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 Elle fuit mieux celle qui fuit seule / Elsa-Mamie

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Elsa Auray
J'ai vu la mort se marrer et ramasser ce qu'il restait.



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■ profession : Fausse étudiante, à la tête de la Brigade

PAPIERS !
■ religion: Juive, paraît-il, mais il y a bien longtemps que Dieu n'existe pas pour elle.
■ situation amoureuse: Définitivement de glace.
■ avis à la population:

MessageSujet: Elle fuit mieux celle qui fuit seule / Elsa-Mamie   Mar 16 Oct - 13:39

La ville Lumière asservie au Reich voyait parfois naître de ces aubes à la tranquillité trompeuse, redoutable. Celle-ci en était une.
La discrète avenue Valois qui sillonnait aux côtés du parc Monceau, pour l’heure épargnée des troubles souvent sanglants, n’avait pas encore connue l’une de ces matinales heures au silence trompeur. Celle-ci en était une.
Mais qui, dans le quartier, alors que l’on vivait, ici comme ailleurs en ville, chaque jour depuis trois ans, dans la crainte d’une descente, pouvait soupçonner en cette froide matinée si semblable aux précédents que le moment était arrivé ? Personne. Ce boulanger qui, les yeux encore embués de sommeil, enfournait ses premières cuissons pas plus que cette triste demoiselle qui rentrait en traînant des pieds, achevant une dure nuit de labeur. Ni eux, ni tous les autres, et pas même la jeune femme aux traits trop pâles cerclés de cheveux roux qui reposait, depuis trois courtes heures seulement, auprès d’une petite silhouette dont le sommeil transpirait l’innocence. Et pourtant. C’était bien pour elle, elle et personne d’autre que murmurait cette sombre rumeur, oiseau de mauvais augure et présage de catastrophe.

Il y avait pourtant quelques semaines qu’Elsa jouissait d’une relative tranquillité. Pas d’alertes, pas d’échecs dans les missions, pas d’arrestations au sein de la brigade. Elle avait même fini par accepter de lever le pied, et ainsi, sinon mis fin, du moins amélioré son inquiétant état, abrégeant les deux derniers mois qui avaient bien failli lui coûter la vie. Un peu de répit, en somme, ce qu’avaient apportés ces derniers temps.
Jamais elle n’aurait baissé la garde pour si peu, loin de là. Mais rien, absolument rien ne laissait présager que la Gestapo, la SS, la milice, la police française et tous leurs amis avaient enfin mis la mains sur de sérieuses pistes la concernant. Ou plutôt, concernant Ian, ce jeune terroriste qui faisait parler de lui, et pousser de hauts cris parmi les quelques officiers basés à Paris assez lucides pour craindre pour leur vie. Ils ignoraient, tous autant qu’ils étaient, que Ian et Ice, disparue de la circulation depuis son évasion l’an passé, ne formaient qu’une seule et même personne. Elsa s’en contentait, jouant à nouveaux les garçons pour mieux brouiller les pistes. Mais peu important qu’ils sachent, car s’ils trouvaient Ian, ils la trouvaient. Et c’était bel et bien en cela qu’il n’y avait rien de moins trompeur que le calme de cette aube encore hivernale.

Ce ne fut pas un sombre pressentiment qui éveilla la résistante, mais un heureux hasard. Maksim, qui s’était glissé auprès d’elle plus tôt dans la nuit sans qu’elle ne puisse dire ou faire quoi que ce soit, tourna dans son sommeil, et se blottit contre elle en marmonnant quelques bribes de mots insaisissables. Surprise et constamment sur ses gardes, Elsa ouvrit les yeux, et ne put se résoudre à les refermer alors qu’ils s’attardaient sur les traits du garçon. Elle s’attachait, indéniablement, irrévocablement à cet enfant, malgré tout ce qu’il traînait avec lui de fantômes et de souvenirs. C’était exactement ce qu’elle avait redouté lors de sa naissance, précisément la raison pour laquelle elle avait tenté de l’abandonner. Mais quelque choses de bien enfoui, au fond, tout au fond, lorsqu’elle observait ce visage endormi qui semblait lui sourire, ne cessait de lui murmurer que Maksim était son fils, et qu’elle ne pouvait indéfiniment le nier. Ne serait-ce que pour tous les risques qu’elle avait pris pour lui, et prendrait encore, bien plus tôt qu’elle ne le pensait.
La jeune femme resta un long moment immobile, veillant à ne pas le réveiller. Peut-être aurait-elle pu se rendormir à son tour - ce qui n’aurait pas été du luxe - si une voiture s’arrêtant dans la rue n’avait pas achevé de la sortir de cet état mi-chemin entre le sommeil et la réalité. Au second bruit de portière, elle se redressa définitivement et s’extirpa doucement des couvertures. Sans transition, elle attrapa un paquet de Gauloises, posé juste à côté de son fidèle Colt et s’approcha de la fenêtre derrière laquelle Paris, ses habitants, et le jour sommeillaient encore. Ou presque.

Elsa avait coincé une cigarette encore éteinte entre ses lèvres lorsque son regard glacé s’arrêta sur les formes confuses qui s’agitaient dans la rue. Quelques ombres, autour de véhicules bien connus. Des soldats, accompagnés de leurs amis en imperméables noirs. La froide demoiselle en aurait presque levé les yeux au ciel si soudain, l’impensable coïncidence entre leur présence... et la sienne ne l’avait pas frappée. La SS, la Gestapo et la résistante se trouvaient réunies au même endroit, et la dernière était la seule à ne pas avoir été mise au courant de ce rendez-vous.
Aussitôt, la jeune femme se raidit. Sa main, un instant arrêtée entre la cigarette et les allumettes se referma finalement bien vite sur le Colt. Elsa ne croyait pas aux coïncidences. Ils l’avaient trouvée. Ian ou Ice, peut importait. L’armée qui se réunissait au bas de la maison de madame Laclos ne laissait pas de place au moindre doute, et quel que soient le pseudo qu’ils étaient venu cueillir, c’était elle qu’ils auraient.
Brusquement, elle s’éloigna de la fenêtre, et embrassa d’un regard toute sa chambrette. Rien ne dépassait, tout était rangé dans la valise que Caroline lui avait procuré. Se tenir prête, toujours. Dans le cas où les forces de l’ordre se décideraient, au hasard, à déployer des hommes en bas de chez elle pour l’emmener faire un tour du côté des caves qu’elle avait déjà bien trop vu à son goût. Dans des cas comme ce matin.

Dissimulée par le rideau, elle coula une nouvelle oeillade par la fenêtre, et évalua à quelques minutes à peine le temps qu’il lui restait pour filer. Coinçant l’arme à sa ceinture, elle revint vers le lit, et secoua doucement Maksim par l’épaule. L’enfant ouvrit de grands yeux étonnés qu’il posa sur elle, mais avant qu’il ne prononçât le moindre mot, Elsa lui intima le silence.
« Il faut qu’on sorte, murmura-t-elle simplement. »
Le garçon, à qui sa mère parlait bien trop rarement, obéit en silence, comme à chaque demande qu’elle lui adressait. Aussi rapidement que possible, Elsa l’emmitoufla dans un manteau, puis enfila son propre pantalon, la veste en cuir, et enfonça sur sa tête un béret discret. L’opération était à peine terminée que de grands coups frappés à la porte de sa logeuse lui firent lever la tête.
« Merde ! lâcha-t-elle, dents serrées.
- Maman, c’est quoi le bruit ? souffla Maksim, inquiet. »
Il n’obtint pas d’autre réponse que les quelques éclats de voix qui leur parvinrent depuis la maison de madame Laclos. Celle-ci ronchonnait, comme à son habitude, et ne faisait dans ces moments-là pas de différence entre occupés et occupants. Sa mauvaise humeur parviendrait peut-être à retenir les allemands.

Elsa n’avait pas pour habitude de compter sur d’aussi incertains facteurs, mais n’ayant que cela à quoi se raccrocher, fit une exception. Alors qu’un homme clamait qu’il devait fouiller la maison, la résistante traquée saisit fermement la main de son fils, sans remarquer avec quel sérieux il retenait des larmes effrayées. Maksim, du haut de ses deux ans et demi, semblait avoir compris ce que l’on faisait ou non en présence de cette froide mère qui peinait à se considérer comme telle. Aussi se mordit-il la langue, avec force, serra simplement bien fort la main qui l’entraînait vers la sortie de derrière, unique échappatoire envisageable. Ian, quant à elle, ne jeta pas un regard derrière elle, pas plus que sur la petite silhouette à ses côtés. Les moments à venir allaient être difficiles, mais plutôt ça que de retourner dans l’enfer des interrogatoires.

Sans se préoccuper du sort de sa logeuse, qui devait s’en sortir à merveille, Elsa se précipita avec son fils dans les escaliers qui ralliaient une petite cour, puis la rue. Une fois en bas, au moment de passer le porche, elle se plaqua contre le mur, sac sur l’épaule, une main dans celle du garçon, l’autre sur l’arme qui avait déjà quitté sa ceinture. Derrière, pas un bruit. Elle risqua un regard. Deux ombres et une voiture se tenaient là. Un éclat glacial passa dans ses yeux, tandis que dans la maison, la propriétaire des lieux criait au scandale devant le peu de cas que faisait l’intraitable officier de ses réticences. Ian ne lui échapperait pas, du moins, il c’étai ce dont il était convaincu et ce qui, l’espace d’un court instant, traversa l’esprit de la principale intéressée.
Sans que rien ne paraisse sur ses traits trop froids, Elsa balaya l’endroit des yeux, envisageant toutes les possibilités. Deux portes : celle qui donnait sur la rue surveillée, celle qui retournait dans la chambrette. Quatre mur que Maksim ne pourrait jamais escalader. Un arbre drôle d’arbre vieux comme le monde et... Son regard se figea. Un arbre aux branches basses. Sans attendre, alors que les éclats de voix s’approchaient de la chambre, elle tira l’enfant vers le tronc, et s’accroupit en face de lui.
« Il va falloir monter à l’arbre. Attends ici, et fais ce que je te dis, chuchota-t-elle. »
Elle planta un instant son regard de glace dans les yeux d’un bleu si semblable au sien de l’enfant, puis se redressa et ignorant les remontrances de son corps trop maltraité pour ce genre d’exercice, monta le plus rapidement possible. Une fois certaine qu’ils pourrait passer de l’autre côté du mur, elle redescendit légèrement, se baissa, tendit les bras à Maksim et le souleva jusqu’à le déposer sur l’une des épaisse branche. Elle recommença l’opération plusieurs fois, jusqu’à pouvoir sauter dans la rue, sans avoir attiré l’attention des soldats. Là, elle se plaça sous la branche où se trouvait le garçons, et lui intima de se laisser glisser dans ses bras. Comme il hésitait, elle le foudroya du regard. La cour serait bientôt envahie.
« Maksim, tout de suite ! »

Les joues pleines de larmes qu’il n’avait pu retenir plus longtemps, il s’assit sur le bois et, fermant les yeux, fit ce qu’on lui demandait. Non sans vaciller sous son poids, Elsa le rattrapa, le posa au sol, saisit sa main et l’entraîna à nouveau. Un sanglot attira son attention. Elle s’arrêta un instant, se pencha vers lui, et à l’instant où elle allait tenter de le rassurer pour le ramener au silence...
« HALT ! HALT ! »
Brusquement, elle se redressa et toisa froidement l’obscurité de la rue, qui lui dévoilait confusément les silhouettes qu’elle avait souhaité éviter. Sans ménagement, elle poussa Maksim dans la rue attenante, leva le poing, et tira. Deux détonations retentirent, puis deux bruits mats de corps s’effondrant, et enfin, de nouveaux éclats de voix et un cri enfantin. Évidemment, tout le monde l’avait entendue. Des lumières s’allumèrent aux fenêtres. Sans traîner, la redoutable tireuse déguerpit, attrapa son fils en larmes au passage, et se précipita dans les petites rues qu’elle avait pris à coeur de connaître assez bien... en prévision du jour où il lui faudrait s’échapper.
« Mamaaan je peux plus courir... sanglotait le petit garçon.
- Tais-toi Maksim ! Il faut courir.
- Mais je suis fatiguée maman, protesta-t-il d’une toute petite voix. »
Elle ne répondit pas, et continua jusqu’à ce qu’il trébuche. Aussitôt elle s’arrêta. Une voiture s’approchait. Une voiture et des soldats. Elle avait voulu repousser ce moment autant que possible, connaissant ses forces, mais n’eut pas le choix. Elle prit l’enfant dans ses bras, et bifurqua dans une minuscule ruelle, l’esprit passant en revue toutes les options. Il fallait qu’elle laisse Maksim quelque part. Arrivée à un croisement, elle hésita un instant. Il était tôt. Léonie Volkov, cette voisine qui avait pris à coeur de prendre soin de l’enfant avait-elle entendu tout le grabuge qui résonnait maintenant un peu partout dans le quartier ? Sans doute. Elle pourrait le garder. Elle se douterait de quelque chose. Mais elle pouvait le garder.

« Monsieur, je vous demande de vous arrêter ! HALT ! »
Plus le temps de penser. Suivie de près, en planquant la tête de Maksim contre son épaule pour éviter toute balle perdue, s’élança de plus belle. Elle devait les semer, pour ne pas les mener jusqu’à Léonie, ce qu’elle parvint à faire au prix de nombreux lacets. Le quartier serait vite bouclé, mais le parc Monceau les occuperait un moment et, seule, elle trouverait bien un moyen de sortir.
C’est vingt minutes après le début de sa fuite éperdue qu’Elsa, à bout de souffle, se trouva enfin devant la porte. Les fenêtres illuminées lui indiquèrent qu’elle était réveillée et, non sans jeter de nombreux regard autour d’elle, elle frappa à plusieurs reprises. Rien, sinon l’effort de sa course n’avait paru sur ses traits trop froids et contre elle, le poing crispé sur sa veste, Maksim s’était figé. A bientôt trois ans, cet enfant, en une nuit, en avait déjà trop vu.
La porte s’ouvrit, enfin. D’un regard, la résistante transmis à sa voisine l’urgence de la situation et pénétra dans l’entrée, refermant derrière elle. Là seulement, elle s’appuya contre le battant.
« Il faut que je vous laisse Maksim. Les allemands vont venir, ne leur parlez pas de moi... Je reviendrai le chercher dès que je pourrais, souffla-t-elle d’une traite. S’il vous plaît, ajouta-t-elle froidement, bien consciente de son intrusion. »
Le risque aussi, elle en était consciente. Mais cette drôle de vieille dame qui ne semblait pas avoir l’âge de ses traits un peu ridés lui inspirait plus de confiance que la plupart des visages qu’elle croisait régulièrement dans ce quartier.
« Il faut que je parte, avant qu’ils arrivent, ou vous êtes en danger, continua-t-elle, avant de se pencher sur l’enfant immobile. Maksim, il faut descendre maintenant. »
A nouveau, Elsa leva les yeux vers Léonie qui était, dorénavant, sa seule échappatoire.

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« Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t'appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »
Alfred de Vigny © .bizzle


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MessageSujet: Re: Elle fuit mieux celle qui fuit seule / Elsa-Mamie   Dim 11 Nov - 17:33

Il y avait bien longtemps que Paris n’avait pas connu de nuit aussi calme. Habituellement, il n’était pas rare d’entendre des chants allemands entonnés par des soldats trop éméchés qui sortaient de cabaret, le moteur de voitures d’officiers, le pas lourd et régulier des patrouilles qui déambulaient dans les parages. Mais pour la première fois depuis longtemps, la nuit était parfaitement calme et silencieuse, sans même le bruissement des feuilles d’arbres ou la pluie pour marteler la vitre. Et c’était justement ce silence qui empêchait Léonie Volkov de dormir cette nuit-là. En presque soixante-dix ans d’expérience, elle avait appris que le calme précédait toujours la tempête et que s’y fier pouvait vite se révéler fatal. Une conviction peut-être pessimiste, mais en ces temps troubles où la moindre erreur vous valait vite une balle dans la peau, elle préférait être pessimiste et en vie qu’optimiste et entre quatre plaques de chêne.

Léonie Volkov écarta les draps et s’enveloppa dans sa robe de chambre pour aller jusqu’à la fenêtre et tirer les rideaux, afin de jeter un œil au paysage qui s’offrait à elle. Dénuée de nuages, la nuit offrait à la rue une lumière étrange, presque palpable de mystère. Pas le moindre mouvement sur les pavés, si bien que l’on aurait pu croire que le temps s’était arrêté. Mais en faisant glisser son regard vers l’horloge, la vieille femme constata que les aiguilles tournaient toujours et indiquaient maintenant cinq heures du matin. Elle soupira. Inutile de chercher à se rendormir ; le jour serait là bien assez tôt et elle aurait fort à faire. Autant se préparer dès maintenant et attendre sagement que le soleil daigne se lever. Rabattant le rideau, elle s’habilla de sombre, comme toujours, et prit le chemin du salon où elle avait laissé inachevée un livre sur la dynastie des Valois, qu’elle avait acheté à cause du nom de la rue où elle vivait, qui avait éveillé sa curiosité. Après tout, l’on avait jamais fini d’apprendre, n’est-ce pas ?

Elle lisait avec intérêt l’épisode de la Saint-Barthélemy lorsqu’un bruit –intrus dans ce silence dérangeant- vit interrompre sa lecture. Un moteur. Des moteurs même, s’aperçut-elle en tendant l’oreille. Aussi tôt le matin, il aurait été surprenant qu’il s’agisse du facteur. Délaissant son livre, elle alla à la fenêtre et écarta discrètement les rideaux. Et laissa échapper un juron en russe. Elle n’avait jamais porté les allemands dans leur cœur depuis qu’ils occupaient Paris, mais elle les détestait encore plus lorsque ces oiseaux de mauvais augure venaient frapper à la porte du voisinage alors que le jour n’était même pas encore levé… Il ne fallait pas être né de la dernière pluie pour comprendre que quelque chose clochait. Et Léonie en avait assez vu dans la vie pour savoir que quand quelque chose cloche avec un ennemi, ça peut devenir très dangereux. A plus forte raison si l’ennemi en question est tout de noir vêtu et se promène avec une vilaine mitraillette. Décidément, cette histoire puait l’arnaque. Que venaient-ils chercher dans ce quartier tranquille, ces maudits boches ? Il y avait longtemps que les juifs l’avaient déserté suite à la dernière rafle quelques mois plus tôt. S’ils cherchaient de la chair à canon où des cobayes à fusiller, ils allaient devoir chercher ailleurs. Et pourtant, voilà qu’ils se mettaient à frapper chez les voisins en beuglant dans un immonde mélange d’allemand et de français. Les sourcils blancs de la vieille femme se froncèrent alors qu’elle sentait l’inquiétude poindre. S’agissait-il vraiment d’une nouvelle rafle ? Ou bien cherchaient-ils quelque chose de plus précis ? Dans tous les cas, elle n’aimait pas ça. Pas du tout, même.

Un petit groupe de quelques soldats se détacha du reste et se mit à courir en criant des « HALT ! HALT ! » dont Léonie ignorait la raison. Ses yeux bleus scrutèrent le contrebas, mais à sa grande frustration elle ne put rien apprendre sur les raisons de cet énervement. Mais il s’agissait probablement d’un fugitif… pour lequel elle récita en silence une courte prière. S’il y avait une quelconque justice en ce bas-monde, les allemands repartiraient bredouille ce jour-là. Ah, si seulement elle avait été plus jeune ! Elle leur aurait montré à ces maudits allemands, ce qu’il en coûtait de venir jouer les conquérants dans son pays. Elle jeta à la petite troupe un regard chargé de mépris, avant de rabattre le rideau d’un geste énervé. Son impuissance à agir l’agaçait prodigieusement. Elle qui avait été une militante plus qu’active tout au long de sa vie et avait combattu les injustices aux quatre coins du monde, ne rien pouvoir faire chez elle lui était tout bonnement insupportable !

Pourtant il devait être dit que ses vœux seraient entendus cette nuit-là. A peine avait-elle refermé les rideaux que l’on frappa –ou plutôt martela- à sa porte. Elle se figea, s’attendant à entendre les ordres des allemands lui intimant d’ouvrir. Pourtant, rien. Si, de nouveau on frappait à la porte. Intriguée, elle n’hésita qu’un court instant –l’hésitation n’était pas un trait de caractère courant chez les Volkov- puis alla jusqu’à la porte. Prête à envoyer paître les indésirables à coups de balais s’il le fallait. Au pire, il y avait toujours la carabine de Sergeï suspendue dans le salon. Que cette antiquité –le fusil, pas Sergeï… quoique- serve au moins à quelque chose ! Forte de cette résolution elle ouvrit la porte d’un geste sec, prête à fusiller son interlocuteur du regard… Mais resta interloquée devant la silhouette maigre et le visage ciselé encadré de cheveux roux. Catherine Joncourt, sa jeune voisine si mystérieuse qu’elle en devenait carrément louche. Ce qui n’était pas pour déplaire à cette aventurière aguerrie. Elle s’écarta aussitôt pour la laisser entrer et referma la porte à clé derrière elle.

« Il faut que je vous laisse Maksim. Les allemands vont venir, ne leur parlez pas de moi... Je reviendrai le chercher dès que je pourrais. S’il vous plaît. » débita la jeune femme en quatrième vitesse.
« Vous êtes folle jeune fille, à peine aurez-vous mis un pied hors de cette maison qu’ils vous mettront la main dessus ! » rétorqua aussitôt Léonie sans prendre de gants. Elle ignorait tout des activités de Catherine Joncourt –Elsa Auray du vrai nom qu’elle ignorait aussi- mais elle était sûre d’une chose : c’était probablement elle que les allemands recherchaient à grands renforts de cris et de menaces. Et il était hors de question qu’elle la lui livre. Encore moins avec un gosse sur les bras.
« Il faut que je parte, avant qu’ils arrivent, ou vous êtes en danger. Maksim, il faut descendre maintenant. » reprit la jeune femme en s’adressant au gamin terrifié.
« J’ai tout vu depuis la fenêtre, les soldats sont partout, ils vous verront sortir de toute façon et alors nous serons perdus tous les trois. La prochaine fois que vous vous ferez pourchasser par les allemands vous réfléchirez au détail de votre évasion avant ; en attendant, je prends les commandes. Suivez-moi. » l’interrompit Léonie d’un ton qui ne souffrait pas la moindre discussion. Sans attendre les protestations de la jeune femme, elle l’emmena dans le salon et alla reprendre son poste d’observation à la fenêtre. Les allemands frappaient chez ses voisins, mais elles disposaient encore de quelques minutes avant qu’ils ne viennent chez elle. Quelque minutes qui pourraient bien les sauver tous les trois. Juste le temps de mettre au point un subterfuge qui lui permettrait de cacher ses deux invités clandestins. Et assez miraculeusement, elle avait peut-être bien pile ce qu’il leur fallait.

« Suivez-moi, nous allons vous cacher à la cave. La porte en est condamnée, il y a trop de choses qui la bloquent derrière. Mais j’ai trouvé un moyen d’y accéder en retirant quelques planches du mur : à moins de connaître l’existence de cette issue il est impossible de savoir qu’on peut y entrer, on ne voit rien de l’extérieur. Si vous réussissez à caser les quelques os qui vous restent sous votre peau rachitique dans ce capharnaüm, les allemands ne vous trouveront pas. » déclara Léonie en les emmenant tous les deux sous l’escaliers. Il y avait là une sorte de débarras, auquel on ne pouvait visiblement accéder que par la porte bloquée par ce qui se trouvait derrière. Mais Léonie tâtonna sur les planches du mur adjacent et, au bout de quelques secondes, ses ongles rencontrèrent le renfoncement qu’elle recherchait. Avec une brève grimace, elle tira de toutes ses forces et la première planche se détacha du mur avec un craquement. Aussitôt elle en retira une deuxième, dégageant un trou qui permettrait à Catherine de se cacher entre un fauteuil, quelques vieilles croûtes de peinture, une armoire et autres objets divers et variés. Il fallait être un peu contorsionniste pour y arriver, mais la peur et le danger faisaient souvent des miracles. Elle se promit de faire du rangement dans ce foutoir que le précédent locataire avait eu l’amabilité de lui laisser, et poussa la jeune femme dans le dos pour lui intimer de se cacher. Les allemands n’allaient pas tarder, bon Dieu !

« Allez, hop, recroquevillez-vous là-dedans. Même s’ils essayaient d’ouvrir la porte, la commode la bloque. Et si jamais ils réussissaient par miracle à faire preuve d’intelligence et trouver les planches à déceler… Tirez dans le tas. » conclut-t-elle en rebouchant le passage lorsque Catherine s’y fut installée. Heureusement qu’il y avait quelques entrées d’air, sans quoi elle n’aurait pas donné cher de sa peau. Bah, un peu d’apnée ne nuisait jamais à la santé, n’est-ce pas ?

Léonie prit Maksim par la main et le guida à l’étage dans la chambre où il dormait chaque fois qu’il passait la nuit ici. Calmement, elle lui expliqua qu’il devrait faire semblant d’être malade quand les allemands viendraient, et qu’il allait falloir prétendre qu’elle était sa grand-mère. Rien de difficile en cela : il l’appelait « mamie » assez naturellement et la peur qu’il devait éprouver le rendait plus pâle et fiévreux qu’un type à l’agonie. Elle le coucha sous les draps après lui avoir fait revêtir un pyjama, et resta à ses côtés jusqu’à ce que le martèlement à la porte ne se fasse de nouveau entendre. La petite main se crispa dans la sienne alors que des « OUVREZ ! » à l’affreux accent allemand retentissaient déjà. Léonie inspira profondément, puis, une lueur résolue dans le regard, s’en alla ouvrir. Elle n’avait pas affronté le désert du Sahara et les mercenaires sud-américains en Amazonie pour rien ! Ce n’étaient pas quelques greluches en noir armées qui allaient lui faire peur !

« Frau Volkov ? » demanda le lieutenant lorsqu’elle ouvrit la porte en leur lançant un regard circonspect.
« C’est moi-même, monsieur. Que puis-je pour vous à une heure aussi matinale ? »
« Nous sommes à la recherche d’une terroriste très dangereuse. Peut-être s’est-elle infiltrée chez vous. Nous devons fouiller pour être sûrs. »
« Ma foi, si cela vous amuse. Vous avez déjà réveillé mon petit-fils malade, je ne vois pas quelle bêtise vous pourriez faire de plus ! » répliqua-t-elle en s’écartant pour les laisser passer sans chercher à dissimuler sa mauvaise humeur. Trop de bonne volonté aurait paru suspect. Elle remonta aussitôt aux côtés de Maksim qui s’était mis à trembler –heureusement on pouvait mettre cela sur le compte de la fièvre- et les allemands poursuivirent leur fouille sans se soucier du vacarme qu’ils faisaient. Le visage de Léonie resta impassible, même lorsqu’elle entendit « la cave est verrouillée ! » et des coups violents donné sur la porte, sûrement pour essayer de l’ouvrir. Elle retint sa respiration un bref instant. Et la reprit en entendant : « la porte ne s’ouvre pas. Laissez tomber, elle doit être bloquée depuis dix ans ». Ils vinrent l’interroger, ne remarquèrent pas que le gamin qu’elle tenait dans ses bras était aussi celui qu’ils avaient entraperçu dans les bras de leur fugitive. Et enfin, bredouilles, ils s’en furent. Elle attendit quelques minutes, puis sortit en trombe de la chambre et redescendit pour libérer la malheureuse captive.

« Vous êtes toujours en vie ? Bien, vous être plus solide que vous n’en avez l’air. Les allemands sont partis, mais ils sont encore dans la rue. Rester ici serait trop dangereux, ils peuvent revenir n’importe quand. Il faut qu’on trouve un moyen de vous faire quitter le quartier sans danger. »

Plus facile à dire qu’à faire… Heureusement, la vieille Volkov n'était dépourvue ni de débrouillardise, ni de cran.
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MessageSujet: Re: Elle fuit mieux celle qui fuit seule / Elsa-Mamie   Mar 4 Juin - 19:43

Elsa avait parfaitement conscience non seulement du risque qu’elle prenait, mais également de celui qu’elle faisait courir à Léonie Volkov. Il n’était pas dans ses habitudes d’impliquer le peu d’entourage qu’elle avait dans ses activités - et en l’occurrence, les nombreux problèmes qu’elles lui apportaient - mais la guerre n’épargnait personne, et la vieille dame, ce matin-là, constituait sa seule issue. La méfiante et froide résistante ignorait exactement la raison pour laquelle elle avait confiance en Léonie, si l’on pouvait parler de confiance. Elle ne la connaissait pas plus que sa logeuse, par exemple, pourtant jamais elle n’aurait mis sa vie et celle de Maksim entre ses mains - car c’était bien de cela qu’il s’agissait : si la nourrice improvisée du garçon refusait de leur venir en aide, alors leur fuite n’irait pas beaucoup plus loin. Elsa ne surestimait pas assez ses forces pour croire qu’elle échapperait indéfiniment aux soldats dans une poursuite, et son fils était dans cette tâche un fardeau qu’elle ne pouvait porter. Léonie s’était déjà occupée de l’enfant, sans doute était-ce pour cela que la jeune femme avait décidé de se réfugier chez elle quelques instants, car son but ici n’était certainement pas de demander à sa voisine de la cacher, mais bien de lui confier Maksim le temps de trouver une nouvelle planque. Jamais elle n’aurait exigé de qui que ce soit plus d’aide que cela - c’était déjà beaucoup - et ce autant par méfiance que par volonté de ne pas impliquer des innocents. Sa présence ici alors qu’on la recherchait activement dehors était déjà bien assez problématique à ses yeux. Il lui suffisait que Léonie accepte de s’occuper du gamin, et elle se débrouillerait pour disparaître. Du moins, c’est ce à quoi songeait Elsa lorsqu’elle frappa à la porte de la vieille dame. Mais visiblement, la vieille dame en question ne l’entendait pas de cette oreille.

« Vous êtes folle jeune fille, à peine aurez-vous mis un pied hors de cette maison qu’ils vous mettront la main dessus ! »
C’était probable, et la chef de la brigade en avait conscience. Mais elle ne se troubla pas pour autant. Tout ce qu’elle voyait, c’est qu’elle devait partir et se cacher avant de mettre qui que ce soit d’autre en danger. Si elle avait eu les idées plus claires - ce que la course effrénée qu’elle venait de subir rendait difficile - elle aurait sans doute réalisé que les soldats avaient déjà bouclé le quartier, qu’ils devaient avoir trouvé le moyen de surveiller toutes les maisons des environs et qu’il serait donc stupide de se montrer sur le pas de la porte. Heureusement, Léonie Volkov, elle, avait la tête sur les épaules et en quelques mots, parvint à ramener la résistante essoufflée à la réalité.
« J’ai tout vu depuis la fenêtre, les soldats sont partout, ils vous verront sortir de toute façon et alors nous serons perdus tous les trois. A ces mots, Elsa, qui s’était penchée pour permettre à Maksim de descendre, redressa la tête, pensive. La prochaine fois que vous vous ferez pourchasser par les allemands vous réfléchirez au détail de votre évasion avant ; en attendant, je prends les commandes. Suivez-moi. »
Léonie n’attendait certainement pas qu’on discute ce qui ressemblait à des ordres. Quelques éclats de voix à l’extérieur achevèrent de toute façon de convaincre la jeune résistante qu’elle ne pouvait sortir d’ici et, prenant le gamin tremblant par la main, elle suivit sa voisine qui continuait à lui expliquer ce qu’elle avait en tête.
« Suivez-moi, nous allons vous cacher à la cave. La porte en est condamnée, il y a trop de choses qui la bloquent derrière. Mais j’ai trouvé un moyen d’y accéder en retirant quelques planches du mur : à moins de connaître l’existence de cette issue il est impossible de savoir qu’on peut y entrer, on ne voit rien de l’extérieur. Si vous réussissez à caser les quelques os qui vous restent sous votre peau rachitique dans ce capharnaüm, les allemands ne vous trouveront pas.
- Vous êtes sûre de vous ? S’ils me trouvent, vous risquez gros. »
Elsa planta un instant son regard froid dans celui de sa sauveuse providentielle. Il y avait un moment que celle-ci devait se douter que Catherine Joncourt ne faisait pas que se rendre à l’université pour étudier lorsqu’elle s’absentait, mais elle ne pouvait imaginer l’ampleur du risque qu’elle prenait. Si les Allemands trouvaient Ian, Ice - ou les deux - chez elle, elle serait aussitôt considérée comme coplice, il n’y avait pas à en douter. Et il ne faisait pas bon être perçue comme la complice d’une dangereuse terroriste, connue, au moins pire, pour avoir réchappé de la Gestapo. Était-ce parce qu’elle ignorait ces détails, ou simplement parce qu’elle avait du cran que Léonie ne sembla pas se démonter devant l’avertissement de la jeune femme ? Celle-ci ne se risqua pas à poser la question. Mais toujours est-il qu’elle s’obstina à vouloir la cacher.

Avec une force qu’on ne soupçonnait pas - peut-être lui en restait-il plus qu’à Elsa elle-même ! - la vieille dame arracha une première planche du mur, révélant une ouverture vers ce qui devait être la cave. La pâle rousse lâcha la main de Maksim, qui, livide, tremblait toujours de tous ses membres et l’aida à retirer la seconde. Là, en en rien de temps, elle fut poussée dans la petite niche que laissait disponible le fatras entassé dans la pièce sombre.
« Allez, hop, recroquevillez-vous là-dedans. Même s’ils essayaient d’ouvrir la porte, la commode la bloque. Et si jamais ils réussissaient par miracle à faire preuve d’intelligence et trouver les planches à déceler… Tirez dans le tas, proposa Léonie à Elsa, qui avait déjà son arme à la main. »
Celle-ci hocha la tête, intima à Maksim d’obéir à sa nourrice occasionnelle et disparut totalement dans la cave tandis que l’on replaçait les planches arrachées. L’endroit était sombre, et la place qu’il lui restait étroite. La seule lumière qui lui parvenait était celle qui passait par les minces interstices dans le mur, mais en revanche, elle entendait absolument tout ce qui se passait à côté. Elle écouta les pas de Maksime et Léonie s’éloigner. Pas une émotion n’avait paru sur ses traits tirés par l’effort de la course. Le souffle court, elle tâcha de s’installer convenablement avant que les soldats n’entrent. Difficilement, elle trouva abri derrière ce qui ressemblait au plateau d’une vieille table. Si on la trouvait, elle aurait toujours le temps de tirer quelques balles avant qu’ils ne répliquent. Les doigts serrés autour de la crosse de son Colt, elle songea, une fois encore, qu’elle espérait bien qu’ils le feraient. Elle ne pouvait s’enfuir d’ici, et plutôt mourir que de repasser par les caves de la Gestapo.

Des coups frappés avec force à la porte la tirèrent de ses pensées. Raide, respirant à peine pour ne pas attirer l’attention, elle se figea. Elle ne perdit rien du court échange entre Léonie et le soldat. Ni l’un ni l’autre ne cachait sa mauvaise humeur. Visiblement les Allemands étaient agacés d’avoir perdu leur proie de vue. Si Elsa avait été plus cynique, elle aurait sans doute songé qu’on pouvait les comprendre - surtout de la part de celui qui devait être le chef, et dont le nom qu’elle entendit vaguement faisait partie de ceux que la brigade cherchait à abattre. Elle aurait presque pu se sentir flattée qu’on envoyât des personnalités pour l’arrêter... si elle n’avait pas été elle-même. Pour sa part, elle se contenta de se recroqueviller plus encore derrière sa table en les entendant approcher de la cave. Elle retint sa respiration quelques longues secondes, le doigt sur la gâchette, mais rapidement, ils abandonnèrent. Les soldats firent le tour de la maison sans rien trouvée et, malgré toute l’indifférence qui ne la quittait jamais, Elsa les entendit avec soulagement saluer sèchement Léonie et claquer la porte derrière eux. Elle ne bougea pour autant pas d’un pouce, du moins pas jusqu’à ce qu’elle ne reconnaisse les pas de la vieille dame dans les escaliers. Là seulement, elle s’extirpa de son abri de fortune puis de la cave.
« Vous êtes toujours en vie ? demanda Léonie alors qu’elle jouait les contorsionniste. Bien, vous être plus solide que vous n’en avez l’air. Les allemands sont partis, mais ils sont encore dans la rue. Rester ici serait trop dangereux, ils peuvent revenir n’importe quand. Il faut qu’on trouve un moyen de vous faire quitter le quartier sans danger. »

Il y eut un instant de silence, durant lequel Elsa dévisagea cette drôle de dame. Si la traque était loin d’être terminée, elle lui avait quand même déjà plus que sauvé la mise, à ses risques et périls, mais ne semblait pas s’en rendre compte. Aux yeux de la résistante, elle en avait déjà bien assez fait, et ce sans la moindre explication qui plus est.
« Merci pour votre aide, lâcha-t-elle enfin en remettant son arme à sa ceinture. Mais je peux pas continuer à vous mettre en danger. »
Prudemment elle avança jusqu’à une fenêtre et en veillant à ne pas s’y montrer, jeta un regard à l’extérieur. Les patrouilles fouillaient toujours le secteur, mais ne tarderaient pas à s’éloigner vers le parc Monceau, comme elle l’avait prévu lorsqu’elle avait choisi ce quartier. Lorsqu’ils en seraient là, elle pourrait filer. Il suffisait qu’ils ne sachent pas exactement à qui ils avaient à faire. La rousse allait reprendre la parole quand un bruit de course attira leur attention.
« Mamaaaaaaaaaan ! gémit Maksim en dévalant les escaliers et en allant se jeter contre les jambes de sa mère, comme s’il avait compris ce qui s’était joué quelques minutes auparavant. »
Le garçon calme et qui prenait tout avec une sorte de flegme enfantin pleurait cette fois à gros sanglots en se serrant contre une Elsa légèrement désemparée, quoi qu’encore une fois, il fût difficile d’en voir la moindre marque sur son visage. Elle se pencha pour essayer vaguement de le rassurer, tout en levant la tête vers Léonie.
« Je peux me débrouiller pour sortir, et trouver un autre logement. »
Elle considéra un instant Maksim qui s’était blotti contre elle. Il était absolument hors de soupçons, et le seul nazi qui savait que Ice avait un enfant semblait avoir disparu depuis des mois - ce qui n’endormait pas pour autant la méfiance d’Elsa : la vengeance est un plat qui se mange froid, et c’est bien de vengeance dont il était question entre elle et Fehmer. Elle réfléchit un instant puis repris. Il faut que je trouve une autre logement.
« Vous le garderiez en attendant ? C’est le dernier endroit où ils viendront le chercher. Elle planta son regard dans celui de sa voisine. Je reviendrai le chercher rapidement. »

Spoiler:
 

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« Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t'appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »
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MessageSujet: Re: Elle fuit mieux celle qui fuit seule / Elsa-Mamie   Dim 12 Jan - 20:44

Léonie Volkov n’avait rien d’une résistante ; ou du moins était-ce ce qu’elle aurait rétorqué à quiconque aurait eu l’outrecuidance de le sous-entendre. Ce qui aurait dû sonner comme un compliment dans l’oreille de toute personne normalement constitué était presque une insulte aux oreilles de la vieille dame, qui avait un peu trop tendance à assimiler, surtout quand elle était de mauvaise humeur, les résistants avec des terroristes qui ne savent que tout faire sauter pour exprimer leur mécontentements, et des bêtises desquels la population civile faisait les frais quand les allemands en avaient assez. Evidemment elle caricaturait, et avait d’ailleurs de l’admiration pour les braves qui faisaient passer des innocents en zone libre ou en Suisse, ou encore pour les intellectuels qui se battaient pour la sauvegarde de la culture ou utilisaient leurs arts pour résister à leur façon ; ou encore les résistants qui avaient des plans bien définis pour sauver la France. Ceux qu’elle ne supportait pas, et dont on parlait hélas le plus, c’était ces jeunes à l’organisation anarchique qui pensaient que l’Occupation leur donnait le droit de s’autoproclamer justiciers et provoquer encore plus de catastrophes que ce à quoi l’on avait déjà droit. Donc non ; la grand-mère n’était pas résistante, quand bien même elle n’avait pas hésité une seule seconde à cacher une jeune femme et son enfant en pleine rafle, entre autres petits actes sans grande importance. Elle ne cherchait pas à changer le monde, ni même à faire de son mieux pour sauver les individus. Mais mamie Volkov n’aimait pas que les allemands lui marchent sur les pieds, mamie Volkov ne supportait pas que l’on fasse quelque chose qui aille à l’encontre de sa conception du monde. Alors mamie Volkov faisait ce qu’elle savait faire de mieux : elle faisait exactement ce qu’il ne fallait pas faire, en guise de protestation. Ah, les allemands se croyaient chez eux, les allemands se croyaient mieux que les autres pour décider qui reste et qui part, qui vit et qui périt ? Eh bien pas chez elle. Chez elle, Léonie Volkov régnait en maître, et elle y abritait qui elle voulait, et le premier qui essayerait d’aller à l’encontre de sa volonté ferait connaissance avec ses colères légendaires. Elle avait gardé le vieux sabre prussien de Sergueï, et si l’occasion se présentait, elle n’hésiterait pas à en faire tâter à tout soldat qui essayerait de franchir le seuil de son appartement sans son autorisation. Un jour, il y avait quelques années de ça, un cambrioleur s’était introduit chez elle en pleine nuit. Il en était ressortit quelques secondes plus tard, terrifié, deux dents en moins, le front en sang, à moitié assommé par une grand-mère armée d’un chandelier particulièrement solide et qui continuait à l’insulter férocement en russe. Une chance qu’elle n’ait pas atteint la boîte crânienne, et depuis, tous les cambrioleurs du quartier évitaient le domicile Volkov. Alors ce n’était pas quelques soldats qui allaient faire peur à cette grand-mère enragée et un chouïa inconsciente…

« Merci pour votre aide. » articula la jeune femme en rangeant son revolver, alors que Léonie haussait les épaules. « Mais je peux pas continuer à vous mettre en danger. »
« Du danger ? Ce sont eux qui vont être en danger s’ils osent remettre les pieds ici, je peux vous l’assurer. » rétorqua-t-elle sèchement, vexée d’être ainsi sous-estimée comme une vulgaire… grand-mère. Dans sa tête, Léonie n’avait pas dépassé les quarante ans, et elle méprisait quiconque osait lui rappeler son âge véritable, ou pire, suggérer qu’elle n’était qu’une vieille femme vulnérable et fragile. Franchement, elle avait l’air vulnérable ou fragile ? « Ces soldats allemands ne valent rien. Chacun d’entre eux n’est que le digne héritier de l’ostrogoth qui leur a un jour servir d’ancêtre, cet abject rebut de l’humanité mélangé dans un chaos de stupre et d’alcools. » Oui, Léonie faisait allègrement dans l’amalgame ce soir-là, mais elle n’était pas d’humeur à l’indulgence.

Soudain un bruit de course, et le marmot –dont Léonie avait momentanément oublié l’existence, trop occupée à pester contre l’ennemi- se jeta dans les bras de sa mère.

« Mamaaaaaaaaaan ! » pleurait-il en serrant les jambes de sa mère dans ses bras, et brièvement –très brièvement- Léonie eut de la peine pour eux. Elle gardait régulièrement Maksim mais ne connaissait guère sa mère, bien trop silencieuse pour être honnête, mais s’il y avait bien une chose à laquelle la vieille femme était encore sensible, c’était les relations mère-fils. Elle doutait que cette jeune femme n’ait un instinct maternel très développé au vu de la maladresse dont elle faisait montre pour consoler son fils, mais tout de même. La situation était difficile, et la décision qu’il allait falloir prendre, plus difficile encore. Léonie la devinait d’avance, mais ne dit rien, respectant pour une fois le spectacle triste qu’elle avait sous les yeux. Même elle avait un minimum de tenue, de temps à autre.
Puis Catherine releva la tête vers elle, son regard dur et impassible se fixant dans celui non moins impitoyable de la vieille femme.

« Je peux me débrouiller pour sortir, et trouver un autre logement. » dit-elle de sa voix neutre habituelle, comme si elle parlait d’aller faire les courses.
« C’est risqué. » fit remarquer Léonie sur le même ton. « Mais si jamais ils reviennent, pensant que vous vous êtes cachée dans les parages… Ces types-là peuvent se montrer plus acharnés encore que le ministre Colbert quand il s’agissait de ses comptes. Vous avez un plan au moins ? Ca grouille encore dans les rues… »

Bien sûr, il suffisait d’attendre un peu pour qu’ils s’éloignent, mais tout de même… Avec un enfant dans les bras, l’entreprise allait s’avérer compliquée et trois fois plus risquée. Il y aurait bien une solution, mais Catherine accepterait-elle de se séparer de son enfant ? Et alors qu’elle allait le lui proposer, elle constata que la jeune femme avait déjà eu l’idée avant elle. L’instinct de survie, certainement. Et l’habitude, vu le temps que le gosse passait chez la grand-mère.

« Vous le garderiez en attendant ? C’est le dernier endroit où ils viendront le chercher. Je reviendrai le chercher rapidement. »
« Bien entendu, je ne comprends même pas que vous me posiez la question. » répondit-elle aussitôt. « Mais ne tardez pas. Il est encore bien jeune pour être séparé aussi longtemps de sa mère ; je lui expliquerai au mieux, mais n’oubliez pas votre promesse. »

Dans la bouche de Léonie, cette phrase sonnait autant comme un conseil que comme une menace. La situation en Russie avait toujours été assez compliquée pour qu’elle sache, au moins par des récits de ses connaissances, qu’être séparé de sa famille pour un temps indéterminé était une perspective proprement terrifiante, surtout pour un enfant aussi jeune qui ne devait pas comprendre grand-chose à ce qu’il se passait autour de lui.
Alors que Catherine se relevait et rassemblait ses quelques possessions, Léonie se rapprocha de Maksim et le prit dans ses bras, le soulevant du sol avec une aisance inattendue pour une femme de son âge et de sa corpulence, et le berça quelques instants sans ajouter quoi que ce soit, patientant jusqu’à ce que la jeune femme ne soit prête à se lancer pour affronter l’extérieur. Lorsqu’elle fut prête, Léonie déclara :

« Ne vous inquiétez de rien pour lui. Si on me pose des questions, je dirai que c’est un petit orphelin que je garde à la demande de mon curé. Je mettrai le père Darenne dans la confidence sans lui dire qui vous êtes, au cas où on finisse par l’interroger. On peut lui faire confiance, c’est un homme de parole. »

Et, sans plus s’inquiéter du malheureux prêtre qui ne soupçonnait absolument pas qu’on venait encore de le mettre dans le pétrin sans l’en tenir informé, elle accompagna la jeune femme jusqu’à la porte, et sur le pallier, lui murmura :

« Ne vous faites pas attraper. Ces saligauds s’amusent de nous ; pour eux, rien n’est plus drôle que le malheur. Prouvez-leur le contraire. Et revenez dès que vous le pourrez. Ma porte vous reste ouverte. Filez, maintenant ! »

Et Catherine de disparaître dans la nuit, son ombre suivie par le regard bleu glacier de Léonie Volkov. Elle savait qu’elle la reverrait bientôt ; son instinct ne la trompait jamais. Et ce jour-là, les allemands n’avaient qu’à bien se tenir.

FIN.
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Elle fuit mieux celle qui fuit seule / Elsa-Mamie

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