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 Maître Reigner, avocat du diable.

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Alexandre Reigner
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■ topics : OUVERTS
■ mes posts : 444
■ avatar : James Purefoy
■ profession : Avocat et ancien député

PAPIERS !
■ religion: Athée, profondément anticlérical.
■ situation amoureuse: Marié à Louise Carron.
■ avis à la population:

MessageSujet: Maître Reigner, avocat du diable.    Dim 24 Fév - 0:08



Alexandre Reigner

Parisien



James Purefoy © Jesaispasqui

Et Toi Alors?


☆ BatSchizo 8D
☆ Tout cumulé ? J’ai arrêté de compter.
☆ Je prépare une thèse avec mon éminente collègue sur l’existence ou non du siège de Marsal, ainsi qu’un mémoire sur l’existence d’un certain Hervé, possiblement Hue d’Amboise.
☆ Il est venu à moi, en des temps fort reculés. Depuis, je ne puis le quitter, nous sommes inséparables, nous sommes un.
☆ Nan, j’veux pas vous parler.




Papiers?


Un personnage inventé
Un poste vacant

    ♠ Alexandre ne vieillit techniquement que tous les quatre ans. En effet, il est né le 29 février 1908. Mais comme on ne lutte pas contre les années, même sans anniversaire, il a bel et bien récemment eu trente-cinq ans.
    ♠ D’aussi loin que les membres de sa famille paternelle s’en souviennent, ils sont français - ce dont ils se félicitent volontiers. Les origines de sa mère sont loin d’être aussi claires, celle-ci ayant été adoptée par ses éminents parents, mais Alexandre n’en est pas moins bien français.
    ♠ Notre Don Juan (sur les bords) est bel et bien marié à la fille d'un Vichyste, qui n'était que député à l'époque de cette union, Louise Carron. Ils forment ce qu'on appellerait un couple libre mais ont tout de même deux enfants, des jumeaux : Isis et Octave, âgés de huit ans.
    ♠ S’il y a une chose qu’Alexandre a hérité de ses parents, c’est un anticléricalisme prononcé, et une forme de mépris pour tout ce qui touche à la religion. Il est athée, et s’en porte bien.
    ♠ Alexandre est avant tout Maître Reigner, le redoutable avocat réputé pour défendre les causes perdues et, généralement, indéfendables. Sa réputation dans le milieu n’est plus à faire, d’autant qu’il a également été plusieurs fois député, au sein du parti radical puis de l’Alliance démocratique lorsque les premiers font front commun avec les communistes en 1936.


Petit Questionnaire


♠ Son livre préféré ? Certains vous diraient qu’il doit sans doute exister une version du Code civil pour flibustiers, et que même s’il n’en existe qu’un seul exemplaire ou monde, il se trouve sous l’oreiller d’Alexandre. À ceux-là, il répondrait que l’idée est alléchante mais que le sacro-saint code est bien trop épais pour être gardé sous un oreiller, et se garderait bien de préciser qu’il y préfère largement ses nombreux recueils de grands discours de l’histoire dont l’éloquence l’a toujours fasciné. On pourrait y ajouter quelques oeuvres philosophiques, et un vieil héritage parental : ce bon vieux Plutarque. ♠ Son lieu préféré dans Paris ? Comme tout bon avocat qui se respecte, Maître Reigner a passé un nombre incalculables d’heures au Palais de Justice, et plus particulièrement dans la salle des Pas Perdus où l’on se retrouve entre confrères. Mais le lieu a perdu de son charme depuis quelques années, et Alexandre est revenu à ses amours de jeunesse : le Vème, ses écoles, ses rues escarpées, et - avouons-le - ses bars. ♠ Son avis sur les Allemands ? Question délicate s’il en est ! Alexandre ne les porte pas dans son coeur, c’est certain. Disons qu’ils se sont montrés un peu... envahissants ces derniers temps. Mais il n’est pas stupide : montrer ce désaveux (qui n’a aucune commune mesure avec le mépris qu’il a pour Vichy, d’ailleurs) serait du suicide et malgré tout, comme son père en ses années de mariage, il tient à sa peau, lui. ♠ Son avis sur les juifs ? Honnêtement ? Il n’en a rien à faire. Juifs, catholiques, musulmans et même bouddhistes... En grand athée, et plus qu’athée : anti-clérical assumé, il n’a jamais fait de différence. Il n’a réagi sur la question qu’en juin 1941, lorsque le Barreau a radié deux-cent de ses confrères sous le prétexte de leur religion - pour taper du poing sur la table, bien sûr. ♠ Aime-t-il sortir et où ? On ne dit jamais non à un verre, ça ne se refuse pas ! En un mot comme en cent, Alexandre a longtemps été fêtard, et les alentours du Panthéon se souviendront longtemps de lui. Mais il s’est assagi. On le voit néanmoins paraître de temps en temps aux soirées mondaine, même s’il y préfère largement la chaleur réconfortante d’un café plus ou moins bondé, en compagnie d’un verre et d’un ami. Ou une, d’ailleurs. ♠ Son premier geste le matin ? Un regard sur l’heure, puis un café et le journal du jour. L’heure par pur réflexe, le café parce qu’il faut bien profiter des denrées du marché noir, le journal parce qu’il déteste ne pas être courant de ce qui se passe autour de lui. ♠ Sa couleur favorite ? À question piège, réponse joker : il ne s’est jamais posé la question. Le noir de sa robe d’avocat, peut-être. ♠ A-t-il des manies/tics ? Alexandre est l’éloquence incarnée... ses mains également. Il a tendance à s’exprimer avec de grands gestes. Il a aussi gardé quelques réflexes de ses glorieuses années de Don Juan : le sourire en coin, et cette manie de se frotter les lèvres lorsqu’il réfléchit. Ceci dit, il est assez imprévisible et a peu de tic remarquables. ♠ Sa saison préférée ? L’automne, sans le moindre doute, même s’il serait bien incapable d’expliquer pourquoi. Non, et puis franchement, a-t-il le temps de se poser ce genre de question ? ♠ Son avis sur les manifestations ? Elles étaient inévitables. Il aurait été stupide de penser que les Parisiens ne se soulèveraient pas, même de façon si inoffensive, eux qui ont tendance à faire la révolution dès que quelque chose ne leur convient pas. Cependant Alexandre se garde bien d’y participer et se demande si tout ça est bien utile. Les Allemands ne sont pas de ceux qui se laissent impressionner par un cortège et ces sorties pourraient bien se terminer dans un bain de sang..



Ton Histoire


Mars 1943 ;
Salle d'escrime de la Tour d'Auvergne, Paris.


« En piste messieurs ! Combien de touches ?
- Quinze ! Autant faire ça dans les règles de l’art, lança le premier bretteur en gagnant la droite de l’arbitre.
- Jusqu’au premier sang, plutôt. Après tout c’est bien ça la vraie règle, répliqua le second, à gauche, tirant un grand éclat de rire au premier.
- Volontiers, si j’avais assez confiance en vous pour ça.
- Malin !
- Je sais.
- Et toujours modeste ! Vous, on ne vous changera pas.
- Il vous aura quand même fallu vingt ans pour vous en rendre compte.
- Quand vous aurez terminé, nous pourrons peut-être revenir à l’assaut ? coupa l’arbitre en levant les yeux au ciel. »

Les escrimeurs se turent et s’installèrent chacun à un bout de la piste. À gauche, maître Biauley, avocat de son état, accrocha le haut de sa veste. À droite, maître Reigner, confrère du premier, redressa la lame de son épée. Tous deux s’avancèrent de quelques pas, masque sous le bras. Ils s’arrêtèrent sur la ligne de mise en garde et se jaugèrent un instant. Il n’y avait ni mépris, ni colère dans leurs regards mais clairement, et malgré les vingt ans évoqués plus tôt, les deux tireurs ne s’aimaient pas ; ce qui ne les empêcha pas de se saluer dans un ensemble parfait, avant de couvrir leur visage.

« En garde, annonça l’arbitre. »
Ils se courbèrent, lame pointée devant eux.
« Prêts ?
- Sans effusions de sang, Biauley...
- Reigner !
- Oui ?
- Fermez-la.
- Avec plaisir.
- Prêts ? répéta l’arbitre, mains écartées, mais prêtes à étrangler le premier qui s’aviserait d’ouvrir à nouveau la bouche. »
Il y eut deux secondes de silence : on ne contrariait pas l’arbitre.
« Allez ! »


Janvier 1915 ;
Maison Reigner, Seine-et-Marne.


« En garde. Prêt ? Allez ! »
À ces mots, le jeune garçon risqua une marche, puis une seconde, l’arme fermement pointée sur son adversaire. Le maître d’arme était bien plus grand que lui et, du haut de ses sept ans, le petit Alexandre n’avait pas grand espoir de l’emporter. Il faut dire qu’il ne pratiquait l’escrime que depuis quelques semaines et que, même si l’idée de pouvoir se battre à l’épée (presque) pour de vrai ne lui déplaisait pas, il n’avait pas bien compris ni comment ni pourquoi est-ce qu’il s’était soudain retrouvé avec une lame dans les mains. C’était sa mère, comme toujours lorsqu’il se passait quelque chose d’étrange, qui lui avait présenté Nicolas, le maître d’arme, en décrétant qu’en tant que descendant du grand Alexandre, il se devait de savoir manier l’épée. Le garçon n’avait pas protesté : on ne contrariait pas Eugénie Reigner, fille aux origines obscures d’Ernest et Marguerite Carnot, qui aurait sans doute été une charmante mère si elle n’était pas - disons le - folle et plus particulièrement persuadée de descendre d’Alexandre le Grand. Cette idée l’avait saisie un jour et ne devait pas la lâcher, mais au regard de ce qu’elle avait subi comme violences avant d’être recueillie par les Carnot, on se disait alors que ça aurait pu être pire. Au moins, les Téménides avaient disparu depuis longtemps, et elle ne se prétendait pas la fille d’un quelconque éminent personnage toujours de ce monde.
On se contentait simplement de ne pas la contrarier.
Pas trop souvent.
Pas toujours.

« Tu DOIS y aller ! »
La voix strident d’Eugénie fit sursauter le maître d’arme, ce dont Alexandre profita aussitôt pour mettre une première touche. Il ne leva d’abord même pas la tête, habitué à ces scènes, mais Nicolas en fut quant à lui si perturbé que l’élève gagna un second point quelques secondes à peine plus tard, ce qui devenait bien trop facile à son goût. La leçon s’interrompit alors, tandis que dans le jardin, Eugénie et Paul se disputaient toujours. Cette fois, il était question de partir ou non sur le front. Paul, qui ne sortait de ses ouvrages sur les fouilles archéologiques d’Amérique du Sud et les Incas que lorsque la situation l’exigeait expressément, n’avait évidemment aucune envie d’aller servir de chaire à canon dans les tranchées, surtout après s’être donné tant de mal pour éviter d’être envoyé dans ces mêmes tranchées l’année précédente. Il n’avait d’ailleurs rien d’un soldat. En dehors de ses recherches et de sa part de l’entreprise familiale à gérer, il ne savait pas faire grand chose, et s’en portait très bien, alors manier la baïonnette....
Seulement sa chère femme - pourquoi l’avait-il épousée déjà ? - ne l’entendait pas de cette oreille. Pour elle, le père d’un si grand conquérant que le serait sans doute son fils, même s’il ne s’agissait plus du même genre de conquêtes qu’à l’époque de l’Anabase, ne pouvait se dégonfler à l’idée d’aller se battre. Et elle espérait bien avoir gain de cause, quitte à harceler son mari jusqu’à la fin de la guerre.
Et dire que leur mariage avait été heureux... pendant deux mois, songea Paul. Un risque à courir, quand on épouse une femme clairement hystérique, mais jolie, et en possession d’un patrimoine pus qu’intéressant.

« C’est hors de question, répéta Reigner, visiblement las. »
Alexandre, depuis la salle où l’avait laissé son maître d’arme, observait la scène. Dans son dos, il ne tarda pas à entendre le pas de son frère, puis la cavalcade de sa soeur. Bientôt, la fratrie Reigner fut réunie devant la large fenêtre ouverte.
Si Alexandre en était l’aîné, les deux autres le suivaient de près. Philippe, six ans, avait été nommé ainsi parce qu’il s’agissait décidément du seul prénom réutilisable dans la famille de l’éminent conquérant. Eugénie avait fait quelques difficultés, ne voulant pas associer son second fils à un déficient mental, mais il lui avait été rétorqué qu’elle n’avait qu’à songer au père du grand Alexandre, et elle avait fini par accepter. L’année suivante, à la naissance de Julie, Paul Reigner avait été obligé de se lancer dans quelques recherches afin de ne pas hériter d’une Olympias ou autre Cléopâtre. Il était finalement tombé sur quelqu’un d’admirable : Plutarque, au détour de sa bibliothèque, homme brillant qui avait eu la non moins brillante idée de comparer Alexandre à César, dont la fille, la tante et bien d’autres parentes du même genre s’appelaient Julie. Là encore, Eugénie avait cédé, et le drame familial avait été évité.
Depuis, Paul appréciait beaucoup Plutarque, et ne s’intéressait que de très loin à la vie de ses enfants. Il avait bien assez à faire avec les Incas et de plus, il n’était pas assez fou pour mettre le nez dans les domaines qu’Eugénie s’était réservés. Il tenait à sa santé mentale, lui.

Une mère folle et un père absent, voilà ce qui avait fait d’Alexandre, Philippe et Julie une fratrie si soudée. En silence d’abord, ils observèrent leurs parents se disputer, puis Julie, du haut de ses cinq ans, annonça qu’elle avait fait une découverte fantastique. Le temps pour Alexandre de quitter sa lourde tenue d’escrime, et les trois gamins filaient dans le jardin de la grande propriété des Reigner, située en banlieue parisienne, et qu’ils possédaient en plus d’un appartement dans la capitale. Julie conduisit ses deux frères sous un chêne massif et leur montra fièrement trois petites boules de poil. Il s’agissait de deux chats et d’un lapin, tous trois très jeunes.
« On va les adopter, décréta-t-elle. Alexandre, tu prends ce chat. Philippe tu prends l’autre et moi je garde le lapin. C’est le plus joli. »
On ne contrariait pas Julie non plus dans la famille. Le charmant butin animalier fut ramené à la maison et on se démena avec Nicolas (il fallait bien qu’il se remette de ses émotions) pour leur constituer un petit coin à eux. C’est le maître d’arme également qui les aida à trouver des noms appropriés, bien que l’idée vînt de Philippe.
« On peut les appeler comme dans l’histoire de maman. Lucrèce, Juan et Cesare. »
Nicolas n’osa pas se prononcer sur ce que lui inspirait l’idée de raconter à trois enfants l’histoire des Borgia, aussi ne contraria-t-il personne. Il se contenta de plaindre mentalement ce pauvre Juan qui désormais, lui évoquait un lapin roux.

Paul et Eugénie cessèrent finalement de se disputer sans que le premier n’eût besoin de partir se faire soldat. Il jeta à peine un regard à la trouvaille de ses enfants. Leur mère, quant à elle, trouva l’idée ridicule et voulut retourner ces animaux là d’où ils venaient mais, voyant le chagrin de Julie à cette idée, Alexandre s’interposa. Et comme on ne refusait rien à Alexandre, les Borgia conservèrent leur place à la maison.
Paul ne s’en préoccupa jamais.
Quant à Eugénie, elle râla longtemps mais ne reparla plus se débarrasser des trois animaux. Elle cessa de râler trois ans plus tard, non pas parce qu’elle se découvrit soudain une passion pour les Borgia réincarnés, mais parce qu’elle ne fut brusquement plus en mesure de râler. En effet, le dix-huit décembre 1918, Eugénie Reigner se donnait elle-même la mort, dévastée par le départ d’un amant lassé. Il ne lui fallut pour ça pas moins de deux heures de préparation pour la mise en scène, ainsi qu’une véritable épée empruntée à un ami antiquaire soi-disant pour la montrer à son fils. Elle mourut sans un cri, seule, et fut trouvée gisant dans son sang par son mari, quelques minutes plus tard à peine, dans sa chambre uniquement éclairée de dizaines de bougies.
Alexandre avait dix ans. Il en fut peiné : il aurait bien voulu voir cette épée.


Mars 1943 ;
Salle d'escrime de la Tour d'Auvergne, Paris.

Les deux adversaires s’observèrent une courte seconde, avant de se lancer dans l’ordinaire valse de l’assaut. Quelques marches, de larges retraites, une attaque feinte soudain, puis enfin, les lames se rencontrèrent. Il n’aurait pas fallu longtemps à qui que ce soit pour deviner que Biauley et Reigner n’en étaient pas à leur première rencontre sur cette piste : ils paraient avec adresse, anticipaient des coups auxquels beaucoup n’auraient pu échapper et semblaient presque deviner où porterait la prochaine attaque.
Au bout de vingt-ans, on n’en attendait pas moins.
Ce ballet étrangement bien réglé n’empêcha pas Alexandre de mettre la première touche. Puis les deux suivantes, quelques secondes plus tard à peine après les remises en garde.
« Vous êtes pressé, Reigner ? ironisa Biauley en se massant le bras.
- C’est vous qui êtes mou ! répliqua l’intéressé.
- Je croyais que vous ne vouliez pas d’effusions de sang.
- Donc vous êtes soit mou, soit barbare ?
- Tout le monde n’a pas votre talent pour louvoyer... »
L’arbitre les fit taire, et annonça la mise en garde. Un instant plus tard, ils avançaient de nouveau l’un vers l’autre. Biauley feinta sur le bras, et toucha au pied.
« Et c’est vous qui parlez de louvoyer ? rétorqua Alexandre, en regagnant sa place. »
Il se vengea dès la minute suivante, mais dut concéder par la suite une seconde touche à son adversaire, tout aussi traitresse que la première.
« Définitivement, vous auriez dû garder Brutus comme nom, commenta Reigner. »
Le temps avant la fin de la première phase était presque écoulé. Alexandre mit un point d’honneur à atteindre les cinq touches avant l’arrêt, ce qu’il fit, d’une fente qui cette fois, n’avait rien de subtile.
« Corrigez-moi si je me trompe, mais c’est Brutus qui assassine César, non ? fit un Biauley acide, en se massant le bras.
- Ai-je mentionné César ? Vous avez oublié nos cours de latin, je crois. »


Novembre 1924 ;
Lycée Henri IV, Paris.

M. François Richet, éminent professeur de latin au sein du non moins éminent Lycée Henri IV à Paris, plissa un instant les yeux en observant son élève. Il se demanda un instant si le jeune Agnan Ducort ne se fichait pas de lui, mais considérant son attitude exemplaire de premier de la classe, ainsi que l’incompréhension sincère avec laquelle il lui avait demandé de revenir ce qu’il venait d’exposer, oublia cette possibilité. Richet soupira, et alla s’asseoir derrière son bureau.
« Qu’est-ce que vous n’avez pas compris, Ducort ?
- Pourquoi est-ce que l’auteur s’inquiète autant de la fin du triumvirat, monsieur. »
Il y eut un murmure dans la classe mais le professeur réclama aussitôt le silence. Il jeta un regard au texte qu’ils traduisaient ensemble, puis fit le tour de l’assistance, en quête d’inspiration. C’est en observant un changement à la façon dont étaient ordinairement installés les jeunes hommes qu’il trouva l’idée parfaite.
« Si je vous donne un exemple plus... actuel, vous comprendrez mieux ? L’élève hocha la tête. Bien, alors prenez Cabanel et Reigner, quand ils sont fâchés, comme aujourd’hui par exemple. »
La salle ne put contenir un éclat de rire, tandis que les deux intéressés se redressaient sur leur chaise. Alexandre, alors en pleine réflexion concernant la façon dont il allait annoncer à Julie que, selon Philippe, son cher Juan avait réussi à creuser un trou assez profond sous sa cage pour s’enfuir, haussa un sourcil. Il faut dire que le lien entre le fait qu’Edouard n’ait pas apprécié qu’il lui fasse remarquer qu’il s’étendait bien trop longtemps sur ses Cléopâtre et autres Nefertiti à la radio, et les problèmes des triumvirs ne lui semblait pas franchement évident. Certes, ils avaient fini par se traiter de noms d’oiseaux de toutes sortes en public - c’est à dire à l’antenne - alors que la grande majorité des élèves du lycée, ainsi que leurs professeurs, guettait et écoutait les apparitions régulières sur les ondes de la radio Ravaillac que les deux jeunes hommes diffusaient de manière totalement clandestine. Il aurait été étonnant que cet épisode ne le retombe pas dessus, d’autant que les enseignants n’étaient pas toujours ravis de ce qu’ils entendaient.
Mais quand même. Quel rapport ?

« Imaginez que votre professeur soit l’observateur inquiet, et que Reigner soit en fait Marc-Antoine, Cabanel, Octave, et vous... Lépide, poursuivit M. Richet.
- Et pourquoi c’est moi Marc-Antoine ? Je vous pas un culte à Cléopâtre, moi ! s'offusqua Alexandre, soudain bien plus attentif.
- Vous avez la tête de l’emploi, rétorqua le professeur.
- Mais c’est lui le perdant, dans l’histoire !
- Justement ! »
À ces mots, deux choses se passèrent. D’abord, l’éminent latiniste commença à regretter sa soudaine illumination. Ensuite, un dictionnaire de latin vola dans la pièce, effectuant une trajectoire absolument parfaite de la table d’Alexandre... au nez d’Agnan Ducort, assis juste derrière Edouard, qui s’était habilement déplacé de quelques centimètres pour éviter le projectile.
« Loupé ! fanfaronna ce dernier.
- Aïïïeuuuh ! gémit Agnan.
- Regnier ! gronda Richet. »
Alexandre protesta, mais n’obtient pas gain de cause, et représentait toujours Antoine lorsque le professeur ramena le calme. Ou presque.
« Et moi, monsieur ? J’ai pas le droit à un alias antique ? ironisa Biauley depuis le fond de la classe.
- Mais bien sûr : vous, vous êtes Brutus. Donc vous êtes un traitre, et à l’époque du texte, vous êtes mort.
- Moralité : la ferme, Biauley, glissa Alexandre.
- Si Marc-Antoine pouvait faire pareil... lança Edouard. »
S’en suivirent quelques minutes de grande confusion, durant lesquelles tous deux firent honneur à leur nouveau surnom, devant une classe plus ou moins calme. La scène qui se déroulait alors n’était pas particulièrement surprenante, mais on avait plus l’habitude, à Henri IV, de voir Cabanel et Reigner faire front qu’argumenter l’un contre l’autre.
En effet, tous deux étaient rentrés au lycée au même moment, et s’étaient immédiatement trouvés, pour le meilleur et pour le pire. Élèves brillants, mais tumultueux, ils s’étaient rapidement fait connaître, des élèves comme des profs, et ce de manière fort appréciée des uns comme des autres, bien sûr. La création d’une radio nommée Ravaillac qu’ils diffusaient à des heures improbables sur des sujets plus ou moins abordables au sein de la vénérable institution faisait sans doute partie de ce qui les rendait si... agréable aux yeux du proviseur. Leurs sorties nocturnes, pour aller rendre visite aux demoiselles de Fénelon où se trouvait Julie, ou arracher les sapins qui poussaient aux alentours de Noël sur la place du Panthéon afin de coiffer aux poteau ces mécréants de Louis le Grand ne faisait qu’ajouter à leur charme. Enfin, leurs frasques plus ou moins dangereuses en cours de physique-chimie, leurs débats concernant l’intérêt de l’égyptologie ou des discours illustres, et leurs visites clandestines en haut de la tour Clovis, en faisait pour les professeurs d’inestimables et sérieux élèves
Bref, Edouard et Alexandre ne passaient pas inaperçus au lycée, et malgré leurs (rares) brouilles comme celle qui manqua de faire revivre la bataille d’Actium en plein cours de latin, il était de notoriété commune qu’ils étaient absolument inséparables. Le professeur de physique, M. Gérard, avait bien essayé de les tenir éloignés, mais devant la façon dont ils s’échangeaient remarques et composants d’un bout à l’autre de la pièce, avait vite renoncé à l’idée. Ce cours-là avait, de loin, était bien pire que tous les précédents.

« Maintenant, vous allez tous vous taire ou je vous demande un résumé des guerres civiles, en latin, et tout de suite ! s'agaça M. Richet, qui regrettait définitivement d’avoir déclenché une troisième guerre civile. »
Étrangement, il obtint soudain le silence le plus complet, ce dont il profita pour décider d’abandonner Antoine et Octave pour revenir au latin. Alexandre s’enfonça dans sa chaise, et jeta un regard par la fenêtre. Il ne suivit que de loin la fin du cours (de toute façon, son dictionnaire était resté par terre, derrière Edouard) - ce qui ne changerait de toute façon rien à ses résultats. Il faisait partie de ces gens qui brillaient sans avoir besoin de travailler, et le savait pertinemment. Cette assurance-là avait fini par déteindre sur toute sa personnalité, et contribuait à le rendre particulièrement imbuvable lorsqu’il s’en donnait la peine. En cela, sa jeune soeur Julie, quoi que bien plus influençable, lui ressemblait beaucoup, au contraire de Philippe qui semblait constituer le parfait opposé. Tous trois pourtant restaient résolument unis, d’autant que si la mort de leur mère avait permis à Paul Reigner de se préoccuper un peu plus de leur sort sans risquer faire preuve d’ingérence dans les affaires de sa femme, il n’en était pas moins resté particulièrement lointain. Au sens propre comme figuré du terme : les Incas avaient vécu en Amérique du Sud, et tout chercheur se respectant devait absolument faire un, ou deux... ou trois voyages sur les lieux étudiés. Mais peu importait aux trois adolescents : ils se suffisaient à eux-mêmes.
« Eh, Marc-Antoine ! »
Alexandre attrapa de justesse le massif dictionnaire, qu’Edouard venait gracieusement de lui retourner, manquant de peu la même mésaventure que ce cher Agnan. S’il s’insurgea bien contre cette nouvelle fourberie de la part d’un Octave décidément bien choisi, cet épisode n’empêcha pas les deux amis de se retrouver deux jours plus tard, faisant à nouveau front, afin de faire ravaler leurs insultes aux trois abrutis ayant osé défier tous les édits tacites qui devaient dissuader quiconque de manquer de respect au jeune Darenne, cousin d’Edouard. La scène eut lieu sous les yeux blasés d’un M. Richet, qui se prit à espérer qu’il serait débarrassé rapidement de ces deux fauteurs de troubles.

Ce pauvre Richet aurait pu obtenir gain de cause. Alexandre se décida pour le métier d’avocat, et rentra dans une prestigieuse faculté de droit, tout en menant de front des études de philosophie et d’histoire. Il retrouva heureusement Edouard, quelques années plus tard, à l’Ecole libre de Science Politique. M. Richet, lorsqu’il vit leurs deux noms sur sa liste d’appel manqua de peu de prendre sa retraite.


Mars 1943 ;
Salle d'escrime de la Tour d'Auvergne, Paris.

« Qu’est-ce que vous voulez ? Tout ça est loin maintenant... »
Alexandre avait beau n’avoir jamais aimé Biauley, et ce malgré le fait qu’ils avaient dû se supporter bien longtemps après leurs années lycéenne, il fut forcé de reconnaître qu’il avait juste cette fois-ci, et ne répondit rien - ce qui constituait une sortie d’exploit. L’arbitre ayant sifflé le début de la première pause, à cinq touches contre trois en sa faveur, il retira vivement son masque et avala le verre d’eau que l’un bretteurs assistant à l’assaut lui tendit.
Du coin de l’oeil, Reigner observa son adversaire. Après avoir quitté Henri-IV, ils s’étaient tous les deux brillamment lancés dans la même faculté de droit, et avaient pu continuer à se détester allègrement sans réellement savoir pourquoi. Mais tout cela était loin en effet, et aujourd’hui, Alexandre savait très bien ce qui le poussait à mépriser Biauley un peu plus que le reste du monde, et ses positions vichystes outrancières figuraient en bonne place dans la longue liste des raisons qu’il aurait pu invoquer. C’était sans doute un peu malvenu de sa part de raisonner ainsi, lui dont la position concernant Vichy, l’Occupation et la collaboration était on ne peut moins claire. Mais Maître Reigner n’était pas de ceux qui s’interrogeaient sur la cohérence, voire la décence de leur convictions (si tant est qu’il en avait). À ses yeux, Biauley avait perdu le droit à toute forme de respect de sa part dès lors qu’il avait participé à cette espèce de mystification politique qui avait permis de radier deux-cent avocats de l’Ordre, sous prétexte qu’ils étaient juifs. Alexandre n’était certainement pas le plus vertueux d’entre tous, mais lorsqu’il remonta sur la piste une fois les trois minutes de pause écoulées, il n’en pensait toujours pas moins que les actes de Biauley et de certains de leur confrères violaient un peu trop outrageusement le serment qu’ils avaient tous prêté, un jour, il y avait déjà bien longtemps.


Mai 1932 ;
Palais de Justice, Paris.

« Je jure de ne rien dire ou publier comme défendeur ou conseil de contraire aux lois, aux règlements et aux bonne mœurs, à la sureté de l'état et à la paix publique et de ne jamais m'écarter du respect dû aux tribunaux et aux autorités publiques. »
Debout face aux magistrats, la main droite levée, Alexandre prêta serment d’une voix assurée, sans hésiter ni baisser une seule fois les yeux. Il faut dire à sa décharge que ce jour-là, du haut de ses vingt-quatre ans, il pensait sincèrement ces mots, de même qu’il croyait en un nombre infini de grands principes et se sentait réellement fier de s’engager à servir la plus haute des valeurs : la Justice. Tous les efforts produits depuis son entrée à la faculté de droits, les nombreuses formations menées de front, tout tendait vers un seul but : cette cérémonie, cet instant précis où enfin, il abandonnait le statut d’élève ou apprenti pour devenir Maître Alexandre Reigner, avocat du Barreau de Paris. Pour un peu, il en aurait presque été ému.
Presque.
Ou s’il le fut, il n’en montra rien.

En effet, Alexandre n’avait guère changé depuis les douces années de ses frasques lycéennes. Il avait mûri, certes, mais conservait son insolence naturelle et une éloquence cavalière. Il avait de nombreux défaut, dont celui de plaire aux filles et d’en profiter parfois pas élégamment, mais on ne pouvait lui refuser un don inné d’orateur, auquel s’ajoutaient de longues heures de travail, acharnées pour certaines (oui, il avait bien fallu qu’il se mette à travailler un jour...) et payantes pour toutes : déjà, il avait eu l’occasion de montrer combien redoutable il pouvait se montrer. Il avait le métier dans le sang, et la façon dont il fixe le Bâtonnier alors qu’il prononçait le serment devait le faire sentir à toute l’assemblée composée de la famille et des amis des jeunes avocats qui franchissaient le pas en même temps que lui.
Son rôle rempli, Alexandre revint s’asseoir. Il aperçut du coin de l’oeil la mine réjouie de Julie, assise entre son mari et Philippe, qui observait sans doute la cérémonie dans ses moindres détails, en bon ethnologue en herbe. Tous deux avaient absolument tenu à venir, et Julie avait même menacé son époux, un certain Félix Aurèle, de toutes ses foudres s’il ne l’accompagnait pas. Personne n’ignorait que ni Philippe ni Alexandre ne portaient cet espèce de fasciste en puissance dans leur coeur, mais leur soeur avait l’immense défaut d’être amoureuse, et terriblement influençable. Elle avait imposé son mariage et son mari sans demander l’avis de qui que ce soit, et se moquait bien de ce qu’en pensaient ses deux frères, si bien qu’ils avaient fini par abandonner l’idée de séparer le jeune couple. Julie était bien trop butée pour se ranger à leurs arguments, et Félix l’avait assez bien embobinée. Tout ce qu’ils avaient à faire c’était d’éviter de se retrouver trop souvent en présence d’Aurèle. Et Alexandre fut ravi de se rendre compte qu’il aurait désormais bien moins de temps à lui consacrer.
La cérémonie prit fin, et le nouvel avocat était encore vêtu de sa robe noire lorsqu’il rejoignit l’ensemble de sa famille (leur père excepté : il est parti rendre visite à Atahualpa). Il salua au passage Edouard, et quelques amis hérités de ses diverses études venus assister à la prestation de serment d’un certain nombre de leurs anciens camarades. Biauley notamment, mais en cet instant, peu importait à Alexandre qui se sentait bel et bien tout puissant. Rien ne pourrait plus lui résister, il en était désormais certain.

Les années suivantes ne devaient pas totalement lui donner tort. Quelques mois plus tard il se lançait à son compte, fort de l’aisance financière de la famille. Après avoir été reconnu comme réellement efficace en étant simple commis d’office, il put son cabinet à Paris. Il transforma un appartement inutilisé, et ce bureau massif encombré de papier et orné d’une étrange statuette qu’un certain égyptologue en herbe lui avait envoyé un jour, se mit à recevoir toujours plus de clients que les deux Alexandre - l’avocat et la statuette, bien qu’il manqua à cette dernier une lance pour être tout à fait reconnaissable - ponctionnaient allègrement en échange de services redoutables. Ses affaires, il ne les perdait que rarement - mais il n’avait pas réellement le choix, il était bien trop mauvais perdant pour accepter la défaite.
C’est cette réputation trop vite acquise qui, un jour de 1933, mena M. Jacques Condry à s’asseoir face à lui, comme l’avaient fait bien d’autres avant lui. Sauf que les raisons pour lesquelles cet homme-là avait besoin des services d'Alexandre n'avaient rien à voir avec un quelconque idéal de justice.
Il arrive toujours moment, dans la vie, où il faut faire des choix. Ce moment là, pour Alexandre, venait de se pointer, et en costume s’il vous plaît.





Dernière édition par Alexandre Reigner le Mer 13 Mar - 19:31, édité 18 fois
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MessageSujet: Re: Maître Reigner, avocat du diable.    Dim 24 Fév - 1:02

Moi je sais face j'ai hâte de voir tiens mouhaha
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MessageSujet: Re: Maître Reigner, avocat du diable.    Dim 24 Fév - 15:12

Moi aussi je sais :gnihi: r'bienvenue (a)
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MessageSujet: Re: Maître Reigner, avocat du diable.    Dim 24 Fév - 21:08

Moi je sais pas XD Rebienvenue !
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MessageSujet: Re: Maître Reigner, avocat du diable.    Mer 27 Fév - 14:10

Haha rererererebienvenue \o/ J'adore l'avatar que t'as choisit! Bonne chance pour ta fiche ;)
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MessageSujet: Re: Maître Reigner, avocat du diable.    Mer 6 Mar - 17:21

Re-bienvenue à toi ! (même s'il est inutile de te souhaiter la bienvenue maintenant mdr )

On va bien s'amuser, tous les deux face
J'ai lu le début de ta fiche et j'aime beaucoup ! La suite la suite ! pwease
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■ situation amoureuse: Marié à Louise Carron.
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MessageSujet: Re: Maître Reigner, avocat du diable.    Mer 13 Mar - 19:46

Mars 1943 ;
Salle d'escrime de la Tour d'Auvergne, Paris.

« En garde. Êtes-vous prêts ? Allez. »
L’arbitre recula d’un pas, et laissa à nouveau les deux escrimeurs s’avancer prudemment l’un vers l’autre. Reigner dut concéder une première touche à son adversaire, puis une seconde. Non sans un juron, il rejoignit la ligne de mise en garde, sous le regard attentif de l’arbitre et un brin goguenard de Biauley qui, en vingt ans, n’avais jamais réellement cessé de se sentir en compétition avec son éminent confrère - aussi fumeuse que puisse paraître l’idée de se lancer dans un duel avec Antoine lorsque l’on était estampillé Brutus, mais après tout, ça n’était là que le délire d’un professeur de latin en mal d’inspiration, n’est-ce pas ?
Délire ou non, Alexandre fit allègrement payer à son adversaire ses deux dernières touches, et ressortit pour l’occasion une petite botte de derrière les fagots pour laquelle il trouva l’occasion parfaite. Biauley, en resta bête un instant, ne comprenant visiblement pas comment l’épée de son adversaire avait put se ficher dans son épaule droite alors qu’il défendait justement à droite. Il y eut un court silence, suivi d’un sifflement à la fois admiratif et narquois.
« Je ne l’avais pas vue depuis longtemps, celle-là ! s'exclama le bretteur. Je ne savais pas que Jaffé vous l’avait apprise !
- Il avait perdu un pari, à l’époque, répondit Alexandre dans un sourire amusé.
- De toute façon, s’il y devait y en avoir un pour réussir à le faire parler, c’était bien vous. Comment va-t-il, d’ailleurs ? »
À ces mots, tout amusement déserta les traits masqués de maître Reigner. Jaffé, Adam de son prénom, avait été l’un de ses (très) rares proches. Ils s’étaient rencontré dans cette même salle d’escrime avant de se retrouver sur les bancs de la faculté de droit, et ils avaient prêté serment la même année. Mais Adam était juif, et n’avait pas échappé à la purge du Barreau de 1941. Cette même purge à laquelle Charles Biauley avait participé.
« Il est mort. Une rafle.
- Non ? Vous plaisantez ! »
Alexandre ne répondit pas, mais attaqua brusquement. Coup double.
« Comme vous y allez ! lança sentencieusement Biauley.
- Vous n’avez jamais honte de rien ? »
Dans son emportement, il perdit le point suivant.
« Honte ? Reigner, dois-je vous rappeler que vous n’êtes pas exactement un serviteur vertueux de la justice ? »


Mars 1933 ;
Palais de Justice, Paris.

Maître Reigner laissa passer un court silence. Ce temps très minutieusement calculé, il le prit pour se planter devant le juge. Droit dans sa longue robe noire, le regard assuré, presque franc, il rassembla ses mains devant lui, et asséna le coup fatal.
« Résumons, si vous me le permettez, votre Honneur. D’abord, ces messieurs n’ont pas un seul témoin fiable. Ils ont bien des preuves, mais vous conviendrez avec moi qu’elles sont particulièrement spécieuses, et qu’ont peine même à les appeler «preuves». Mais surtout, nous n’avons jusque là pas entendu la moindre accusation précise. Nous avons n’avons eu que quelques jérémiades incohérentes, mais aucun grief défini, et je ne m’avance pas trop je pense en disant que tout le monde ici commence à se demander ce que l’on juge, et pourquoi. Je vais donc poser une dernier question à ces messieurs de l’accusation : pour quelle raison poursuivez-vous Monsieur Coudry ? »
Il n’y eut pour répondre à cette interrogation directe qu’un silence éloquent. Non pas que l’accusation n’eut rien à dire, mais le discours qui venait d’être fait avait démonté pièce par pièce toute l’argumentation élaborée. Les témoins, face aux questions d’un avocat qui interprétait trop facilement leurs réponses, s’étaient tous contredits. Les preuves qui n’étaient pas exactement vaillantes ne valaient plus rien, et tout ceci n’était que le résultat d’un magistral exercice de rhétorique.
Il n’y avait rien à dire. Aussi, l’accusation se tut.
« Je pense qu’il n’y a rien à ajouter, conclut Alexandre. »
Et sur ces mots, il regagna sa place. Deux heures plus tard, Jacques Coudry, éminent homme d’affaire, escroc reconnu, presque accusé de détournements divers, bénéficia du premier non-lieu de sa vie.
Quant à Alexandre Reigner, il apprit une chose fondamentale ce jour-là : que la justice était une notion tout à fait relative.

L’affaire fit du bruit, et évidemment, la carrière du jeune avocat en bénéficia largement. Il passa sans réel scrupule du côté de ces orateurs aux procédés fumeux, ces interrogateurs capables de mener les témoins exactement où ils le souhaitaient, bref, ces magistrats que certains qualifieraient de véreux. Dès lors, il vit se succéder dans son bureau toutes sortes de personnalités plus ou moins recommandables, qu’il se mit même à renvoyer parfois, quand l’affaire ne lui semblait pas assez intéressante. Alexandre n’avait jamais aimé la facilité, et ce trait de caractère, comme beaucoup d’autres, ne s’était pas estompé. Il n’exigeait qu’une seule chose de ses clients, outre un problème complexe : qu’ils lui disent l’exacte vérité. Le jeune homme n’aimait pas non plus les surprises, et devait avoir toutes les cartes entre ses mains pour arriver à ses fins. Tout cela ressemblait bien à un jeu, mais à un jeu auquel il ne supportait (toujours) pas de perdre.
Sans doute est-ce pour cela qu’il se fit tant d’ennemis : sa haine chronique pour la défaite le conduisait régulièrement à d’éclatantes victoires. Et en plus, il en savait beaucoup.

Quelques jours après Coudry, c’est un certain Pierre Carron qu’Alexandre reçut. Celui-ci n’avait pas une affaire à lui proposer, mais une femme, et à vrai dire il ne s’agissait pas réellement d’une proposition puisque ce charmant Paul Reigner avait déjà tout arrangé.
Le père d’Alexandre avait en effet estimé qu’il était temps pour lui de lever une dernière fois la tête de ses livres, et de prendre ses responsabilités au sérieux. Un peu trop peut-être, si bien qu’Alexandre se retrouva au cours d’une soirée mondaine organisée quelques jours plus tard, sans exactement savoir comment, face à une jeune femme blonde, qui sirotait d’un air ennuyé un grand verre de vin rouge.
« J’ai une proposition à vous faire, lança Louise Carron au cours de la conversation. Mon père veut me marier depuis deux ans, j’en ai assez, et vous... Croyez-moi, vous ne voulez pas savoir à quoi ressemble un père reconverti en marieur. Donc marions nous. Ils nous ficheront tous les deux la paix. Et puis, à condition d’être un minimum discrets, nous n’avons ni l’un ni l’autre besoin de savoir avec qui nous passons vraiment nos nuits ! »
Alexandre manqua de s’étouffer de rire avec son propre verre de vin.
« Quoi ? l'interrogea Louise, en fronçant des sourcils mécontents.
- Rien. Vous êtes un véritable génie, j'admire, c’est tout, répondit-il aussitôt.
- Vous êtes d’accord ? »

Pour toute réponse, l’avocat leva son verre. Ils trinquèrent et la désormais futures madame Reigner se leva, visiblement ravie. Elle s’éloigna légèrement, puis revint sur ses pas.
« Oh, juste une chose : je me fiche totalement de vos futures maîtresses mais si un jour vous voulez des enfants, adressez-vous plutôt à moi. Ça sera quand même bien plus pratique ! »
Et là-dessus, elle disparut dans la foule. Il la regarda s’éloigner et termina pensivement son verre de vin. Il fallait absolument qu’il raconte cette histoire à Edouard.

Louise et Alexandre se marièrent en septembre 1933. Il faut dire que le mariage de la jeune femme était prêt de longue date : il ne manquait plus qu’un prétendant dont, étrangement, la famille ne fut pas trop contrariante en terme d’organisation.


Mars 1943 ;
Salle d'escrime de la Tour d'Auvergne, Paris.

Non, Alexandre n’était pas un justicier, loin de là. Ses beaux principes d’étudiant en droit, histoire, ou philosophie n’avaient pas fait long feu, mais il y avait à ses yeux une énorme différence entre ses manipulations oratoires et ce qu’avait fait Biauley. Il le dévisagea un instant, puis décida pour la énième fois en vingt ans que ce type ne valait pas qu’on s’emporte pour lui. Il lui en avait déjà coûté deux touches, et il n’était pas question de lui laisser remporter cet assaut.
« Vous n’y êtes pas, Biauley, ce n’est pas comparable. »
Calmement, il regagna sa place et le combat repris. L’arbitre s’éloigna néanmoins de quelques pas, et annonça la mise en garde d’une voix un peu moins assurée. La tension de ces dernières minutes n’avait échappé à personne, et quand deux adversaires pareils avaient une arme entre les mains, mieux valait se tenir à distance. Ce fut toutefois avec la plus grande des subtilités qu’Alexandre rompit l’égalité et gagna son huitième point, au bras.
« Vous êtes d’un prévisible, Reigner... grogna l’autre bretteur qui perdait très régulièrement sur ce coup-là.
- On ne change pas une équipe qui gagne, répliqua l’intéressé.
- Je vous ai connu plus téméraire.
- Ah oui ? »
Un sourire qui n’annonçait rien de bon passa sur les lèvres de l’avocat qui, à l’instant où l’arbitre eut prononcé le rituel «allez !» avança d’un bond sur son adversaire. Deux marches et une fente impressionnante eurent raison de retraites surprises de Biauley qui encaissa un coup violent.
« Halte ! demanda-t-il en levant la main, mais trop tard : la touche était valide. »
Alexandre s’éloigna tandis que l’autre se penchait sur le petit trou rougeâtre qui venait de s’ouvrir sur le flanc de sa combinaison.
« J’espère que c’était assez imprévisible et risqué à votre goût ! lança Reigner, narquois. »
En plus, à neuf touches contre sept, il avait repris l’avantage.


Février 1935 ;
Bureau d'Edouard Cabanel, Paris.

« Je t’ai déjà dit que ton bureau ressemble plus à la tombe de Hatsh...Cléopâtre qu’à un bureau de député ?
- Oui. En fait, tu le dis à chaque fois que tu viens. Et d’ailleurs c’est HAT-SHE-PSOUT.
- Ton cas ne s’arrange vraiment pas... »
Alexandre jeta un dernier regard blasé autour de lui. Il ne formula pas à voix haute la question qui lui traversa l’esprit, à savoir combien le Louvre donnerait pour récupérer quelques unes des reliques qui décoraient l’antre d’Edouard, non pas par délicatesse, mais parce qu’il ne voulait pas donner l’impression à son ami d’avoir envie de se faire (encore) conter par le menu tout le détail de tout ce qui l’entourait. Et accessoirement, il avait un sujet bien plus sérieux à aborder.
« Ceci dit, Louise m’a demandé de te remercier pour ton Isis en bois. Elle l’a déjà décidé de l’installer dans la chambre du gamin. C’est à elle que tu aurais dû proposer de faire renaître tes cultes étranges, je suis certain qu’elle aurait marché. En attendant, Madeleine et toi êtes invités à dîner ce vendredi. »
Alexandre eut un sourire amusé au souvenir de sa femme, alors enceinte de deux mois, mais préféra ne pas s’attarder sur la possible nouvelle bataille d’Actium que pouvait impliquer une telle invitation. Et puis, vraiment, il avait quelque chose de plus sérieux à dire. Il reprit donc, sans transition d’aucune espèce.

« Je suis sur une affaire assez... piquante ces derniers temps. Joseph Barbier, ça te dit quelque chose ? »
Il scruta un instant les traits d’Edouard, comme s’il avait déjà une idée de ce que pouvait être la réponse à cette question. Ce qui était le cas.
Joseph Barbier avait été dénoncé quelques semaines plus tôt pour avoir offert des pots-de-vin ou exercé des chantages et pressions divers et variés sur certains fonctionnaires de police plus ou moins haut placés. Présentées ainsi les choses n’avaient pas un grand intérêt mais les deux hommes qui étaient venu s’installer face à Alexandre (et à la sempiternelle statuette que le Louvre lui envierait sans doute aussi, d’ailleurs) étaient absolument persuadé du contraire. Ils l’étaient tellement qu’ils avaient proposé à maître Reigner, pour la défense de ce Joseph Barbier, des honoraires qu’il aurait été indécent de refuser. Le tout après avoir réussir à piquer sa curiosité en insistant sur le fait qu’il fallait absolument que cet homme s’en sortent, ou alors qu’il soit condamné seul.
Alexandre n’avait pas dérogé à ses propres règles pour autant, et avait exigé de Barbier qu’il lui confiât toute la vérité. Celle-ci était simple : l’homme était payé pour faire ce pour quoi il avait justement été accusé. Graissages de pattes et chantages étaient, selon lui, monnaie courant dans l’administration et la nébuleuse parlementaire qu’il ne côtoyait encore que de loin. À ce stade-là du discours, Alexandre était déjà comblé. Mais Barbier était allé plus loin : il lui avait donné des noms. Noms qui, eux-mêmes interrogés par le redoutable avocat, avaient donné d’autres noms et ainsi de suite, si bien que dans le dossier qu’il sortit devant son ami, le jeune avocat était en possession d’une liste capable de faire pâlir la moitié de la Chambre, visiblement corrompue jusqu’à la moelle.

« J’ai même eu droit à des surprises, poursuivit-il après ce rapide exposé, en pointant une ligne sur le document qu’il venait de tendre à Edouard qui put - mais il devait s’en douter - y lire son propre nom.
- Ah. C’est fâcheux, lâcha celui-ci avant de s’étrangler en parcourant le reste de la liste. Mais... attends, je n’étais pas au courant de tout ça !
- Je me suis dit que tu apprécierai d’être prévenu. J’ai quelques détails amusants sur ton beau-père aussi, et je suis presque déçu de ne pas encore avoir croisé le mien. Enfin, ce requin est capable d’avoir effacé ses traces...
- Qu’est-ce que tu vas faire ? le coupa Edouard avant qu’il ne se mette à pérorer sur les compétences frauduleuses de Carron.
- Bonne question, répondit Alexandre, pensif. »
En réalité, il avait déjà son idée. Pour l’heure il était le seul (avec son ami, certainement ravi d’avoir été mis dans la confidence, il n’en doutait pas) à connaître la teneur exacte de cette liste. Un justicier aurait sans doute tout balancé, mais le jeune homme tenait bien trop à remporter cette affaire pour céder à une telle impulsion.

Il quitta Edouard un moment plus tard. Les quelques jours qu’il restait avant le début du procès, il les passa à... faire du tri. Par la suite, sa plaidoirie eut un retentissement absolument terrifiant. De nombreux hommes de droite furent exposés, sans même avoir besoin de détourner trop loin les réponses des témoins. Cette affaire qui devait n’être qu’une simple histoire de pot-de-vin se transforma en scandale politique, au milieu duquel un certain Barbier fut innocenté, sa responsabilité individuelle ne pouvant être mise en cause.
Les choix d’Alexandre eurent une autre conséquence : celle de lui attirer quelques inimitié à droite, mais aussi bien plus d’amis que de nécessaire parmi les radicaux. Comme il avait tout de même fallu en exposer quelques uns pour ne pas paraître trop suspect, des sièges se libérèrent. C’est à cette occasion que les deux hommes qui s’étaient installés face à lui au début de cette histoire revirent le voir, mais pour lui proposer cette fois de se lancer en politique.

Au printemps 1935, Alexandre Reigner était finalement député de Seine-et-Marne, encarté au parti radical (ce qui ne plut pas à son beau-père mais amusa beaucoup Louise, comme tout ce qui agaçait son père) et faisait ses premiers pas à la Chambre. Il avait pris un gros risque sur sa carrière avec cette faire - mais une fois de plus, le risque avait payé.


Mars 1943 ;
Salle d'escrime de la Tour d'Auvergne, Paris.

À la demande de Biauley, l’arbitre accepta de ne pas relancer immédiatement le combat. Devant cette dérobade qui ne fut pas sans lui rappeler quelques houleuses interruptions de séance à l’Assemblée dès lors que l’un des grands partis perdait pied dans les débats, Alexandre leva les yeux au ciel et ôta son masque.
« Vous plaisantez, j’espère ! Rappelez-moi qui voulait aller jusqu’au premier sang ?
- Fermez-la, Reigner, grommela le grand blessé en inspectant la plaie. »
Une éraflure, rien de plus, mais Alexandre n’en fut pas moins particulièrement fier de lui. Il estimait d’ailleurs être parfaitement dans son bon droit : Biauley l’avait cherché, ce qui n’était définitivement pas une brillante idée, compte-tenu du fait qu’il était de ceux que l’on trouvait assez vite.
« Vous devenez susceptible, dites-moi, pire que le père Sacriste en son temps, soupira-t-il avec un sourire amusé au souvenir du curé qui officiait à Henri-IV.
- Je crois me souvenir qu’il ne l’était pas pour rien, rétorqua vaguement Biauley.
- C’est bien ce que je dis, vous êtes pire. Vous ne vous vous arrangez pas. »
L’intéressé redressa la tête et adressa un regard éloquent à Alexandre, qui signifiait sans doute quelque chose comme « je ne sais pas lequel de nous deux s’arrange le moins, mais je pense que c’est vous ». Il rattacha sa veste, et se remit en place face à son adversaire. L’arbitre put enfin annoncer la remise en garde.
« En parlant de s’arranger ou non, j’ai croisé votre soeur hier, avec quelques hommes de la Milice. Je ne savais pas qu’elle s’était engagée.
- Oui. Ce qui en fait la seule de nous à avoir bien tourné, n’est-ce pas ? répondit le bretteur, en parant un coup, et non sans une pointe d’ironie. »
Biauley se contenta d’une retraite pour toute réponse, alors qu’Alexandre tentait une attaque à la cuisse. Julie, qui fréquentait les sphères les plus collaboratrices possible depuis le début de l’Occupation, avait évidemment sauté sur le premier poste de dactylographe dès que la Milice avait été créée. Une grande fierté pour son secrétaire d’Etat de mari, qui n’avait pas assisté à la crise qui avait immédiatement secoué la fratrie Reigner. Alexandre soupira, en se remettant en place après avoir laissé une huitième touche à son adversaire. Cette crise là n’avait pas été la première et la récente disparition de son frère l’inquiétait assez pour qu’il espérât qu’il ne s’agissait pas de la dernière.


Décembre 1936 ;
Palais Bourbon, Paris.

« Revenez sur terre ! On ne fait pas de la politique avec des utopies ! »
La voix d’Alexandre se mêlait (pour une fois) à celle de ses camarades tandis que le député socialiste debout à la tribune tentait d’achever son discours. L’homme qui se trouvait à la droite de Reigner lui jeta un regard perplexe, auquel l’intéressé ne prit pas même la peine de répondre. À la décharge du vieux représentant, maître Reigner, qui exerçait toujours de la même façon malgré son mandat, n’avait pas une conduite franchement claire à l’Assemblée. Député de Seine-et-Marne depuis le succès retentissant de l’affaire Coudry, Alexandre avait fait ses premiers pas à la Chambre aux côtés des radicaux jusqu’à ce que ces derniers aient l’idée saugrenue de se rapprocher des socialistes, et plus à gauche encore, des communistes - autrement dit, une joyeuse bande de rêveurs naïfs, et d’idéalistes. Or une chose était certaine, Alexandre ne supportait pas les idéalistes. Il avait donc, très simplement claqué la porte et choisi de suivre Flandin, qui n’avait pas manqué d’efficacité lors de son passage à la présidence du Conseil, et avait constitué autour de lui un petit groupe de centristes ne voulant ni d’une alliance avec les socialistes, ni rejoindre la droite. C’était bien là l’idée d’Alexandre, mais comme les choses intelligentes avaient tendance à ne pas durer bien longtemps au sein de cette Chambre, il avait fallu que Flandin se découvre une soudaine envie de rallier l’Alliance démocratique. L’avocat s’était donc retrouvé entouré de députés de droite, qu’il n’appréciait guère plus que leurs opposants, et qui conjuguaient ce défaut avec un cléricalisme qui avait le don de le faire bondir sur son siège assez régulièrement.
En un mot, ni lui ni ses collègues ne savaient réellement ce qu’Alexandre faisait de ce côté de l'hémicycle. Mais comme il n’était pas homme à avoir de grandes causes à défendre, sinon celle de la laïcité (et de la mixité dans les dortoirs), et ce malgré ses parfois (très) longs discours, il s’en accommodait.

Le Président s’impatienta et finit par lever la séance en exhortant tout le monde à plus de discipline lors de leur prochaine rencontre. Alexandre eut un sourire bien à lui à cette idée, puis s’éclipsa en saluant quelques collègues au passage. Le soir approchait et le dîner qui l’attendait serait au moins aussi agité qu’une séance de politique financière à l’Assemblée. Et pour cause : la Chambre, même en comité réduit, y serait presque représentée. Louise, farouche socialiste (Alexandre faisait une exception sur les idéalistes la concernant) avait invité Philippe, communiste discret, et Julie, fasciste en herbe, et avait également proposé à Edouard, le radical, et sa femme, Madeleine dont personne n’avait jamais compris l’orientation politique (si elle en avait une), de se joindre à eux. En un mot, la soirée promettait d’être agitée.
Elle l’était déjà, d’ailleurs, quand Alexandre rentra. Il entendit assez distinctement les voix de Julie et Philippe, qui se disputaient allègrement. Levant les yeux au ciel, l’aîné de la fratrie décida d’abord d’aller saluer Louise, qui préparait ses enfants que la voisine, Françoise Regnault, garderait pour eux ce soir.
« Octave a appris un nouveau mot : « sorcière », lança-t-elle alors qu’il franchissait la porte. Et bizarrement, il l’associe avec Mme Regnault...
- Ce garçon est d’une intelligence rare. »
Louise leva les yeux au ciel puis alla vivement retirer des mains du garçon la petite Isis en bois qu’Edouard lui avait offert pour la naissance des enfants. C’est d’ailleurs pour le remercier de cette attention ainsi que de l’avoir faite rentrer au Louvre en tant que restauratrice qu’elle avait décidé que les jumeaux s’appelleraient Isis et Octave. Alexandre avait évidemment fait une drôle de tête à cette annonce, et avait bien essayé d’argumenter... Mais quand Louise lui avait dit que Cabanel avait aussi proposé Nefertiti, il avait finalement admis qu’Isis n’était pas si mal. En se promettant de se venger (ce qu’il avait fait trois jours plus tard en parvenant à souler son ami, et à le faire chanter - fort joliment d’ailleurs - dans leur bar favoris. Il avait même eu le droit à une chorégraphie, mais passons).

Il ne fallut ensuite pas plus de dix minutes à Alexandre pour réconcilier Julie et Philippe, qui finissaient toujours par se mettre d’accord pour éviter les sujets fâcheux. Les liens particuliers qui unissaient les trois Reigner ne s’étaient pas distendus avec le temps, malgré leurs opinions divergentes et ils savaient tous que malgré tout, ils seraient capables de faire n’importe quoi les uns pour les autres. Même cette peste de Julie, qui avait d’ailleurs récupéré les deux vieux chats de leur enfance, ses frères estimant que Lucrèce et Cesare Borgia lui allaient très bien. Puis après la fuite de Juan, c’est Cesare qui avait fini par rendre l’âme. Ne restait qu’une Lucrèce vieillissante mais coriace - ce qui n’étonnait personne.
Louise rejoignit bientôt la fratrie, tout en adressant au passage un sourire à Alexandre. Le contrat qu’ils avaient passé lors de leur première rencontre avait été respecté à la lettre. Ils avaient fini par devenir bon amis, et même complices, jusqu’au soir où Louise avait confié qu’elle aimerait être mère (la seule lubie qui ne lui était pas passée au bout de deux semaines, avec la peinture). Après la naissance des jumeaux, l’avocat s’était pris à sentir plus d’affection pour la jeune femme qu’il n’avait cru en avoir et le couple s’était finalement rapproché, malgré quelques petits écarts nécessaires à s’éviter la routine et l’ennui. Finalement, ce mariage marchait bien mieux qu’on ne l’aurait cru.

Le repas, lui, se déroula dans une ambiance joyeusement électrique, entre disputes et compromis sur un large panel de sujets, chose qui ne déplaisait pas à Alexandre. Hélas, toutes les bonnes époques, comme les associations intelligentes à la Chambre, ont une fin.


Mars 1943 ;
Salle d'escrime de la Tour d'Auvergne, Paris.

« Une femme charmante, votre soeur... lança un Biauley pensif. »
Reigner ne répondit pas, concentré sur l’assaut. Il n’en songea pas moins que vingt ans plus tôt, il aurait cogné cet abruti de Brutus pour moins que ça - il était, il faut le dire, particulièrement doué à l’époque pour trouver une raison de se bagarrer, talent qui s’était depuis changé en une capacité fort développée à trouver le moindre erreur, le moindre point discordant dans les plaidoiries de ses confrères ou les discours des autres députés, et le discuter avec tous les procédés possibles et imaginables. Et ce don, en mauvais joueur incorrigible, il savait également le mettre au service de ses points en assaut.
Il menait toujours à dix touches contre huit lorsque Biauley décida qu’il en avait assez de rester à la traîne, d’autant qu’il ne restait plus qu’un peu plus d’une minute avant la fin de la seconde reprise. Il mit toucha une première fois au pied, à nouveau, profitant d’un instant de déséquilibre de son adversaire, ce qui eut pour effet de mettre celui-ci de mauvaise humeur - a-t-on idée de perdre l’équilibre après plus de vingt-cinq ans de pratique ?
« Un problème, Reigner ? lança Biauley, un sourire narquois aux lèvres.
- En garde, messieurs ! coupa l’arbitre qui, connaissant les deux bretteurs, préférait ne pas laisser la conversation reprendre. Êtes-vous prêts ? Allez ! »
Alexandre, bien décidé à en découvre cette fois, tendit ostensiblement le bras pour tenir son adversaire à distance. Il para systématiquement les coups répétés de ce dernier, dans l’attente du bon moment. Il ne restait plus que trente secondes quand soudain, Biauley leva la main, comme pour demander une nouvelle halte. Alexandre, agacé, abaissa sa lame, ce sont l’autre profita... pour toucher. L’arbitre comptabilisa la touche et s’apprêtait à relancer pour la fin de la deuxième période, mais maître Reigner releva son masque.
« Je conteste celle-ci, gronda-t-il.
- Vous contestez ? demanda Biauley, en levant les yeux au ciel.
- Vous contestez ? répéta l’arbitre, blasé d’avance.
- Vous alliez demander halte, abus de gestuelle, Biauley !
- Je n’ai rien dit...
- Evidemment que vous n’avez rien dit, vous aviez préparé votre coup. C’est une touche de mauvaise foi ! s'emporta Alexandre en se tournant vers l’arbitre, un index accusateur pointé sur son adversaire.
- J’ai bien entendu, c’est vous qui parlez de mauvaise foi ? Vous vous foutez de moi, Reigner ?
- Nous sommes en assaut, pas en procès ! Quand je vous ai dit que Brutus vous allez bien, vous n’aviez pas besoin de me prendre au mot.
- Vous pensez vraiment que j’aurais pris la peine de monter un coup en traitre... commença Biauley, un sourire insolent aux lèvres, qui fit s’assombrir encore les traits d’Alexandre. L’allusion était claire.
- Ça ne serait pas la première fois, cracha-t-il. »
Biauley ne répondit rien. Il n’y avait rien à répondre : pour une fois, il disait vrai.


Avril 1939 ;
Palais de Justice, Paris.

Maître Reigner ignorait à peu près tout du témoin assis face à lui, ce qui, pour être totalement honnête, l’agaçait souverainement. Lorsqu’il se présentait aux audiences, lorsqu’il se lançait dans les plaidoiries qui faisaient sa réputation - bonne au mauvaise, peu importait - Alexandre avait toujours une longueur d’avance. Il connaissait l’affaire dans ses moindres détails, si bien qu’il semblait parfois que rien ne pouvait le surprendre. S’il se présentait un imprévu, il le détournait habilement, ou rebondissait dessus. Il était trop sûr de lui pour se laisser déstabiliser. Mais cette fois, quelque chose le perturbait, quoi qu’il n’en montrât rien. Cet homme, il l’avait croisé avant l’audience, accompagné de ce vieil ourse de Charles Biauley - ce qui était une raison valable pour ne pas lui faire confiance - et n’avait appris qu’il témoignerait qu’à l’instant. L’affaire en cours était assez délicate, et comme dans toute affaire impliquant des noms un peu trop éminents, de l’argent et un bouc-émissaire idéal retrouvé mort (un air de déjà-vu qui ne plaisait à personne dans cette salle), la méfiance était de mise.
Le cadavre en question était celui d’Alfred Gainot, sombre administratif de son état, alors dénoncé comme le principal acteur d’un vaste réseau corrompu au sein du gouvernement et de la Chambre. Selon la version officielle l’homme n’avait pas survécu à un terrible accident qu’il avait provoqué lui-même en voulant imprudemment doubler un camion militaire. Évidemment, personne, et surtout pas la famille Gainot, n’avait voulu avaler cette histoire, d’autant que loin d’être acteur du réseau qui existait bel et bien (mais qui en s’en serait étonné ?) ce pauvre Alfred détenait en fait des noms qu’il menaçait de révéler. Alexandre, à ce stade du récit, n’avait pu s’empêcher traiter intérieurement ce malheureux d’idiot - qui ignorait encore que lorsqu’on détenait un secret, on le gardait ou on le révélait, mais on ne retardait pas avec des menaces inutiles ? Mais cette critique fort spirituelle passée, restait qu’il paraissait assez évident que l’accident n’en était pas un. Et que c’est à Alexandre qu’on était venu demander d’enterrer cette affaire.

Voilà pourquoi ce témoin imprévu, sorti de nulle part, ne lui plaisait pas. Et il s’avéra vite qu’il avait raison de s’en méfier, même si l’homme semblait absolument terrifié et balbutiait parfois jusqu’à en être incompréhensible.
« Ce que vous essayez de nous dire, monsieur, c’est qu’on vous a forcé à venir prendre la parole devant cette assemblée ? interrogeait Maître Reigner, profitant du malaise du témoin pour le perdre - ce qui fonctionnait à merveille.
- Oui...enfin, non, mais je n’aurais pas pensé à venir si...si on ne m’avait pas demandé.
- Vous ne savez donc pas exactement ce que vous faites ici ?
- Si ! Mais... bégaya le malheureux, visiblement totalement effrayé par la haute stature, l’air sévère et la voix de stentor de l’avocat.
- Avez-vous une quelconque déclaration à faire concernant la culpabilité ou non de mon client (un bouc-émissaire également) dans la mort de monsieur Gainot ?
- Non..
- Avez-vous quelque chose qui puisse intéresser la cour ?
- Oui j’ai... euh... Enfin non. »
Alexandre fronça les sourcils. La tournure que commençait à prendre cet interrogatoire ne lui plaisait pas.
« Bien, je crois que nous allons nous arrêter là. Je n’ai plus de question pour le témoin.
- J’ai-vu-un-ordre-de-monsieur-le-ministre-de-l’Intérieur-pour-faire-taire-monsieur-Gainot. »

Il y eut un silence. La phrase avait été débitée très vite, mais entendue de tous. L’avocat, qui s’en revenait vers sa place, se retourna vivement vers lui. Surpris, il l’était - l’accident n’en avait certainement pas été un, mais il ignorait que l’ordre remontait si haut. Il dévisagea un instant le pauvre témoin qui se liquéfiait sur son siège. Idiot !
Alexandre avait un choix à faire, et un choix qui ne serait pas sans conséquence. Continuer l’interrogatoire, revenir sur la logique des évènements, exposer bien des noms, créer un scandale et assurer sa carrière. Ou alors il pouvait confondre le témoin, et retourner tranquillement sur les bancs de l’Assemblée dès le lendemain, mais en risquant une enquête plus approfondie. Le juge, Biauley, et l’ensemble de la salle avaient les yeux braqués sur lui.
« Monsieur Dubois... pourriez-vous répéter ? »

Le scandale qui s’en suivit fut absolument indécent. Des têtes tombèrent, essentiellement dans l’Alliance démocratique. Un vote de confiance fut demandé et c’est uniquement par miracle que le gouvernement Daladier ne tomba pas - la chance voulut que ne soit impliqué que le ministre de l’Intérieur, qui appartenait au grand réseau centriste, et fut rapidement remplacé.
Quant à Alexandre, il fut fermement prié de quitter la partie droit de l'hémicycle, et si possible, la partie gauche aussi. Carron, son beau-père, insista même pour qu’il se retire un moment le plus loin possible s’il voulait que sa réputation (voir plus) survive à cet incident. Reigner, qui n’était pas de ceux qui se laissaient impressionner, songea à résister un moment. Mais considérant le fait qu’il s’était déjà attiré bien des haines par le passé parmi les députés, qu’il était le seul de son parti à trouver quoi que ce soit à redire à l’interruption d’une séance en raison de la mort du Pape (en fait, le souvenir d’Edouard tentant de prendre la parole pour protester contre cette décision et des regards noirs qui s’étaient posés sur lui quand il s’était mis à scander « Cabanel ! Cabanel ! » pour l’encourager le fit plus sourire qu’autre chose) - bref, considérant qu’il était seul de son côté, qu’il avait déjà claqué la porte chez les radicaux et qu’il n’aimait toujours pas les idéalistes, il céda. Ce qui le mit de fort mauvaise humeur pendant quelques jours, le temps pour Louise, Isis, Octave et lui de s’installer à Bordeaux.
Ils s’y trouvaient déjà lorsqu’il apprit, en toute intimité, que l’ordre avait en fait été surpris par Biauley - allez savoir comment ! - et qu’il avait délégué la tâche d’exposer l’affaire au premier vendu venu. Il est heureux que ce jour-là, Biauley ne se trouvait pas face à lui sur une piste, une épée à la main.
Alexandre ignorait à l’époque qu’avoir quitté la chambre lui éviterait d’assister de l’intérieur à la défaite française l’année suivante, et d’avoir à voter les pleins pouvoirs à un vieux maréchal épris de vertu et de révolution nationale.


Mars 1943 ;
Salle d'escrime de la Tour d'Auvergne, Paris.


L’auteur trancha le conflit, et valida la touche. Le score était de dix touches partout, à vingt-cinq secondes de la fin de la seconde période. Alexandre râla pour la forme, insista un moment, mais face à l’imperturbable arbitre, qui en avait vu d’autres depuis le temps que cet avocat aussi mauvais perdant que doué fréquentait cette salle, confirma ses dires et ordonna aux deux combattants de retourner à leur place.
« En garde...
- Allez Reignez, vous vous vengerez ! ironisa Biauley.
- Le prochain qui m’interrompt perd une touche. »
Il y eut un silence.
« Bien. En garde. Prêts ? Allez ! »
Les deux bretteurs se jaugèrent à nouveau, bien plus échauffés l’un contre l’autre qu’au début de l’assaut. Ils jouèrent un moment sur la distance, et Alexandre finit par acculer Biauley au fond de la piste, cherchant à l’en faire sortir - quitte à utiliser des procédés peu sportifs, autant user de ceux qui figuraient dans les règles, songeait-il. Lame tendue droit devant lui, il ne lui restait plus qu’à choisir s’il voulait prendre le point en faisant sortir Biauley ou en le touchant, mais celui-ci eut enfin une réaction digne de ce nom.
« Halte ! annonça l’arbitre pour mettre fin à la reprise. Coup double. Le score est de onze partout. »
Alexandre s’éloigna, et ôta vivement son masque. Il essuya quelques gouttes de sueur qui perlaient sur son front et accepta un autre verre d’eau. Cet idiot de Biauley finissait toujours par le trouver. Reigner n’avait souvent que mépris pour les gens de son espèce mais la traîtrise clairement évoquée plus tôt avait hissé son éminent collègue au rang de ses plus fortes inimitiés. Il avait rarement été en colère comme après l’affaire Gainot. Il ne se souvenait pas de s’être souvent emporté ainsi - du moins, pas avant la défaite et les débuts de l’Occupation.


Juin 1941 ;
Bureau du Bâtonnier, représentant de l'Ordre, Paris.


« Ça n’est pas acceptable ! »
Le poing de l’avocat s’abattit sur le bureau du Bâtonnier, représentant du Conseil de l’Ordre, qui le dévisagea avec un certain abattement, celui qui semblait s’être emparé de la France entière. Alexandre, qui avait décidé que l’exil bordelais avait déjà bien trop duré et ce malgré le fait que Paris soit située en zone occupée, était de passage dans la capitale pour préparer son retour ainsi que celui de sa famille lorsqu’il avait appris que la loi visant à épurer le Barreau de ses membres Juifs avait été promulguée, et acceptée par le Conseil. Il se planta face à Jacques Charpentier, les deux mains posées à plat sur son bureau, furieux.
« Comment avez-vous pu accepter ça ?!
- Reigner, calmez-vous, je vous en prie.
- Que je me calme ? Que je me calme alors que le gouvernement se permet d’intervenir dans les affaires de l’Ordre ? De choisir les inscrits au Barreau ? Qu’est-ce que vous attendez pour réagir, qu’ils nous demandent de prêter serment à Pétain ? Dites-moi, quand avez-vous décidé de leur abandonner notre autonomie ?
- Nous n’avons rien abandonné du tout. Seulement, vous savez à quel point la situation est délicate. Il faut composer... et le Maréchal n’est pas commode. Estimez-vous plutôt heureux de ne pas être concerné ! »
Alexandre manqua de s’étrangler. Il se redressa brusquement, et traversa une fois, puis deux, le bureau du Bâtonnier dans sa largeur. Les décrets pris par Vichy jusque là ne le concernaient pas, en effet, mais il voyait avec une certaine inquiétude les atteintes de plus en plus évidentes à toutes les traditions d’autonomie et d’indépendance de l’Ordre.
À cela s’ajoutait une expérience dont il ne s’était pas encore tout à fait remis, à savoir le procès d’un jeune terroriste, qui avait réussi à échapper aux juridictions d’exception et à obtenir un avocat digne de ce nom - lui. Il avait rendu de longues visites à son client, et élaboré une ligne de défense d’autant plus solide qu’il n’avait cette fois pas eu besoin de dissimuler quoi que ce soit : tout ce que son client avait fait, il l’avait fait par patriotisme, par amour pour son pays, par envie de le défendre. Pour un homme n’ayant pas défendu un type bien depuis longtemps, l’affaire n’avait pas semblé trop difficile. Pourtant, lorsqu’il était rentré dans la salle d’audience, Maître Reigner, pour la première fois depuis ses débuts, s’était senti mal à l’aise. Le procureur avait parlé dans le silence le plus total, exposant les faits avec un dégoût presque visible pour ce « terroriste Juif et communiste, traître à la partie qui l’avait accueilli et au bien-aimé Maréchal » qui avait tenté de faire passer à Bordeaux des armes et des tracts destinés à un réseau en formation. La salle entière avait semblé boire ses paroles. Quand Alexandre avait pris la parole, l’atmosphère s’était encore alourdie. Comme toujours, il avait mis tout son souffle dans sa plaidoirie, mais alors que ses deniers mots s’éteignaient dans le silence, il avait compris ce qui n’allait pas : le procès était déjà fait. Avant même qu’ils n’aient tous pris place dans cette cour, la sentence était tombée. Louis Sorel avait été condamné à mort, et ce en dépit de toutes les absurdités et les incohérences de ce jugement.

La défaite avait été amère pour Alexandre, qui avait pris la décision d’un retour à Paris à la suite de cette affaire. Et ce jour-là, dans le bureau de Charpentier, il sentit de nouveau s’abattre sur lui le malaise du procès de Louis Sorel. Il s’arrêta face au Bâtonnier, qui ne l’avait pas quitté des yeux et soutint son regard. Ce qu’il y vit lui confirma toutes ses craintes. Las, soudain, il se laissa tomber sur une chaise.
« Pour Jaffé, vous ne pouvez rien faire ? reprit-il, morne.
- Les dérogations ont été refusées en bloc... Je suis désolé, souffla le Bâtonnier qui n’avait pourtant jamais aimé ce défenseur des causes outrageuses qu’était Reigner. »
Celui-ci eut un rire sans joie.
« Revenez vous installer à Paris, reprenez votre cabinet et votre carrière où vous l’avez laissée. Je suis certain que vous y trouverez votre compte... Et vous ne manquerez pas de travail. Le marché noir s’en donne à coeur joie, et ils n’auront pas de meilleur avocat que vous.
- Avec tous le respect que je vous dois : épargnez-moi votre hypocrisie. »
Là-dessus, il se leva, avec dans la bouche un arrière goût amer. Il commençait à comprendre, enfin, ce que signifiaient réellement la défaite, et l’Occupation. Et ce prise de conscience allait lui rester un moment au travers de la gorge.
« Une dernière chose, Reigner ! Des juridiction spéciales ont été mises en place à Paris. Considérez-vous comme un potentiel commis d’office. »
Alexandre eut soudain envie de dire au Bâtonnier d’aller se faire voir. Il se contenta de claquer la porte. En silence.


Mars 1943 ;
Salle d'escrime de la Tour d'Auvergne, Paris.


La minute réglementaire de pause passa rapidement. Il restait désormais trois minutes à Biauley et Reigner pour en terminer. C’est bien assez. Alexandre regagna la piste, en étant absolument certain qu’il ne voulait pas perdre cet assaut. Biauley, qui dissimulait mieux mais n’en pensait pas moins, s’installa avec la même détermination. L’arbitre prit les devants en annonçant qu’il ne tolèrerait aucune faute, aucune contestation et qu’ils avaient tous les deux intérêt à se tenir à carreau - sans se trouer le corps, n’est-ce pas Reigner. L’intéressé répondit par un large sourire, insolent à souhait, puis rabattit son masque. L’arbitre soupira. Ces trois minutes risquaient d’être longues.
« En garde. Prêts ? ... Allez. »
Les deux bretteurs s’avancèrent prudemment l’un vers l’autre. Il s’agissait de ne plus faire d’erreur. Alexandre n’était pas homme à se précipiter, mais il ne comptait pas laisser à Biauley ne serait-ce que le temps d’espérer l’emporter. Il laissa passer un court temps d’observation avant d’agir : un bond, une fente et il touchait au torse. Le point suivant fut pour Biauley et le suivant également. Mené à treize contre douze, Alexandre eut un geste de rage.
« Allons Reigner, ce n’est qu’un assaut, nous aurons l’occasion de remettre ça. Et puis il me semble qu’en vingt ans, j’ai quelques revanches à prendre.
- Biauley... est-ce qu’il vous arrive de vous taire dans les moments adéquats ? »
L’autre hocha la tête avec un sourire goguenard. Il fut puni de son orgueil en perdant le point suivant. Egalité parfaite, à nouveau, et une minute et trente secondes restantes. 
Ils se remirent en garde mais cette fois, Alexandre fut sans pitié. Il bondit dès le signal donné, et porta un coup qui aurait sans doute tué Biauley sur le coup s’ils avaient eu de vraies armes en mains.
« Vous parliez d’une revanche ? lança l’avocat non sans une certaine acidité.
- Tout n’est pas joué ! Et je croyais qu’on ne devait pas se touer le corps. Vous auriez fait un chevalier efficace : à ce rythme, vous allez réussir à m’achever avec une lame mouchetée.
- J’aime assez cette idée, rétorqua Alexandre. Je vous aurais défié en tournois et vous aurais laissé pour mort dans les lices.
- Messieurs, en garde, interrompit l’arbitre.
- Charmant. Pour un peu je vous imagine presque en armure, défendant les couleurs d’une dame... D’ailleurs, comment va votre femme ?
- Ça ne vous regarde pas, Biauley.
- EN GARDE ! »


Décembre 1942 ;
Bureau de Pierre Carron, Paris.


« Je ne voudrais pas avoir l’air possessif mais... pourrais-je savoir ce que vous avez fait de ma femme ? »
Alexandre était rentré sans attendre d’y avoir été invité dans le bureau de son beau-père, alors en grande conversation avec une cigarette et, semblait-il, le portrait du Maréchal. Carron haussa un sourcil, écrasa sa cigarette et se détournait de Pétain.
« Nous avions rendez-vous ?
- Absolument pas. Mais il faut bien qu’être votre gendre ait quelques avantages, rétorqua l’insolent en s’installant. Où est-ce que vous les avez envoyés ?
- Eh bien... en province. Mais ça ne vous regarde pas, je crois. »
À cet instant précis de la conversation, l’avocat se prit à haïr profondément son beau-père, ce qu’il parvint heureusement à se garder de montrer.
« Vous auriez dû faire carrière au théâtre, vous êtes à la fois hilarant et convainquant, asséna-t-il avec une insolence à toute épreuve. »
Une insolence, et une forme d’attente. Carron ne pouvait définitivement pas estimer que le lieu où il avait envoyé Louise et leurs deux enfants de sept ans ne le regardait pas.
« Ma fille a échappé de peu à une arrestation, et j’ai pris d’énormes risques pour la couvrir. Vous pensez que je suis d’humeur à faire le clown, Reigner ?
- Vous...
- Si c’est pour une autre provocation, vous pouvez épargner votre salive.
- Très bien, je répète ma question alors : Où sont Louise, Isis et Octave ? »

Carron soupira et referma le sèchement le dossier qui se trouvait devant lui, geste qui fit prendre conscience à Alexandre que si cet homme était déjà imbuvable avant la guerre, il ne s’était pas arrangé depuis qu’il était devenu secrétaire d’Etat, et à Vichy qui plus est. Il ne l’en fixa pas moins sans se détourner, déterminé à avoir une réponse à sa question.
Alexandre était rentré chez lui deux heures plus tôt, et avait trouvé l’appartement vide, avec pour seul indice un mot rapide. Jusque là il n’avait pas été surpris outre-mesure. Louise avait fini par céder à sa première impulsion, et avait rejoint Philippe et ce qu’il restait du réseau du musée de l’Homme, réseau infiltré de taupes allemandes jusqu’à la moelle. Il l’avait vue débarquer comme une furie deux jours plus tôt, tremblante, et avait mis presque une heure à lui faire avouer ce qui se tramait : elle était entrée en résistance depuis quelques mois et venait d’échapper à un coup de filet, sans être certaine de n’avoir pas été reconnue. Philippe devait être là aussi, mais elle ne l’avait pas vu.
Alexandre avait pris ce nouveau coup comme les premiers : en tapant du poing sur une table. Puis il avait contacté Carron qui était le seul à pouvoir faire quelque chose pour Louise. Quant à son frère, il n’en avait pas soufflé mot, méfiant, et se contentait d’attendre, non sans angoisse, de ses nouvelles. Il n’y avait donc rien de surprenant à ce que Louise et les enfants aient quitté l’appartement. Ce qui avait étonné Alexandre, c’est l’absence totale d’indication quant à la destination de sa famille. Quoi que peu convaincu - Louise n’était pas une femme prudente - il avait pensé qu’elle avait, pour une fois, pensé à prendre ses précautions, et que Carron lui communiquerait les informations qu’il souhaitait de vive voix.

« Et je répète ma réponse : ça ne vous regarde pas. »
L’avocat fronça les sourcils. Cette plaisanterie commençait à avoir assez duré.
« Il s’agit de ma femme, et de mes deux enfants. Je crois que je ça me regarde.
- Non. Je préfère que Louise soit totalement isolée. Ça ne lui fera pas de mal.
- Pardon ?! »
Cette fois, il s’était emporté. Il se leva brusquement.
« Vous vous foutez de moi ? Vous n’avez pas le droit...
- Je suis son père j’ai tout les droits, l’interrompit Carron. Vous aurez de leurs nouvelles en temps voulu, mais vous devrez passer par moi pour tout ce qui les concerne désormais. Cette conversation est terminée. »
Alexandre s’en étouffa de rage. Il envisagea un instant l’idée de le faire parler à l’aide d’une droite déjà bien éprouvée, mais une secrétaire annonça la venue d’un autre visiteur.
« Vous me paierez ça, Carron. »
Là-dessus il tourna les talons.
Il rumina une sa colère sur tout le trajet qui le ramena chez lui et s’y abandonna un court instant en cognant un mur sur lequel il se représenta volontiers le visage de son beau père. Les mains encore tremblantes de colère il se laissa tomber dans un fauteuil. Pâle, l’oeil encore noir, les traits tirés, il enfouit sa tête entre ses paumes.

Louise et les enfants avaient été envoyé dans il ne savait quel coin reculé de la campagne française et il n’avait aucun moyen de les contacter. Philippe avait disparu sans laisser de trace suite au coup de filet auquel avait échappé sa femme. Dans un élan d’abattement, il se prit à songer que beaucoup de ses confrères s’étaient exilés en zone sud (qui n’était même plus libre), que quelques uns étaient déjà morts, que ses vieilles connaissances étaient passées à Vichy, à Londres ou avaient disparues. Il ignorait même ce qu’il advenait d’Edouard, qu’il n’avait pas vu depuis son témoignage proprement effarant aux procès de Riom, durant lesquels lui-même aurait dû plaider la cause des accusés, avant qu’on ne le lui interdise, purement et simplement. Julie ne jurait plus que par Pétain et les Allemands.
Un constat navrant s’imposait : il était absolument seul.

Une sonnerie stridente le sortit de sa torpeur. Il se leva brusquement, décrocha, et lança sans la moindre amabilité :
« Quoi ?
- Maître Reigner ? Navré de vous déranger mais j’ai une affaire pour vous... »


Mars 1943 ;
Salle d'escrime de la Tour d'Auvergne, Paris.


Biauley n’insista pas au sujet de Louise, surpris par la soudaine impatience de l’arbitre.
« Prêts. Allez ! »
Un silence presque pesant s’abattit sur la salle. Les spectateurs se turent, ainsi que les bretteurs, qui n’échangèrent d’abord que quelques coups de lame. Alexandre n’avait qu’une touche à mettre, Biauley, deux. Ce dernier s’avança soudain, brusquement, acculant son adversaire à l’autre bout de la piste. Ils ferraillèrent un long moment, et, parant un coup redoutable, Alexandre finit par réussir à le renvoyer au centre de la piste.
À nouveau ils se jaugèrent. Puis Biauley, qui s’impatientait, revint à l’attaque, exactement de la même façon. Et il toucha.
« Halte ! Touche Biauley, quatorze partout, vingt-sept secondes de jeu. En garde. Prêts ? »
Il y eut un court silence. Tous les regards étaient posés sur eux, les jugeaient déjà, et attendaient leur prochaine action. Alexandre les ressentit presque lourdement.
« Allez ! »






Dernière édition par Alexandre Reigner le Mer 13 Mar - 19:48, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Maître Reigner, avocat du diable.    Mer 13 Mar - 19:47

Il m'aura fallu six heures de train pour finir mais... ma fiche est terminée ! happy

Je ne suis absolument pas désolée d'avoir fait aussi long parce que j'ai pris mon pied à creuser et développer Alexandre face


₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪
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MessageSujet: Re: Maître Reigner, avocat du diable.    Jeu 14 Mar - 23:51

Alors je te valide... je te valide pas... Je sais pas j'hésite :think:

28 février? Au moins c'est facile de s'en rappeler mdr. Un avocat, brrrr baah beurk (on aura comprit l'idée générale). Envahissant, les allemands? Si peuuuu... roll Oh, un accro au café, c'est du vécut ça? face

La scène de l'escrime me rappelle étrangement James Bond, Die Another Day, dis donc. Et une épouse qui pousse son mari à aller au front c'est original, ça change. Et les Borgias maintenant *-*. Ok le suicide c'est déjà super glauque, mais alors Alexandre qui veut l'épée, c'est limite pire. Admirateur de Cléopatre, James Purefoy, Rome... Que de références.

J'aime beaucoup la mentalité de sa femme. Pragmatique.


Et après j'ai été prise dans l'histoire du coup j'ai arrêté de commenter mdr. Mais alors les prénoms des enfants sont pas vraiment faciles à porter. Et je confirme, je kiff sa femme. La place est libre à jouer? Ah non mais je proteste, je voulais savoir qui avait gagné le match ôO Même si je penche pour Alexandre, je suis pas contente, rien que pour ça je te valide pas tu me changes la fin tout de suite *zbaf*

Tu es à présent VALIDE. Merci de venir réserver ton avatar et recenser ton métier (sauf pour les membres de l'armée allemande). Une fois cela fait, tu pourras aller ouvrir tes liens et ta bibliothèque où tu trouveras des codages tous fais si tu ne sais pas coder. Pour t'intégrer plus facilement, tu trouveras ici un résumé de la vie des plus anciens personnages de Yellow Tricycle. Les rangs se font à partir de 100 messages et les logements à partir de 200 messages.

N'oublie pas, au début de chaque RP

Bon jeu parmi nous happy
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MessageSujet: Re: Maître Reigner, avocat du diable.    Ven 15 Mar - 10:13

Le 29, pas le 28 face
Et c'est pas lui qui admire Cléopâtre, c'est Octave Eddy (a)

J'avais oublié la scène de James Bond, et concernant Rome... toute ressemblance ou référence est évidemment fortuite 8D

Bref, merci collègue !

₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪
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