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 La règle d'or du bon duo est de savoir communiquer

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Edouard Cabanel
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■ topics : OUVERTS
■ mes posts : 2273
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■ profession : Ambassadeur de Vichy à Paris

PAPIERS !
■ religion: Ne croit qu'à la politique. Dieu ? ça fait longtemps qu'il n'existe plus, non ?
■ situation amoureuse: Coincé dans un mariage malheureux avec Madeleine Claussat. Trop occupé à cause de son beau-père pour avoir le temps d'aller voir ailleurs.
■ avis à la population:

MessageSujet: La règle d'or du bon duo est de savoir communiquer   Sam 14 Déc - 2:49

Édouard Cabanel, mallette sous le bras, salua d'un signe de tête les quelques policiers qui filtraient l'entrée de l'hôtel du Châtelet, lesquels le reconnurent sans problème malgré ses larges cernes sous ses yeux et sa mine légèrement renfrognée – ou peut-être était-ce plutôt grâce à ces caractéristiques qu'ils ne lui demandèrent pas de décliner son identité. Bien qu'il ne fut pas encore très éveillé pour cette heure bien matinale, ou qu'il considérait comme matinale après la soirée riche en émotions qu'il avait passé la veille, il nota que la présence de ces hommes en uniforme avait été renforcée sans qu'on ne lui demandât son avis, renforcement sans doute dû à la peur de représailles de la part des terroristes qui voyaient le vieil hôtel particulier longtemps dévolu au ministère du Travail comme le siège de la collaboration avec les occupants depuis que Mazan avait poussé ses portes pour s'y installer en maître. Autant dire que ni le lieu ni Mazan ne bénéficiaient d'une presse très favorable ces derniers temps – enfin si, la presse était bonne, c'était l'avantage de la contrôler, mais l'opinion l'était moins –, notamment avec toutes ces manifestations et les exactions de la Milice ou des polices allemandes, avec raison pour l'ambassadeur, moins pour le très bel hôtel du XVIIIe siège qu'il aurait été dommage de faire sauter selon l'opinion du conseiller, d'où la nécessité de les protéger tous les deux. Et par là-même, le reste des personnes qui travaillaient dans l'édifice ce qui n'était pas un mal, Édouard n'était pas volontaire pour servir de martyr, d'autant qu'il aurait été la victime d'un stupide quiproquo puisqu'il avait justement dans sa mallette – entre deux ou trois papiers de faible importance qu'il était autorisé à apporter chez lui à l'instar des notes de service qu'il devait à Mazan ou à Vichy et qui ne devaient guère intéresser les fameux terroristes sauf s'il voulait lancer une attaque sur les réserves de café de l'ambassade, certes grand enjeu en ces temps de pénurie mais tout de même –, quelques documents dérobés à un officier allemand qui avait eu l'amabilité de l'inviter la veille au soir chez lui comme celui de lui faire découvrir son bureau et que le conseiller allait communiquer au plus vite à Londres. En réalité, Édouard devait surtout l'acquisition de ces papiers à la bonne volonté de sa chère secrétaire, Alice Boulanger, qui n'avait pas attendu qu'on l'invite pour se glisser sous le bureau de leur hôte, laquelle se chargerait elle-même de crypter les informations, mais il était beaucoup trop tôt dans la matinée pour faire preuve de bonne foi. Même si d'après le nombre important de personnes qui circulaient dans le hall principal ou s'interpellaient avant de monter l'escalier d'honneur, l'heure n'était sans doute pas aussi matinale qu'il ne l'avait imaginé. Seul l'assassinat d'Eugène de Mazan aurait probablement pu créer un tel vent de panique, mais il aurait été le premier au courant de cette excellente nouvelle. Ou peut-être le deuxième puisqu'il ne savait pas clairement ce qu'avait fait Alice Boulanger de sa soirée après l'avoir quitté.

Le conseiller de l'ambassadeur, après ces pensées charmantes, gravit l'escalier en question et passa en coup de vent dans les premiers bureaux réservées aux réceptionnistes et autres secrétaires pour éviter de devoir faire la conversation à cette chère Yvonne qui trônait derrière son bureau et le téléphone qu'elle était censée décrocher, preuve que son instinct de conservation fonctionnait toujours même quand un épais brouillard dû au manque de sommeil semblait planer autour de lui. Avec un soupir de soulagement, il claqua la porte de son bureau – sobrement surnommé le tombeau égyptien par Alex et, Édouard l'ignorait, une partie du personnel terrifié à l'idée de rentrer dans cette pièce aux meubles couverts de statuettes antiques qui fixaient les visiteurs –, pour jeter sa mallette sur les quelques centimètres carrés encore libres entre deux dossiers sur le meuble en question et pour s'affaler sur son fauteuil tout en se disant que quelque chose clochait. Il manquait quelque chose à ce début de journée mais il ignorait quoi et le fait que son esprit ne parvienne pas à mettre le doigt dessus l'agaça suffisamment pour qu'il se renfonçât sur son siège pour y réfléchir. Cette matinée avait pourtant été parfaitement normale et il n'avait rien oublié chez lui, Madeleine s'était montrée hautement méprisante au petit-déjeuner et ne lui avait parlé que pour lui demander d'amener Rose et Léonie à l'école. Il eut un instant d'angoisse en se demandant s'il s'était bien exécuté mais il se rappelait vaguement des babillages de sa cadette sur le chemin de l'établissement, même s'il dormait encore debout alors. L'ambassade était toujours debout, Yvonne l'indéboulonnable aussi... Nulle réunion n'avait été prévu en ce lendemain de soirée mondaine où tout le gratin avait été présent... Ah, évidemment, c'était cette très mauvaise soirée qui l'avait autant fatigué. À cause de Madeleine, elle s'était prolongée fort tard, et comme il s'ennuyait entre deux conversations (qu'il fuyait) sur les manifestations (on s'adressait à lui puisque Mazan avait déclaré forfait en partant), sur la façon de faire des robes malgré les pénuries de tissu précieux (grand questionnement des amies de son épouse apparemment, très déçues en voyant que le conseiller ne pouvait les renseigner sur l’état de la production de soie) et sur... Il n'aurait su vraiment dire de quoi il avait parlé avec cet officier allemand à l'accent incompréhensible, bref, comme il s'ennuyait, il avait un peu bu. Pas assez pour se comporter étrangement, il n'aurait pas osé avec de tels documents confidentiels sur lui, même si Madeleine l'avait trouvé assez « taciturne » selon ses propres dires pour l'accabler de reproches après leur départ, mais suffisamment pour n'être pas dans une forme particulièrement olympique en cette journée. Il espérait vraiment que personne n'avait l'intention de l'agacer avec ces fichues manifestations qu'on lui demandait de contrôler et de calmer sans lui en donner les moyens et en procédant à des arrestations, car la personne assez hardie pour ce faire allait être rabrouée sans délicatesse. En attendant, il lui fallait vraiment son café, il arrivait à peine à lire les gros titres des journaux déposés sur son bureau. Ou du moins sur les liasses de dossiers qui encombraient son bureau entre Bastet et un Thot babouin penché sur un papyrus censé symboliser la science et la diligence, deux vertus qui manquaient beaucoup à Édouard en cet instant-là. Peut-être Alice pourrait-elle le lui apporter, il la connaissait assez pour savoir que si elle râlait quand il lui demandait ce genre de tâches, elle était ravie d'avoir une excuse pour quitter son poste. Et puis bon, elle pouvait bien faire cela pour lui, après l'avoir vue partir au bras de Mazan, il avait quand même passé le reste de sa soirée à... Mais par Osiris ! Il tenait enfin ce qui ne tournait pas rond ! L'évidence le frappa tant et si bien qu'il en resta foudroyé sur son siège dans l'attitude qu'avait dû avoir Newton quand il découvrit la gravitation universelle – ou à peu près. Alice Boulanger n'était pas là, d'ailleurs, à la réflexion il aurait dû s'apercevoir tout de suite que son bureau était vide. Elle n'était pas encore arrivée ? Elle était en retard ?

Maintenant qu'il s'en était rendu compte, l'absence de sa secrétaire lui sembla d'une importance et d'une gravité sans précédent. Voilà qui était sérieux alors qu'ils devaient travailler ensemble sur les papiers qu'il avait apporté dans sa mallette – et surtout trouver un moyen de les transmettre au gouvernement de la France libre, sans compter qu’Édouard tenait à faire quelques remarques acerbes sur la manière dont la jeune femme avait cru bon de se cacher sous les yeux de Brechen... Sous les yeux de leur hôte dont le nom était aussi imprononçable le soir avant ou après bu que le matin mal réveillé. Le très sérieux Cabanel n'aimait guère les retards, d'autant plus quand il les soupçonnait liés à une soirée – voire plus – passée avec l'ambassadeur de Vichy, personne peu fréquentable s'il en était et dont le passé prouvait qu'il savait bien embobiner les autres. Enfin, à la réflexion, son présent le prouvait aussi, il était étonnant qu'un tel incapable soit arrivé à un tel poste, quoique c'était là une bonne qualité pour travailler pour Vichy. Que faisait-elle donc ? S'était-elle mise en danger – et lui aussi par la même occasion ? Avait-elle eu un problème avec Mazan qui avait décidé de ne plus l'envoyer au travail ? A moins qu'il n'ait fait sa demande en mariage et qu'elle ait fini par accepter ? En plus, c'était elle qui avait gardé le dossier sur lequel le conseiller avait travaillé la veille avant de partir récupérer son épouse chez lui, elle n'avait donc pas pu lui rendre pour qu'il puisse commencer à travailler. Ce dossier lui parut soudain absolument essentiel, même si cinq minutes plus tôt, il songeait à lire le journal avec une bonne tasse de café, aussi se leva-t-il pour aller le chercher lui-même sur le bureau abandonné et rouvrit-il la porte pour mettre le nez dehors, sans qu'Yvonne, décidément bien zélée, un peu plus loin dans la pièce ne le remarque. Toujours aucune Alice à l'horizon et le bureau de la jeune femme semblait dans un total abandon. Y traînaient des dizaines papiers (d'où dépassait un coin d'un dessin de la petite Léonie que la gamine avait dû offrir un jour à la secrétaire et que celle-ci avait omis de jeter) dans un fouillis indescriptible, tant et si bien que dans un moment d'inquiétude, Édouard se demanda si le bureau n'avait pas été fouillé prouvant que les véritables activités d'Alice avaient été découvertes, avant de se rassurer en se rappelant qu'il en était toujours ainsi. Où était donc ce fichu dossier ? Il s'apprêtait à fouiller car après tout comme disaient Virgile tout comme son ancien professeur de latin quand il leur donnait leurs sujets d'examen « audentes fortuna juvat », la chance sourit aux courageux, mais il renonça au bout de trente secondes de recherche intensive tant le désordre était indescriptible et non sans avoir noté l'exemplaire d'un roman de Tolstoï qui prouvait qu'Alice était une secrétaire qui avait d'autres centres d'intérêt que les magazines de mode d'Yvonne, il préféra effectuer une retraite salutaire en allant se chercher un café, tout en pestant contre la jeune femme.

En route pour son bureau, tasse de café brûlant à la main, il ne put échapper une nouvelle fois à Yvonne qui venait de raccrocher son téléphone (Édouard se demandait parfois si certains de ses interlocuteurs ne voyaient pas la conversation être brutalement interrompue par un raccrochage intempestif) et le regardait arriver avec un regard perçant.
- La petite Boulanger est encore en retard ! Lui lança-t-elle dès qu'il fut à portée de voix, je vous ai pourtant déjà dit qu'il vous fallait une secrétaire plus efficace et plus ponctuelle, les jeunes ne sont plus ce qu'ils étaient, ils ne prennent plus rien au sérieux... Ah, triste France !
Édouard n'était pas d'humeur à renchérir ou même à répliquer aussi se contenta-t-il de la saluer avant de l'écouter vitupérer en buvant quelques gorgées de café qui dissipèrent le brouillard autour de lui et lui rendaient les idées plus claires. Il avait pourtant demandé à Eugène de Mazan de se débarrasser de cette plaie mais il lui avait été répondu qu'Yvonne avait été livrée avec les murs et qu'apparemment, elle y resterait jusqu'à la fin, la sienne ou celle des murs. À la réflexion, elle ressemblait un peu à une huître qui s'accrochait à son rocher, en effet, et dans un geste d'une grande générosité, Édouard se promit que si elle mourrait tragiquement dans l'exercice de ses fonctions dans les mois à venir, il prononcerait un éloge funèbre en son honneur. À bon entendeur.
- J'ai dû vous porter moi-même les journaux dans votre bureau, évidemment, puisqu'elle n'était pas là pour s'en charger elle-même, poursuivait la vieille fouine, vous avez de nouvelles statuettes à ce que j'en ai vu...
- Je ne suis pas le seul apparemment, l'interrompit avec amabilité Édouard en désignant une petite figurine d'un homme ayant perdu sa tête, espérant couper un peu le flot des paroles.
- Oh, il ne s'agit que de saint Cucuphas, j'ai une dévotion toute particulière pour ce martyr si courageux, je le prie tous les jours de bien protéger mon fils et je sais qu'il intercède en ma faveur auprès du Seigneur, vous saviez que mon fils s'était porté volontaire pour aller travailler en Allemagne pour libérer nos prisonniers ? Un courageux mon Grégoire... Mademoiselle Boulanger devrait porter un culte à sainte Rita, elle aurait bien besoin de la patronne des cas désespérés...
Comme la conversation prenait un tour bien trop mystique pour lui, Édouard prétendit avoir du travail pour se replier dans son bureau et laisser Yvonne en tête à tête avec cet affreux petit saint sans tête (à se demander comment il se débrouillait pour aller parler à Dieu, du coup). Arrivé dans son antre, il se laissa à nouveau tomber sur son siège et son esprit étant toujours préoccupé par l'absence d'Alice, au lieu de tourner en rond, il entreprit la lecture du Petit Parisien qui l'informa, sous la plume pleine de verve habituelle de ce cher Jean-Pierre Puerno que des troupeaux entiers de vaches du Cantal avaient des problèmes de dentition, ce qui était apparemment dû à l’état du foin qu'elles mâchaient, ce qui était un sujet bien polémique et bien glissant pour le journaliste plus habituée aux plantations de courgettes et à la fabrication des hosties. Édouard en était à s'indigner avec l'auteur du problème que cela posait pour les spécimens pour concourir au prix de miss qui décernait tous les ans l'écharpe de la plus belle vache quand il entendit un bruit caractéristique derrière sa porte, qui lui fit redresser le tête.

Édouard laissa très exactement quatre minutes à Alice pour s'installer – afin de faire mine qu'il ne l'attendait aucunement – avant de sauter hors de son bureau sous prétexte d'aller demander un numéro de téléphone à Yvonne. C'était bien sa secrétaire qui tentait de faire une place sur son bureau pour son travail du jour et le conseiller, bien malgré lui, en fut légèrement soulagé même si son agacement prit rapidement le dessus. Si elle était arrivée, c'est bien qu'elle n'avait nulle excuse digne de ce nom !
- Ah vous voilà, mademoiselle, nous avons failli nous inquiéter, la tança-t-il dès qu'elle le vit, alors qu'il passait juste devant elle pour échanger deux mots avec Yvonne qui lançait des œillades sévères à Alice, avant de renchérir en s'arrêtant deux secondes devant elle, d'un ton acerbe : alors, vous vous êtes bien amusée, hier soir ? Un peu trop, si je veux en croire ce retard... Quand vous aurez quelques instants à me consacrer, mais vraiment ne vous pressez pas, vous devez être si occupée après tout, venez me rejoindre dans mon bureau, j'ai deux mots à vous dire.
Il ignora superbement Yvonne qui se réjouissait en voyant Alice lui emboîter le pas, pensant sans doute que la jeune femme allait se faire passer un savon, puis fit volte-face quand ils furent enfin dans le tombeau égyptien, laissant sa secrétaire fermer la porte derrière elle. Il put enfin l'observer à loisir et ne fut pas long à remarquer son air fatigué et les cernes sous ses yeux azur ce qui eut pour conséquence de le contrarier encore davantage et de le rendre plus ironique :
- Courte nuit ? Je crois que je ferais bien de commencer à préparer mon discours pour votre futur mariage, même si le début me pose encore problème. C'est vrai, je ne sais pas si je dois débuter par souligner à quel point Mazan est un pourri ou à quel point vous aimez l'Angleterre. Qu'en pensez-vous ?
Ce faisant, il était retourné de l'autre côté du bureau en agitant la main pour l'inviter à s'asseoir, ce qu'il fit à son tour pour la troisième fois depuis son arrivée, avant de poursuivre, irrité :
- J'espère sincèrement que vous n'avez rien laissé échapper, Mazan est un vautour et je préfère ne pas l'avoir sur le dos... Quelle idée d'avoir accepté de partir avec lui, quand même ! Je vais finir par croire que je vais devoir vous offrir la statuette de cette sainte Rita ou de ce saint sans tête dont j'ai oublié le nom.
Il fut interrompu par un coup frappé à la porte et la tête d'Yvonne qui passa dans l’entrebâillement, laquelle calcula avec une certaine délectation où en était la situation :
- Désolée de vous déranger, conseiller, mais Halins veut savoir si vous allez commenter les manifestations dans la presse aujourd'hui.
- Non, renvoyez à Mazan, je suis sûr qu'il a une déclaration à faire, grommela Édouard qui attendit quelques minutes après sa disparition dans la crainte d'être de nouveau dérangé :
- Bon, passons aux choses sérieuses.
Qu'avait-il prédit la veille au soir ? Que cette discussion allait se terminer par un mort ? Il était finalement possible qu'il n'ait pas eu tort !

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« On peut trouver du bonheur
même dans les endroits les plus sombres.
Il suffit de se souvenir
d’allumer la lumière »
J.K. Rowling ©️ .bizzle


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MessageSujet: Re: La règle d'or du bon duo est de savoir communiquer   Jeu 2 Jan - 15:10

La nuit était tombée depuis bien longtemps lorsqu'Alice poussa délicatement la porte d'entrée de l'appartement dans lequel elle vivait en colocation. Elle fit le moins de bruit possible pour ne pas réveiller les autres occupants du logement et glissa jusqu'à sa chambre dans un silence complet. On aurait dit une adolescente rentrant beaucoup trop tard après une soirée entre amis. Cette scène, elle l'avait vécue un nombre incalculable de fois, lorsque, vivant à Moscou, elle pénétrait dans la demeure familiale alors que ses parents endormis ne se doutaient pas que leur fille avait passé sa soirée à boire de la vodka. A seize ans, alors qu'elle ne tenait pas plus l'alcool qu'aujourd'hui, elle parvenait à retrouver sa chambre sans faire de bruit, ce dont elle était toujours étonnée le lendemain matin. Malgré tous ses efforts pour s'en souvenir, elle ne pouvait expliquer comment elle rentrait silencieusement alors qu'elle était un peu pompette (vous me pardonnerez l'expression). Mais cette nuit, elle était loin d'être ivre, n'ayant pas osé trop boire face à Mazan. Chaque fois qu'elle avait porté le verre à ses lèvres, elle avait entendu la voix d'Edouard Cabanel qui, sur un ton sévère, lui ordonnait de le reposer. Il fallait croire que, même absent, le conseiller de l'ambassadeur lui gâchait la vie. Et cette nuit, ce n'était pas ses parents qu'il fallait éviter de réveiller, mais les autres habitants du logement, c'est-à-dire une grand-mère russe et une résistante et son fils (mais ça, Alice ne le savait pas). La porte délicatement refermée derrière elle, Alice se posta devant la fenêtre de la chambre et vit la voiture de l'ambassadeur disparaître au coin de la rue. Un soupir de soulagement s'échappa de ses lèvres avant qu'elle ne s'allonge sur son lit. La fin de la soirée s'était déroulée sans qu'une parole malheureuse ne fut prononcée de sa part, au plus grand bonheur de l'espionne qui avait subi l'invitation d'Eugène de Mazan comme une terrible épreuve (plus horrible que de se cacher sous le bureau d'un officier allemand et sous le regard scrutateur d'un terrible dictateur moustachu). Tout en se perdant dans la contemplation du plafond (blanc, mais un peu abîmé à vrai dire), la jeune femme se demandait pourquoi Mazan lui portait tant d'attention. Tout cela n'augurait rien de bon à ses yeux et cet intérêt de l'ambassadeur pour la vie de la Russe ne pouvait pas plus mal tomber tant Alice était préoccupée par des questions essentielles (comme de savoir comment retrouver la personne qui avait provoqué la mort d'un espion anglais en décodant un message, ou comment se sauver des situations inextricables dans lesquelles les entrainait le conseiller Cabanel). Elle espérait d'ailleurs que ce-dernier n'ait pas laissé les papiers récupérés quelques heures auparavant traîner chez lui, car qui sait ce qu'il était capable de faire. Elle eut l'espace de quelques secondes l'horrible vision de Néfertiti dévorant les papiers confidentiels qu'ils avaient eu tant de mal à récupérer. Alors que ses paupières se fermaient de plus en plus lourdement, l'espionne se dit que son acolyte en venait désormais à la hanter durant les quelques secondes qui la séparaient de son sommeil. Ce jour, qui avait été si long et si riche en rebondissements, se finit sur l'image d'un chien dévorant des documents confidentiels devant un Edouard s'arrachant les cheveux.

C'est un bruit de verre brisé qui réveilla subitement notre jeune espionne. Elle se réveilla en sursaut et se rendit compte qu'elle s'était déshabillée avant de s'endormir (ce dont elle ne se souvenait pas, visiblement l'alcool avait eu plus d'effets qu'elle n'avait voulu l'avouer). Alice retrouva Léonie, la mamie russe, après avoir quitté sa chambre (et après s'être habillée, un peu de décence tout de même !), et se hâta de prendre un petit-déjeuner. La secrétaire croyait en effet être terriblement en retard mais ne pouvait partir sans avoir mangé. C'est après avoir bu un café brûlant qu'elle remarqua le regard ahuri que lui portait mamie Volkov qui, encore en tenue de nuit, arrosait ses plantes vertes. S'ensuivit une minute de silence durant laquelle Alice et Léonie s'observaient, Alice se demandant pourquoi Léonie s'occupait de ses plantes vertes et Léonie se demandant pourquoi Alice buvait du café si tôt le matin. Il était en effet 5 heures, et la secrétaire était déjà prête à rejoindre l'ambassade de Vichy.
Etant incapable de dormir à nouveau, Alice raconta toute la soirée à Léonie (en omettant quelques détails), la mamie russe voulant surtout savoir comment s'était déroulé le tête à tête avec Eugène de Mazan.

L'heure venue, Alice quitta le quartier du Marais pour rejoindre l'hôtel du Châtelet, bâtiment qui abritait l'ambassade de Vichy. La Russe semblait de bonne humeur, malgré les cernes qui trahissaient son peu de sommeil (il était très difficile de trouver du maquillage ces derniers temps, bizarrement), et elle pédalait à vive allure dans les rues de la capitale, une légère brise faisant voler ses cheveux bruns. La journée commençait bien, mais la secrétaire ne se doutait pas que l'ambassadeur tournait en rond dans son bureau comme un lion en cage, la différence étant que le lion voulait sortir, et que Cabanel voulait voir sa secrétaire entrer dans le bureau. Je tiens d'ailleurs à préciser qu'Alice n'était alors pas le moins du monde en retard, mais que le conseiller était très en avance. Cette précision étant faite, retrouvons notre Alice qui pédalait joyeusement dans Paris, ce qui peut avoir un côté assez bucolique si on oublie les drapeaux nazis, les officiers allemands qui se promènent en uniforme, et les Parisiens qui font la queue devant les commerces, espérant obtenir un bout de pain. Elle s'arrêta devant l'hôtel du Châtelet où la journée semblait avoir commencé depuis longtemps : on s'y bousculait en parlant des manifestations, en disant devoir encore envoyer des hommes pour calmer des Parisiens en colère (qui apparemment pouvaient devenir effrayants, et qui aimaient bien occuper la rue d'après les bribes perçues par Alice, les Parisiens devenant eux aussi forts en occupation, prêts à prendre la place des Allemands qui étaient champions en la matière). Alice tentait de se frayer un passage lorsqu'elle entendit un Allemand crier “Youhouuu, Fraülein !” Elle se tourna et vit un soldat, un appareil photo à la main, en train de faire de grands signes dans sa direction pour qu'elle le remarque. Elle fut tentée de lui répondre en Russe pour le faire partir, mais savait que c'était une mauvaise idée, au fond, et, sentant les regards des autres autour d'eux, elle se sentit obligée d'approcher le soldat-touriste (en espérant qu'il ne voulait pas se prendre en photo avec elle).

Puis-je vous aider ?”, dit-elle (en Français), en y mettant toute la politesse et toute la gentillesse dont elle était capable de faire preuve.
Le soldat lui offrit un grand sourire avant de lui demander quels personnages célèbres avait abrités l'hôtel du Châtelet. Bien évidemment, Alice ne put répondre à cette question, que d'ailleurs elle ne s'était jamais posée, voyant dans cette hôtel autrefois particulier un simple bâtiment (quoique très joli) dans lequel se trouvaient des bureaux appartenant aux représentants du régime de Vichy. Un officier passant par là répondit à sa place en évoquant Napoléon, ce qui eut pour effet de rappeler à Alice le coupe-papier de Brechentruc. Elle ne put s'empêcher de grimacer à l'évocation de ce personnage, à la fois pour le coupe-papier et pour la très mauvaise image qu'elle se faisait de l'empereur (pas très aimé chez les Russes, sauf peut-être chez les francophiles ayant oublié sa venue à Moscou). L'Allemand quant à lui se mit à prendre l'hôtel du Châtelet en photo, et demanda à Alice si elle pouvait le prendre en photo devant l'hôtel, pour qu'il puisse montrer à ses proches que oui, il était là. Alice se prêta à l'exercice sans perdre son sourire poli puis, le soldat ayant décidé d'aller voir le pont Alexandre III (Alice ne chercha même pas à comprendre), elle put pénétrer dans l'hôtel du Châtelet, sans pouvoir s'empêcher d'imaginer Napoléon monter le grand escalier d'honneur, et parvint enfin à l'étage.

Elle fut chaleureusement accueillie par la réceptionniste, prénommée Yvonne, qui lâcha un soupir d'agacement en voyant arriver Alice. “Vous êtes en retard, mademoiselle. Qu'aviez-vous, cette fois, un troupeau de vaches vous empêchait de sortir de chez vous ?” Alice n'offrit pas même un regard à cette mégère qui l'agaçait au plus haut point (et qui était capable de lui gâcher une journée pourtant bien commencée) et, alors qu'Yvonne lui parlait de vaches, Alice couvrit sa voix pour ne pas l'entendre en criant “Mon palais, où est mon palais ?!” Elle passa ainsi devant Yvonne pour rejoindre son palais, c'est-à-dire son bureau, et après un regard lancé à l'horloge, la secrétaire put voir qu'elle n'avait que deux minutes de retard (deux minutes pendant lesquelles un Allemand lui parlait tourisme). Elle s'installa à son bureau sur lequel elle retrouva le livre de Tostoï (elle l'avait cherché partout la veille !), et fut bien tentée de l'ouvrir discrètement pour finir le chapitre commencé quelques jours auparavant mais le regard perçant d'Yvonne l'en empêcha. Mais quelque chose n'allait pas. La secrétaire posa les deux mains sur le bureau (sur des feuilles intelligemment disposées selon les sujets qu'elles évoquaient) et réfléchit quelques secondes en observant ses affaires. Des dossiers avaient était bougés, et cela se voyait nettement car le dossier rouge avait été reposé sur le dossier vert, alors qu'il devait être en-dessous. De plus, deux feuilles qui avaient été disposées verticalement dans sa direction étaient maintenant posées horizontalement. La vérité s'affichait maintenant clairement devant ses yeux : quelqu'un avait fouillé son bureau ! Ses soupçons la portèrent à croire que c'était Yvonne, mais lorsqu'elle lui demanda si elle avait cherché quelque chose sur son bureau, la réceptionnistes lui répondit d'un ton sec que jamais elle n'aurait envie de mettre ses mains dans un bordel pareil. Alice fut étonnée qu'Yvonne compare son bureau à un lieu rempli de filles de mauvaise vie, mais ne releva pas cette expression et ouvrit un tiroir pour voir si ses dossiers confidentiels et, entre autre, ses brouillons sur lesquels étaient griffonnées différentes méthodes de codes, n'avaient pas disparu. A son grand soulagement, elle les trouva, bien cachés sous quelques dessins offerts par les enfants de Cabanel.

Alice remettait le dossier vert sous le dossier rouge lorsque Cabanel sortit de son bureau pour demander à Yvonne le numéro de téléphone d'une personne qu'Alice ne connaissait guère. Il passa devant elle pour rejoindre Yvonne tout en la saluant (enfin non, il ne salua pas mais lui fit une remarque sur son soi-disant retard, à croire qu'il avait parlé avec Yvonne avant qu'elle n'arrive, ce dont Alice ne doutait pas), puis s'arrêta devant son bureau.

Alors, vous vous êtes bien amusée, hier soir ? Un peu trop, si je veux en croire ce retard... Quand vous aurez quelques instants à me consacrer, mais vraiment ne vous pressez pas, vous devez être si occupée après tout, venez me rejoindre dans mon bureau, j'ai deux mots à vous dire.

Alice ne prit pas la peine de répondre et suivit son patron comme un enfant grondé se dirige vers le coin qui l'accueillera le temps de sa punition. Mais ici, le coin était le bureau de Cabanel, un bureau rempli de statuettes étranges aux noms impossible à mémoriser. Elle savait que derrière son dos, Yvonne exultait de joie à l'idée que la petite secrétaire toujours en retard allait passer un mauvais quart d'heure. Une fois dans le bureau, Alice ferma la porte et tenta d'ignorer toutes les vieilleries qui l'entouraient, mais c'était chose impossible. A peine la porte fut-elle fermée que le conseiller l'attaque une nouvelle fois.

“Courte nuit ? Je crois que je ferais bien de commencer à préparer mon discours pour votre futur mariage, même si le début me pose encore problème. C'est vrai, je ne sais pas si je dois débuter par souligner à quel point Mazan est un pourri ou à quel point vous aimez l'Angleterre. Qu'en pensez-vous ?

-You talkin' to me ?! Hm, pardon, j'avais oublié que vous aviez un peu de mal avec l'Anglais. Pour le discours, peut-être devriez-vous commencer par expliquer à quel point vous êtes odieux avec moi, à me faire des réflexions pour deux minutes de retard. Ce comportement expliquera peut-être pourquoi j'aurais cédé aux avances de Mazan, qui, bien que pourri, n'en reste pas moins respectueux avec moi, ce qui n'est pas votre cas. Peut-être pourriez-vous dire aussi que vous aimiez fouiller mon bureau.” Tout en répondant à Edouard, elle s'installa sur une chaise, suivant l'invitation de son patron qui lui-même se trouvait désormais de l'autre côté du bureau. Comme elle l'avait prévu, il ignora sa remarque et reprit:
J'espère sincèrement que vous n'avez rien laissé échapper, Mazan est un vautour et je préfère ne pas l'avoir sur le dos... Quelle idée d'avoir accepté de partir avec lui, quand même ! Je vais finir par croire que je vais devoir vous offrir la statuette de cette sainte Rita ou de ce saint sans tête dont j'ai oublié le nom.
Alice voulut l'interrompre pour lui demander de cesser ces reproches qui n'avaient aucun sens, lorsque retentit un coup frappé à la porte. La tête d'Yvonne apparut dans l’entrebâillement mais fort heureusement, Alice lui tournait le dos. Elle entendit néanmoins sa voix, et le mot “manifestations”, ces événements occupant apparemment tous les esprits. Alice observait une statuette étrange en écoutant la réponse de Cabanel, qui fut “Non, renvoyez à Mazan, je suis sûr qu'il a une déclaration à faire.
-Hum. Si je peux me permettre, reprit rapidement Alice avant qu'Yvonne ne disparaisse, je ne pense pas que l'ambassadeur puisse répondre à la presse aujourd'hui. Devant le regard étonné de Cabanel, elle comprit que sa phrase pouvait être mal interprétée. Je veux dire, il me semble qu'il avait des rendez-vous aujourd'hui. Mais sa secrétaire est certainement plus au courant que moi”. La porte se referma puis un silence s'installa pendant quelques secondes durant lesquelles Alice se disait qu'elle aurait mieux fait de se taire. Mais heureusement, Edouard ne revint pas sur cette précision concernant l'agenda de l'ambassadeur : “Bon, passons aux choses sérieuses.

Au moins cette interruption avait eu l'effet de stopper le flot de reproches qu'Edouard avait laissé couler et ils pourraient enfin commencer à parler des documents trouvés la veille, bien que la secrétaire eût envie de demander qui était Sainte Rita. Il faut dire qu'elle ne connaissait pas vraiment les saints en général, cela était sûrement dû à son éducation.

Comme vous dîtes, passons aux choses sérieuses. Où sont les documents que j'ai récupérés hier ? J'espère que Néfertiti ne les a pas mangés. Ou que votre femme ne les a pas trouvés. Elle vous fait tellement peu confiance qu'elle doit sûrement fouiller dans vos affaires, n'est-ce pas ? Bien qu'elle voulût se mettre au travail, Alice ne pouvait s'empêcher de s'en prendre à son patron, dont le comportement l'avaient mise de mauvaise humeur (et dire que cette journée avait si bien commencé !). Edouard avait posé les documents trouvés sur le bureau et Alice tenta de comprendre les informations qu'ils comportaient, mais elle ne pouvait se concentrer, tout occupée qu'elle était à s'en prendre au conseiller. Heureusement que j'étais là pour trouver ces documents, ne put-elle s'empêcher de dire, faisant mine d'être plongée dans l'une des feuilles découvertes, sans moi, vous auriez juste vu une statuette égyptienne et un coupe papier. Je trouve les documents, et maintenant je dois les étudier, non vraiment, je pense que je ne mérite pas la manière dont vous vous comportez avec moi. Elle se tourna vers la porte, soupçonnant Yvonne d'être juste derrière, et après s'être tournée vers Edouard, reprit en chuchotant : vous devriez comprendre une bonne fois pour toute que je ne suis pas une simple secrétaire.

Qui avait dit qu'Edouard et Alice devaient sauver la France ? Un certain Charles de Gaulle, apparemment. Mais la France devait attendre que les deux acolytes se mettent d'accord, et ça, c'était pas demain la veille.

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MessageSujet: Re: La règle d'or du bon duo est de savoir communiquer   Mar 28 Jan - 20:08

Quand on parlait de résistance (ou de terrorisme selon le point de vue), sujet qu’Édouard Cabanel tentait d'éviter le plus possible même s'il n'y parvenait guère car on lui demandait toujours son opinion dans les soirées – il réussissait généralement à se débarrasser de l'importun en prétendant que c'était un sujet à ne pas aborder devant les dames, ce qui lui donnait la réputation d'avoir du tact même s'il ne voyait pas très bien où était la diplomatie de ne pas parler d'attentats devant des femmes qui côtoyaient de manière assez rapprochée les principales cibles de ces terroristes et donc étaient particulièrement concernées, les forts sympathiques agents de la Gestapo ou de la Milice imaginaient souvent des planques discrètes, dans des sous-sols de maisons dérobées des regards, comme s'ils associaient les résistants à de la vermine qui finirait d'ailleurs par attraper on ne savait trop quelle pneumonie qui les éradiquerait sans qu'ils n'aient à bouger le petit doigt. Et s'il leur venait à l'idée qu'on trouvait des résistants dans les plus hautes instances étatiques, jusque dans les bureaux de l'ambassade, ce n'était pas dans celui d’Édouard Cabanel lui-même qu'on viendrait les chercher. Il fallait dire qu'on était loin de la planque rêvée entre ces hauts lambris dorés et ces piles de dossier consacrées aux dernières politiques de collaboration mises en place par Vichy ou par Mazan qui ne faisait pas que s'enfuir des soirées mondaines ou passer ses nuits avec Alice Boulanger. Édouard aurait pu rajouter « hélas » au vu de la politique en question mais à y penser de plus près, il allait s'abstenir car le « passer ses nuits avec Alice Boulanger » n'était pas une occupation qui lui plaisait beaucoup de la part de son supérieur direct à qui on cachait ce qui se passait réellement dans le bureau de Cabanel. Mais si ce lieu était improbable pour comploter, ce n'était peut-être pas tant parce qu'il était au cœur du plus grand service collaborateur de Paris et donc que ses murs avaient des oreilles – du charmant nom d'Yvonne d'ailleurs s'il fallait les nommer –, mais plutôt parce que tous ses murs, toutes ses consoles et jusqu'au canapé dont Édouard ne se servait de temps à autre lorsque la soit-disant charge de travail de l'ambassade l'empêchait de rentrer chez lui (car sa mission pour Londres l'occupait trop, que l'on n'aille pas s'imaginer autre chose), étaient couverts de statuettes égyptiennes qui observaient les visiteurs de leurs grands yeux vides. Bref, le tombeau égyptien, qui servait de succursale au Louvre mais personne ne paraissait s'émouvoir du nombre sans cesse grandissant de ces petits objets, n'était pas à  proprement parler le lieu le plus idéal pour lutter contre l'occupation, renverser le joug nazi et donner des informations pour permettre le débarquement allié. Il fallait voir le bon côté des choses, au moins, le confort était entier et il y avait dans l'un de ces tiroirs une radio dont la fréquence n'était pas Vichy mais bel et bien Londres puisque cela leur permettait de communiquer avec la France libre – et dont Édouard laissait volontiers l'usage à la spécialiste des codes car rien ne l'ennuyait davantage que devoir écouter des dizaines et des dizaines de messages cryptés sans queue ni tête qui parlaient de bicyclette ou de violons qui étaient censés délivrer des informations. Du coup, on pouvait résister avec un bon café – qui n'était même pas de rationnement, tout en étant au courant en temps réel de l'actualité de Vichy ce qui était un avantage considérable, et ce sous la protection conjointe d'Horus et du saint Cucuphas d'Yvonne, le monde était bien fait.

Néanmoins, si les conditions étaient plus idéales qu'il n'y paraissait a priori, du moins quand on était parvenu à se débarrasser d'Yvonne à qui il fallait songer de confier d'autres tâches, elle semblait s'ennuyer, Alice Boulanger faisait de nombreux efforts pour parvenir à agacer son collègue, tant et si bien qu’Édouard aurait pu se demander si ce n'était pas un agent double si leurs missions communes ne finissaient pas aussi bien. D'ailleurs le regard qu'elle lui lança lorsqu'elle ferma la porte du bureau du conseiller derrière elle, officiellement pour se faire réprimander de son retard ne laissait aucun doute sur les sentiments qui agitaient la jeune femme. Un auteur latin obscur (parce qu'aucun des camarades de classe du jeune Édouard n'avait écopé de son surnom sans doute) disait « aut amat aut odit mulier, nil est tertium », « une femme aime ou hait, il n'y pas d'alternative » et clairement s'il n'y avait pas de troisième voie possible, Alice était plutôt du côté de celles qui haïssaient Édouard. Bon s'il était moins de mauvaise foi, peut-être aurait pu admettre qu'il n'était pas particulièrement agréable avec elle, surtout lorsqu'il lui faisait des remarques sur ses absences, mais cela lui paraissait soudain d'une telle gravité qu'il n'avait pu s'en empêcher. Sans compter que c'était lui qui avait suggéré à Mazan d 'inviter Alice lors de cette soirée chez... – Non décidément, il allait cesser de vouloir prononcer ce nom –, il n'aurait dû s'en prendre qu'à lui-même de la fin de la nuit mais stupidement, il n'avait pas imaginé que l'ambassadeur prendrait cette invitation très au sérieux. Et encore moins qu'Alice accepterait de quitter l'hôtel particulier en sa compagnie. Ne se rendait-elle donc pas compte des risques que cela impliquait, et pour tous les deux ? Pensait-elle réellement pouvoir aller boire des verres et plus si affinités sans se compromettre en aucune façon ? Mais visiblement, au jeu du plus outré et du plus agaçant, Alice était une concurrente redoutable car elle ne se laissa démonter en aucune façon et Édouard ne put s'empêcher de songer avec ironie, lorsqu'elle moqua ses compétences en anglais (ou son manque de compétences) ce qui était proprement injuste puisqu'il avait passé un an à Oxford et qu'il avait été aux affaires étrangères pour son habilité à converser dans cette langue, habilité d'autant plus redoutable qu'il n'était pas bien difficile d'être meilleur que n'importe quel autre homme politique en cette période, qu'il fallait être bien fou pour vouloir passer la bague au doigt à quelqu'un comme Alice. Ne serait-ce que parce qu'elle ne laisserait jamais le dernier mot à qui que ce soit. D'abord, elle avait préféré contre attaquer en l'accusant de lui manquer de respect et d'avoir fouillé son bureau – il avait à peine bougé quelques feuilles, si ce n'était pas exagéré de le lui reprocher ! Édouard allait rebondir sur la première partie de la phrase mais la seconde lui coupa le sifflet. Comment avait-elle pu se rendre compte qu'il avait cherché le dossier... Bref, le dossier qui lui manquait en arrivant (et dont il n'avait miraculeusement plus besoin depuis l'arrivée d'Alice) ? Avec un soupçon d'horreur, il la fixa droit dans les yeux en se demandant si elle n'était pas tout simplement maniaque du désordre. Il ignorait qu'il pouvait exister des personnes qui se complaisaient dans le fouillis mais avec Alice, il s'attendait désormais à tout, et surtout au pire. Fort heureusement, il ne fit pas part à haute voix de son affolante découverte – car cela aurait été un peu mal venu de la part d'un homme qui entassait des dizaines de statuettes dans un ordre un peu anarchique – et préféra répliquer sur le même sujet d'Eugène, dont définitivement il ne se lassait pas. Pas sûr que ce fut un terrain moins glissant mais ce thème lui tenait à cœur. À la réflexion, il leur en voulait peut-être d'avoir pris un peu de bon temps en le laissant, lui, avec Madeleine et le gratin nazi du moment. Et comme il aurait été malavisé d'aller grogner sur Eugène, c'était Alice la victime du jour.

La charmante secrétaire en question n'eut pas le temps de répondre aux grognements de son collègue que l'on frappait déjà à la porte, ce qui évita à Édouard, même s'il l'ignorait, de devoir s'expliquer sur l'identité de sainte Rita, qu'il avait déjà oublié depuis le moment où il avait parlé à Yvonne. Lorsqu'il demanda de renvoyer à Mazan les questions du jour des journalistes sur les manifestations – un comble quand on savait qu'ils finissaient tous par écrire la même chose, la faute à la censure, on se demandait bien pourquoi on les dérangeait autant –, Alice intervint en se raclant la gorge :
- Hum, si je peux me permettre, je ne pense pas que l'ambassadeur puisse répondre à la presse aujourd'hui...
Édouard, interloqué, lâcha un instant du regard Yvonne pour fixer la jeune femme assise devant lui. L'avait-elle tué pour l'empêcher de répandre de nouvelles inepties dans les journaux ou quoi ? Ses yeux accrochèrent un instant ceux bleus d'Alice et il se sentit de nouveau contrarié face à cette intervention, sans vraiment savoir à quoi l'attribuer. Probablement à ce qu'elle le contredise devant témoins.
- Je veux dire, il me semble qu'il avait des rendez-vous aujourd'hui, mais sa secrétaire est certainement plus au courant que moi.
- C'est ça, Yvonne, renchérit Édouard, en se disant qu'Alice connaissait mieux l'emploi du temps de Mazan que le sien propre, prenez contact avec mademoiselle Andrassy, rappelez-lui que la charge d'ambassadeur lui donne le devoir de répondre à la presse. Et s'il est trop « fatigué », renvoyez les journalistes, ils n'ont qu'à trouver de nouvelles idées pour remplir leurs colonnes.
Après tout, ils avaient Jean-Pierre Puerno dans leurs bureaux, cet homme était bien le spécialiste de faire des articles avec du rien, non ? Yvonne acquiesça avec un air de fouine et referma lentement la porte du bureau, comme si elle espérait que le conseiller ne se gênerait pas pour reprendre Alice devant lui, non sans lâcher un « dévergondée » qu’Édouard fit mine de ne pas voir entendu. Il était temps, après tout, de se rappeler qu'ils n'étaient pas uniquement là pour s'envoyer des horreurs à la figure, même si du point de l'extérieur ou des statuettes égyptiennes, on pouvait en douter. On leur avait confié une mission, ils allaient se lancer car après tout, deux intellectuels assis vont moins loin d'un con qui marche, et au moins la mener à bien. Même s'il fallait que l'un d'entre eux y reste, et Édouard avait des doutes sur sa propre réussite maintenant qu'il s'était rendu compte que si Alice paraissait fatiguée avec ses cernes, elle était encore bien assez en forme pour l'exaspérer, lui faire des remarques déplaisantes, s'apercevoir que son bureau n'était pas assez en désordre et gérer l'agenda de l'ambassadeur. En d'autres circonstances, Édouard aurait presque été impressionné.
- Comme vous dites, passons aux choses sérieuses, commença d'ailleurs la jeune femme, où sont les documents que j'ai récupérés hier ? J'espère que Néfertiti ne les a pas mangés. Ou que votre femme ne les a pas trouvés. Elle vous fait tellement peu confiance qu'elle doit sûrement fouiller dans vos affaires, n'est-ce pas ?
Cabanel les avait déjà sortis en soupirant et mis sous le nez de sa complice, avant de se contenter de répondre, ne souhaitant pas faire de commentaire sur sa relation avec son épouse avec Alice que cela ne regardait pas – du moins, quand Madeleine ne venait pas lui poser des questions sur la prétendue infidélité de son époux ce qui était un comble car Alice était bien l'une des seules à savoir ce qu’Édouard faisait tard le soir – peut-être qu'au final, malgré ses dehors désordonnés, elle était une passionnée, en plus des bureaux, des emplois du temps de fin de soirée des hommes politiques de Vichy ?
- Réjouissez-vous, Néfertiti ne touche pas à mes papiers et n'a pas dérobé votre travail à venir. Figurez-vous que les chiens ne mangent guère ce genre de choses, et hélas, puis-je rajouter, j'aimerais parfois faire disparaître de manière aussi facile les lettres ou les projets de Vichy, termina-t-il d'un acerbe en l'observant plonger le nez dans les documents cryptés sur lesquels il ne s'était pas penché lui-même, ne souhaitant pas commencer la journée avec des maux de tête.

Malheureusement pour sa probable migraine, la jeune femme ne comptait pas en rester là, alors qu'il faisait mine de consulter l'un de ses dossiers concernant un problème existentiel d'échange d'informations entre l'administration du Sénat restée à Paris et celle partie dans le sud, ces derniers ayant apparemment accordé des avancements à ses employés sans consulter les premiers, ce qui était ridicule quand on savait que le gouvernement n'avait pas franchement l'ambition de convoquer les chambres de sitôt :
- Heureusement que j'étais là pour trouver ces documents. Sans moi, vous auriez juste vu une statuette égyptienne et un coupe-papier.
- Et sans moi, vous seriez toujours en train d'expliquer ce que vous fabriquiez sous le bureau à Hitler et Horus, répliqua sèchement le conseiller d'une voix basse, du tac au tac.
- Je trouve les documents, poursuivit Alice sans se laisser démonter, et maintenant je dois les étudier, non vraiment, je pense que je ne mérite pas la manière dont vous vous comportez avec moi. Elle se tourna un instant puis malgré la probable présence d'Yvonne derrière le battant, elle chuchota : vous deviez comprendre une bonne fois pour toute que je ne suis pas une simple secrétaire.
Le conseiller releva la tête d'autant plus rapidement qu'il avait déjà à moitié abandonné sa lecture. Allons bon, voilà qu'Alice avait des revendications syndicales. Il manquait très certainement d'une convention collective pour les espions, c'était là un problème à soumettre très prochainement au chef de la France libre qui serait ravi de s'en occuper entre deux conquêtes en Afrique du nord. À la réflexion, Édouard voyait déjà Alice à la tête d'un cortège pour demander des revendications en levant le poing et si cette vision l'amusa, il réprima son sourire et leva son index pour réclamer un instant de silence avant de décrocher son téléphone et de composer un numéro bien connu. On entendit quelques bruits de sonnerie derrière la porte, des claquements de talon et enfin la voix sèche d'Yvonne se fit entendre à l'autre bout du fil :
- Ambassade de Vichy, en quoi puis-je vous être utile ?
- Ah Yvonne, c'est le conseiller Cabanel. Seriez-vous assez aimable pour me rappeler quelle est la fonction de sainte Rita ?
- C'est la patronne des causes désespérées, monsieur.
- Ah c'est bien ce qui me semblait, merci Yvonne. N'oubliez pas de passer voir mademoiselle Andrassy et apportez-lui les dossiers que mademoiselle Boulanger vous a confié, c'est urgent.
- Bien, monsieur...
Édouard avait déjà raccroché, la mine satisfaite. On avait momentanément éloigné des oreilles indiscrètes, cela allait permettre de ne plus se parler comme s'ils étaient sur écoute. Ce n'était pas ses statuettes qui allaient les dénoncer de toute façon. D'ailleurs, un peu songeur, le conseiller se mit à jouer avec une Bastet qui traînait sur son bureau avant de lancer d'un ton un brin sardonique :
- Vous voulez être plus qu'une secrétaire ? Voilà qui tombe bien, je suis cordialement invité à passer quelques jours à Vichy pour prendre des ordres du ministre de l'Intérieur, je vous emmène avec moi en tant que collaboratrice, j'insiste sur ce mot. Oh ne faites pas cette tête, c'est presque des vacances, Vichy, avec ses thermes, ses larges rues pavés parfaites pour acclamer le maréchal et ses petites trahisons et couteaux dans le dos dans les couleurs de l'hôtel du Parc. Vraiment, presque une villégiature, dommage qu'ils aient interdit les bals-goguettes, vous qui adorez danser.
Édouard avait reçu l'ordre de se rendre dans la capitale du gouvernement français peu de temps auparavant mais cela ne l'enchantait guère, non seulement parce que l'ambiance devait être délétère à un moment même où De Gaulle s'était officiellement déclaré chef de la France et avait destitué le Régime de Vichy pour illégitimité mais aussi parce que c'était là que vivait Claussat. Et franchement, il voyait déjà assez son beau-père en tant normal pour ne pas en plus se l'imposer quand celui-ci n'était pas en voyage sur Paris.
- Évidemment, j'aurais aimé prendre contact avec des réseaux qui fonctionnent dans l'ancienne zone sud, notamment ceux qui existent dans l'administration. Peut-être pourriez-vous lancer un appel à la radio en utilisant je ne sais quel code avec des vélos ou des statuettes égyptiennes ? Je connais plutôt bien un directeur du renseignement à l'Armée, je suis certain qu'il serait prêt à lâcher quelques informations. Mais si vous êtes trop occupée avec vos soirées avec Mazan, nous allons nous débrouiller autrement, évidement, ne put-il s'empêcher de rajouter.
Il lâcha la Bastet pour se redresser et ôter sa veste puisqu'il paraissait qu'ils allaient passer du temps dans ce bureau au rythme où Alice allait avancer dans son décryptage – il fallait dire qu'elle écoutait le conseiller, ce qui n'était pas pratique pour elle.
- Cela serait pas mal de partir dans une ou deux semaines, peu de temps après l'interview que j'ai prévu à Radio-Paris. Ce n'est vraiment pas possible de l'annuler, d'ailleurs ? Je déteste aller faire le singe sur les ondes, en plus ce que m'a préparé ce cher conseiller en communication est franchement ridicule. Vous qui êtes maintenant au mieux avec Mazan, vous pourriez peut-être le convaincre de s'y rendre comme cela était prévu à l'origine ?
Cabanel ne croyait pas un instant qu'Alice puisse réussir ce genre d'exploits mais il n'avait pu s'empêcher de lancer cette pique, en épiant la réaction de sa secrétaire – pardon collaboratrice, alliée, complice, ce qu'elle voulait.
- Après tout, si vous réussissez à décrypter puis crypter à nouveau dans votre code les papiers de... Notre hôte d'hier, nous pourrons passer le message ce soir, quand les autres employés seront partis. Vous pourrez presque rejoindre Mazan ensuite, renchérit-il, sa curiosité insatisfaite, après la déclaration d'amour qu'il a du vous faire hier, vous devez en rêver. Laissez-moi deviner, il s'est agenouillé comme un chevalier courtois du XIIe siècle pour jurer de se battre pour votre cœur ?
Sur cette dernière touche, Édouard se rassit, un sourire moqueur aux lèvres – il fallait dire qu'Eugène n'était pas particulièrement crédible en chevalier servant –, et en surprenant le regard d'Alice, se fit la réflexion que finalement, s'il mourrait, ce ne serait pas à cause de l'agacement causé par la jeune femme mais bel et bien parce qu'elle l'aurait étranglé. Dommage, toutes ces statuettes constituaient beaucoup trop d'armes contondantes. Enfin avec un peu de chance, elle allait le décapiter et il finirait vénéré comme un saint sur le bureau d'Yvonne.

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même dans les endroits les plus sombres.
Il suffit de se souvenir
d’allumer la lumière »
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MessageSujet: Re: La règle d'or du bon duo est de savoir communiquer   Sam 19 Avr - 17:52

Alice se disait que finalement, elle aurait peut-être dû rester dans le bureau de Brechenmacher où au moins Cabanel ne pouvait pas l'accabler de reproches. D'ailleurs, si on enlevait le portrait du Führer, le coupe-papier de Napoléon et la statuette égyptienne, le bureau de l'Allemand était plutôt agréable, contrairement au bureau du conseiller où les objets égyptiens semblaient former une armée toujours plus nombreuse (à croire que ces objets se reproduisaient entre eux). Apparemment, le conseiller Cabanel n'avait pas le droit d'amener ces objets chez lui et pour une fois, Alice comprenait Madeleine. Toujours est-il que c'était le seul endroit où ils pouvaient étudier les documents trouvés et où ils pouvaient communiquer avec Londres. Les deux coéquipiers étaient de mauvaise foi, aussi passèrent-ils plusieurs minutes à se plaindre de l'autre, au lieu d'étudier les documents récupérés la veille. La jeune femme était désespérée par l'attitude de Cabanel qui ne cessait de lui faire des remarques sur Mazan. Elle levait les yeux au ciel lorsqu'il lui parlait, agacée par des accusations non fondées. Tout ceci l'énervait tellement qu'elle avait bien envie de lui dire que, oui, elle avait passé la nuit chez l'ambassadeur, même si cela n'était pas vrai. Néanmoins, Edouard la coupa dans sa lancée revendicatrice en lui faisant signe de se taire. La jeune femme haussa un sourcil dans un air interrogateur, se demandant pourquoi il osait l'interrompre ainsi. Elle l'observa décrocher le téléphone et composer un numéro, et durant un instant elle crut qu'il appelait l'ambassadeur de Vichy. La Russe était prête à se pencher par-dessus le bureau pour s'emparer du téléphone et l'en empêcher mais une sonnerie de téléphone derrière la porte répondit à sa question : il appelait Yvonne. Alice l'entendit parler d'une sainte Rita et se demanda pourquoi il avait dû l'interrompre pour parler d'une sainte et en quoi c'était plus important que ses reproches. Elle comprit où il voulait en venir quand il demanda à Yvonne d'aller apporter des documents à la secrétaire de Mazan. Des bruits de pas indiquèrent à Cabanel et à Boulanger qu'Yvonne quittait son bureau. Que devait dire Edouard qui nécessitait qu'Yvonne s'en aille ? Durant un instant, Alice imagina qu'il voulait la tuer à cause de ce qu'elle avait dit, et qu'il cacherait son corps dans son bureau en attendant de pouvoir s'en débarrasser. Il était peut-être un psychopathe, après tout. La jeune femme trouva bien bête de finir assassinée par Edouard Cabanel alors qu'elle avait échappé aux Soviétiques. Elle ne fut pas rassurée lorsqu'il se mit à jouer avec une figurine égyptienne, qui serait peut-être l'arme du crime. Alice avait toujours su que ces objets égyptiens n'étaient pas là que pour la décoration. Fort heureusement pour elle, le conseiller Cabanel n'était pas du tout un psychopathe et il répondit enfin à ses questions en lançant :
Vous voulez être plus qu'une secrétaire ? Voilà qui tombe bien, je suis cordialement invité à passer quelques jours à Vichy pour prendre des ordres du ministre de l'Intérieur, je vous emmène avec moi en tant que collaboratrice, j'insiste sur ce mot. Oh ne faites pas cette tête, c'est presque des vacances, Vichy, avec ses thermes, ses larges rues pavés parfaites pour acclamer le maréchal et ses petites trahisons et couteaux dans le dos dans les couleurs de l'hôtel du Parc. Vraiment, presque une villégiature, dommage qu'ils aient interdit les bals-goguettes, vous qui adorez danser.

Alice ouvrit de grands yeux, surprise par cette annonce. Vichy ? Il voulait vraiment qu'elle le suive à Vichy ? C'était hors de question. Elle était déjà assez en danger à Paris et ne souhaitait en aucun cas risquer de se faire remarquer à Vichy. Mais elle ne pouvait pas se confier à Edouard et il ne comprendrait pas qu'elle ne saisisse pas la chance d'agir en tant que collaboratrice et non plus secrétaire. Que pouvait-elle inventer pour refuser le voyage ? Un enfant caché qu'elle ne pouvait pas abandonner ? Non. L'ambassadeur qu'elle aimait et ne voulait pas quitter ? Non, encore moins. Des Soviétiques lancés à ses trousses pour l'éliminer ? Il ne la croirait même pas. Lui dire qu'il n'avait pas besoin d'elle, c'était abdiquer. Bien sûr qu'il avait besoin d'elle, mais il ne voudrait pas le reconnaître. Il l'avait mise au pied du mur et son petit sourire agaça la jeune femme. Non décidément, elle ne s'entendrait jamais avec Cabanel.
Croyez-moi, je n'accepte pas de vous accompagner de bon coeur. Vichy n'est pas vraiment un lieu que j'ai envie de visiter, et encore moins avec vous. Mais vous avez besoin de moi pour ne pas faire d'erreur et pour trouver des informations, histoire de rendre ce séjour utile. Quant à votre réflexion sur la danse, vous auriez pu vous en passer. Si j'avais eu un bon cavalier, j'aurais pu très bien danser, mais évidemment avec vous...” Alice était de mauvaise foi et elle le savait très bien. Elle dansait comme un pied et même Youssoupov était désespéré par son absence de sens du rythme. Ce n'était pas faute d'entrainement. Lorsqu'elle espionnait Youssoupov et s'était infiltrée dans son cercle d'amis, le prince russe avait passé des heures à la faire danser mais rien n'y faisait : elle était toujours nulle. Apparemment, la danse ne faisait pas partie de l'entrainement des espions soviétiques.

“Évidemment, reprit-il sans accorder la moindre attention aux remarques d'Alice, j'aurais aimé prendre contact avec des réseaux qui fonctionnent dans l'ancienne zone sud, notamment ceux qui existent dans l'administration. Peut-être pourriez-vous lancer un appel à la radio en utilisant je ne sais quel code avec des vélos ou des statuettes égyptiennes ? Je connais plutôt bien un directeur du renseignement à l'Armée, je suis certain qu'il serait prêt à lâcher quelques informations. Mais si vous êtes trop occupée avec vos soirées avec Mazan, nous allons nous débrouiller autrement, évidemment”. Alice soupira en perdant toute retenue. Les allusions à Mazan commençaient à sérieusement l'énerver. Ce qu'elle faisait en dehors des missions ne regardait qu'elle, après tout, et d'ailleurs elle n'avait jamais fait de remarques sur Madeleine à Edouard (ou peut-être que si, mais elle ne voulait pas le reconnaître). “Mais oui c'est cela, et parce que je passe trop de temps avec Mazan nous allons échouer et la France restera à jamais occupée” répliqua Alice d'un ton acerbe, le regard planté sur la feuille récupérée la veille dans une tentative désespérée de se concentrer pour ne pas entendre les reproches de Cabanel. Mais celui-ci, après avoir enlevé sa veste, poursuivit sur sa lancée, toujours sans prêter attention à ce que disait sa coéquipière : “Cela serait pas mal de partir dans une ou deux semaines, peu de temps après l'interview que j'ai prévu à Radio-Paris. Ce n'est vraiment pas possible de l'annuler, d'ailleurs ? Je déteste aller faire le singe sur les ondes, en plus ce que m'a préparé ce cher conseiller en communication est franchement ridicule. Vous qui êtes maintenant au mieux avec Mazan, vous pourriez peut-être le convaincre de s'y rendre comme cela était prévu à l'origine ?” Alice leva les yeux au ciel et fut exaspérée en voyant le sourire de son prétendu patron. Il était maintenant debout, comme s'il voulait dominer la situation, et n'attendait qu'une chose : qu'elle dise si oui ou non elle avait passé la nuit avec Mazan. Ne voulant pas lui donner satisfaction, elle répondit : “Oh pauvre monsieur Cabanel qui doit remplir sa fonction de conseiller en allant parler à la radio. Oui, vraiment, quelle situation atroce ! Vous savez quoi ? Ne comptez pas sur moi pour éviter cette interview. Vous vous plaignez pour tout et n'importe quoi ! D'autres se seraient dit que cet entretien à la radio serait l'occasion de faire passer un message codé, une phrase anodine, ce genre de chose. Mais non, vous, vous vous plaignez parce que c'est le travail de l'ambassadeur que d'aller dire aux Parisiens que tout va bien et que vous faites son travail. Bien, maintenant que vous m'avez rendue coupable de tous vos problèmes, laissez-moi tranquille, que je puisse m'occuper de ce document.
-Après tout, si vous réussissez à décrypter puis crypter à nouveau dans votre code les papiers de... Notre hôte d'hier, nous pourrons passer le message ce soir, quand les autres employés seront partis. Vous pourrez presque rejoindre Mazan ensuite, après la déclaration d'amour qu'il a du vous faire hier, vous devez en rêver. Laissez-moi deviner, il s'est agenouillé comme un chevalier courtois du XIIe siècle pour jurer de se battre pour votre cœur ?
C'en était trop. Alice serra le poing autour de son crayon, n'en pouvant plus d'entendre les insinuations d'Edouard à propos d'Eugène. Cabanel était insupportable, et avec son petit sourire satisfait, il ressemblait à un petit garçon fier d'avoir mis hors d'elle la personne qu'il souhaitait énerver. La jeune femme posa brusquement le crayon sur le bureau, se leva puis se dirigea jusqu'à la porte. Elle resta quelques secondes plantée devant la porte fermée et respira profondément pour se calmer, puis elle tourna la poignée, ouvrit la porte et vérifia si Yvonne était toujours absente. La pièce d'à côté étant vide, Alice referma la porte derrière elle et resta le dos contre la porte durant quelques secondes, puis elle s'avança vers une étagère remplie de statuettes égyptiennes. “Vous m'énervez, Cabanel ! lança-t-elle, le regard rivé sur les statuettes. Elle en prit une et se tourna vers Edouard. Vous mériteriez que je vous balance toutes vos stupides statuettes sur la figure, le menaça-t-elle en pointant la statuette vers lui. Elle perdait son sang froid, mais Cabanel l'avait bien cherché. Vous voulez savoir ce que nous avons fait hier soir ? Eh bien je vais vous le dire. J'ai fini la soirée chez lui, et je ne suis rentrée chez moi que ce que matin. Voilà ! Vous êtes content ? Tout ceci était faux mais elle savait que ça énerverait Edouard de savoir qu'elle avait cédé aux avances de Mazan qui représentait une menace pour eux deux. Elle voulait qu'il ait peur qu'elle n'ait révélé trop de choses sur lui, vu le peu de confiance qu'il lui faisait. Alors oui, ma vie est une énorme injustice : je suis trop heureuse ! L'ambassadeur de Vichy m'a fait une déclaration d'amour tout à fait magnifique. Seule ombre au tableau : vous, Cabanel, mon soi-disant patron exaspérant qui prend plaisir à me faire sortir de mes gonds.” Alice reposa la statuette à sa place. “Maintenant que vous savez ce que je vais faire ce soir en sortant du bureau, je vous prie de bien vouloir cesser de m'agacer, ou bien vous mourrez enseveli sous vos statuettes égyptiennes, et votre bureau méritera pour de bon le surnom de tombeau égyptien”.

La tempête passée, Alice s'installa sur sa chaise et offrit un sourire à Cabanel. “Pouvons-nous travailler, maintenant ? Il me semble avoir repéré quel code est utilisé dans notre document pendant que vous étiez en train de parler tout seul”. Edouard allait répondre mais elle le coupa dans sa lancée “Non, ne dîtes pas que vous ne parliez pas tout seul. Soyons efficaces pour que nous puissions chacun vaquer à nos occupations le plus rapidement possible”. Elle glissa la feuille sur le bureau vers Edouard. “Là, sur ce document, nous avons des paragraphes inutiles sur une fête organisée en l'honneur de Brenmajeur. Puis une succession de dates, sauf que ces dates n'ont apparemment aucun lien entre elles. C'est un message codé. Nos amis allemands ont utilisé la méthode du Grand Chiffre, qui était utilisée par Louis XIV et ses diplomates. Cette méthode a été abandonnée parce qu'au bout d'un moment parce qu'elle pouvait se révéler inefficace. Ici, ils l'ont sûrement employée parce que c'est un message court.” Alice fit glisser la feuille mais vers elle cette fois, et sur une feuille blanche, mit au point un tableau qui serait sa clef de déchiffrage. Elle griffonna des chiffres et des lettres pendant vingt minutes environ, sans prêter attention à son coéquipier puisqu'elle était absorbée par le message codé. C'était comme si son père était à côté d'elle, commentant ses trouvailles. “Non Sniejana, tu te trompes”. “Ne projette pas ce que tu aimerais trouver dans ce message, n'interprète pas, tiens toi aux chiffres et aux lettres qui se trouvent devant toi”. “Arrête de me dire que c'est faux” chuchota-t-elle avant de se rendre compte, trop tard, qu'elle avait parlé toute seule. “Mais je n'ai rien dit !” s'exclama Cabanel qui lisait ce qu'il devrait dire à la radio. La jeune femme ne répondit pas et relut la suite de chiffres. Une dizaine de minutes plus tard, elle releva la tête de ses papiers et regarda Edouard : “J'ai déchiffré le message. Je vous laisse regarder”. Elle lui tendit la feuille sur laquelle, sous le tableau qui servait de clef de déchiffrage, était écrit “Protéger le pays des hommes du Nord”.*

Alice, qui connaissait mal le territoire français en conclut que le message évoquait le nord de la France. Le message était donc clair, à ses yeux : les Allemands pensaient que des opérations alliées seraient menées dans le nord de la France. La jeune femme se leva et sortit du bureau de Cabanel pour aller chercher des documents sur les codes qu'elle gardait dans le deuxième tiroir de son bureau, sous les dessins que Gaston, le fils d'Edouard, lui avait offerts. Elle put voir par la même occasion qu'Yvonne n'était toujours pas revenue. Puis, de nouveau installée face à Cabanel, elle lui dit : “Il faudra crypter à nouveau ce message pour prévenir Londres. Les Allemands soupçonnent une action dans le Nord, il faut que les Alliés soient au courant. Il faut faire vite, car comme disaient les Romains, Aquila non capit muscas (L'aigle n'attrape pas les mouches). Alors soyons des mouches pour faire tomber l'aigle”. Mais ils ne pourraient communiquer ce message par radio que le soir venu, aussi Alice, après avoir laissé Cabanel dire ce qu'il pensait du message des Allemands et après avoir mis au point le message codé qu'ils communiqueraient à Londres, proposa-t-elle un autre sujet : “Bien, en attendant ce soir, nous pourrions parler de votre interview à la radio. Comme je disais, ce serait l'occasion de contacter un groupe ou quelqu'un en particulier. Avez-vous une idée ?

Le maître mot était : efficacité. Si les deux coéquipiers se chamaillaient toujours, ça ne les empêchait pas de prendre leur mission au sérieux. Et quoi qu'ils puissent en dire, ils formaient une bonne équipe, après tout.

*Sens étymologique de "Normandie".
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MessageSujet: Re: La règle d'or du bon duo est de savoir communiquer   Lun 11 Aoû - 15:48

Édouard Cabanel ne savait même pas pourquoi il prenait un tel plaisir à agacer Alice Boulanger. Si on lui avait posé la question, il aurait froncé les sourcils en prétendant que c'était elle qui semblait s'acharner à le contrarier à chacune de leurs missions, chacune des minutes qu'ils passaient ensemble – et de manière générale, Édouard trouvait qu'ils passaient beaucoup trop de temps ensemble, c'était dire les trésors d'ingéniosité dont sa secrétaire, enfin sa collaboratrice puisqu'elle y tenait, mettait en œuvre pour lui taper sur les nerfs. Dans ce domaine-là, elle était presque aussi douée que pour se cacher sous les bureaux ou connaître les emplois du temps de soirées des hommes qui travaillaient dans cette ambassade de Vichy. Mais s'il ne préférait pas être de mauvaise foi, il lui aurait sans doute fallu reconnaître qu'il avait le chic pour se plaindre d'elle, la pousser dans ses retranchements et insister tant et si bien qu'elle finissait par être cassante avec lui. Édouard pouvait prétendre qu'au moins, travailler en compagnie d'Alice Boulanger apprenait à relativiser les dangers. La menace d'étranglement était permanente avec elle et si jusqu'à présent, elle se retenait (sans doute par crainte de ce que pourrait dire Londres à l'information de la mort tragique du conseiller par sa propre secrétaire... Euh, collaboratrice, il n'était pas certain que la France libre et le SOE soient ravis de voir leurs agents s'entre-tuer, d'autant que ça pourrait créer un problème diplomatique majeur entre De Gaulle et les Anglais), elle était presque aussi dangereuse que les espions allemands qui devaient fureter dans l'ambassade comme ce Félix qui avait cru bon de mettre Édouard dans le coup ou les hauts gradés de la Wehrmacht qui aimaient défiler dans les rues et les soirées mondaines avec leurs petits insignes. De toute façon, s'il ne mourrait pas tragiquement étranglé, ses nerfs finiraient par le lâcher, ce qui lui ôterait sans doute toute chance de devenir un saint et de trôner sur le bureau d'Yvonne. Puisqu'il fallait voir le bon côté des choses, au moins, aurait-il été débarrassé des lubies de mademoiselle Boulanger et des Allemands eux-mêmes. Mais ce matin-là, s'il lui avait fallu reconnaître la vérité (notez le conditionnel) et laisser tomber deux petites minutes la mauvaise foi, Édouard aurait été contraint de voir qu'il avait été le premier à attaquer les hostilités. Pour une raison qu'il ne parvenait pas à saisir, le retard d'Alice et la soirée qu'elle avait passé avec l'ambassadeur de Mazan (il se demandait bien ce qu'elle lui trouvait à cette petite pourriture dont personne n'aurait voulu dans son gouvernement avant la défaite) l'exaspéraient tout particulièrement. Très franchement, songeait-il en pleine conversation avec Alice, il fallait oser oublier sa mission pour passer du bon temps avec un de ces types qu'ils combattaient tous les deux. Lui ne perdait jamais de vue ses objectifs. Surtout pas quand il la harcelait avec cette histoire, il niait.

Édouard connaissait assez bien Alice, toutefois, pour savoir qu'il passait les bornes. Les yeux de la jeune femme s'arrondissaient sous les remarques acerbes dont il la bombardait et plusieurs fois, son air outré faillit arracher un sourire au conseiller – s'il n'avait pas été aussi furieux. Sa réponse concernant Vichy et le fait qu'il puisse éventuellement avoir besoin d'elle ne fit que lever les yeux au ciel au jeune homme et il  préféra ne pas répliquer à sa réflexion puérile – mais pour sa défense, c'était son interlocuteur qui avait commencé -, concernant la danse, car pour avoir arpenté les soirées mondaines lorsqu'il était jeune député, il savait reconnaître les mauvais danseurs quand il les voyait. Au moins, pourraient-ils rendre cette virée à Vichy utile pour leurs petites affaires. L'idée de retourner dans la ville où il avait été secrétaire d'état faisait grimacer le conseiller par avance mais puisqu'on lui avait demandé de s'y rendre, il n'avait pas eu d'autre choix que d'accepter. Et il ne coûtait rien que d'aller vérifier par lui-même que ses anciens collègues de la Chambre, en retraite forcée, continuaient leurs soins thermaux en toute quiétude. Pendant ce temps, Alice continuait à se montrer sèche en face de lui mais Édouard était trop lancé dans sa diatribe pour noter l'idée de se servir de la radio pour prendre contact avec des réseaux de résistance parisiens. Si la vision d'Eugène dans une armure médiévale en train de faire une déclaration d'amour était plutôt amusante, Alice, sur ce coup-là, manqua totalement d'humour – à la grande stupéfaction d’Édouard, évidemment. La jeune femme posa bruyamment le crayon sur le bureau et se releva pour aller jusqu'à la porte. Cela eut au moins le mérite de faire taire Édouard qui se demanda ce qu'elle pouvait bien fabriquer. Après avoir vérifié que la voie était toujours libre en ouvrant quelques instants la porte (le conseiller crut une seconde qu'Alice avait en réalité trouvé son idée très bonne et voulait courir dans le bureau d'Eugène pour le demander elle-même en mariage), la secrétaire, euh collaboratrice puisqu'il valait mieux éviter de rajouter de l'huile sur le feu, se retourna vers lui, saisit une statuette égyptienne qu'elle pointa sur lui :
- Vous m'énervez, Cabanel... Vous mériteriez que je vous balance toutes vos stupides statuettes sur la figure...
- Oh non pas cette Bastet, elle est particulièrement précieuse, protesta le conseiller, les yeux fixés sur la pauvre statuette qu'Alice avait en main et qu'il imaginait déjà voler jusqu'à lui. Il ne craignait pas tant d'être touché car depuis ses débuts à la Chambre, il avait l'habitude d'éviter les objets volants non identifiés (sans compter ses années d'entraînement au lycée Henri-IV), mais surtout qu'Alice, dans son excès de rage ne finisse par la casser. Ce qui aurait été dommage pour une œuvre de la XVIe dynastie qui avait déjà survécu au temps, aux pilleurs de tombes et au sauvetage in extremis du département oriental du Louvre. Mais Édouard, relevant la tête, croisa le regard noir d'Alice Boulanger, et même si mourir en sauvant une Bastet de la ruine était plutôt glorieux, préféra se tenir coi.
- Vous voulez savoir ce que nous avons fait hier soir ? Et bien, je vais vous le dire. J'ai fini la soirée chez lui, et je ne suis rentrée chez que ce matin. Voilà ! Vous êtes content ?
Édouard, stupéfait de cette révélation à laquelle il ne s'attendait pas, ouvrit une fois la bouche avant de la refermer sans prononcer un mot, ce qui le fit ressembler à une de ces carpes dont il partageait également le mutisme. Elle ne lui laissa de toute façon pas le temps de placer deux mots :
- Alors oui, ma vie est une énorme injustice : je suis trop heureuse. L'ambassadeur de Vichy m'a fait une déclaration d'amour tout à fait magnifique. Seule ombre au tableau : vous, Cabanel, mon soit-disant patron exaspérant qui prend plaisir à me faire sortir de mes gonds.
Le sourire d’Édouard s'était figé et un instant, il attendit qu'elle démente ce qu'elle venait de lui dire. C'était une plaisanterie de mauvais goût mais il pouvait reconnaître qu'on faisait parfois ce qu'on pouvait avec ce qu'on avait, il lui aurait volontiers pardonné. Mais elle n'en fit rien :
- Maintenant que vous savez ce que je vais faire ce soir en sortant du bureau, je vous prie de bien vouloir cesser de m'agacer ou bien vous mourrez enseveli sous vos statuettes égyptiennes. Et votre bureau méritera pour de bon le surnom de tombeau égyptien.

L'orage cessa aussi brutalement qu'il avait commencé et si Alice se rassit en s'offrant même le luxe d'envoyer un sourire à son interlocuteur toujours aussi ébahi de cette saute d'humeur. Quelle mouche venait de piquer Alice ? Autant sa colère était compréhensible, il n'avait cessé de la provoquer depuis son entrée dans son bureau (et en plus, elle semblait fatiguée ce qui expliquait facilement sa mauvaise volonté, cette excuse servait toujours à Édouard auprès de son épouse pour échapper aux discussions de couple), autant sa bonne volonté à dire ce qu'il en était de ses relations avec Eugène était hautement suspecte.
- Vous n'auriez pas dû rentrer chez vous avant de revenir ici, cela vous a fait un grand détour, d'où votre retard, se contenta-t-il de marmonner en s'asseyant sur sa chaise, l'air toujours aussi sonné.
S'il tenait Mazan devant lui, ce serait lui qui inaugurerait le tombeau égyptien ! Édouard imaginait déjà comment il pourrait momifier Eugène tout en se rappelant, mortifié, que c'était lui qui avait poussé l'ambassadeur à inviter Alice à cette petite sauterie. Il en était à la meilleure façon de retirer son cerveau quand sa complice, comme si elle venait déjà d'oublier tout ce qui venait de se dire, poursuivit :
- Pouvons-nous travailler, maintenant ? Il me semble avoir repéré quel code est utilisé dans notre document pendant que vous étiez en train de parler tout seul.
De nouveau, Édouard ouvrit la bouche mais elle ne lui laissa pas le temps de réagir. Mais à dire vrai, il n'avait aucune de la meilleure façon de répliquer, trop occupé qu'il était à fixer Alice pour essayer de deviner si elle lui avait dit la vérité. Peut-être se jouait-elle de lui ? Mais si c'était vrai... Si c'était vrai, elle les mettait tous les deux dans un danger énorme ! Eugène qui s'intéressait à elle, c'était le risque qu'il ne vérifie ses horaires de travail, qu'il la fasse parler d'elle, dans les moments où elle se méfierait le moins. Comment Eugène se permettait-il d'avoir des vues sur sa secrétaire, déjà, à la base ? Dommage que lui et Alexandre Reigner se détestaient obstinément, ce dernier aurait pu lui dire que c'était une très mauvaise idée. Ce ne fut qu'au moment où Alice se pencha vers lui pour lui désigner des lignes sur le document qu'il cessa de la fixer pour baisser les yeux sur les papiers pour lesquels ils avaient bien failli être pris.
- Là, sur ce document, nous avons des paragraphes inutiles sur une fête organisée en l'honneur de Brenmajeur. Puis une succession de dates, sauf que ces dates n'ont apparemment aucun lien entre elles. C'est un message codé. Nos amis allemands ont utilisé la méthode du Grand Chiffre qui était utilisée par Louis XIV et ses diplomates.
Mince, sa migraine lui reprenait dès qu'on évoquait des codes. Édouard ne fit aucun commentaire, attendant uniquement qu'elle daigne en venir au fait mais apparemment, l'explication était terminée et Alice se mit à décoder le message, les yeux plissés pour se concentrer, son crayon courant sur la feuille avec dextérité.

Le conseiller mourrait d'envie de relancer la conversation mais il choisit prudemment de rouvrir ses dossiers, non sans jeter quelques coups d’œil malgré lui à la jeune femme, toujours penchée sur son message. Il avait échappé à une tentative de meurtre, ce n'était pas le moment de remettre en colère sa secrétaire, aussi se plongea-t-il dans les affres de l'administration française qui était déjà réputée pour sa complexité quand elle était entièrement rassemblée à Paris, et qui relevait du casse-tête chinois – des codes envoyés par Londres si on voulait l'avis d’Édouard – quand elle était dispersée. Le déchiffrage dura une bonne trentaine de minutes pendant lesquelles Édouard eut le temps de rédiger des notes de service à destination de Vichy (travail de sa secrétaire à la base mais quand on disait que l'administration partant en déliquescence, les conseillers écrivaient des rapports, pendant que les secrétaires se revendiquaient collaboratrices), de lire le premier jet de ce que le conseiller à la Propagande avait prévu que Mazan dise à la radio (autant dire qu'il fallait tout supprimer car Édouard n'était pas l'homme de confiance du maréchal ni l'interlocuteur privilégié de Jaeger comme l'écrivait en boucle Philippe Roussel) mais pas de trouver une solution à cette question d'avancement du personnel du Sénat. Étrangement, Édouard trouvait le spectacle qui s'offrait à lui beaucoup plus intéressant. Alice écrivait des suites de chiffres et de lettres sur son papier sans s'interrompre une minute, sinon pour se mordre la lèvre en signe d'incompréhension. Ses cheveux bruns retombaient en cascade sur ses épaules et une mèche caressait sa joue mais elle n'en avait cure. Mais surtout, le front plissé comme pour marquer sa concentration, elle ne prêtait plus aucune attention à Édouard ou à ce qu'il pouvait faire, ou même à l'endroit où elle se trouvait. Tant et si bien que le conseiller, gêné, ayant l'impression de la surprendre pendant un moment d'intimité, dut détourner le regard et s'empêcher de relever à nouveau la tête.
- Arrête de me dire que c'est faux, murmura-t-elle soudain.
- Pardon ? Mais je n'ai rien dit, protesta Édouard, bien incapable de savoir si elle faisait fausse route de toute façon, et craignant surtout qu'elle n'ait remarqué son petit manège.
Alice l'ignora superbement avant, quelques minutes plus tard, de lui tendre la feuille où sous un tableau se trouvait en toutes lettres le message décodé auquel Bretchen... Enfin leur hôte avait eu accès. « Protéger le pays des hommes du nord ». Édouard, perplexe, examina la phrase sous toutes ses coutures pendant qu'Alice allait chercher quelques documents dans son bureau, leur permettant de se rendre compte qu'Yvonne avait trouvé d'autres victimes à martyriser et qu'on les avait oubliés.
- Il faudra crypter à nouveau ce message pour prévenir Londres. Les Allemands soupçonnent une action dans le Nord, il faut que les Alliés soient au courant. Il faut faire vite car comme disaient les Romains « Aquila non capit muscas », lui lança sa complice en revenant et en se laissant tomber sur son fauteuil.
Quelque chose clochait. Si les Allemands voulaient renforcer le mur de l'Atlantique dans le nord de la France, ils auraient été plus clair et ne seraient pas passés par cette périphrase alambiquée.
- Je ne crois pas qu'on lui désigne le Nord, répliqua Édouard, songeur, comme vous le savez peut-être « les hommes du Nord » sont le terme par lequel on désignait les Vikings lorsqu'ils attaquaient les côtes du royaume de France pendant le Moyen-Âge. Les Vikings que l'on appelait également...
Il laissa sa phrase en suspens pour qu'elle puisse réagir mais devant son absence de réaction en face de lui, il poursuivit :
- Les Normands, car ils se sont installés dans cette région. Lorsque les Allemands parlent du pays des hommes du Nord, ce n'est donc pas du Pas de Calais mais de la Normandie. Je suppose qu'ils doivent porter une certaine estime à ces peuples de combattants, après tout, ils ont réussi l'invasion de la Grande-Bretagne, eux.

La démonstration réalisée, il leur restait toutefois à mettre au point le message qu'ils comptaient envoyer à Londres pour leur faire de leurs progrès, avant de pouvoir l'envoyer le soir-même. Édouard savait bien que ce genre d'informations était crucial pour la réussite du Débarquement – où qu'ils puissent le préparer et qu'une mauvaise préparation des Allemands serait un facteur essentiel dans la réussite de la Libération qu'il attendait avec impatience. Il grimaça juste en songeant à la réaction de Madeleine à l'idée que son époux puisse encore passer sa soirée loin d'elle. A moins que ce ne soit à l'idée de passer la soirée en question encore en compagnie d'Alice Boulanger.
- Bien, en attendant ce soir, nous pourrions parler de votre interview à la radio. Comme je le disais, ce serait l'occasion de contacter un groupe ou quelqu'un en particulier. Avez-vous une idée ? Disait celle-ci.
Il la regarda replier ses papiers tout en se laissant retomber dos sur le dossier de son fauteuil en jouant avec son stylo et préféra avouer son ignorance :
- Je ne sais qui contacter ni même comment. Il faut bien avouer que pour le moment, nos tentatives de prise de contact avec des réseaux ont été plutôt des échecs, même si la soirée qui se profile au quai d'Orsay pour la venue à Paris du favori d'Hitler sera sans doute une occasion de voir les résistants sortir du bois. Il nous faudrait un message codé... Une phrase qui paraisse anodine mais qui pourrait laisser penser à ceux qui m'écoutent que je ne suis pas un collaborateur.
Édouard réfléchissait à voix haute tout en se disant que ce ne serait pas si facile de placer une phrase hors contexte dans son petit discours qui serait préparé soigneusement à l'avance.  Nulle place n'était laissée à l'improvisation dans ce genre d'exercice, les enjeux étaient trop élevés pour la propagande de Vichy.
- J'arriverais bien à placer cette phrase, Philippe Roussel est un imbécile, il est capable de ne s'apercevoir de rien. Dans le premier brouillon qu'il m'a envoyé, il voulait même que je profite de l'occasion pour proposer à Radio-Paris une émission musicale adressée aux animaux qui souffrent aussi de la guerre, sous prétexte que les chats et les chiens sont populaires et que cela pourrait m'attirer la sympathie des auditeurs... Ce qu'il ne faut pas entendre !
Édouard leva les yeux au ciel, mais n'attendit pas de savoir si Alice le plaignait sincèrement (en était-elle seulement capable ?) ou se moquait de lui car une idée venait de lui traverser l'esprit :
- Mais attendez ! Lorsque j'étais à Londres, j'ai rencontré d'anciens amis qui m'ont laissé entendre que les francs-maçons avaient poursuivi la lutte...
Soudain, tout excité, le conseiller se releva de sa chaise et se mit à faire les cent pas entre deux meubles recouverts de statuettes égyptiennes – ce qui lui laissait à peine la place de faire cent pas.
- Vous connaissez la franc-maçonnerie ? Demanda-t-il à Alice, sans savoir que les origines de celle-ci devaient la pousser à se méfier de cette société secrète et sans préciser qu'il avait été lui-même franc-maçon, information qu'il cachait avec soin, en France, nous avions la Grande Loge et le Grand Orient qui ont dû fermer après l'arrivée des occupants. Nombre de francs-maçons ont perdu leur emploi dans l'administration suite aux règlements de Vichy, le maréchal nous ayant fait prêter serment de ne pas y avoir été mêlés. Beaucoup d'entre eux sont alors rentrés dans la clandestinité. Les valeurs humanistes ne se marient de toute façon pas très bien avec...
Brusquement amer, il s'interrompit une seconde et au moment où Alice rouvrit la bouche pour faire des commentaires, il leva de nouveau le doigt pour lui faire signe de se taire. Quelques claquements de talons plus tard, en effet, on frappait à sa porte et la tête d'Yvonne apparut dans l'embrasure :
- Navrée de vous déranger de nouveau, commença la fouine qui garda son regard fixé sur Alice pour tenter de voir si elle avait été bien réprimandée (Édouard tenta d'inciter Alice à jouer le jeu en lui faisant un regard noir), mais Philippe Roussel vous attend dans la matinée pour mettre au point votre interview à la radio.
- Figurez-vous que nous étions justement en train d'en parler, s'exclama Édouard avec le plus grand naturel en désignant les dossiers sur son bureau, je disais à mademoiselle Boulanger que nous ne parlions pas assez de la franc-maçonnerie alors qu'il s'agit de la plaie de notre France. Des représentants de l'argent et de la juiverie qui complotaient contre les bons Français, et dire qu'ils essaient de nous échapper !
Sa diatribe terminée, il adressa un grand sourire à Yvonne en lui demandant de débarrasser le plancher, de manière plus polie, évidemment. La vieille réceptionniste dut d'ailleurs se diriger vers son téléphone qui s'était remis à sonner.

- Nous reparlerons de tout cela ce soir, qu'en pensez-vous ? Mais je suis certain que nous avons une carte à jouer et il ne faut pas laisser passer cette occasion.
Édouard s'interrompit une seconde mais il fut bien obligé d'ajouter qu'il s'agissait d'une bonne idée, malgré toute sa mauvaise volonté. Il se serait en revanche volontiers passé du sourire moqueur d'Alice en face. Pour changer de sujet, il se rassit à son bureau et fit mine de s'intéresser à quelques feuilles volantes :
- Je vais devoir rejoindre Roussel. Mais il nous faudra également préparer notre voyage à Vichy. Que dites-vous d'un départ dans deux semaines ? Je me chargerai de prendre deux billets de train, je suppose que vous avez un laisser-passer encore valide ? Vous allez voir, nous allons follement nous amuser même si l'ambassadeur n'est pas présent, je promets de vous emmener à une soirée dansante si vous êtes sage, voire à l'Hôtel du parc pour que vous puissiez donner vos revendications à qui de droit. Je suis persuadé que le Maréchal est très concerné par le statut des secrétaires. Évidemment, ajouta-t-il après avoir eu le plaisir de voir Alice froncer les sourcils, vous allez devoir à contacter l'ami dont je vous parlais. Je serais ravie de vous le présenter, vous allez adorer son magnifique bureau et ses compartiments secrets.
Édouard souriait cette fois-ci franchement, sachant très bien que la présence d'Yvonne de l'autre côté de la porte l'empêchait de se mettre en colère. Au moment où elle se leva pour sortir et vaquer à ses occupations pour donner le change, il l'arrêta d'un geste et l'imita pour aller se placer à sa hauteur, devant la porte :
- Pour revenir sur notre... Euh... Conversation, dit-il à mi-voix, nous sommes une équipe, n'est-ce pas ? Croyez bien que j'aimerais travailler avec une autre mais le célèbre diction ne dit pas « un pour tous, chacun pour soi », nous arrivons à nous en sortir. Prenez-le comme vous voulez, mais méfiez-vous d'Eugène de Mazan. On aurait tort de le sous-estimer, de penser qu'on peut le manipuler sans danger ou qu'on peut lui faire confiance même s'il vous a dit que vous l'intéressiez ou qu'il aurait des... Sentiments.
Édouard grimaça à nouveau à cette mention qui ne le faisait plus beaucoup rire mais il ne s'attendait à nulle réponse de sa complice et ce fut lui qui ouvrit la porte en lançant quelques ordres secs à Alice pour donner le change. Avant de quitter les lieux, toutefois, il jeta un dernier regard à la jeune femme et se prit à songer que finalement, il n'aurait pas échangé Alice pour une autre. Non pas parce qu'ils formaient un bon duo quoi qu'ils en disent, mais parce qu'il prenait beaucoup trop de plaisir à l'agacer.

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« On peut trouver du bonheur
même dans les endroits les plus sombres.
Il suffit de se souvenir
d’allumer la lumière »
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MessageSujet: Re: La règle d'or du bon duo est de savoir communiquer   Jeu 4 Sep - 16:05

Si Churchill avait prévenu Alice que son partenaire espion, Cabanel, serait tout l'inverse d'elle, c'est-à-dire agaçant, trop sérieux et pas assez tête brulée, elle aurait sûrement refusé de faire équipe avec lui. Mais apparemment, De Gaulle et Churchill n'avaient pas fait de test de personnalité de leurs recrues pour constituer leurs équipes, et de toute façon, ils ne leurs permettaient pas de choisir leurs coéquipiers. Alice étant, à cette époque, dans une situation plus que bancale, elle n'avait eu d'autre choix que d'accepter ce qu'on lui proposait. La jeune femme était donc obligée de travailler avec Edouard Cabanel, et cela constituait une mission à part entière, car il fallait de la patience et du calme pour faire équipe avec lui. Pourtant, la jeune femme en avait connu des coéquipiers, et pas toujours des plus sympathiques. Les Soviétiques étaient pour la plupart sauvages et machistes, pas très loin de l'image que s'en faisaient les Européens. Alice avait cependant eu de la chance : travailler dans les services de renseignement de l'Armée rouge lui avait permis d'éviter les rustres du NKVD, qui prenaient les femmes pour des bonnes à tout faire ou des objets servant à d'autres activités. Se faire une place dans ce milieu, lorsqu'on est une femme, est loin d'être facile, et il faut avoir une certaine force d'esprit pour ne pas se laisser marcher sur les pieds. Sniejana avait relevé le défi avec brio, ne se laissant pas abattre lorsque les choses ne se passaient pas comme elle le voulait. C'était de ses années vécues au coeur de l'Union soviétique qu'elle avait tiré toute la force et la ténacité dont elle faisait preuve aujourd'hui. Mais aujourd'hui, ce n'était pas un coéquipier misogyne ou agressif qu'elle devait supporter, mais un acolyte beaucoup trop curieux, qui parlait trop (certes, elle était aussi bavarde que lui), et qui ne voulait pas lui faire confiance. Ajoutez à cela qu'il n'était pas adepte des sensations fortes, contrairement à la jeune femme qui ne perdait que rarement son calme, même dans les pires situations. D'ailleurs, perdre son calme, voilà à quoi Alice avait été contrainte face à l'attitude plus que détestable de Cabanel. C'était la première fois depuis qu'ils travaillaient ensemble qu'elle s'était énervée face à lui et qu'elle l'avait menacé (les statuettes égyptiennes pouvaient devenir des armes redoutables, il ne fallait pas sous-estimer leur dangerosité). Les hommes politiques français semblaient partager un point commun : une arrogance à toute épreuve et un mépris pour les personnes qui ne connaissaient pas les rouages de la prise de décision au sommet de l'Etat. Alice Boulanger avait remarqué cela aussi bien chez Cabanel que chez l'ambassadeur, Mazan, qui l'avait traitée comme une idiote la veille. Certes, la jeune femme l'avait bien cherché en se comportant de manière faussement spontanée, mais le regard de Mazan ne trompait pas : il se considérait comme beaucoup plus intelligent que la populace. Toutefois, il fallait parfois flatter l'orgueil des hommes pour ne pas être soupçonnée d'espionnage, et c'était ce qu'avait fait Alice en vantant le courage et la volonté d'acier de l'ambassadeur, héros s'étant lancé avec une abnégation qui forçait l'admiration contre ces terroristes qu'étaient les résistants. Cependant, elle n'avait aucune raison de vanter quoi que ce soit chez Edouard Cabanel pour flatter son orgueil puisqu'ils faisaient équipe pour préparer le Débarquement, et de ce fait, elle n'avait rien à lui cacher (si ce n'est sa véritable identité, mais ce n'était qu'un détail).

Fort heureusement, Alice avait eu suffisamment de force d'esprit pour cesser de crier sur Edouard et elle avait repris le travail calmement, obligeant le conseiller à en faire de même. Elle savait très bien que si elle l'avait laissé lui répondre, il l'aurait accusée de mille maux et elle aurait été dans l'obligation de lui répondre, prenant part à un jeu sans fin qui n'aurait fini que la nuit tombée. La jeune espionne s'était félicitée de sa maturité face aux enfantillages de Cabanel : heureusement qu'elle était là pour l'obliger à travailler. Elle s'était ainsi lancée dans le décryptage d'un message codé découvert dans les papiers volés à Brenmakeur pendant que le conseiller...faisait sûrement semblant de travailler, mais au moins il ne parlait plus, et c'était le principal aux yeux de la jeune femme. Cabanel se montra utile lorsque, la jeune femme ayant décodé le message, il la corrigea : le message ne parlait pas du Nord de la France, comme elle le croyait, mais de la Normandie. Une sombre histoire de Vikings avait mis sur la voie le conseiller, mais alors qu'il crut qu'elle poursuivrait son explication, elle garda le silence : la jeune femme n'était pas très portée sur l'histoire de la France, étrangement. Sur ce point, Alice était obligée de faire confiance à Edouard, alors elle le laissa développer sa réflexion jusqu'au bout. Elle ne put qu'acquiescer lorsqu'il eut terminé avant de préparer le message codé qu'ils transmettraient le soir-même à Londres. Il fallait en effet prévenir le plus rapidement possible les agents qui préparaient le Débarquement car cela les concernait au premier chef. En attendant, l'espionne proposa à Cabanel de préparer son intervention à Radio Paris. C'était en effet une occasion de prendre contact avec des groupes qui jusque là restaient dans l'ombre à cause du statut de collabo du conseiller de l'ambassadeur (on ne pouvait pas  leur en vouloir). Malheureusement, Edouard n'était pas très inspiré par cette intervention et il n'avait aucune envie de se rendre à Radio Paris pour rassurer les Parisiens avec de fausses promesses et de fausses informations.

Je ne sais qui contacter ni même comment. Il faut bien avouer que pour le moment, nos tentatives de prise de contact avec des réseaux ont été plutôt des échecs, même si la soirée qui se profile au quai d'Orsay pour la venue à Paris du favori d'Hitler sera sans doute une occasion de voir les résistants sortir du bois. Il nous faudrait un message codé... Une phrase qui paraisse anodine mais qui pourrait laisser penser à ceux qui m'écoutent que je ne suis pas un collaborateur.”
Blasée par son manque d'imagination, Alice réfléchit à son tour à ce que pourrait bien dire le conseiller, tout en jouant avec une mèche de cheveu qu'elle enroulait autour de son doigt, signe que l'inspiration ne dégnait pas non plus s'emparer de son cerveau. “Peut-être qu'avant de chercher ce que vous pouvez dire, il faudrait savoir à qui s'adresser. Le message ne sera pas le même en fonction du groupe à qui il s'adresse.” Mais déjà le conseiller reprenait la parole, réfléchissant à haute voix comme s'il était seul dans son bureau. “J'arriverais bien à placer cette phrase, Philippe Roussel est un imbécile, il est capable de ne s'apercevoir de rien. Dans le premier brouillon qu'il m'a envoyé, il voulait même que je profite de l'occasion pour proposer à Radio-Paris une émission musicale adressée aux animaux qui souffrent aussi de la guerre, sous prétexte que les chats et les chiens sont populaires et que cela pourrait m'attirer la sympathie des auditeurs... Ce qu'il ne faut pas entendre !” Edouard leva les yeux au ciel, à croire que ce geste devenait une habitude pour les deux comparses lorsque les choses dépassaient leur entendement. Alice cacha un sourire moqueur en baissant la tête, faisant semblant de lire une feuille qui se trouvait devant elle. Il était inutile de ranimer leurs querelles, l'heure était en effet au travail, c'est pourquoi elle jugea utile de se taire et de laisser Edouard poursuivre son monologue. “Mais attendez ! Lorsque j'étais à Londres, j'ai rencontré d'anciens amis qui m'ont laissé entendre que les francs-maçons avaient poursuivi la lutte...” Alice leva soudainement la tête vers Cabanel. Elle s'attendait à tout, sauf à ça. Les Francs-maçons, vraiment ? La franc-maçonnerie n'était pas vue d'un très bon oeil en Union soviétique, et même la Russie des Tsars avait interdit le travail maçonnique à partir de 1822. Les différents courants communistes s'accordaient au moins sur une chose : il fallait lutter contre la franc-maçonnerie, qui avait presque réussi à s'imposer en 1917 en menant la révolution de février et en s'imposant en force dans le gouvernement Kerensky. La révolution bolchevique d'octobre 1917 avait fait volé en éclats les acquis maçonniques et le pouvoir qui s'était installé avait interdit ce genre de groupes de pensée indépendants. Autant dire que Alice Boulanger ne sautait pas de joie à l'idée de contacter des francs-maçons, d'autant plus que le Grand Orient de France avait aidé la franc-maçonnerie libérale à s'installer en Russie. C'est en pensant à cette histoire de la franc-maçonnerie en Russie, que lui avait apprise son père, que Alice observa son (faux) patron se lever pour faire les cent pas, (ou tenter de faire les cent pas) dans le bureau. Elle pouvait deviner sous le cerveau de Cabanel les idées qui fusaient dans tous les sens et qu'il tentait de rassembler pour donner forme à une explication compréhensible. Debout, en mouvement, il était l'exact opposé du Penseur de Rodin, et pourtant il semblait réfléchir tout autant que l'homme de bronze. Soudain, se souvenant sûrement qu'il n'était pas seul, Edouard se tourna vers Alice et lui demanda “Vous connaissez la franc-maçonnerie?”. L'espionne tenta de cacher son désaccord silencieux, ne voulant pas couper le conseiller dans son élan. Elle se contenta donc de répondre, évasivement : “Oui, j'en ai entendu parler”, sans préciser que ce qu'elle avait entendu dire des franc-maçons ne lui donnait pas envie de les contacter. On avait raconté à Alice que, en Russie, les franc-maçons avaient accepté des communistes dans leur loge pour les rendre pacifistes et les empêcher de prôner la révolution. Ainsi, au contact des bourgeois franc-maçons, les communistes étaient devenus non-révolutionnaires et avaient oublié leur combat. Mais déjà, sans prêter attention à sa réponse, le conseiller se lançait dans des explications sur la franc-maçonnerie aujourd'hui : “En France, nous avions la Grande Loge et le Grand Orient qui ont dû fermer après l'arrivée des occupants. Nombre de francs-maçons ont perdu leur emploi dans l'administration suite aux règlements de Vichy, le maréchal nous ayant fait prêter serment de ne pas y avoir été mêlés. Beaucoup d'entre eux sont alors rentrés dans la clandestinité. Les valeurs humanistes ne se marient de toute façon pas très bien avec...” Profitant d'une seconde où il s'interrompit, Alice allait lui dire à quel point c'était gentil et généreux de sa part de la faire profiter de ses connaissances sur la franc-maçonnerie mais qu'elle s'en passerait bien. Mais avant même qu'elle ne commence à parler, il lui fit signe de se taire, ce qui eut pour effet d'énerver la jeune femme. Avait-elle besoin d'une autorisation pour parler ? Quelques secondes plus tard, elle comprit pourquoi le conseiller l'avait empêchée de parler en entendant quelques coups sur la porte du bureau. Yvonne apparut dans l'embrasure de la porte, son regard s'arrêtant d'emblée sur Alice. Celle-ci baissa la tête comme si on venait de la sermonner, après avoir croisé le regard noir de Cabanel. Elle pensa silencieusement à faire une autre réclamation aux dirigeants de l'URSS : donner des cours de théâtre à leurs recrues pourrait se révéler fort utile.
Navrée de vous déranger de nouveau, mais Philippe Roussel vous attend dans la matinée pour mettre au point votre interview à la radio.” Yvonne n'avait pas l'air navré pour un sou, elle aurait certainement besoin de cours de théâtre, elle aussi, se dit Alice alors qu'elle gardait le silence puisqu'elle n'était pas autorisée à parler et qu'elle était soit-disant punie. Par contre, Edouard n'avait aucunement besoin de tels cours puisqu'il se lança dans une telle diatribe contre les franc-maçons que la jeune femme, si elle n'avait pas su qu'il mentait, aurait pu l'applaudir à pleines mains. “Figurez-vous que nous étions justement en train d'en parler, je disais à mademoiselle Boulanger que nous ne parlions pas assez de la franc-maçonnerie alors qu'il s'agit de la plaie de notre France. Des représentants de l'argent et de la juiverie qui complotaient contre les bons Français, et dire qu'ils essaient de nous échapper !
Après le départ d'Yvonne, Alice put enfin lever la tête et soupira avant de lancer : “J'ai bien cru que cette meringue ne partirait pas. Si elle avait une arme, elle attendrait à peine que j'aie le dos tourné pour me tuer. Je ne sais pas ce que je lui ai fait à cette vieille peau, mais je crois qu'elle ne m'aime pas beaucoup.

Nous reparlerons de tout cela ce soir, qu'en pensez-vous ? Mais je suis certain que nous avons une carte à jouer et il ne faut pas laisser passer cette occasion, reprit le conseiller avant d'ajouter, bien que cela fût le fruit d'un effort insurmontable, que sa coéquipière avait eu une bonne idée.” Cette fois, Alice ne cacha pas le sourire moqueur qu'elle offrit à Edouard, ravie que le conseiller reconnaisse qu'elle avait raison.
Ravie de vous avoir fait entendre raison, au moins je ne vous entendrai plus râler à cause de cet horrible travail qu'on vous demande de faire, ne put-elle s'empêcher de répondre, moqueuse.
De nouveau installé à son bureau, Cabanel ignora superbement la remarque d'Alice et reprit : “Je vais devoir rejoindre Roussel. Mais il nous faudra également préparer notre voyage à Vichy. Que dites-vous d'un départ dans deux semaines ? Je me chargerai de prendre deux billets de train, je suppose que vous avez un laisser-passer encore valide ? Vous allez voir, nous allons follement nous amuser même si l'ambassadeur n'est pas présent, je promets de vous emmener à une soirée dansante si vous êtes sage, voire à l'Hôtel du parc pour que vous puissiez donner vos revendications à qui de droit. Je suis persuadé que le Maréchal est très concerné par le statut des secrétaires. Évidemment, vous allez avoir à contacter l'ami dont je vous parlais. Je serais ravi de vous le présenter, vous allez adorer son magnifique bureau et ses compartiments secrets.” Et voilà qu'il recommençait ! Il ne pouvait pas rester une heure sans faire des réflexions désagréables à sa (fausse) secrétaire. Alice serra le poing sous le bureau, énervée par les remarques du conseiller. Fatiguée par tant de puérilité, la jeune femme en oublia ses propres efforts pour ignorer les enfantillages de son interlocuteur. Se méfiant toutefois de la présence d'Yvonne, elle tenta de ne pas hausser la voix.“Un départ dans deux semaines ? Ça me va parfaitement. L'ambassadeur et moi avions envisagé de nous marier dans quelques jours, donc deux semaines ça nous laissera le temps de prononcer nos voeux. Mais c'est bien dommage que Mazan ne puisse pas venir, un voyage de noces à Vichy aurait été tellement romantique ! Nous aurions mangé des gaufres et nous aurions profité des cures thermales. Le bonheur ! Par contre, poursuivit-elle en baissant la voix, je ne suis pas sûre que le Maréchal soit intéressé par ma condition de secrétaire. Mais peut-être trouvera-t-il un intérêt à m'entendre parler de mon patron qui prend plaisir à parler des franc-maçons en termes élogieux.” C'était tout aussi puéril que les remarques que Edouard lui avait faites. L'espionne reprit : “Je vais finir par croire que vous le faîtes exprès de m'entrainer dans des situations difficiles. Ça vous a amusé de m'obliger à me cacher sous le bureau, n'est-ce pas ? Peut-être que si vous faisiez les choses biens, je ne serais pas obligée de réparer les pots cassés.” Il était certes dangereux de s'énerver ainsi alors que Yvonne se trouvait dans la pièce à côté, mais le conseiller aurait dû y penser avant de s'en prendre à la jeune femme. “Et ne vous inquiétez pas pour mon laisser-passer, j'ai tout ce qu'il faut” lança-t-elle en changeant de sujet, mettant fin à leur petite conversation. Les Anglais s'étaient en effet chargés de lui fournir tous les papiers dont elle aurait besoin pendant son séjour en France, tous au nom d'Alice Boulanger, sa vraie-fausse identité. (ou sa fausse-vraie identité, tout dépend du point de vue). La jeune femme se leva et se dirigea vers la porte sans autre forme de cérémonie. Mais alors qu'elle allait ouvrir la porte, le conseiller se posta devant elle et l'arrêta. “Pour revenir sur notre... Euh... Conversation, nous sommes une équipe, n'est-ce pas ? Croyez bien que j'aimerais travailler avec une autre mais le célèbre diction ne dit pas « un pour tous, chacun pour soi », nous arrivons à nous en sortir. Prenez-le comme vous voulez, mais méfiez-vous d'Eugène de Mazan. On aurait tort de le sous-estimer, de penser qu'on peut le manipuler sans danger ou qu'on peut lui faire confiance même s'il vous a dit que vous l'intéressiez ou qu'il aurait des... Sentiments.” Cette fois, Edouard ne lui laissa pas le temps de répondre et ouvrit lui-même la porte, la forçant à quitter la pièce, non sans lui jeter quelques ordres pour le plus grand plaisir d'Yvonne.

Vexée et fortement agacée de ne pas avoir pu répondre à Cabanel, Alice s'installa à son bureau, la mine renfrognée, ignorant la vieille chouette qu'était Yvonne qui l'observait sans se cacher, des étoiles dans les yeux. “C'est ce qui arrive quand on fait mal son travail. La prochaine fois, vous arriverez à l'heure, et vous ferez ce pour quoi vous êtes payée. Mais vous savez, monsieur Cabanel est encore trop gentil avec vous. Moi, à sa place...
-Oui mais vous n'êtes pas à sa place, alors arrêtez de me déranger, si vous voulez que je fasse mon travail.” Yvonne, outragée par tant d'impolitesse, faillit en faire une attaque mais la sonnerie du téléphone l'en empêcha.

La journée fut longue, très longue. Le conseiller avait quitté l'ambassade pour assister à plusieurs rendez-vous, dont le fameux avec Philippe Roussel pour mettre au point l'intervention à Radio Paris. Alice en profita pour mettre au point le message codé qu'ils enverraient le soir venu (ou qu'elle enverrait seule, si Edouard avait soudainement envie de passer la soirée en famille). Elle réfléchit également à une phrase qu'il pourrait prononcer à la radio pour prendre contact avec des groupes de résistants...ou de franc-maçons, s'il tenait tant à cette idée. Après s'être octroyé une pause à midi pour rejoindre Hippolyte, elle reprit le travail sous le regard scrutateur d'Yvonne. La cryptographe s'était lancé dans l'invention d'un nouveau code pour pouvoir communiquer sans risquer d'être découvert, comme cela avait été le cas pour un espion anglais qui y avait perdu la vie. Outre la promesse qu'elle s'était faite de retrouver le coupable, la jeune femme avait décidé de mettre au point un langage codé qui n'appartiendrait qu'à son réseau, pour plus de sécurité.

Le conseiller fit son apparition en fin de journée et se dirigea tout droit vers son bureau. Alice ne lui accorda pas un regard, encore énervée de la dernière intervention d'Edouard concernant Mazan. En quoi osait-il se mêler de sa vie privée ? Certes, il n'y avait rien entre Mazan et elle, mais c'était par principe. Est-ce qu'elle se permettait de faire des remarques sur sa vie de couple avec Madeleine ? Non. Pour la simple et bonne raison que cela ne la regardait pas, tout comme ce qu'elle faisait le soir après les heures de bureau (et après les missions) ne regardait pas Edouard.
Vers 19h, Yvonne rangea ses affaires et quitta le bureau. La jeune femme attendit dix minutes, au cas où la réceptionniste aurait oublié quelque chose et reviendrait, puis alla rejoindre le conseiller. “Le vieux hibou est parti” lança-t-elle en entrant dans le bureau. Le conseiller raconta à Alice son rendez-vous avec Philippe Roussel, avec force plaintes qui le firent ressembler à un petit garçon incompris. Il lui expliqua ensuite qu'il avait eu une idée pour la phrase à placer dans son intervention à Radio Paris : une histoire de moine qui faisait un habit. Il avait l'air fier de lui, et Alice n'avait le courage ni de l'interrompre ni de s'opposer à cette idée, aussi le laissa-t-elle parler. Ils parlèrent ensuite de leur séjour à Vichy et de ce qu'ils devraient y faire, officiellement et surtout, officieusement.

Ils envoyèrent le message codé à Londres vers 21h30, non sans s'être disputés sur l'utilisation de la radio, comme à chaque fois qu'ils l'utilisaient. Puis, enfin, était venu le moment pour chacun de rentrer chez soi. Alice, qui avait peu dormi la nuit précédente, était pressée de rentrer pour dormir. Mais, une main sur la poignée de la porte, elle se ravisa et se tourna vers Edouard, assis devant le bureau. “Une dernière chose, et ensuite nous pourrons quitter l'ambassade. Inutile de vous faire du soucis pour Mazan, ce que je vous ai raconté, c'est faux. Je préfère vous le dire parce que vous aviez l'air si effrayé à l'idée que je vous trahisse. Vous me prenez vraiment pour une idiote, ou une débutante dans mon travail, et honnêtement, je ne sais pas ce qui est le pire. Dîtes-vous que si nos supérieurs me font confiance, vous devriez vous ranger à leur avis, et éviter de me faire des leçons en matière de vie amoureuse. Ma vie privée, elle haussa le ton pour empêcher Cabanel d'intervenir, ne vous regarde pas. Néanmoins, je vais vous livrer quelques informations sur Mazan que je n'aurais pas eues si je n'avais pas accepté de boire un verre avec lui. L'ambassadeur soupçonne l'existence d'une taupe, ici-même. Il m'a demandé de lui dire ce qui se passe à l'ambassade, pour l'aider. Alors j'ai fait ce que vous, les hommes, aimez que les femmes fassent pour flatter votre orgueil : j'ai fait l'idiote, en lui posant quelques questions auxquelles il a pris plaisir à répondre. Alors sachez que des gardiens vont surveiller tous les documents qui entreront et sortiront de l'ambassade. Mazan va faire attention à tout, et à nous tous. Il n'a pas l'air de vous soupçonner mais peut-être m'a-t-il menti, alors restez sur vos gardes. Les cons, ça osent tout, c'est même à ça qu'on les reconnait. Ça ne m’étonnerait pas que Yvonne lui fasse déjà un rapport détaillé des actions et des paroles de chacun d'entre nous. Alice empêcha une nouvelle fois Edouard de parler : donc je suis sagement rentrée seule chez moi, hier soir, puisque c'est ce que vouliez savoir. Non, je n'ai pas trop bu, et non, je n'ai pas lâché d'information sur vous à Mazan à cause de l'alcool. Vous pourrez dormir tranquillement cette nuit, rassuré que je n'aie pas trahi votre petit secret. Vous n'êtes pas le seul à être en danger, et je n'ai pas attendu votre conseil pour me méfier de Mazan. J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer. C'est pourtant vous qui m'aviez obligée à accepter son invitation à la réception de hier soir, alors acceptez-en les conséquences. Alors si maintenant vous pouviez cesser de me lancer des remarques sur l'ambassadeur, je vous en serais reconnaissante. Je suppose que vous n'avez pas très envie que je vous fasse des réflexions sur le merveilleux couple que vous formez avec Madeleine. Apparemment, elle n'a pas plus confiance en vous que vous en moi. Et si vous voulez travailler avec quelqu'un d'autre, comme vous me l'avez dit, vous n'avez qu'à en parler à votre De Gaulle, je suis sûre que le Général se sentira concerné par vos revendications.

Son monologue terminé, Alice quitta le bureau avant même que Edouard n'ait pu prononcé un mot. Elle cacha ses messages codés au font d'un tiroir et glissa une pile de dossiers dessus, avant de récupérer ses affaires et de prendre son sac. Elle lança un “Bonne nuit” à Edouard, la porte étant restée ouverte, et elle quitta l'ambassade, calme et sereine. Elle avait dit à Cabanel tout ce qu'elle avait sur le coeur depuis la matinée, tout ce qu'elle n'avait pas pu dire à cause de Yvonne, et elle se sentait comme libérée d'un poids. Une fois dans son lit, elle s'endormit rapidement et bénéficia d'un sommeil plus que réparateur. Pas sûr qu'il en fut de même pour Edouard Cabanel.  

TERMINE
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La règle d'or du bon duo est de savoir communiquer

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