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 Fausses excuses, faux-semblants et véritable amitié

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Edouard Cabanel
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MessageSujet: Fausses excuses, faux-semblants et véritable amitié   Mar 21 Jan - 0:41

- Je suis navré, monsieur Cabanel, mais je ne peux pas vous laisser entrer, dit le jeune soldat d'un ton véritablement désolé – ce qui l'aidait à se faire comprendre par ailleurs car il parlait avec un accent très prononcé, tout en rendant ses papiers au conseiller de l'ambassadeur de Vichy en face de lui.
Ce dernier resta pantois et mit un certain temps avant de comprendre que c'était là une fin de non-recevoir ce qui poussa son interlocuteur à se répéter et à lui fourrer ses papiers d'identité dans la paume. Il fallait dire qu'il était difficile pour un ancien député de se voir refuser l'entrée de l'un des plus grands bâtiments du parlementarisme parisien, et pourtant les lourdes portes de l'immense palais du Luxembourg restèrent closes face à lui. Ou plutôt s'entrouvrirent pour laisser sortir un homme vêtu d'un uniforme allemand qui riait et plaisantait, dans sa langue maternelle, avec une jeune femme à ses côtés. Édouard Cabanel était de manière générale plutôt calme et avait appris à relativiser ce qui pouvait passer pour des affronts. Il avait bien eu un choc en retrouvant pour la première fois Paris lorsqu'il avait quitté Vichy pour prendre ses fonctions auprès d'Eugène de Mazan, car depuis le début de l'Occupation, la capitale de la France avait quitté ses couleurs pour afficher immeuble après immeuble le drapeau rouge à la croix gammée, jusque sur la façade de la Chambre des députés dans les couloirs de laquelle ne bruissaient plus les débats sur la hausse du prix du lait ou la guerre d'Espagne et encore moins les complots pour renverser le gouvernement. Partout le vainqueur avait eu besoin de rappeler sa présence aux vaincus, comme si le claquement des bottes sur les pavés ne suffisait pas, comme si Édouard, pieds et poings liés à l'ambassade, ne s'en souvenait pas assez. Mais il s'y était habitué, avec l'espoir secret qu'un jour, on pourrait faire chuter ce symbole du nazisme pour refaire flotter jusque sur le Louvre le drapeau tricolore, parfois, il n'y prêtait même plus attention et il parvenait à sourire et à plaisanter avec ceux qui avaient ordonné que l'on hisse la croix gammée sur les monuments qui faisait la fierté de la France. Mais en ce jour-là, son cœur se serra et une boule se forma dans sa gorge. Il avait déjà arpenté les salles pleines de dorures du palais de Marie de Médicis pour plaider la cause de son gouvernement en 1936, on l'y avait laissé entrer avec une certaine déférence, et il se souvenait qu'il avait suivi son équipe d'un pas assuré, comme si ces murs lui appartenaient un peu, comme s'il se trouvait en terrain familier. Mais comble de l'ironie, ce jour-là, dans la fraîcheur d'une matinée d'avril, alors qu'il serrait frileusement les pans de son manteau contre lui, un homme qui n'avait que faire de la fonction passée du bâtiment, de la fonction de son interlocuteur, qui n'était même pas né là, venait de lui refuser le passage sous prétexte qu'il était Français et qu'il n'avait reçu aucune autorisation d'une autorité compétente – que n'était pas l'ambassade du régime de Vichy, apparemment. En récupérant sa carte d'identité, Édouard, bras ballants, eut un instant de découragement qui le laissa silencieux, car cette sentinelle qui parlait mal sa langue lui paraissait être un obstacle infranchissable. Et pour la première fois depuis le début de la guerre, le conseiller eut la nette impression qu'on l'avait spolié, lui personnellement et qu'il n'était même plus chez lui dans son propre pays. Qu'il n'était plus chez lui nul part, après s'être noyé dans la haine, les mensonges et les trahisons, dans une immense mer couleur sang barrée d'une croix noire qui les broyait tous.

Il allait de nouveau tenter de plaider sa cause quand une voix bien connue retentit à ses oreilles :
- Et bien, Cabanel, que faites-vous ici ? Vous vous êtes perdu en tentant de retrouver votre ambassade ? Promis, nous ne dissimulons aucune statuette égyptienne ici !
Jamais Édouard n'avait été aussi ravi d'entendre le rire stupide de l'officier allemand dont il ne parvenait jamais à se souvenir le nom – quelque chose qui commençait par Brechen... Mais la fin demeurait un mystère, même pour celui qui savait réciter sans se tromper la liste des pharaons de la XIIIe dynastie –, et qui aimait l'inviter dans son bureau pour lui montrer ses dernières acquisitions en matière d’œuvres d'art saisies chez les Juifs, pendant qu'Alice Boulanger se cachait sous le bureau pour voler des plans secrets. Au moins il savait parler français mais en plus, il appréciait Édouard qu'on lui avait présenté comme un homme de goût et un collaborateur convaincu et vendu à la cause allemande. La discussion serait plus aisée et Brechen-quelque chose pourrait peut-être l'aider.
- Figurez-vous que j'avais rendez-vous avec l'Oberst Mohr, le responsable de l'aéroport d'Orly mais je ne suis pas autorisé à rentrer, plaisanta Cabanel en se retournant avec un grand sourire forcé, nous devions parler ravitaillement sur la demande de l'ambassadeur Mazan, pourtant, je ne comprends pas ce qui se passe.
- Le palais est mieux gardé que la chambre du Roi à Versailles du temps de votre Louis XIV, on y laisse entrer que des personnes triées sur le volet, s'exclama l'officier allemand en lui tapotant sur l'épaule avant de poursuivre en direction de la sentinelle dans un charabia qui aurait pu être autant du finnois, du chinois ou de l'allemand.
Chinois ou allemand, cette dernière parut comprendre et se mit au garde à vous avant d'ouvrir les portes sur Brechen... Qui entraîna Édouard dans son sillage, tout en babillant sur l'efficacité et l'ordre de l'armée de son pays, qualités qui avaient très certainement manqué à l'armée française au début de la guerre – ce que le conseiller qui ne connaissait que peu l'armée pouvait approuver même si dans ses souvenirs, c'était surtout les chars et l'artillerie qui avaient fait défaut. De toute façon, il n'avait guère envie de refaire les procès de Riom, autant pour des raisons personnelles que parce qu'il était trop surpris de ce qui s'offrait à ses yeux pour se permettre le moindre commentaire envers son sauveur du jour. L'intérieur du bâtiment n'avait plus rien à voir avec ce qu'il avait connu, les enfilades de pièces avaient été refaites, sans doute pour pouvoir partager des pièces pour faire de plus grands bureaux et le vieil accès à l'hémicycle, au loin, semblait barré. De partout grouillaient des hommes et même quelques femmes qui semblaient servir de secrétaires en uniforme vert-de-gris – un instant, Édouard tenta d'imaginer Alice venir lui servir son café en uniforme puis renonça –, qui s’apostrophaient en brandissant des notes de service qu'en bien piètre espion, le conseiller aurait été incapable de déchiffrer. Dans cet environnement tout entier dévolu à l'armée, l'ancien député se sentit étrangement déplacé. Il ne reconnaissait ni les lieux, ni ses occupants qui le dévisageaient puisqu'il était le seul à avoir adopté un costume noir classique – l'élégance à la française aurait pu ironiser Édouard s'il n'était pas aussi perturbé, encore qu'ayant échappé à son service militaire pour cause de père influent, il n'avait jamais pu tester les uniformes sur lui.

- Nous sommes nombreux, n'est-ce pas ? Demanda Brechentruc en parvenant dans une grande salle d'apparat et en se retournant pour avoir l'approbation d’Édouard, mais c'est bien connu, les Allemands sont les champions de la concentration.
Ce n'était probablement pas ce qu'il voulait dire à proprement parler mais Cabanel ne le reprit pas car il venait de constater que des tableaux avaient été ôtés des murs et que des boiseries, datant dans ses souvenirs du XVIIIe siècle, avaient été arrachées, laissant des trous béants dans la décoration, dans un vandalisme qui n'avait rien à envier aux barbares. La salle en question, dans laquelle le Sénat avait organisé quelques réceptions dans les souvenirs d’Édouard, pâle copie du luxe d'antan, comme si elle était malade de la guerre, comme le reste du pays, avait de larges fenêtres qui ouvrait sur le jardin du Luxembourg mais c'était un soleil étrange, presque grisâtre qui laissait passer ses rayons à travers les carreaux. Comme hypnotisé, le conseiller s'approcha à pas lents de la première d'entre elle et risqua un œil à l'extérieur, ce qu'il n'avait pu faire jusque-là, faute aux barbelés et aux sentinelles qui empêchaient les badauds de trop approcher. Il n'y avait plus les larges pelouses sur lesquelles il avait emmené ses filles jouer quand elles étaient petites, il n'y avait plus la fontaine centrale dans laquelle l'un de ses camarades de classe finissait toujours par tomber lorsqu'une année scolaire se terminait au lycée Henri-IV puisqu'elle avait été asséchée, il n'y avait plus les bancs sur lesquels s'asseyaient Julie Reigner et son groupes d'amies de Fénelon sous les frondaisons des arbres, alors qu’Édouard, intimidé, n'osait les approcher. Tout était recouvert de véhicules militaires, comme une immense vague métallique verte et grise qui s'étendait à perte de vue. La douceur de vivre dont aimait parfois se remémorer Édouard lorsqu'il était mélancolique n'existait plus, remplacé par la froideur et la neutralité indifférente de la guerre. Autant de gifles qu'il se prenait en pleine figure mais se sentant observé par son interlocuteur qui guettait ses réactions, il fronça les sourcils et désigna au loin un large carré non occupé par des chars mais par deux hommes qui s'acharnaient sur un arbre au tronc large avec leurs haches :
-  Que font-ils ?
- Ah, répondit Brechen... - Décidément ce nom ne lui revenait pas ! -, en s'animant soudain d'un grand geste désemparé, ils abattent des chênes centenaires. Je leur ai dit pourtant que ce n'était pas bien, ces arbres ont du connaître bien des révolutions n'est-ce pas ? Mais ils ne m'ont pas écouté, ils veulent absolument construire le bunker à cet emplacement et cela nécessite de déraciner ces arbres.
Comme en reflet à ce que pensait Édouard en cet instant, un des bûcherons improvisé parut faire tomber sa hache sur son pied et se mit à sautiller de douleur alors que le deuxième s'affolait, tandis que le vieux chêne imperturbable n'avait pas bougé d'un iota. Un bunker ? Dans le jardin du Luxembourg ? Que craignaient-ils donc ces vainqueurs insolents ? Que les Alliés ne finissent par larguer des bombes sur Paris ? Ou qu'un débarquement prochain ne les contraigne à se replier dans des positions sécurisées alors que la ville se transformerait en champ de bataille ? Le pouls d’Édouard s'affola un instant quand il nota mentalement d'en faire part à Londres, puis il adressa un large sourire à son interlocuteur qui entreprit de le mener (enfin) jusqu'au bureau de Manfred Mohr devant lequel il le laissa en lui adressa un signe d'adieu.

- Qui êtes-vous ? Lui demanda une ordonnance perplexe, dans un parfait français.
- Je suis Édouard Cabanel, le conseiller de l'ambassadeur de Vichy, je devais retrouver le colonel Mohr pour lui parler de ravitaillement en ce qui concerne la population parisienne. Puis-je le voir ?
- Il n'est pas là pour le moment, s'adoucit le jeune homme, mais il m'a dit que vous pouviez l'attendre dans son bureau, je vous en prie, entrez.
Alors que le jeune soldat se désintéressait de lui pour classer des papiers, Cabanel poussa le battant qu'il referma derrière lui et se retrouva dans une pièce assez grande par rapport à toutes celles qu'il avait vue, décorée simplement mais sans mauvais goût. Tout paraissait abandonné en attendant le retour du propriétaire légitime et pendant un instant, il hésita. Une sorte de nervosité s'était emparée de lui car si son excuse n'était pas fausse, il avait bien quelques mots à transmettre à Mohr de la part de Mazan, un simple courrier aurait pu suffire. Mais il avait décidé de se rendre lui-même au Luxembourg pour s'adresser directement au colonel à propos d'un problème qui lui tenait à cœur. Édouard n'avait pas l'habitude de demander de l'aide, surtout pas à ceux qu'il aurait dû considérer comme des ennemis naturels, ceux contre lesquels il combattait en silence à sa manière, en récoltant quelques informations mais il avait sympathisé avec Manfred autour des œuvres du Louvre, il avait su apprécier la discrétion du colonel tout comme son amour de l'art – mais pas un amour intéressé comme celui de hautes instances nazies, celles qui voulaient rassembler les chefs d’œuvre dans un seul et même endroit à la gloire du Führer, non un amour désintéressé de l’esthète qui sait apprécier les tableaux ou les sculptures pour ce qu'elles représentent en elles-mêmes. Aussi, il espérait que Mohr pourrait l'aider à sauver l'une d'entre elles en particulier. Mais quelques conversations amicales ne suffisaient pas à connaître un homme, aussi Édouard redoutait-il la réaction de son interlocuteur. Pour se détendre et échapper à ses pensées, il se releva du fauteuil dans lequel il s'était installé en face du bureau pour fureter devant les quelques tableaux qui ornaient les murs, reconnaissant ça et là la patte d'un artiste. Lorsqu'il eut terminé, Manfred n'était toujours pas arrivé et le regard du conseiller fut irrésistiblement attiré par le bureau lui-même sur lequel gisaient quelques papiers noircis d'écriture et de plans. Le cœur battant, il s'interrompit une seconde mais aucun bruit suspect ne l'alerta, aussi avança-t-il à pas de loups pour constater qu'il y avait là non seulement deux photos encadrées du colonel avec Goëring et Hitler lui-même (décidément, chaque militaire voulait sa photo avec le Führer pour la mettre dans son bureau, Édouard ne comprenait pas, c'était fort peu esthétique), mais aussi ce qui ressemblait à des plans. Il déplaça du bout du doigt quelques papiers en essayant de comprendre ce dont il s'agissait mais rien ne l'indiquait réellement jusqu'à ce qu'il puisse lire ce qui ressemblait à un titre et qu'il s'efforça de mémoriser...

Mais dans une volée, la porte du bureau s'ouvrit, lui faisant faire un bond – à croire qu'on tentait de le faire mourir d'une crise cardiaque, il espérait que les militaires allemands savaient parer à ce genre d'éventualité –, et il lâcha tout ce qu'il tenait en main pour lever un visage le plus innocent possible vers le nouvel arrivant, Mohr lui-même.
- Bonjour, colonel, lança-t-il immédiatement en sa direction, un sourire gêné aux lèvres, comme celui d'un petit garçon pris en faute, croisant les doigts pour l'homme n'ait rien vu, je suis navré de vous surprendre et de vous déranger, j'observais les photos que vous aviez sur votre bureau.
Prestement, il fit le tour du bureau pour retourner à la place des invités et serrer la main du Manfred d'une poignée ferme tout en continuant à afficher un air serein et souriant :
- D'autres auraient sans doute des images de leurs enfants ou de leur famille, mais je découvre que cela ne se fait guère par ici. Dommage, votre épouse était sans doute plus jolie que Goering, avec tout le respect que je lui dois, bien sûr, termina-t-il, en se maudissant intérieurement de se sentir obligé de poursuivre dans cette veine bien peu amusante que n'allait sûrement pas apprécier un militaire, mais je suis mal placé pour critiquer, nous avons Pétain à l'ambassade !
Attendant l'autorisation de son interlocuteur pour s'asseoir, il sortit les documents confiés par Mazan de sa veste et commença :
- Je suis désolé de vous déranger, j'espère que vous avez quelques minutes à me consacrer... Une affaire de ravitaillement à Orly, rien de très grave...
Conservant toujours ce sourire idiot aux lèvres, il se dandina légèrement, gêné, et scrutant le visage impassible de Manfred, il se demanda ce que le vieil homme pouvait bien penser de lui et de son idiotie. Voilà une conversation qui débutait mal mais même les Allemands pouvaient se révéler plein de surprises...

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« On peut trouver du bonheur
même dans les endroits les plus sombres.
Il suffit de se souvenir
d’allumer la lumière »
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MessageSujet: Re: Fausses excuses, faux-semblants et véritable amitié   Dim 6 Juil - 1:09

Le monde ne tournait plus très rond. Si Horst avait été là, Horst, ce bienheureux, très compassé, très convenable, se piquant d'être lucide alors qu'il n'était plus guère qu'un bourgeois enrichi qui avait pu se permettre d'abandonner l'usine familiale pour devenir avocat, il lui aurait sans doute dit que ça faisait bien longtemps que le monde ne tournait plus très rond, mais Manfred n'était pas d'accord avec cela. Pour lui, la guerre, c'était quelque chose d'assez logique, et justement, qu'il y en aie eu une, c'était normal : un peuple humilié se soulevait pour reprendre ce qui lui appartenait de droit, quoi de plus normal ? Il ne fallait de toute façon pas attendre grand chose en matière d'objectivité de cet obstiné, un peu réactionnaire, honnête et droit comme un militaire se devait de l'être, pas méchant, sûrement pas, indéfectible patriote, qu'était Manfred, et qui jamais n'aurait un point de vue purement normal et détaché, impartial, tel qu'aurait pu l'avoir quelqu'un d'un pays neutre. Cela dit, de pays neutres, il n'y en avait pas beaucoup, aussi ce défaut, estimait l'oberst Mohr, était-il relatif.

Pour en revenir à ce monde qui ne tournait plus très rond, c'est qu'il fallait bien le dire, les alliés avançaient. Bon, ils étaient loin de Paris, et Sousse, leur dernière action en Afrique du Nord, ne menait à rien, il n'y avait plus d'allemands dans les murs et bien sur, la ligne de défense tenait toujours, mais que diable ! Il y avait de quoi s’inquiéter. Manfred aurait plus que largement voir Erwin Rommel revenir sur le front, ne faisant guère confiance qu'à peu de généraux – il avait également une certaine admiration pour Heinz Guderian, ce brillant général s'étant imposé comme lui dans une nouvelle branche de l'armée, les panzer, récents comme l'aviation, et surtout, venant comme lui du couloir de Dantzig, de Chelmno, quand lui venait de Soldau. En plus, il avait fait la Grande Guerre, ce qui ne gâtait rien. C'étaient d'hommes comme lui et comme Rommel qu'on avait besoin. Ni plus ni moins. Il fallait que l'Allemagne gagne. C'était l'ordre logique des choses. Le monde tournait rond quand l’Allemagne et le Reich étaient éclatants, invincible. Les difficultés, pour Manfred Mohr, c'était forcément impossible. Il n'y croyait pas. C'était à peu près comme sa vie, en fait : bien sur, tout n'était pas terrible, mais il avait au moins eu une carrière et une vie intéressante, il fallait bien le dire. Il ne s'était pas apitoyé sur lui même, il s'était pris en main, et il avait gagné. Le Reich devait faire pareil et s'il ne le faisait pas, eh bien voilà, le monde serait foutu.

En attendant, ce ne serait pas lui qui serait à l'origine de cette chute. Mohr était un modèle de dévouement et de respect des valeurs militaires. Il était là, sans rien d'autre que les consignes, sans se résigner, et il appliquait les consignes. Contrôler les ravitaillements, former les soldats, organiser des attaques jusque sur l'Angleterre. Aujourd'hui, exception dans la vie de ce paisible officier assez routinier il fallait bien le dire – il était d'ailleurs curieux, songeaient les gens autour de lui, et parfois Manfred lui même, que personne n'aie songé à l'attaquer tant il était sur qu'il serait à tel endroit à telle heure, tel jour, comme le jour suivant et encore celui d'après. C'était pourtant l'idéal pour un attentat, lui même en convenait fort volontiers, même s'il s'estimait trop vieux pour perdre ses habitudes et changer : rien de mieux que de poser une bombe là où on était sur que la personne passerait. Bref, pour en revenir à l'exception déjà évoquée, il ne serait pas aujourd'hui, contrairement à d'habitude, à l'aéroport d'Orly, il devait évoquer avec les responsables de la propagande et de la police le transport des livres confisqués – comprenez par là les livres communistes et globalement des résistants – à Berlin. Cela désolait Manfred qui se devait d'y joindre sa propre collection, car il s'était arrangé pour pouvoir lire certains ouvrages qu'on lui demandait d'envoyer au ministre de la Propagande.

Donc, ce jour là, il allait au Luxembourg, et c'est assis à l'arrière de son Opel Admiral, se faisant conduire par son chauffeur, qu'il réfléchissait à cette question de livres communistes, puisqu'il s'agissait majoritairement d’œuvres surréalistes, ou comme le désignait le Propagandaministerium d’œuvres dégénérés. Manfred était d'accord sur le fait que les communistes étaient des dégénérés, moins sur le fait que ce qu'un type comme Aragon, Char ou Eluard écrivait. Il s'adressa d'un ton désolé à son chauffeur :

« Ach, quel dommage que ce fichu Grindel* soit communiste, Hanz. C'est un grand poète.
-Très certainement, Herr Oberst. Je ne l'ai pas lu.
-Vous aimez la poésie, Hanz ? Tenez, quel est le dernier livre que vous ayez lu, mon garçon ?
-Mein Kampf, Herr Oberst.
-...Ja. Un grand livre.
-Ja, Herr Oberst. »

Dans ce genre de conditions, évidemment...Manfred admirait le Führer, oui, mais c'était un passionné de littérature et force était de constater que le livre d'Adolf Hitler n'avait rien d'un chef d’œuvre, mais ce n'était pas contre le commandant suprême du Reich. Tous les livres politiques l'étaient en général, ce n'était pas réellement une critique, mais une règle qui semblait universellement suivie et qui faisait bien rire Manfred Mohr : l'exception, se disait-il, aurait été qu'il l'écrive lui même. Mais qu'importait, il n'allait donc pas parler poésie avec son chauffeur, de qu'il n'attendait pas grand-chose d'ailleurs, vu le ton et la tournure que prenait la conversation. Manfred se contenta de regarder d'un œil las les façades parisiennes qui défilaient sous ses yeux par la vitre et de laisser passer le temps, assis au fond de son fauteuil en maudissant par avance le moment où il allait se retrouver en tête à tête avec Lorre (l'épouse, heureusement, il n'avait pas le mari en plus) et un obscur SS-Obersturmbannführer de la Gestapo, qu'il soupçonnait de porter une perruque, chargé de la traque des communistes, dont il avait oublié le nom. Quiconque voulait brûler des livres lui semblait digne de la prison, les livres étant sacrés pour Manfred, mais ça, il ne pouvait guère le dire. Quel dommage qu'on brule les auteurs communistes, slaves globalement, Mohr adorait ces livres qui parlaient de guerres et le plus souvent d'une princesse russe... Aussi allait-il subir une réunion plus qu'ennuyante, plus que déprimante, sans rien dire...bah, tant pis. Il aurait préféré rester à Orly, tant qu'à faire avec une bouillotte, car il faisait froid dans son bureau Il n'avait après tout pas le choix, et peut-être que les deux autres seraient de bonne humeur, qui savait ? En ineffable optimiste, Manfred ne désespérait pas.

Le Palais du Luxembourg grouillait de monde et de vie, comme d'habitude : lui qui n'y venait jamais en était toujours surpris, car il était plutôt habitué à Orly, où finalement, il connaissait tout le monde. Il possédait bien un bureau ici, mais comme il passait plus de temps à l'aéroport, son ordonnance devait s'ennuyer ferme. Cependant le soldat le salua d'un salut fasciste raide comme la justice. Manfred y répondit amicalement et demanda

« Gutten tag, Kurt. Il y a des messages pour moi ? »

En arrivant en France, Manfred Mohr avait imposé à tous ses subordonnés de parler français, même si de l'allemand s'y mêlait souvent. Ce fut dans cette même langue que l'ordonnance lui répondit :

« Ja, Herr oberst. Le conseiller Cabanel est arrivé, il vous attend et ah, pardon... »

Le téléphone sonnait et il y répondit poliment, avant de raccrocher. Manfred s'était entre-temps emparé des télégrammes, rien de passionnant, et n'avait pas suivi. Kurt reprit d'un ton désolé :

« Mes excuses, Herr Oberst, l'obersturmbannführer Miln ne pourra pas venir, une affaire urgente.
-Encore ? Mais ce n'est pas possible, tout de même. Vous le faites exprès, ou quoi, Kurt ?
-Mais...
-Vas ist das, mais ? Ce n'est pas la première fois, Kurt. Vous devez téléphoner avant que j'arrive, pour m'éviter de venir pour rien. La réunion est annulée, je suppose ?
-Oui, mais c'est l' obersturmbannführer...
-Ja, je sais bien qu'il est toujours indisponible, mais tout de même, Kurt. Errare humanum est, perseverare diabolicum. Une fois, ça passe, deux fois, je veux bien, trois fois, c'est trop. Pour la peine, vous irez ratisser les feuilles mortes dans la cour.
-Zu befehl...
- Oh et puis non, restez à votre poste comme l'incapable que vous êtes. De toute façon c'est trop tard, votre incompétence est consommée, je verrais Herr Cabanel plus tôt, voilà tout. »

Tout en se dirigeant vers son bureau, sa fureur se reportait sur Heinrich Miln, cet incapable indigne de la réputation de ponctualité qui faisait la gloire des allemands, et sur la SS en général et il passa la porte avec un grognement qu'on pouvait assez facilement prendre pour un « de toute façon on ne peut pas faire confiance à ces gens là, comment voulez qu'un type avec tempête dans son grade soit quelqu'un de fiable ? » puis son regard s'éclaircit en apercevant Édouard. Dieu, ce qu'il pouvait ressembler à Rose...il avait aimé sa mère, d'ailleurs il se souvenait d’Édouard Cabanel petit garçon, lors de l'entre-deux guerres. Entre Manfred et sa femme, les relations s'étaient vite dégradées, et aidé par son métier, Manfred s'était mis à courir les filles. Rose était la plus belle d'entre toutes. Celle qu'il aurait aimé épouser, dans le fond. Qu'en aurait-il été s'il l'avait fait ? Elle ne serait peut-être pas morte, il n'en savait rien. Elle avait une forte personnalité, lui aussi, cela avait été une relation explosive entre cette femme courageuse et résolument moderne et lui, l'aviateur nationaliste, patriote...peut-être qu'il n'aurait pas adhéré au NSDAP si Rose Boucher-Cabanel avait vécu, mais lorsqu'elle était morte, les valeurs auxquelles elle croyait l'étaient aussi, pour Manfred Mohr.

Cela ne l'empêchait pas d'apprécier son fils et d'avoir été content de le voir ici à Paris : Manfred y avait peu d'amis et les visages connus lui manquaient, celui de Charles Nungesser, en particulier. Même français et ennemi lors de la Grande Guerre, Manfred le respectait. Édouard Cabanel, lui n'était pas aviateur, mais sa passion pour les musées et sa culture contribuaient à en faire un homme que Manfred Mohr était content de voir et de côtoyer. Il salua Édouard avec chaleur, lui serrant la main, et l'invita à s’asseoir, presque amusé :

« Non non, vous ne me dérangez pas du tout, c'est moi qui vous ais fait attendre, j'en suis désolé. J'étais sensé avoir une réunion avec la Propaganda, elle a été annulée, enfin passons, les tracasseries administratives habituelles, avec à la clé report des autodafés à Berlin – Herr Goebbels ne sera pas content. »
A vrai dire, Manfred s'en inquiétait beaucoup moins qu'il ne se satisfaisait de pouvoir conserver les livres qui étaient sur son bureau, à savoir Au rendez-vous allemand d'Eluard et Le musée Grévin de François La Colère -  traduisez Louis Aragon – et qu'il espérait que le représentant de Vichy n'avait pas vu. Les plans étaient incompréhensibles pour quiconque n'était pas dans l'aviation, mais les livres pouvaient coûter sa  tête à Manfred : « Des livres comme ceux que j'ai là, ceux là partent aussi... » Il fallait bien se justifier, mais ça devait se voir à sa mine défaite qu'il n'avait pas fini de les lire. Heureusement, Édouard embrayait sur les photos : «  Oh s'il vous plait, ne critiquez pas trop Hermann - , il a été brave lorsque nous étions avec le Baron Rouge...Celle ci c'est quand le Führer est venu rencontrer les membres du NSFK – mais ça ne doit pas vous parler, c'est notre association des pilotes... Cela dit, je pense que ma femme a autant de moustache que lui, voire plus...Ach, toutes les femmes ne vieillissent pas bien, que voulez vous. » Pour Manfred, niveau photographie, il n'en gardait qu'une avec lui, celle de Rose Boucher-Cabanel, justement, et lui, dans son portefeuille, et il l'emmenait partout avec lui. C'était son gri-gri. Il pouvait dire qu'il avait eu cette femme là. Il ouvrit d'ailleurs le portefeuille et la montra à Édouard : « Et certaines restent éternelles. Vous lui ressemblez beaucoup. »

Il n'était pas du tout sur qu’Édouard Cabanel aie été au courant des aventures extraconjugales de sa mère et dans tous les cas, sans doute pas du détail, mais Manfred s'était rendu compte, peut-être un peu tard, que le terrain commençait à être glissant et il fut assez content de passer à autre chose :

« Ah, oui, il me semble avoir entendu parler de ça la semaine dernière, je n'ai pas bien compris, la personne que j'ai eu à l'ambassade s'obstinait à me parler un allemand qui était un massacre sans me laisser dire que je parlais français et qu'elle pouvait parler dans votre langue...mais asseyez vous, on va voir ça. »
Il sourit en coin en prenant de quoi noter : « Je suis étonné, vous ne m'avez pas encore parlé d’œuvres d'art. Pas de visite au Louvre cette semaine ? »
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MessageSujet: Re: Fausses excuses, faux-semblants et véritable amitié   Dim 28 Sep - 22:55

Si, par sa fonction, Édouard Cabanel était plus qu'habitué à fréquenter les officiers allemands (et Horus seul savait combien son ancien métier de diplomate lui était utile en ces circonstances, cela lui évitait fréquemment de vouloir faire avaler à ces colonels obtus toutes les médailles affreuses qu'ils portaient sur la poitrine), on ne pouvait pas réellement dire qu'il avait noué des liens d'amitié avec eux. D'un point de vue extérieur, peut-être pouvait-on penser qu'il prenait plaisir à être en leur compagnie. Il était particulièrement sollicité lors des soirées mondaines, puisque, contrairement à Eugène, sans doute, on parvenait à parler de nombreux sujets avec lui, sujets qui n'avaient rien à voir avec la collaboration – bon d'accord, il était notamment intarissable sur le sujet de l'art et plus particulièrement des statuettes égyptiennes, mais c'était un sujet de conversation comme un autre, quoi que puisse en dire son meilleur ami Alexandre qui prétendait que personne n'en avait rien à faire. Mais ils étaient peu ceux qui pouvaient dire ce que cachait réellement le sourire un peu trop large qu'arborait le conseiller en ces circonstances. Il évoluait avec aisance dans ce milieu de militaires, sans rien y connaître, il se débrouillait toujours malgré sa méconnaissance de la langue allemande, il souriait, plaisantait sans rien laisser paraître, mais il détestait chacun d'entre eux. S'il n'était pas aussi ouvert et agréable que son petit frère Maxime de prime abord, il aurait pu réellement sympathiser avec ces hommes qui, pour la plupart, auraient pu être de joyeux compagnons – bon d'accord, peut-être pas « joyeux », le sens de l'humour n'était de manière générale pas leur principale qualité, mais au moins auraient-ils pu se trouver des points communs ou des affinités. Mais il fallait bien dire qu'à partir du moment où certains avaient envahi le pays des autres et s'y comportaient comme chez eux, il y avait quelque chose de fondamentalement malsain à nouer des relations approfondies avec les premiers. Édouard, à tort ou à raison, croyait toujours subir l'attitude méprisante des vainqueurs derrière leurs paroles compassées et sa pseudo-amitié avec Brechen... (Amitié ou pas, son nom était toujours aussi imprononçable) n'était qu'une manière de servir la France libre, puisqu'à bien le connaître, on pouvait facilement se cacher sous son bureau (en tout bien tout honneur, évidemment). Mais avec Manfred Mohr, c'était différent. Non pas qu'ils fussent particulièrement amis, ils avaient uniquement parlé dans les salles du Louvre – ou plutôt le colonel avait laissé son jeune compagnon disserter sur la découverte d'une tombe datant du Moyen Empire en Égypte selon son souvenir –, mais Édouard estimait réellement l'homme qui lui faisait face en cet instant. Ils n'avaient pas le même âge, encore moins les mêmes convictions, les mêmes intérêts ou la même patrie, toutefois le conseiller songeait qu'il était peut-être digne de confiance. Qu'il y avait une certaine noblesse en cet homme qui le rendait plus agréable que tous ces jeunes soldats biberonnés aux jeunesses hitlériennes. Sans doute ne valait-il pas mieux (après tout, c'était lui qui envoyait ses avions bombarder Londres à partir d'Orly), mais Édouard devait souvent se faire violence pour se remémorer que devant lui, ne se trouvait pas uniquement l'esthète ou l'aimable vieux militaire, mais un homme aux ordres de Berlin qui, à l'instar de ses jeunes collègues, n'hésiterait pas un instant à les appliquer.

Et en cet instant, Édouard n'avait pas besoin de chercher bien loin pour se le rappeler. Manfred Mohr venait de le surprendre du mauvais côté de son bureau penché sur des documents dont il ne parvenait pas à saisir l'importance (il imaginait très bien le regard méprisant du général de Gaulle s'il savait qu'on avait engagé un espion qui ne connaissait ni l'allemand ni les codes – au moins les Anglais n'avaient pas fait mieux en engageant Alice Boulanger qui aurait causé une crise de nerfs à n'importe lequel de ses complices), dans une attitude très suspecte et en plus, nulle statuette égyptienne ne pouvait expliquer son intérêt pour le bureau du colonel, qui au contraire de Brechentruc ne semblait pas posséder d'Horus de Ramsès II ou de coupe-papier de Napoléon, tout le monde ne pouvait pas décorer son lieu de travail avec des œuvres d'art volées à leurs propriétaires légitimes. C'était le cœur un peu battant qu’Édouard s'était redressé vers son hôte, maudissant cette stupide ordonnance qui ne l'avait pas retenu davantage, avec le brusque sentiment d'être un petit garçon pris en faute, comme à l'époque où son père le convoquait dans son immense bureau de travail dans l'appartement de l'île Saint-Louis pour le regarder d'un air circonspect derrière ses lunettes et lui signaler que le proviseur du lycée Henri-IV l'avait de nouveau appelé pour lui signaler une énième bêtise commise par Édouard et son ami Reigner. Avec sa haute stature et son uniforme de colonel de la Wehrmacht, Mohr était toutefois légèrement plus impressionnant que Gaston Cabanel qui, il fallait bien l'avouer, avait d'autres chats à fouetter et qui avait fini par se débarrasser du problème en sermonnant le proviseur et en le taxant d'être un incapable – à la connaissance d’Édouard, il n'avait jamais plus osé appeler le député Cabanel. Mais en ces circonstances, Édouard était désormais un homme âgé de trente-cinq ans, on était en pleine guerre, et les conséquences de ce genre de bêtises pouvait être autrement plus grave qu'une privation de sortie (et même la prison de la Santé ne le tentait pas trop). Le jeune homme s'était levé prestement pour faire le tour du bureau et saluer le nouvel arrivé mais il attendait avec une inquiétude bien dissimulée quelle remarque le colonel allait bien pouvoir faire, et s'il étudiait le visage de Mohr, il fut toutefois bien incapable de voir que ce dernier s'était éclairé en entrant dans la petite pièce. Il ne put donc s'empêcher de pousser un discret soupir de soulagement quand Manfred, sans paraître avoir rien remarqué, reprit sa place, tout en l'invitant à s'asseoir. Étrange d'être reçu dans les murs mêmes du palais du Luxembourg par un officier allemand, mais Édouard ne chercha même pas à protester. Il venait de sauver sa peau, c'était tout ce qui comptait.

Trop occupé à reprendre une contenance, le jeune homme leva les yeux vers le reste de la décoration du bureau, se demandant si Manfred y passait réellement du temps. Avec le peu de ce qu'il savait de lui, il devait passer des heures sur son lieu de travail à Orly, sans rechercher les distractions, contrairement à bien des soldats que l'on rencontrait dans les soirées mondaines ou les cabarets. Son regard finit par se poser sur les livres que lui désignait Manfred et qui, apparemment, étaient censés être récupérés par la Propaganda (à l'humble avis d’Édouard qui avait eu à faire à elle, la simple idée de trouver des exemplaires interdits dans le bureau d'un colonel de la Wehrmacht, aurait causé une mort prématurée à bien des censeurs, pris de convulsions d'indignation) et il haussa un sourcil devant des titres que l'on avait plus beaucoup l'occasion de voir passer en ces temps de troubles mais il n'eut pas le temps de faire de commentaires ou de poser des questions que déjà le colonel préférait rebondir sur le sujet des photos, la seule excuse que Cabanel avait réussi à trouver pour expliquer son étrange position au moment où le colonel avait pénétré dans la pièce :
- Oh s'il vous plait, ne critiquez pas trop Hermann - , il a été brave lorsque nous étions avec le Baron Rouge... Celle ci c'est quand le Führer est venu rencontrer les membres du NSFK – mais ça ne doit pas vous parler, c'est notre association des pilotes... Cela dit, je pense que ma femme a autant de moustache que lui, voire plus... Ach, toutes les femmes ne vieillissent pas bien, que voulez vous.
Édouard ne put s'empêcher d'avoir un rire moqueur (et compréhensif) à cette remarque. Si sa propre femme n'avait pas (encore) de moustache – mais la perspective de la voir arborer la large barbe de son père, Léon Claussat aurait volontiers fait éclater de rire le conseiller -, il pouvait au moins compatir avec Manfred. Lui non plus n'était pas du genre à mettre des photos de sa femme partout sur son lieu de travail. Moins il la voyait, mieux il se portait, et il préférait encore subir les regards d'Isis et Anubis plutôt que celui vide d'intérêt de Madeleine Claussat.
- Promis, j'arrête de critiquer monsieur Goëring, après tout, notre maréchal Pétain n'a pas non plus été choisi pour son physique et il nous impose pourtant son portrait partout à l'ambassade, à croire qu'il a peur que l'on puisse l'oublier depuis son départ de Paris pour ce trou perdu de Vichy, poursuivit-il en plaisantant avant d'enchaîner, craignant que Mohr ne s'interroge sur ce manque de respect pour le vieux dirigeant de l’État français, mais détrompez-vous, je connais le NSFK, de nom ou plutôt de sigle. J'ai continué à m'intéresser aux avions et à leurs pilotes après la mort de ma mère...
Il ne savait pas très bien pourquoi il avait dit cela et il laissa sa voix s'éteindre d'elle-même, sans continuer, comme à chaque fois qu'il évoquait la figure maternelle, disparue en 1924 alors qu'il n'avait que quinze ans. Manfred l'avait connue des années auparavant, Édouard se souvenait confusément d'une courte rencontre lorsqu'il était tout gamin lors d'un meeting aérien. Il avait impressionné par la carrure et le rude accent de l'Allemand. Mais rien ne le préparait pourtant à la photographie que sortait Manfred de son portefeuille et qu'il montra au jeune homme devant lui :
- Et certaines restent éternelles. Vous lui ressemblez beaucoup.

Le regard d’Édouard se posa sur l'image où un couple posait, presque enlacés en une étreinte complice, le visage tourné vers l'objectif. A gauche, c'était bien le colonel Mohr avec un certain nombre d'années en moins mais on reconnaissait immédiatement ses yeux et sa face allongée. Mais à droite, dans une robe de soirée un peu osée pour l'époque (sans doute le début des années 20), les cheveux blonds ondulés dans un bandeau, très droite et très souriante, se tenait Rose Boucher. Que diable sa mère fabriquait-elle sur une photographie en compagnie de Manfred Mohr ? En soit, ils avaient été tous deux des aviateurs d'exception, Édouard ne se souvenait plus exactement du surnom de son interlocuteur mais il lui semblait que c'était quelque chose à base d'aigle, un oiseau de proie qui parlait décidément beaucoup aux Allemands, il aurait pu être logique qu'on leur ait demandé de poser ensemble pour la couverture d'un magazine par exemple. Mais cela n'expliquait pas pourquoi Manfred Mohr conservait cette photo dans son portefeuille. Dans lequel, il la rangea prestement, alors que Cabanel, bouche bée, n'avait toujours pas réagi, sinon en hochant la tête.
-... J'aimerais lui ressembler... Davantage, parvint-il toutefois à dire mais heureusement pour la suite de la conversation, Mohr décida de changer de sujet.
- Ah oui, il me semble avoir entendu parler de ça la semaine dernière, je n'ai pas bien compris, la personne que j'ai eu à l'ambassade s'obstinait à me parler un allemand qui était un massacre sans me laisser dire que je parlais français et qu'elle pouvait parler dans votre langue... Mais on va voir ça, sourit-il, je suis étonné, vous ne m'avez pas encore parlé d’œuvres d'art. Pas de visite au Louvre cette semaine ?
Ce petit monologue avait au moins permis à Édouard de reprendre contenance et il répondit poliment par un sourire à celui de Manfred.
- Il faut nous pardonner, c'est une langue un peu difficile l'allemand, ceux qui le baragouinent même vaguement aiment bien se dire qu'ils peuvent communiquer avec vous. Heureusement que vous êtes là, cela m'évite de gesticuler dans l'espoir de me faire comprendre...
Il se pencha pour sortir le dossier confié par Mazan de sa mallette et le tendit à Manfred d'un air peu concerné.
- Vous trouverez tout expliqué dedans, mais en résumé, Paris éprouve des difficultés de rationnement, malgré tous nos efforts pour lutter contre le marché noir. L'ambassadeur aurait aimé vous faire valider un nouveau plan pour le passage des denrées à Orly, même si vous êtes assurés que nous continuerons à payer les réparations de guerre, pour vos troupes.
Édouard parlait d'une voix neutre, sans laisser voir ce qu'il pensait de ce plan ou du montant exorbitant que l'on faisait payer à l’État français pour l'entretien des troupes d'occupation – un comble quand on y pensait, personne n'avait demandé à ce qu'ils s'installent là, tout de même –, mais ce n'était pas par volonté de ne rien laisser paraître à son interlocuteur, seulement qu'il avait l'esprit ailleurs. A vrai dire, ce plan qu'il aurait pu faire passer par un simple employé de l'ambassade qui aurait su expliquer en allemand pourquoi il devait rentrer là à la sentinelle à l'entrée, voire par une note de service, n'expliquait pas la raison de sa présence et n'attirait pas son attention entière. Il était là pour une autre raison mais il douta un instant d'avoir le courage d'aller jusqu'au bout. Ses nerfs avaient déjà été rudement éprouvés par l'entrée impromptue de Manfred (d'autant qu'il avait laissé échapper des informations qui auraient pu lui être utiles) et sa force de volonté affaiblie par les surprises que l'homme lui réservait. Pour autant, il savait qu'il n'aurait pas d'autre occasion. Pas d'autre moment pour demander le service, pas d'autre personne pour se montrer compréhensive. Brusquement plus nerveux, il eut un nouveau rire :
- Suis-je donc si prévisible dans mes sujets de conversation ? Je serais presque vexé si je ne savais que vous appréciez vous aussi de parler du Louvre. A vrai dire, je m'y suis rendu dernièrement, mon jeune cousin y travaille comme attaché de conservation, c'est toujours un plaisir de déambuler dans les couloirs de ce musée, même si de nombreuses œuvres ne sont plus là.... Évidemment que je m'y suis rendu, je suis sûr que sinon, j'aurais manqué à la momie du département égyptien !

Ne sachant comment aborder la question qui lui tenait à cœur, il se redressa brusquement et fit quelques pas dans le bureau alors que Manfred semblait jeter un œil au dossier constitué par Mazan, s'approchant d'une vieille pendule dorée qui égrenait lentement les minutes et les heures. Il demeura un instant devant elle et se retourna enfin vers le colonel, assis devant son bureau, ayant pris son courage à deux mains, car il en fallait tout de même pour dire ce qu'il comptait demander au colonel :
- Vous connaissez La Diane Chasseresse de François Boucher, le grand peintre rococo du XVIIIe siècle ? C'est une très belle toile de 1745, représentant la déesse au retour d'une chasse fructueuse, elle est en train de dénouer une sandale. L'un des chefs d’œuvre de cet artiste, les femmes dans ses tableaux sont toujours délicieuses, voluptueuses mais pourvues d'un minois adorable.
Il marqua une pause, pour attendre la réaction du colonel, épiant les traits de l'homme, et tout indice qui aurait pu le décourager à faire ce qu'il s'apprêtait à commettre :
- Nous parlions de Goëring et bien, il est très intéressé pour placer cette œuvre dans sa collection personnelle. Elle doit partir prochainement d'Orly mais elle appartient de longue date au musée Cognacq-Jay. Depuis les débuts de ce musée en 1929 pour tout vous dire... Je sais que vous ne pouvez rien faire mais... Peut-être ne faire que ralentir la livraison à Berlin de ce cadeau qui pourrait bien empoisonner les relations entre la France et l'Allemagne serait déjà très utile, le temps que l'on négocie...
Édouard avait le cœur un peu battant mais il était trop tard pour reculer. Il venait de formuler clairement ce qu'il attendait de Manfred, une désobéissance pure et simple d'un ordre – ou plutôt d'une attente – d'un ministre essentiel du Reich. Il s'approcha encore de quelques pas et plaida sa cause avec une voix bien moins assurée qu'il ne l'aurait voulu :
- Je sais que je vous demande beaucoup mais je me suis dit qu'il n'y avait que vous à qui je pouvais demander cela. Vous qui lisez certains de ces livres (il désigna les exemplaires interdits qu'il y avait sur le bureau), vous qui avez eu l'estime de ma mère...
Le conseiller n'était de nouveau qu'un petit garçon lorsqu'il s'interrompit sur ces mots et malgré lui, malgré le fait qu'il y avait des choses plus importantes à demander, des enjeux plus essentiels qu'un passé qui ne bougerait plus, il avança d'une voix faible, celle d'un fils qui a peur de ce qu'il pourrait bien découvrir sur une mère tant aimée et admirée :
- Ma mère... Vous l'avez bien connue, n'est-ce pas ? Vous l'avez estimée également ?... Sinon vous n'auriez pas sa photo dans votre portefeuille...
Plein d'espoir, il leva la tête vers Manfred et même les aiguilles dans la pendule semblèrent se figer avec le temps, suspendues aux paroles d'un colonel de la Wehrmacht.

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MessageSujet: Re: Fausses excuses, faux-semblants et véritable amitié   Sam 8 Nov - 21:53

Cela faisait longtemps que Manfred connaissait la France ; cela faisait un peu moins de temps qu'il ne reconnaissait plus Paris. Beaucoup des amis qu'il y avait étaient morts – et parfois par la faute des allemands, son propre camp. Cela ne réjouissait pas Mohr. L'aviateur ne croyait pas aux vertus de l'Occupation. Il avait cru à la guerre. Elle était inévitable, pour lui. Que pouvait-il faire d'autre que devenir nazi ? On lui avait pris tout ce à quoi il croyait. Pire, car finalement, les idées, ça n'avait pas réellement d'importance – la gloire et la grandeur de l'Allemagne, ça ne nourrissait pas son homme – on avait supprimé l'aviation militaire. Il n'avait plus d'emploi. Plus rien. Et il ne pouvait même pas retourner chez lui. Le Diktat de Versailles créait le corridor de Dantzig. Il n'avait plus de maison. Soldau, ce n'était plus chez lui. Que pouvait-il faire alors ? Il ne pouvait pas admettre la République de Weimar. Il ne pouvait pas admettre que des gens dirigent son pays sans se préoccuper de défendre les résidences mêmes des gens qu'ils dirigeaient. Il ne pouvait admettre cette Occupation de la Ruhr. Voilà. Manfred Mohr ne pouvait admettre l'utilité de l'occupation de la France parce que c'était ce qu'on avait fait à l'Allemagne.

La grandeur du vainqueur, cela aurait été de mener la Guerre à son terme, en ayant éliminé les ennemis de l'Allemagne, en ayant repris ce qui revenait de droit au Reich, et de laisser les choses suivre leur cours. Cela aurait été une sanction juste, pas un retour du bâton. Ne pas faire aux autres ce qu'on ne voudrait pas qu'on nous fasse, en somme...mais Manfred était bien l'un des seuls à penser cela, et à vrai dire, il n'avait pas réellement le choix. Ou plutôt si : entre un désastre, une humiliation la plus totale, et l'inacceptable. Une alternative très allemande. Mohr avait suivi Hitler sans se poser de questions. Il aurait du. Il croyait qu'il y aurait seulement la guerre. Il se retrouvait à tenter de justifier auprès de son propre esprit l'Occupation.

En réalité, il y avait beaucoup de sujets où l'aviateur aurait été totalement en désaccord avec ses supérieurs. L'Occupation. Les Juifs. La stratégie militaire. Lorsqu'on faisait le compte, on aurait facilement constaté que Mohr était majoritairement désapprobateur de la politique du IIIe Reich. Mais il était aveugle et considérait que les points où il approuvait la politique d'Adolf Hitler étaient suffisant pour justifier son adhésion au nazisme, qui lui avait effectivement donné la guerre qu'il voulait. Mais il était revenu de tout, même de la guerre, après l'avoir vu à l'Est...

Dans beaucoup de quartiers, un plan des rues n'était guère plus utile qu'une éponge de laveur de carreaux. Les artères principales zigzaguaient comme des rivières au milieu de monceaux de décombres. Des sentiers escaladaient d'instables et traîtresses montagnes de gravats d'où, l'été, s'élevait une puanteur indiquant sans erreur possible qu'il n'y avait pas que du mobilier et des briques ensevelis dessous.Les boussoles étaient introuvables, il fallait beaucoup de patience pour s'orienter dans ces fantômes de rues le long desquelles ne subsistaient, comme un décor abandonné, que des façades de boutiques et d'hôtels : il fallait également une bonne mémoire pour se souvenir des immeubles dont ne restaient que des caves humides où des gens s'abritaient encore. Qui avait mené la campagne à l'Est ? Des incapables, sauf peut-être deux ou trois comme Guderian...le Fuhrer était sans doute un grand homme et le dirigeant qu'il fallait pour l'Allemagne, mais jamais, au grand jamais, Manfred n'avait réussi à se fier à ses conseillers, ceux qui n'étaient pas militaires. Il se méfiait des SS et des SA, il ne reconnaissait pas d'autre autorité que la Wehrmacht. L'Etat officiel. Mohr ne se voyait pas comme un démocrate, mais il n'aimait pas l'idée d'armée privée. Il n'aimait pas la Gestapo, pas Himmler, personne. Lorsqu'il vivait à Dublin, près de  l’Alex, le quartier général de la police… qui considèrait aujourd’hui comme criminel le fait de parler irrespectueusement du Führer, coller sur la vitrine du boucher une affiche le traitant de «vendu», omettre de pratiquer le salut hitlérien ou se livrer à l’homosexualité. Voilà ce qu’était devenu Berlin sous le gouvernement national-socialiste: une vaste demeure hantée pleine de recoins sombres, d’escaliers obscurs, de caves sinistres… où s’agitaient des fantômes déchaînés qui jetaient les livres contre les murs, cognaient aux portes, brisaient des vitres et hululaient dans la nuit, terrorisant les occupants au point qu’ils avaient parfois envie de tout vendre et de partir. A bien y regarder, l'école d'art auparavant installée au numéro 8 de la Prinz Albrecht Strasse et la Gestapo, qui l'occupait à présent, n'avaient pas grand-chose de commun si ce n'était, à en croire une plaisanterie fort répandue, qu'on savait vous y arranger le portrait....Himmler, il ne pouvait pas le voir en peinture, pour continuer dans ce thème, pas plus que le ministre de la Propagande. Il n'avait assisté qu'à un de ses discours, il y avait longtemps. Ce soir-là, on eût dit que tout Berlin s'était donné rendez-vous à Neukölln, où Goebbels devait parler. Comme à son habitude il jouerait de sa voix en chef d'orchestre accompli, faisant alterner la douceur persuasive du violon et le son alerte et moqueur de la trompette. Des mesures avaient par ailleurs été prises pour que les malchanceux ne pouvant aller voir de leurs propres yeux le Flambeau du Peuple puissent au moins entendre son discours. En plus des postes de radio qu'une loi récente obligeait à installer dans les restaurants et les cafés, on avait fixé des haut-parleurs sur les réverbères et les façades de la plupart des rues. Enfin, la brigade de surveillance radiophonique avait pour tâche de frapper aux portes des appartements afin de vérifier se chacun observait son devoir civique en écoutant cette importante émission du Parti...Manfred n'aimait pas Berlin. Il préferait sa petite ville natale, et il aimait encore moins ce Berlin là. Maintenant Paris lui ressemblait, et il voulait en partir, car le temps où il comptait des amis en France paraissait aussi loin que le temps où il aurait pu aider Edouard Cabanel comme il le voulait.

Il se demandait ce qui l'avait vraiment amené là. Les histoires de ravitaillement et autres, ce n'était d'habitude pas eux qui s'en occupaient, et il se doutait bien que le conseiller de l'ambassadeur de Vichy n'était pas là uniquement pour cela mais bien pour lui demander quelque chose d'autre, de préférence en rapport avec des œuvres d'art. Manfred Mohr n'aimait pas rendre service : du moins, il n'aimait pas désobéir aux ordres pour faire du favoritisme ou quoi que ce soit s'y apparentant, de près ou de loin, et il lui semblait bien, malheureusment, qu'ils allaient très vite dériver sur ce terrain là. S'il acceptait d'écouter Edouard, c'était bien en souvenir de la mère de celui ci. Il se demanda un instant ce que Rose Boucher-Cabanel aurait pensé de tout ça...pas que du bien, certainement, et elle l'aurait sans doute incendié d'avoir rejoint le NSDAP. Elle aurait aussi tenté de le faire changer d'avis et l'aurait incité à aider son fils. Mais elle était morte, comme beaucoup...il restait seul, et puisqu'il ne pouvait pas réellement compter sur sa femme, la patrie était la seule chose qui faisait tenir le coup à Manfred. Mais néanmoins, il aimait bien la conversation d'Edouard. Il pouvait dire avec le français des choses qui ne parlaient pas à ses amis officiers, ou mêmes aux soldats. Il eut un petit sourire amusé :

« Je dirais que la plupart de nos responsables adoreraient Vichy, ils apprécient très fort les stations thermales. Vous connaissez un peu le concept de Bäder Antisemitismus, vous savez, cet anti-sémitisme qu'on trouvait principalement dans les stations balnéaires de la Baltique et de la mer du Nord ? Ca s'est transmis en...comment dites vous ? Auverge, c'est ça ? je crois. A mon avis, c'est quelque chose dans l'eau qui fait ça... »

Cette idée s'était développée très tôt dans les stations thermales allemande : Manfred faisait ici preuve d'un humour noir qui aurait fortement déplu à la Gestapo si quiconque l'avait entendu parler comme ceci. Une fois, il était allé à Borkum. Une ville effrayante, pleine d'anti-sémites, où lui même, dont le meilleur ami d'enfance était juif, s'était senti mal à l'aise. Il laissait faire avec une certaine indulgence les anti-sémites : c'étaient soient des aristocrates arrièrès et il les méprisait, soit des péquenaud pour qu'il n'avait pas plus d'affection. Mohr était un intellectuel. Il le revendiquait et pensait réellement que le Reich se trompait d'ennemi, mais que c'était peut-être un mal nécessaire.

Il aurait pu disserter de cela des heures, et bien sur, parler de pilotage tout autant. Mais pourquoi fallait-il qu'il se soit lancé sur le terrain un peu scabreux du passé ? Il ne voyait pas bien comment il en était venu là, pauvre de lui, qui n'avait absolument pas envie d'expliquer tous les tenants et aboutissants de sa relation avec la mère d'Edouard. Les relations qu'il avait avec les français étaient suffisamment compliquées comme ça pour s'attirer l'inimitié d'un jeune homme offusqué qui n'apprécierait pas forcément qu'il lui explique tout de go que sa mère avait été son amante et pas des plus fidèles à son mari. Il aurait pu répondre. Il choisit de ne pas le faire, priant pour que personne ne veuille s'étendre sur le sujet. Personne ne voulait imaginer le vieil aigle, Der alte alger, ce vieil aviateur si posé, si respectable, en Don Juan. Beaucoup avaient oublié qu'au sein du Fliegender Zirkus on le nommait autrefois l'Autre Manfred, le pendant du Baron Rouge, beaucoup ne se souvenaient pas de ses conquêtes et de sa fuite perpétuelle de sa femme. De sa famille, il n'aimait en vérité que ses enfants et assez peu ses frères et sœurs, et encore moins sa femme...

Se concentrer sur des sujets plus terre à terre, comme le ravitaillement, lui allait parfaitement. Ou l'allemand. Ca lui donnait l'occasion de pester un peu sur les soldats qui ne faisaient aucun effort, en bon réactionnaire qu'il pouvait être :

« Cela prouve surtout qu'il n'y a pas beaucoup de soldats qui font des efforts, malheureusement. J'ai essayé d'imposer un peu le français comme langue de travail à Paris, ne serait-ce que pour faciliter le travail avec l'aviation civile, mais pas moyen...je me demande parfois ce que sont devenus tous les militaires instruits, c'est peut-être un fantasme de ma génération de parler plusieurs langues. »
Il parcourut rapidement des yeux le dossier, écoutant Cabanel d'une oreille distraite. Les difficultés parisiennes, en matière de nourriture. Le vide des magazins étaient à la hauteur des plats fastueux du Meurice. Il connaissait bien le problème et Vichy avait encore réduit les rations...il signa tout de même, commentant : « Qui s'occupe de cela dans votre gouvernement ? Il va falloir que je donne un nom à ma hiérarchie. L'ambassadeur a du voir cela avec un ministre quelconque... »

Il n'était pas trop regardant sur ce que lui demandait Cabanel : même s'il y mettait de la bonne volonté, même si tout le monde y mettait de la bonne volonté, de toute façon, ce ne serait pas suffisant, les restrictions étaient du à un état pragmatique : les ressources qu'il y avait, surtout en ce moment où on préparait la venue  du SS-Gruppenführer Horst-Ekkehardt Glucks von Kunsdorf-Weigwitzer (dont le nom avait été retenu par un nombre très restreint d'initiés, tous majoritairement de la Schutzstaffel, et quelques fidèles de la première heure du Parti, et donc Manfred, qui en était un ), étaient dramatiquement faibles et réservées à la soldatesque de tout genre.  Mais enfin, il était prêt à aider Edouard...enfin à essayer. Il avait bien aimé la conversation du jeune homme, même s'il avait été un peu perdu au moment où il évoquait une énième dynastie dont il avait oublié le numéro – III, ou IV ? Aucune idée...

« Ah, oui, je me souviens de votre passion pour l'Egypte. C'est un pays intéressant. Je me souviens quand j'y faisais des vols postaux, il me semble être allé voir un musée intéressant au Caire. Je me demande si les légendes sont fondées...attention à la malédiction du Pharaon, n'est-ce pas ? Enfin vous et moi, je dirais que c'est plutot la malédiction des musées qui nous perdra. »

De nouveau, il adressa un sourire à Cabanel. Avec Landgraf père, de mémoire, il n'avait que rarement vu le fils dans un musée, on pouvait dire que Mohr était peut-être un des officiers allemands qu'on voyait le plus dans les musées. Et bien sur, Edouard le savait. Pouvait-il dire non, lui qui dénonçait les dérives, qui ne pouvait approuver les dérives d'une armée qu'il rêvait grande et juste et qui pourtant se spécialisait dans les autodafés ?

« Hm...Herman est...c'est un mauvais exemple. Milch pourrait...enfin, peut-être... » Dilemme intérieur immense. Bien sur, il s'agissait d'une mauvaise action, mais ce serait la réparation d'une action encore plus mauvaise. Mais Mohr avait bien du mal à condamner un ancien camarade de combat, un aviateur de génie qui plus est. « Je pourrais essayer, oui. Mais ça ne sera pas facile, et je ne vous garantis rien. » Il jeta un œil plus sévère au français, presque inquisiteur. « Je ne peux rien promettre, je ne peux rien empêcher. Je n'ai pas le droit de le faire, je ne le ferais certainement pas  et c'est vous qui devrez voir avec nos services pour que le tableau reste ici. Mais il est possible, selon les dimensions de ce tableau, eh bien...tout simplement que je n'ai pas pour l'instant l'appareil nécessaire pour le faire emmener à Berlin. Je vais vous donner... » Il chercha dans un agenda assez épais, plein de notes. « ...un contact d'un ami à Berlin. C'est le Generalfeldmarschall Milch. Dites lui que vous appelez de ma part, il connaît très bien le Reichmarschall, c'est son numéro 2. Il est...plus facile à aborder qu'Hermann. C'est un industriel, vous voyez le genre. » Son père était juif. Manfred le connaissait. Milch le lui avait dit. Bizarrement, toute mention de cela avait disparu selon la volonté de quelqu'un de haut placé. On attribuait cela au Führer – la fameuse phrase : «  je décide de qui est juif et qui ne l'est pas » passerait à la postérité. « Mais, s'il vous dit non, lui ou quelqu'un de son service, abandonnez l'idée. Dans certaines circonstances, croyez moi, il vaut mieux s’en aller la tête basse que les pieds devant, et contrarier ces deux là...ma foi, Messerschmidt l'a payé, vous savez ? »

Pas physiquement, mais financièrement, du moins. Mais Manfred était à peu près lucide sur le haut commandement. Il n'était pas dirigé par des imbéciles, mais en tout cas, pas par des gens fins. Il soupira. C'était difficile. Tout était difficile. Il se sentit par ailleurs obligé de préciser, agitant un index réprobateur :

« Je garde ces livres, Edouard, ils ne sont pas là pour mon plaisir personnel. Attention. Attention. »


Il était de très mauvaise foi en disant cela ; mais il préférait mentir là-dessus que sur Rose Boucher-Cabanel. Mais sur cette deuxième question, il ne savait pas bien quoi répondre. Il aurait réellement préféré ne rien dire. Mais il fallait bien répondre, pourtant. Il n'avait pas le choix.

« Il y a eu beaucoup de gens, beaucoup d'aviateurs que j'ai apprécié, vous savez...beaucoup sont morts, beaucoup ont vraiment compté. Nungesser...Charles était quelqu'un de bien, je crois. L'égal du Baron Rouge, je pense. Votre mère...elle était particulière, vous savez. Elle avait quelque chose...une âme d’héroïne. Je l'aimais beaucoup. Comme tout le monde. On ne pouvait pas ne pas l'aimer. Après sa disparition, rien n'a été réellement pareil. Elle laissait un vide immense. »
Il y avait un peu de tristesse dans les yeux de l'officier lorsqu'il continua : «  Je suis sans doute moins bien placé que vous pour dire ça, même si on se fréquentait pas mal quand j'étais dans l'aéropostale. Je n'étais pas souvent en Allemagne, plutot en France, alors...je crois qu'elle m'aimait bien. »

Manière pudique de dire la vérité. Ce n'était pas faux. Mais c'était altéré. Mais pas faux. C'est ce qui comptait.

Spoiler:
 

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Fausses excuses, faux-semblants et véritable amitié

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