sensation que de voir les enfants de Dasselnat après toutes ces années passées à chasser le souvenir de Vitalie de sa mémoire. Au moins était-il satisfait de constater qu’à part la surprise du premier instant, il ne ressentait rien de particulier. La page était donc bel et bien tournée. Tant mieux !

- Ah les enfants ! Ce n’est jamais simple ! Enfin … que penses-tu de ma magnifique fiancée ?

Son attention subitement sollicitée par mon ami Sebastian reprit pied dans la réalité et remarqua que Clémence était partie. Sebastian leva les yeux au ciel et eut un geste d’impuissance.

« Estime-toi heureux d’avoir échappé à l’époque des langes, de l’école, des devoirs d’arithmétique, et des rébellions ! Tu arrives après la bataille mon vieux. » lança-t-il avec un air amusé avant de se tourner vers Vitalie, l’air plus sérieux mais immanquablement aimable. Il prit la main de la fiancée de Ludwig et y déposa un baisemain avant de se redresser et conclure : « Absolument ravissante, mon cher. Meine Frau, tous mes vœux de bonheur avec ce cher Major ! »

Qui, à part Vitalie, aurait pu savoir que ces deux-là se connaissaient depuis si longtemps ? Bien décidé à ne pas la mettre mal à l’aise ni à conduire Ludwig à se poser des questions, il avait résolu de se cantonner à la cordialité. Si elle voulait que Ludwig sache qu’ils n’étaient pas de récentes connaissances, elle le lui apprendrait elle-même !
Une pensée vint cependant allumer une alarme dans son esprit. Vitalie savait qu’il n’était pas allemand ! Vingt-cinq ans plus tôt, c’est en tant que soldat américain qu’elle l’avait connu ! Bien entendu elle savait qu’il avait les deux nationalités, mais c’était bien assez dangereux comme ça ! Si elle disait quoi que ce soit à Ludwig ou même pas inadvertance, il allait au-devant de graves ennuis… Il allait devoir lui parler en privé, et vite ! Mais pour l’instant Ludwig l’accaparait complètement, il lui fallait donc remettre ce projet à plus tard en priant pour ne pas être malchanceux.
Apercevant à quelques mètres d’eux Clémence qui se débattait avec une bouteille de champagne récalcitrante, Sebastian sauta sur l’occasion.

« Je pense que vos invités veulent vous adresser leur félicitations… Vous ne m’en voudrez donc pas si je vais aider votre fille qui a l’air débordée en attendant que vous ne soyez plus tranquille pour discuter. » leur lança-t-il avec un clin d’œil avant de s’éloigner, laissant les deux tourtereaux sous l’assaut de leurs convives effectivement très enthousiastes.
En quelques pas Sebastian se retrouva à côté de Clémence et lui dédia un sourire bienveillant lorsqu’elle leva les yeux vers lui.

« Vous permettez… ? » Il attendit qu’elle lui remettre la bouteille de champagne et la lui prit avec un mot de remerciement. S’aidant d’un canif laissé sur la table, il en vint rapidement à bout et remplit deux verres avant d’en tendre un à Clémence.

« A cet heureux mariage et votre ravissante mère ! » déclara-t-il avec emphase, une lueur d’humour dans le regard. « Je suis sincèrement navré pour le tour que vous a joué votre frère. Sachez en tout cas qu’il ne me serait jamais venu à l’idée de critiquer votre tenue, qui au contraire vous va comme un gant. »

La pauvre avait l’air tout bonnement terrorisée. Probablement pensait-elle qu’il allait l’arrêter et l’emmener au poste pour son manque de respect ! Eh bien il allait lui démontrer le contraire !
Il ne se doutait pas qu’au loin, Vitalie les observait…

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Clémence Andrassy
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MessageSujet: Re: Remember ! Remember summer 1916 ! Lun 19 Déc - 13:00

- Qu’est ce qui t’a pris ? T’es folle non ? Tu m’as broyé les orteils !

Emmanuel l’ayant aperçue seule au buffet à aider les serveurs pour déposer les plateaux ou ouvrir les bouteilles de champagne, venait d’apparaître à ses côtés. Clémence déjà bien excédée par l’attitude bien trop tendre de son futur beau-père fronça d’autant plus les sourcils. Son frère ne comprenait-il donc pas qu’elle avait besoin de souffler de temps à autre loin de cette vie qu’on voulait lui imposer ? Apparemment non …

- Tu m’as mise dans une situation très embarrassante Manu ! L’allemand il parle français comme toi et moi figure toi !
- Lequel ? Il n’y a presque que ça ici ce soir.
- Ebert !
- Quoi ?
- C’est comme je te le dis, alors tu te doutes bien que je risque gros maintenant !

Tout en discutant, leurs regards dérivèrent vers l’intéressé. Ce dernier était occupé à baiser la main de leur mère et à lui souhaiter tous ses vœux de bonheur. Manu optimiste prit ce geste comme un signe encourageant.

- Il est plutôt galant envers les femmes ! Il ne t’enverrait pas en prison pour si peu …
- Hitler a une âme lyrique lorsqu’il écoute du Wagner, ça le rend plus sympathique pour autant ?

Face à cet argument qui ne manquait pas de bon sens, Manu s’inclina. Il était inquiet, très inquiet en réalité. D’autres jeunes filles avaient été faites prisonnières pour moins que ça. Clémence n’y était pas de main morte pour le qualifier. Frisé, type, et autre douceurs du même genre. Il se maudissait d’avoir qui plus est rajouté son petit grain de sel avec son jeu. Il désirait simplement qu’elle couvre ses épaules d’un châle, mais il avait osé mettre ses mots dans la bouche de l’Oberst. Sa possessivité le perdrait s’il n’y prenait pas garde, mais hélas elle coulait dans ses veines mieux que son sang. Comment lutter contre ça ? Il avait mis lui-même Clémence en danger, pour le seul plaisir de l’agacer. Il baissa la tête d’un air penaud.

- Je suis désolé soeurette ! Mais dis-toi bien que si ce gars se révèle trop susceptible et ose toucher à un seul cheveu de ta tête … il regrettera d’être né !

Ça y est ! Son frère revêtait son armure étincelante de chevalier pour venir à son secours. La jeune télégraphiste le fixa intensément. Il l’attendrissait comme jamais, lorsqu’il lui parlait de la sorte. Elle aimait tant ce côté protecteur de sa personnalité. Parfois il semblait épauler pour elle, les responsabilités d’un père plus que celles d’un frère. Il était l’homme de la famille après tout, cette charge qu’il prenait à cœur lui offrait quelques fois une autre dimension. Clémence n’hésita donc pas à ce regard de chien battu et elle enroula spontanément ses bras autour de son cou. Manu encercla des siens sa fine taille et respira ses cheveux.

- Je t’aime Clem !
- Moi aussi Manu, même si tu n’es qu’un idiot …
- On dirait mon ex …
- Quoi vous avez encore rompu …
- Et oui !

A cette annonce pourtant bien banale, car si on comptabilisait leurs ruptures, elles s’élevaient minimum à une bonne vingtaine, elle le serra d’autant plus contre elle.

- Elle reviendra.

Les invités qui assistaient à cette petite scène émouvante entre un frère et sa sœur, leur sourirent. Mais jusque-là dans leur petit cocon, ayant oublié quelques instants le monde réel, ils se détachèrent l’un de l’autre. Tous deux gênés d’avoir été surpris dans un câlin aussi privé, Manu partit alors en cuisine et Clémence attrapa une bouteille pour en dévisser les tiges de fer. Mais était-ce l’émotion ou la contrariété étouffante de cette soirée, toujours est-il que le bouchon de liège ne voulait rien savoir quoiqu’elle fit.

« Vous permettez… ? »

Cette voix ? Elle aurait pu la reconnaître entre mille maintenant puisque c’était l’objet de ses craintes. C’est donc extrêmement nerveuse, qu’elle répondit au sourire en apparence bienveillant de son hôte par un autre bien crispé, tout en lui remettant la bouteille.

- Je vous remercie …

Elle le regarda faire, tentant désespérément de lire sur ses traits impénétrables, le sort qui l’attendait. Devait-elle aborder le sujet et s’excuser ? Devait-elle au contraire lui rappeler leur rencontre s’il n’y avait pas vraiment prêté attention ? C’était un choix à double tranchant. Il fallait faire le bon. Elle y réfléchissait encore lorsqu’il lui tendit une coupe de champagne. Elle aurait voulu refuser non seulement car elle n’avait en aucun cas le cœur à la fête, mais aussi car en temps normal elle ne buvait pas d’alcool. Cependant, il aurait été imprudent de lui refuser.

« A cet heureux mariage et votre ravissante mère ! »

Encore une fois, un sourire bien triste s’afficha sur ses lèvres. Heureux mariage ? Elle espérait de tout cœur qu’il ne le serait pas. Sa mère bientôt libre pourrait encore avoir un avenir avec leur père si un jour celui-ci était libéré. Les choses d’ailleurs avançaient dans ce sens. Ses démarches et sa liaison l’y aidaient. Ludwig, malgré l’affection qu’elle lui portait au fond puisque ce n’était pas un méchant bougre, était un obstacle à leur bonheur. Malgré tout elle leva son verre et le fit tinter contre celui de l’allemand. Tandis qu’elle buvait encore et subissait une bouffée de chaleur due à l’exception de ce geste, il aborda le sujet tant redouté.

« Je suis sincèrement navré pour le tour que vous a joué votre frère. Sachez en tout cas qu’il ne me serait jamais venu à l’idée de critiquer votre tenue, qui au contraire vous va comme un gant. »

Luttant contre une respiration profonde de soulagement qui n’aurait pas été convenable, elle retrouva une attitude plus conforme à son caractère. Vivante et enjouée, elle laissa même échapper un petit rire.

- J’aurais dû pourtant m’y attendre, ce n’est pas la première fois. Il est un peu vieux jeu ! Mais j'ai de quoi lui rendre la monnaie de sa pièce, j'ai écrit à un monastère ! Il n'y rentrera jamais bien sûr, mais il va faire une de ses têtes lorsqu'il va lire qu'il y est accepté !

Sans s’en rendre compte, elle avait posé sa main sur son bras l’espace de quelques secondes. Le tout agrémenté d’un clin d’œil complice. On aurait pu croire des amis de toujours. Sans se l’expliquer, un feeling presque naturel semblait passer entre eux.

- Enfin vous n’êtes pas fâché c’est le principal !

Ils conversèrent encore quelques minutes de tout et de rien. Du goût de Sebastian pour le pays et des voyages en général. Une discussion cordiale en somme qui dura bien une bonne demi heure. Faire connaissance avec cet homme charmant autour de petits fours serait sans doute le seul moment bien de cette soirée épouvantable. Soudain, alors que Clémence n’apercevait plus sa mère dans la salle, elle sentit un liquide se renverser dans son dos. Une vieille dame chancelante avait voulu prendre une coupe. La jeune télégraphiste, se retourna et face à l’air désolé de la pauvre octogénaire n’eut pas le courage de lui reprocher quoique ce soit.

- Pardonnez-moi mademoiselle, je ne vois plus très bien.

- Ce n’est rien madame. Je vous assure.

Elle allait devoir monter à l’étage pour enfiler sa robe de rechange et nettoyer celle-ci. Manu serait ravi de la transformer. Alors qu’elle servait elle-même une autre coupe à la personne âgée, et la lui calait bien entre les doigts, celle-ci se tourna vers l’Oberst. Un instant ses yeux plissés valsèrent entre Clémence et lui.

- Vous avez une bien gentille fille, monsieur ! Une telle éducation se perd beaucoup de nos jours !


Bouche bée et rougissante, mademoiselle Andrassy ne sut que répondre face à cette méprise. Médusée elle la regarda seulement s’éloigner. Ce n’est que quelques instants plus tard qu’elle reporta son attention sur celui qu’on venait de lui offrir comme père.

- Je suis confuse oberst … Mais la dame voit comme une taupe …

Clémence se racla la gorge.

- Hum … Je vais me changer … à tout à l’heure.

Sans attendre de réponse, elle se précipita vers les escaliers. Elle orpheline presque de père, cette réplique de la vieille dame venait de lui faire un choc. C’était le sujet sensible par excellence. Elle devait reprendre ses esprits et cette pause ne serait que la bienvenue. Clémence inquiète un instant de la disparition de sa mère, ne la vit donc pas s’approcher de l’oberst, à l’instant même où elle s’éloignait. Elle ne vit surtout pas le regard ému qu’elle leur porta à tous deux.

- Sebastian ? Pourrions-nous causer ? Discrètement … C’est assez délicat.

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" Vengeance is a water vessel with a hole. It carries nothing but the promise of emptiness. Hate is the tomb you weave. It will not save you from your suffering."
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Sebastian A. Ebert
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MessageSujet: Re: Remember ! Remember summer 1916 ! Jeu 5 Jan - 0:58

Du champagne. Des éclats de voix. Des rires. Des regards charmeurs coulés en douce. Des hommes en smoking et des femmes en robes chatoyantes. Une bonne humeur à son paroxysme lorsque les fiancés avaient levé le traditionnel toast, et des conversations légères et insouciantes où l’on parlait de tout sauf de sujets tristes ou contrariants. Partout, ce n’était que couleurs chaudes, ambiance détendue et joyeux brouhaha, décidément bien loin de la guerre qui grondait au dehors. Sebastian lui-même s’en trouvait surpris. Pour un peu, il se serait cru de retour aux Etats-Unis, à une énième réception –ou un énième mariage- dans un de ces palaces New-Yorkais où il était régulièrement invité depuis qu’il était devenu avocat d’affaires et avait connu sa part de succès. Pour un peu, il aurait cru qu’il n’avait jamais été envoyé en France et qu’il n’était pas, à cet instant précis, entouré d’officiers allemands qui représentaient tous des ennemis ou des pions à utiliser. C’était une sensation grisante de se sentir à peu près en sécurité pour une fois –à peu près, car la personnalité de Sebastian faisait que même dans les situations les plus sûres il ne se sentait jamais complètement rassuré et restait en permanence sur le qui-vive. Déformation professionnelle. Mais aussi marque de son caractère intempestif et hyperactif, toujours à l’affût du moindre évènement notable. Combien de fois lui avait-on reproché ce trait de personnalité ! Il en avait perdu le compte, depuis le temps… Dans sa jeunesse, il avait la réputation d’être un impulsif, un caractériel, un colérique et un impatient. Il n’avait pas changé depuis, mais il avait réussi à polir l’image qu’il donnait aux autres. Aujourd’hui, quand il se donnait la peine de revêtir ce masque –comme ce soir- il était un homme charmant, à l’esprit vif, la réplique prompte, un débrouillard, mais qui aurait pu deviner la pile électrique qui se cachait là-derrière ? Personne, à part quelqu’un qui le connaîtrait très bien… Ou serait suffisamment observateur pour remarquer cet éclat alerte dans ses yeux gris, signe caractéristique de tous les gens qui cachaient leur vraie nature pour mieux plaire aux autres et se fondre dans la masse.

- J’aurais dû pourtant m’y attendre, ce n’est pas la première fois. Il est un peu vieux jeu ! Mais j'ai de quoi lui rendre la monnaie de sa pièce, j'ai écrit à un monastère ! Il n'y rentrera jamais bien sûr, mais il va faire une de ses têtes lorsqu'il va lire qu'il y est accepté !

Sebastian éclata franchement de rire à cette pensée. Décidément cette jeune fille avait de la suite dans les idées ! Lui qu’on n’impressionnait pas facilement, il était charmé par la vivacité, l’énergie et l’humour de sa jeune hôtesse qui n’étaient pas sans lui rappeler Vitalie vingt-cinq ans plus tôt… Un caractère bien trempé et une bonne dose de charme, Clémence avait su tirer le meilleur de sa mère ! S’amusant de cette ressemblance, c’était ainsi qu’il s’expliquait sa bonne entente presque immédiate avec la fille de cette femme dont il avait été si amoureux dans ce qui lui semblait aujourd’hui être une autre vie. Les choses avaient tellement changé, depuis le temps.

- Enfin vous n’êtes pas fâché c’est le principal !
« Vous êtes si charmante que même si vous m’aviez tiré dessus je n’aurais pas pu me mettre en colère ! »

La conversation ne manqua pas de charme non plus. En plus d’être drôle et vive, Clémence était intelligente et cultivée, qualités que Sebastian appréciait toujours chez ses interlocuteurs et qu’il trouvait désespérément rares de nos jours. Décidément, Vitalie avait bien de la chance d’avoir aussi bien « réussi » ses deux enfants, car l’Oberst ne doutait pas une seconde des qualités de son frère non plus, bien qu’il lui parut beaucoup plus sanguin et brusque. A sa grande surprise, il ressentit une pointe de jalousie lui percer doucement le cœur. Lui dont le mariage avait été un échec complet et qui n’avait jamais eu d’enfants, le voilà qui discutait tranquillement avec la fille qui aurait pu être la sienne s’il n’y avait pas eu Dasselnat ! Sebastian s’en voulut aussitôt d’avoir eu une pensée pareille, et la chassa de son esprit. Vitalie lui avait caché qu’elle était mariée et que son malheureux époux croupissait en prison pendant qu’elle avait une liaison avec lui… Il avait eu raison de partir ! Non seulement découvrir ce mensonge l’avait à l’époque anéanti, mais il était hors de question qu’il continue à entretenir une liaison avec une femme mariée. Foutus principes, peut-être, mais après tout il ne lui était pas resté grand-chose d’autre après la douleur que lui avait laissée la découverte de cette double tromperie. N’écoutant pour une fois que son cœur meurtri qui lui hurlait de la quitter au lieu d’écouter sa raison qui lui aurait plutôt dit de l’écouter, ne serait-ce que pour lui laisser une chance, il avait repris le bateau pour les USA et deux ans après avait épousé Mary… On connaissait le fin mot de l’histoire. Et aujourd’hui, le voilà qui bavardait avec la fille de Vitalie. Quelle ironie, quand même.

- Pardonnez-moi mademoiselle, je ne vois plus très bien.
- Ce n’est rien madame. Je vous assure.


Brusquement tiré de ses rêveries par les deux voix à côté de lui, Sebastian constata l’incident qui venait d’avoir lieu. Mais il n’eut pas le temps de dire ou faire quoi que ce soit que la vieille dame s’adressait à lui et le laissa sans voix.

- Vous avez une bien gentille fille, monsieur ! Une telle éducation se perd beaucoup de nos jours !

Rendu muet –fait rare !- par l’étonnement, Sebastian remarqua à peine le départ précipité de Clémence et sa gêne. Cette soirée était décidément celle où le destin avait décidé de remuer les vieux souvenirs, même par le biais d’une vieille femme aussi aveugle qu’une taupe ! Une expression inhabituelle de mélancolie passa sur son visage alors que son regard convergeait pensivement vers sa coupe de champagne, comme s’il pouvait y lire une réponse à ses interrogations ou un mode d’emploi pour qu’on arrête enfin de faire remonter à la surface un passé qu’il ne servait de toute façon plus à rien de déterrer. Hélas, le champagne resta aussi opaque et muet que le brouillard de ses souvenirs.
Soudain il sentit une présence à ses côté et une étincelle passa dans ses yeux gris lorsqu’il reconnut Vitalie.

- Sebastian ? Pourrions-nous causer ? Discrètement … C’est assez délicat.

Retrouvant rapidement contenance, Sebastian ne laissa rien paraître du léger trouble qui l’avait agité ces derniers instants et tendit galamment le bras à Vitalie en arborant son éternel demi-sourire goguenard qui semblait se moquer de lui-même. En la voyant de plus près, il se dit qu’il y avait vraiment des femmes qui résistaient à l’épreuve du temps aussi bien que ces statues de marbre qui peuplaient le Louvre. En vingt-cinq ans, c’était à peine si elle avait changé. Elle était toujours grande et mince, et s’il pouvait distinguer évidemment quelques rides à la commissure de ses lèvres toujours rouges et douces, ou au coin de ses yeux dont l’éclat malicieux n’avait guère changé, sa peau lui semblait toujours aussi blanche et délicate comme une poupée de porcelaine. Ses cheveux s’étaient éclaircis d’après les quelques cheveux blancs qu’il pouvait voir, mais il se fichait pas mal de ce détail. Vitalie Andrassy était presque telle qu’il l’avait vue pour la dernière fois.

« Je ne peux rien refuser à une aussi jolie femme, surtout quand elle est sur le point de se marier. » déclara-t-il sans aucune ironie comme pour montrer que la hache de guerre était définitivement enterrée. Il était vrai que son côté rancunier était très tenace, et peut-être avait-elle cru qu’il lui en voudrait toujours même après vingt-cinq ans. Mais il était bien déterminé à lui montrer le contraire !
« Allons faire un tour dans le jardin, c’est calme et ils ont eu l’excellente idée d’installer un poêle. » proposa-t-il avec la même amabilité et en joignant le geste à la parole.

L’hôtel du Mirador était pourvu d’une cour pleine de verdure où il était agréable de se promener et prendre l’air, et Sebastian se sentit soulagé de s’extirper de cette foule d’invités pour se retrouver au calme. Tenant sa promesse, il la conduisit jusqu’au poêle dont les braises rougeoyaient et poussa le zèle jusqu’à retirer sa veste pour la lui déposer sur les épaules. Il se dit qu’il s’allumerait volontiers une cigarette mais réalisa qu’il avait laissé son paquet et son briquet dans son uniforme. Quel andouille. Il se contenta donc d’enfouir les mains dans les poches de son smoking et dévisagea Vitalie avec curiosité.

« Alors, quel évènement délicat peut te pousser à me parler discrètement le soir de tes fiançailles ? J’ai toujours pensé que tu étais la plus intrigante des femmes, Vitalie –et c’est un compliment- mais là, tu fais fort pour nos retrouvailles. Je suis toute ouïe. » lança-t-il d’un ton débonnaire.

S’il s’était douté un instant des révélations qui allaient suivre, il aurait moins ri !

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MessageSujet: Re: Remember ! Remember summer 1916 ! Mer 18 Jan - 11:14

Vitalie Andrassy attendait cet instant depuis vingt-cinq longues années, maintenant ! Tandis que tous deux se dirigeaient vers la cour attenante à l’hôtel, elle tentait désespérément de trouver les mots justes. Hésitant entre la manière directe et les détours, elle gardait la tête baissée et contrariée, attitude qui convenait mal à une tout juste fiancée. Sans doute les invités auraient-ils noté la chose si la soirée n’avait pas été bien engagée et si le champagne n’avait pas déjà grisé leurs sens. Alors qu’elle avait atteint le poêle crépitant sous les braises, l’œil de l’ex madame Dasselnat se posa sur le premier étage où une lumière venait de s’allumer. Il s’agissait de la petite chambre de Clémence. SA Clémence, l’enfant de l’amour. Si parfois elle se maudissait de ressentir cette préférence pour sa seconde née, ça ne s’expliquait hélas que très bien. Manu avait été conçu dans le devoir, fille de propriétaires terriens, elle avait été comme vendue à Alexandre. Comment aurait-on pu refuser la demande en mariage d’un préfet de la République ? La jeune fille d’alors avait accepté. Mais c’est dans l’œil du cyclone qui frappait son mari suite à l’accusation de Pétain, qu’elle avait rencontré Sebastian. Tout avait changé ! Elle le dévisagea intensément une fois encore. Leur dernière rencontre s’était soldée par une colère indescriptible de la part de l’oberst, il n’avait même pas pris le soin de regrouper les quelques affaires demeurées chez elle et avait rejoint le premier bateau pour les Etats Unis. Elle avait pourtant reçu une excellente nouvelle ce jour-là … Grossesse qu’elle n’avait jamais pu lui révéler par la force des choses, malgré l’envie qui ne lui manquait pas. Puis ils s'étaient perdus de vue, pas une adresse, rien ! Il était temps qu’il sache, maintenant qu'elle le tenait ! L'occasion ne se représenterait peut-être plus jamais !

« Alors, quel évènement délicat peut te pousser à me parler discrètement le soir de tes fiançailles ? J’ai toujours pensé que tu étais la plus intrigante des femmes, Vitalie –et c’est un compliment- mais là, tu fais fort pour nos retrouvailles. Je suis toute ouï. »

La jeune femme serra nerveusement, les documents enfouis au creux de sa poche. Elle était allée les chercher un peu plus tôt dans la soirée, dès que Sebastian était apparu en invité surprise. Elle les avait gardés précieusement car ils étaient essentiels et n’avait eu aucune peine à les retrouver dans la boîte en carton de son armoire privée. Vitalie ne put sourire au trait d'humour du colonel, son esprit tanguait. Elle hésitait même à présent à lui dire cette vérité, qui pourtant l’avait rongée durant des années. Prendrait-il ses responsabilités ? S’en ficherait-il comme d’une guigne ? Certes, son caractère paraissait inchangé mais après vingt-cinq ans, pouvait-elle en être absolument certaine ? Elle savait que s’il était mis au courant et s’en repartait sans poser ne serait-ce qu’un regard de plus sur Clémence, elle en souffrirait le martyre. Oui Vitalie avait peur et les deux uniques fois où ce sentiment l’avait submergé, c’était en présence de son amour d’autrefois.

- Sebastian …

Ce mot seul lui donna la sensation qu’on lui sciait les cordes vocales. Elle déglutit … Sans doute avait-elle également pâli. Et s’il partait avant d’entendre la fin ? Elle devait s’assurer avant tout, qu’il ne lui coupe pas la parole. Paroles qui allaient être assez difficiles comme ça.

- Surtout ne m’interromps pas, par pitié … Ce que j’ai à te dire ne concerne pas le prix du menu chez Mirador, je te prie de le croire …

Prenant une profonde inspiration, elle fixa intensément la silhouette de sa fille qui se dessinait à travers les rideaux de l’étage afin de se donner du courage. Elle devait puiser en elle, leur chair et leur sang à tous deux, la force qui lui serait nécessaire.

- Je … Tu te souviens sans doute du jour où tu m’as quittée sans demander ton reste …

Elle leva la main comme pour mettre tout de suite les choses au clair.

- Je ne prétends pas que tu n’avais pas tes raisons et moi mes torts. J’aurais dû t’avouer que j’étais toujours mariée, je le reconnais … Je ne veux pas qu’on revienne là-dessus, rassure toi. Ce qui est fait est fait. Tu as fait ta vie et moi la mienne. Mais … il y a quelque chose sur laquelle on ne peut pas faire l’impasse, ni toi et moi car elle est bien réelle …

Elle se sentait d’autant plus mal à l’aise avec la veste de Sebastian sur les épaules. Cette impression qu’elle représentait une chape de plomb supplémentaire à la pression qui avait rigidifié tout son corps, ne la quittait plus. Elle préféra la lui rendre avec un maigre sourire de remerciement, le temps de mûrir la suite de son discours.

- Quelques heures avant que tu ne partes ce jour là … J’ai appris une merveilleuse nouvelle, que j’aie bien essayé de t’annoncer, tu dois me croire …

Vitalie persistait à le dévisager ne quittant pas ses yeux gris un seul instant. Il devait être convaincu de sa bonne foi et ce absolument ! Il avait claqué la porte en emportant d’elle, une image de menteuse professionnelle, elle savait qu’elle devait placer la barre haute pour qu’il daigne lui apporter du crédit. Elle connaissait la rancune de l'officier et même si elle paraissait s’être atténuée avec le temps, elle pouvait ressurgir. En particulier à cet instant fatidique !

- On m’a appris que j’étais enceinte …

Ses yeux brillèrent tout à coup à ce souvenir pourtant lointain mais si intense. Elle refoula quelques larmes, en laissant échapper un petit rire nerveux. Comprenait-il déjà ? Elle essayait vraiment de prendre des gants mais ce n’était pas du tout évident.

- Je ne voyais plus mon mari, je ne pouvais donc qu’être enceinte de toi ! Je ne m’y attendais pas ! J’étais si heureuse !

Bonheur qu’elle avait payé très cher par la suite malheureusement et par sa faute. Elle maltraitait à présent ses mains, s’arrachant presque quelques peaux mortes invisibles. C’était le point de non retour, elle avait commencé, elle ne pouvait plus faire marche arrière maintenant !

- Ce bébé-là, je l’ai porté à terme et il est né, il y a vingt-cinq ans … C’est l’âge de Clémence ...

Vitalie Andrassy était parfaitement consciente d’avoir fait exploser une bombe morale bien plus terrible que les obus de la dernière guerre. C’est donc presque muette, qu’elle murmura une ultime chose …

- Notre Clémence, Sebastian …

La principale intéressée de cette conversation, quant à elle n’avait pas curieusement les oreilles qui sifflaient. Elle chantonnait et valsait pour la première fois de la soirée tout en changeant de tenue. Finalement ce major ne serait pas si terrible à accepter comme beau-père. Elle avait pris soin de s’asseoir quelques minutes. La solitude a parfois du bon. Le bonheur de sa mère ne lui avait pas échappé lorsqu’elle avait ouvert ses cadeaux et la demoiselle ne voulait pas la contrarier. Elle venait de se promettre de faire un effort pour accepter son fiancé. La télégraphiste était donc très loin de se douter que le troisième acte de son existence s’ouvrait quelques marches au-dessous d’elle. Révélations qui ne manqueraient pas un jour ou l'autre d'ébranler toutes ses bonnes résolutions !

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" Vengeance is a water vessel with a hole. It carries nothing but the promise of emptiness. Hate is the tomb you weave. It will not save you from your suffering."
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Sebastian A. Ebert
Tinker Tailor Soldier Spy

■ inscrit le: 17/07/2011
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■ profession: Oberst de la Wehrmacht.

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■ situation amoureuse: Divorcé endurci.
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MessageSujet: Re: Remember ! Remember summer 1916 ! Dim 29 Jan - 1:09

J'ai demandé à la Lune, mais le Soleil ne le sait pas
Je lui ai montré mes brûlures, mais la Lune s'est moquée de moi...


On dit souvent que le passé nous rattrape toujours. On en parle comme d’une évidence, un fait immuable de l’humanité comme la notion de fatalité pour les tragédiens de l’Antiquité ou les personnages des pièces de Racine. Comme si le moindre de nos faits et gestes était une goutte d’eau dans la mer et qu’ensuite une force mystérieuse provoquait la vague qu’on n’avait pas vue venir, mais qui arrivait de là-bas, loin derrière nous, pour tout submerger. Et plus ça vient de loin, plus la vague devient tsunami. On n’échappe ni à son destin, ni à son passé. Cette théorie, Sebastian n’y a jamais cru. Jusqu’à aujourd’hui.
Il n’existe pas d’homme moins fataliste sur cette Terre que l’Oberst. Sous ses dehors de type cynique et moqueur, il était incroyablement confiant en l’avenir et restait persuadé que quoiqu’il advienne, il y avait toujours la possibilité de modifier une ligne apparemment toute tracée. Il avait l’habitude de parler d’une ligne tracée au crayon et disait qu’il suffisait de la gommer et de la redessiner. Une volonté de fer et une obstination inébranlable en avaient fait un homme capable de s’attaquer à tous les obstacles pour changer le cours de sa propre vie, et en l’occurrence celle des autres. Là où beaucoup s’étaient résignés, lui avait décidé d’empoigner le taureau par les cornes et s’était résolu à changer le monde. Rien que ça. Changer le monde était peut-être un peu prétentieux, et pourtant c’était bien de cela qu’il s’agissait. Faire tomber Hitler, c’était changer la face du monde. Pour d’innombrables années. Et il fallait bien que quelqu’un le fasse alors… Que celui qui l’appelait prétentieux s’y essaye. Rira bien qui rira le dernier.
Pour lui, il en allait de même pour le passé. Ce qui est fait est fait et ne peut être changé, certes, mais il suffisait d’apprendre à vivre avec ou dans certains cas de vivre sans. Si le passé te dérange, débarasse-t-en ; n’y pense plus, éloigne-toi de lui. Dégage-le. Oui, selon lui, la vie était aussi simple que cela. Il allait bientôt obtenir la preuve du contraire. On peut s’éloigner d’avant, mais jamais y échapper complètement. Il reste toujours une trace indélébile qui finit forcément par refaire surface tôt ou tard… Pour Sebastian, il avait fallu attendre vingt-cinq ans pour que la marque reparaisse. Et elle lui était apparue sous les traits de Vitalie au moment où il s’y attendait le moins. Sa Vitalie.
Le premier instant de surprise passé il ne s’était guère inquiété. Elle lui avait peut-être menti vingt-cinq ans plus tôt mais il était à peu près certain qu’elle ne trahirait pas sa double-identité ; de toute façon elle était sûrement persuadée qu’il avait bel et bien rejoint les rangs nazis. Elle n’avait guère changé depuis leur dernière entrevue même si elle avait bien sûr vieilli, mais elle était ce genre de femme que les années effleuraient à peine car sa jeunesse ne tenait pas qu’à la fermeté de sa peau. Elle avait toujours rayonné. Hier comme aujourd’hui. La seule différence était qu’il ne se laisserait plus éblouir par ce rayonnement qui autrefois l’avait rendu aveugle. Aujourd’hui il était devenu insensible à la lumière et ses yeux blessés ne voyaient plus qu’en noir et blanc. Qu’elle rayonne, qu’elle resplendisse comme elle le voulait : sa lumière ne pourrait plus l’atteindre. Plus aucune lumière ne le pourrait.

Pour le moment ceci dit elle ne semblait pas en mener large. Il lui semblait même qu’elle avait perdu quelques couleurs ; elle qui avait l’air si heureuse en début de soirée. Etait-ce le fait de le revoir, de lui parler ? Il est vrai que la dernière fois qu’ils s’étaient vus, c’était pour des adieux qui n’en étaient pas. Une ultime explosion avant le naufrage, et il avait mis les voiles en la laissant derrière lui. Il ne s’était jamais retourné. Sous peu, il allait découvrir qu’il aurait dû, pour une fois.

- Surtout ne m’interromps pas, par pitié … Ce que j’ai à te dire ne concerne pas le prix du menu chez Mirador, je te prie de le croire …

Sebastian s’adossa à une colonne et croisa les bras, comme pour lui indiquer qu’il n’avait pas l’intention de bouger. Pour lui prouver aussi qu’il l’écoutait selon ses désirs, il ne dit pas un mot, la laissant poursuivre un discours qui décidément d’avérait laborieux… Qu’avait-elle donc de si délicat à lui dire ?

- Je … Tu te souviens sans doute du jour où tu m’as quittée sans demander ton reste …

Aussitôt le visage de l’Oberst se ferma. En temps normal il aurait sûrement laissé échapper un rire sarcastique, voire même une petite pique –rien de méchant, il aurait été lui-même en somme – mais il avait tacitement promis de ne pas l’interrompre… Et elle avait l’air tellement mal à l’aise qu’il en avait pitié. Elle ne l’avait pas habitué à une telle attitude et cela l’intriguait fortement plus que ça ne l’agaçait. Il se tut donc, encore une fois, même si son air sombre ne laissait aucun doute quant à la précision de son souvenir…

- Je ne prétends pas que tu n’avais pas tes raisons et moi mes torts. J’aurais dû t’avouer que j’étais toujours mariée, je le reconnais … Je ne veux pas qu’on revienne là-dessus, rassure toi. Ce qui est fait est fait. Tu as fait ta vie et moi la mienne. Mais … il y a quelque chose sur laquelle on ne peut pas faire l’impasse, ni toi et moi car elle est bien réelle …

Oui, tu aurais dû, songeait-il maintenant comme il le songeait depuis vingt-cinq ans chaque fois –de plus en plus rare- où elle revenait dans ses pensées. Elle n’avait pas envie de revenir là-dessus ? Pourquoi abordait-elle le sujet alors ? Mais au moins étaient-ils d’accord sur une chose : ce qui est fait est fait. Ils avaient –enfin, il avait- mis un point final à leur histoire et étaient passés au chapitre suivant. Il n’avait aucune idée de ce qu’avait pu être la vie de Vitalie depuis leur séparation, mais lui avait eu matière à faire. Un mariage sans véritable amour, pas d’enfants, une dépression, un divorce… Et maintenant la guerre. Il ne se plaignait pas. Il ne se plaignait jamais. Comme nous l’avons déjà dit, il n’était pas le genre à se morfondre sur le passé mais plutôt à en faire table rase pour bousculer l’avenir. Tout ce qu’il avait fait, il l’avait fait sans regret. Et il avait toujours refusé de se demander ce qu’aurait été sa vie s’il n’était pas parti, s’il était resté, si elle avait divorcé… Il n’avait jamais voulu envisager cette hypothèse, ne se l’était jamais imaginée. Il n’en voyait pas l’intérêt.
Tendant la main pour récupérer la veste qu’elle lui tendait, il ne la remit pas et la laissa pendre à son bras en attendant la suite. De quoi diable pouvait-elle parler ? Sur quoi ne pouvaient-ils pas faire l’impasse ? Il n’avait rien subsisté de leur histoire, à ce qu’il en sache. Rien après vingt-cinq ans en tout cas.

- Quelques heures avant que tu ne partes ce jour-là … J’ai appris une merveilleuse nouvelle, que j’aie bien essayé de t’annoncer, tu dois me croire …

Les yeux de Sebastian qui fixaient le sol quelques secondes plus tôt se braquèrent aussitôt sur elle. En entendant les mots « merveilleuse nouvelle », une hypothèse complètement folle lui avait traversé l’esprit. Fulgurante et complètement dingue. Il la chassa aussitôt. Ca ne pouvait pas être ça. Mais ça ne l’empêcha pas de la fixer intensément –bien malgré lui- en guettant la suite de ses paroles.

- On m’a appris que j’étais enceinte …

Inconsciemment Sebastian se redressa, détachant son dos de la colonne sur laquelle il s’était appuyé, son visage trahissant une surprise encore plus totale que lorsqu’il l’avait revue une ou deux heures plus tôt. Enceinte ? Aussitôt le reste du puzzle se mit en place ; car elle ne lui ferait jamais ces confidences si elle n’avait pas pensé que l’enfant était de lui… Lui ! Lui Sebastian Ebert ! Lui père !
Il avait l’impression de nager en plein délire. Le plus fou de tous les délires.

- Je ne voyais plus mon mari, je ne pouvais donc qu’être enceinte de toi ! Je ne m’y attendais pas ! J’étais si heureuse !

Ce fut à peine s’il entendit les mots qui formulaient ce que de toute façon il avait déjà compris et dont il n’arrivait pas encore à mesurer ni la portée ni l’implication. Vitalie enceinte de lui ! Lui qui n’avait jamais pu avoir d’enfant avec Mary, elle était en train de lui dire qu’il en aurait eu un avec elle ? C’était fou, complètement fou. C’était le seul mot qui lui venait à l’esprit. Fou, incroyable, délirant, impossible. Comme pour masquer sa soudaine nervosité, il se passa une main sur le visage à la manière de quelqu’un qui cherche à reprendre ses esprits et lui tourna le dos. Pour le moment, il voulait juste rassembler ses idées. Il était pris complètement au dépourvu et il détestait ça. Il fallait qu’il reprenne le contrôle, et vite…
Soudain il se demanda ce qu’était devenu cet enfant. Si elle avait bel et bien été enceinte, où était-il maintenant ? Etait-il seulement né ? Mais il n’eut pas à se poser la question bien longtemps, car Vitalie y répondit d’elle-même… Et quelle réponse…

- Ce bébé-là, je l’ai porté à terme et il est né, il y a vingt-cinq ans … C’est l’âge de Clémence ...

Il s’immobilisa.

- Notre Clémence, Sebastian …

Lentement, il se retourna pour lui faire face. Il n’y avait dans son expression aucune hostilité mais surtout de l’ahurissement face à l’énormité de la chose mais aussi… Une certaine émotion qu’il ne parvenait pas à contrôler. Non pas qu’il crût immédiatement les paroles de Vitalie : c’était bien trop stupéfiant pour qu’il y prête foi tout de suite. Mais les paroles, les aveux de son ex-amante, de cette femme qu’il avait tant et tant aimé autrefois –et la seule qu’il eût jamais réellement aimée- trouvaient en lui et bien malgré lui un écho lointain, un écho qu’il avait tellement enfoui et étouffé qu’il croyait l’avoir fait disparaître… Et cet écho réveillait en lui des images, des souvenirs, des espoirs et des désirs qu’il avait du mal à identifier et surtout à accepter. Le tsunami l’avait submergé.

Il resta silencieux quelques instants. Clémence. Cette jeune fille avait qui il avait si agréablement discuté quelques minutes plus tôt… Sa fille ? C’était impossible ! Comme pour s’en assurer il jeta un coup d’œil dans la salle mais il ne la vit pas. Il n’arrivait pas à accepter cette idée. Vitalie devait se tromper.

« Tu dois faire erreur Vitalie. Clémence est la fille de ton ex-mari et… » « Je ne me trompe pas, Sebastian ! Cela faisait plusieurs semaines que je ne l’avais pas vu lorsque nous avons… Entamé notre relation, si il avait été le père je me serais aperçue de ma grossesse plus tôt, lorsque tu étais encore là ! » l’interrompit-elle avec vivacité, désireuse qu’il crût en sa bonne foi. « De plus regarde… »

Il la regarda fouiller dans sa sacoche et en sortir des papiers qu’elle lui tendit. Il s’en empara en lui dédiant un regard interrogateur avant de commencer sa lecture.

« Ce sont les papiers officiels de la clinique. Regarde la date, c’est le jour de ton départ. Ces papiers médicaux attestent que j’étais enceinte depuis un mois ce jour-là… Et tu sais bien que je n’ai pas pu voir mon mari à cette époque-là. » « Ca peut être quelqu’un d’autre que moi ou ton mari… » insinua-t-il en continuant à parcourir les documents. « Je n’ai vu personne d’autre que toi durant toute notre relation, si c’est ça que tu sous-entends ! »

Le ton furieux de Vitalie lui fit relever les yeux et leurs deux regards se rencontrèrent. Il vit qu’elle était en colère, mais il vit aussi sa sincérité. Sebastian était de ces hommes qui savaient lire l’âme des autres et détecter la vérité à l’observation ou à l’instinct. Il n’avait pas su déceler le mensonge chez elle vingt-cinq ans plus tôt, mais à l’époque il avait été trompé par les sentiments qu’il nourissait envers elle. Aujourd’hui, il la voyait telle qu’elle était, sans artifice et sans miroir déformant. Et force lui était de constater qu’elle ne mentait pas. Il en fut immédiatement convaincu.
Baissant de nouveau les yeux sur les papiers, il les relut pour la troisième fois. Aucun doute quant à leur authenticité ou la véracité des dates.

Tous les faits étaient là. Toutes les preuves étaient réunies. Et l’avocat qu’il était ne savait que trop quel était le verdict.

« Je n’arrive pas à y croire… » laissa-t-il échapper sans un murmure.

En tout cas le moment n’était pas aux décisions. Il était encore sous le choc de la nouvelle. Dire quoi que ce soit, décider de quoi que ce soit serait la pire des erreurs en cet état des choses. Décider quoi d’ailleurs ? Sebastian n’en avait aucune idée. Il n’avait aucune idée sur rien ce soir… Il n’arrivait même pas à réaliser l’inacceptable. Il fallait qu’il y réfléchisse, au calme. Il avait besoin de temps et surtout d’être seul.

« Ecoute Vitalie… » commença-t-il en marquant une hésitation à laquelle il n’était guère habitué. « Je vais garder tes papiers si tu le permets. J’ai… Il faut que je repense à tout ça au calme. Je pense que nous en avons besoin tous les deux avec… Tout ça. » acheva-t-il en faisant référence au mariage et à leurs retrouvailles inopinées. « Tu as sûrement raison. » répondit-elle d’une voix atténuée et en se tordant les mains. « Mais promets-moi… » s’exclama-t-elle en relevant vers lui des yeux à la fois paniqués et éperdus, comme ce regard qu’il lui avait vu autrefois alors qu’il claquait la porte.

Il leva les mains en signe d’apaisement.

« Ne t’en fais pas Vitalie. J’ai juste besoin de me remettre les idées en place. Je te rendrai ces documents après les avoir mieux regardés et…. Et alors nous aviserons. Je t’appelle demain ou après-demain pour en discuter, je te le promets. »

Vitalie laissa échapper un soupir de soulagement. Sebastian ne trahissait jamais une parole. S’il disait qu’il l’appellerait et qu’ils en parleraient… Il le ferait.

Le reste de la soirée se déroula pour lui comme dans un rêve absurde. Il était toujours courtois et sympathique mais s’il arrivait à tromper son monde, lui avait en revanche l’impression d’agir en automate. Toutes ses pensées étaient dirigées vers Vitalie, ses aveux, l’ahurissante nouvelle… Et Clémence.

Il rentra chez lui. En fermant les rideaux, il eut cette impression curieuse, mais tellement poignante et incontrôlable qu’il venait de tirer les rideaux sur une partie de sa vie. A presque cinquante ans, Sebastian Ebert venait d’entamer le nouvel acte de son existence. Et il n’avait aucune idée de comment il allait se jouer…

FIN DU TOPIC


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