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 D'une course-poursuite avec une momie, trois Allemands et des dizaines d’œuvres volées

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Edouard Cabanel
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■ topics : OUVERTS
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■ profession : Ambassadeur de Vichy à Paris

PAPIERS !
■ religion: Ne croit qu'à la politique. Dieu ? ça fait longtemps qu'il n'existe plus, non ?
■ situation amoureuse: Coincé dans un mariage malheureux avec Madeleine Claussat. Trop occupé à cause de son beau-père pour avoir le temps d'aller voir ailleurs.
■ avis à la population:

MessageSujet: D'une course-poursuite avec une momie, trois Allemands et des dizaines d’œuvres volées   Sam 25 Jan - 19:38

En ce dimanche matin, dans les beaux quartiers de Paris, à la pointe de l'île Saint-Louis très précisément, se déroulait une charmante petite scène familiale autour de la table du petit déjeuner, scène qui aurait attendri n'importe quel observateur extérieur pas assez prompt à saisir la moue contrariée de la mère de famille qui demandait toutes les deux minutes à son dernier fils de s'asseoir sur un ton sec ou l'air absent du père qui trempait son morceau de pain dans un mauvais café de rationnement qui ressemblait vaguement à de l'eau à l'odeur de café – ou du moins tentait de tremper son pain car il était fréquemment perturbé par le dernier jeu de sa fille cadette qui consistait à se disputer le pot de confiture (de marché noir, lui) avec son petit frère. Oh oui, la famille Cabanel ressemblait fort à ces images de papier glacé qu'aurait adoré la propagande vichyste (le pot de confiture en moins, toutefois, le marché noir n'avait pas bonne presse), même s'il manquait les sourires que devaient forcément faire naître l'harmonie conjugale et l'amour filial, et qui étaient toujours légèrement forcés sur les affiches d'ailleurs, si bien qu’Édouard Cabanel, le père de famille en question, se demandait invariablement en passant devant s'il ne s'agissait pas plutôt de publicités pour le dentifrice ou toute autre méthode pour garder les dents blanches, avant de déchanter devant une énième production de la politique familiale de Vichy. À défaut de pouvoir vraiment gouverner, les ministres s'attachaient à perdre leur peu de budget dans ces tirages inutiles, comme si c'était vraiment là le quotidien des familles françaises depuis que le nouveau régime s'était installé en même temps que les troupes d'Occupation. Mais ce n'était là qu'apparence et la façade que les Cabanel s'étaient construit ne résistait pas à un examen approfondi. On riait et souriait, on prétendait que tout allait bien, que la guerre serait bientôt terminée et que sur les ruines de défaites et sur un terreau de contraintes, on parviendrait à construire quelque chose de neuf et de grand. Mais tout le monde savait pertinemment qu'en réalité, quelque chose d'irréparable s'était brisé et qu'il était vain d'espérer aller de l'avant dans ces circonstances. Il ne restait plus qu'à faire semblant. Édouard, après avoir fait tomber un bout de pain dans son café, poussa un soupir mais il s'évita un regard noir de son épouse car au même instant, la petite Léonie attira l'attention de cette dernière en s'exclamant – tout en volant le pot de confiture à son frère :
- Faut pas respirer la compote, ça fait tousser !
- Léonie ! Gronda Madeleine ce qui déclencha simultanément diverses réactions autour de la table, une attitude exaspérée de l'aînée, Rose, un air contrit de la concernée, des larmes du côté de Gaston, la victime et un vague intérêt de la part du si autoritaire père de famille qui était justement en train de regretter les repas familiaux de sa jeunesse lorsqu'il les partageait avec son petit frère et ses cousins Boucher, repas pas franchement sérieux mais qui se déroulaient toujours dans la bonne humeur. Même quand on attaquait le petit Pippo avec de la mie de pain pour l'empêcher d'atteindre les gaufres dont il était friand et quand on se faisait punir par la tante Boucher. Heureusement, des années plus tard, on pouvait toujours compter sur les enfants pour détendre l'atmosphère.
- Édouard ! Renchérit Madeleine sur le même ton qu'elle avait pris pour s'adresser à sa fille, ce qui fit brusquement se redresser le conseiller de l'ambassadeur en se demandant quelle faute il avait bien pu commettre encore, tu ne dis rien ?
- Euh... Léonie, ce n'est pas de la compote mais de la confiture, tenta-t-il, même si vu le prix que ça lui avait coûté, on pouvait penser qu'il s'agissait de caviar.
Son épouse demeura muette un instant puis poussa un reniflement de mépris avant de se lever et de les laisser seuls à table. Cabanel regarda sa silhouette maniérée s'éloigner, sans chercher à la rappeler, songeant, non sans que son cœur ne se serre, qu'il l'avait aimée mais que les années les avaient éloignés inexorablement jusqu'à ce qu'ils finissent par se demander pourquoi ils s'étaient aimés. Et la guerre avait installé une profonde incompréhension entre eux, puisque Madeleine, après avoir poussé son époux à accepter la défaite, se satisfaisait de la situation en cherchant à en tirer le meilleur parti, en se réjouissant de se rendre à des soirées mondaines avec ceux qui les occupaient. Et qu'elle ne parvenait pas à comprendre les scrupules d’Édouard qui préférait garder le silence en sa compagnie sur la plupart de ses activités. Notamment celle qu'il avait prévu pour l'après-midi – car il allait quitter cette charmante scène familiale, à son grand regret évidemment.

La fille de Léon Claussat, le principal collaborateur du ministère de l'Intérieur, avec lequel elle partageait la caractéristique d'être agaçante, réapparut au moment où Édouard Cabanel mettait sa veste couleur crème et son chapeau pour sortir, pour l'observer faire avec suspicion, alors que l'on entendait au loin une énième dispute entre Gaston et ses sœurs aînées. Leurs cris faisaient presque regretter le temps où ils se prenaient pour des hiboux – ou des Sioux, Édouard ne s'en souvenaient plus, les plumes prêtaient à confusion.
- Où vas-tu ? Ne me dis que tu dois travailler aujourd'hui, c'est dimanche ! Demanda-t-elle d'un ton incrédule en croisant les bras sur sa poitrine.
- Oh non, répliqua Édouard avec un sourire, je vais au Louvre, mon cousin y travaille, j'ai promis d'aller le voir. Et puis je vais pouvoir constater par moi-même où en sont les aménagements du département égyptien.
- Tes précieuses statuettes égyptiennes..., lâcha Madeleine avec mépris, prends Gaston avec toi, je ne le garde pas toute seule.
Édouard n'eut même pas le temps de protester qu'elle était allée saisir le petit garçon pour le mettre entre les bras de son père. Heureusement, Néfertiti ne traînait pas dans les parages (sans doute à dessein, il faisait frais dehors et elle n'aurait pu rentrer dans le musée) car la jeune femme semblait décidée à se débarrasser de tout ce qui pouvait bien l'irriter en même temps que son mari, source première de contrariété. En moins de temps qu'il ne fallut pour le dire et sans vraiment comprendre ce qui lui était arrivé, Édouard se retrouva sur le palier avec son fils dans les bras qui jouait déjà avec son chapeau en babillant qu'il voulait aller voir la grande statue de Seckhmet et surtout la momie encore entourée de ses bandelettes, sans paraître se rendre compte de l'air peu inspiré de son père qui maudissait intérieurement Madeleine de lui avoir donné un tel complice involontaire. C'était de pire en pire, se disait-il en marchant dans la rue, tenant le petit Gaston qui avait fini par récupérer le chapeau à cause de la grandeur duquel il ne voyait presque rien par la main. Au moins son alliée de mission pour le compte de la France libre, Alice Boulanger, si elle ne collaborait pas avec lui de meilleur gré, était consciente de ce qu'elle faisait à défaut d'être discrète, perchée sur ses talons qui avaient davantage l'allure d'échafaudages et cachée sous des bureaux d'officiers nazis. Mais avec Gaston dans les pattes, une mission ne se transformait plus en parcours du combattant mais en catastrophe assurée, à moins de le perdre dans le département d'Antiquités égyptiennes qui jouxtait la galerie Campana, ce qui était indigne d'un bon père de famille car de momies de chat au couloir sans fin de vases grecs, on pouvait en ressortir traumatisé. Enfin, si on considérait que Gaston était impressionnable, ce qui était encore à démontrer. Avec un petit peu de chance...
- Oh regarde, papa ! Le soldat allemand là-bas ! Il a un chien, mais il est plus grand que Néfertiti, je peux aller le caresser ? Tu crois que c'est quoi comme race ? Comme il a l'air gentil, hein, papa ?
Bon d'accord, à un moment donné, il fallait accepter que la chance ne soit pas de son côté.

L'extérieur du Louvre n'avait guère changé depuis le début de la guerre, sa masse monumentale en imposait toujours autant aux Parisiens et ses hautes façades orgueilleuses paraissaient mettre un point d'honneur à rappeler le passé glorieux qu'elles avaient vu défiler. Seule l'absence de drapeau français qui avait l'habitude de flotter sur l'aile devant l'entrée pouvait mettre la puce à l'oreille, tout comme les quelques panneaux pour indiquer les espaces ouverts aux rares visiteurs, inscrits dans une langue barbare – de l'allemand selon toute vraisemblance. Mais c'était après avoir passé la sécurité et avoir payé les frais d'entrée (ce n'était gratuit que pour les occupants) que l'on prenait pleinement conscience de ce que la guerre impliquait. On arpentait des galeries vides et abandonnées, les toiles qui les ornaient ayant disparu, emportées dans le sud de la France pour être protégées, et gisaient à terre cadres et cartels. Édouard était déjà revenu plusieurs fois dans son musée préféré où il faisait presque partie des murs depuis ses études à l'école du Louvre – l'âge en moins, mais à chaque fois, invariablement, il sentait une vague de découragement l'envahir devant la scène qui s'offrait à lui. Il ne subsistait plus rien du musée dans lequel il aimait se perdre adolescent (même si son instinct le ramenait toujours d'office dans le département égyptien, toujours utile), plus rien de cet émerveillement de chaque instant devant une toile de maître qui happait celui qui se promenait de salle en salle et il semblait à Édouard que c'était son insouciance et sa jeunesse qui avaient disparu en même temps. Et certaines de ces œuvres étaient envoyées en Allemagne pour remplir le musée du Fürher et c'était là ce que Cabanel, celui qui n'avait pourtant guère de convictions, ne pouvait accepter. Les drapeaux à la croix gammée, le bruit des bottes sur les pavés, l'humiliation quotidienne de devoir demander leur opinion aux occupants pour chaque décision prise à l'ambassade, devant tout cela, il gardait un air indifférent et serein, comme si c'était normal. Mais être pillé sans réagir de tout ce qui avait fait la grandeur de son pays, de ce qui constituait sa richesse et son patrimoine, il en avait été incapable. Certes, ce n'était qu'à son humble niveau mais de telles circonstances, une goutte d'eau pouvait changer la face des choses. C'était ce qu'il se répétait quand il doutait. Et ce fut armé d'une nouvelle résolution qu'il allait partir en quête de son cousin Hippolyte, entraîné, il fallait l'avouer, par un petit garçon qui lui tirait la main, quand il fut interrompu dans ce bel élan de courage et de lyrisme par un :
- S'il vous plaît, monsieur ?
Même pas besoin de se retourner pour savoir que c'était un soldat allemand qui l'avait interpellé ainsi, l'accent suffisait. Tout en se demandant ce qu'on lui voulait, Édouard s'arma de son plus beau sourire pour faire face à ce qui apparut être un jeune homme aux mains occupées par un appareil photo, qui semblait proprement ravi de lui-même.
- Pouvez-vous me prendre avec la statue ? S'il vous plaît ?
Le conseiller de l'ambassadeur haussa un sourcil perplexe mais il n'eut pas le temps de protester que déjà il avait l'appareil entre les mains et que le touriste prenait la pose à côté d'une terre cuite de Stouf dont le cartel indiquait « Jeune femme effrayée d'un coup de tonnerre qui vient de rompre un arbre à côté d'elle », avec un sourire éclatant qu'on aurait aussi pu prendre pour une annonce pour un dentifrice. Il voulait sérieusement être pris aux côtés de cette statue ? Se sentant plus stupide que jamais, alors que le petit Gaston s'était échappé pour jouer à cache-cache avec d'autres œuvres du département, Édouard leva l'appareil et un flash éblouissant immortalisa cet instant mémorable à n'en pas douter.
- Merci, claironna le jeune soldat en lui reprenant le précieux objets avant de retourner pour mitrailler les sculptures sous tous les angles.

Cabanel eut un soupir de perplexité mais continua sa route sans demander davantage d'explication, non sans songer que ce genre de photos n'avait aucun intérêt, et en oubliant totalement qu'il avait un petit garçon à charge, lequel le rattrapa comme une flèche en saisissant un bout de son manteau :
- Papa, papa ! Reste groupir, d'accord ? On reste groupir ?
Ce genre de phrases aurait sans doute mérité une explication de texte car elle avait peu d'occurrence dans la langue française mais avant qu’Édouard ne puisse s'inquiéter de la langue que parlait son fils – qui lui était propre probablement, il tomba nez à nez avec le directeur du Louvre et l'un de ses conservateurs qu'il salua respectueusement. Il lui sembla que les deux hommes étaient distants, mais Cabanel était désormais un nom connu dans la collaboration vichyste et il ne devait pas s'attendre à ce qu'on l'accueille avec les honneurs, par conséquent.
- Hippolyte Boucher est dans le département égyptien, devant les sarcophages, vous ne devriez pas le manquer ! Lui lança Jaujard avant de s'éloigner, non sans lui avoir jeté un dernier regard à lui et au petit Gaston impatient qui tirait la manche de son père.
Voilà qui faisait d'une pierre deux coups ! C'était toujours un plaisir de se rendre dans le département égyptien et c'était bel et bien son cousin qu'il devait voir en cet après-midi, lequel cousin lui avait signalé des arrivées de colis suspects du côté du département d'art oriental, là où les Allemands entreposaient les œuvres spoliées aux Juifs et autres traîtres à la nation, et dont l'accès était strictement barricadé. Édouard n'en savait pas davantage mais il soupçonnait Hippolyte d'avoir besoin de lui pour identifier les œuvres en question ou les faire sortir de leur prison.
- Pippo ! S'exclama Gaston, faisant fi des recommandations de silence d’Édouard dès qu'il aperçut le cousin de son père assis sur sa chaise de surveillant, qui faisait face à quelques sarcophages qui n'avaient pas été évacués ou mis dans les réserves, dans une salle entièrement vide.
L'enfant réclama une caresse puis se mit à tourner autour des adultes d'un air réjoui.
- Hippo ! Dit en écho Édouard, qui n'avait jamais réussi à comprendre quel était le surnom officiel de son jeune cousin, je suis ravi de te revoir, mais tu ne dois pas t'ennuyer ici, dis donc ! Le sarcophage de Tanetchedmout te tient compagnie !
Le regard blasé – et presque désespéré – que lui lança Hippolyte démentait cette affirmation mais Cabanel, trop heureux de se trouver au beau milieu de son département préféré, n'y prêta aucune attention :
- Comment vas-tu ? Et la famille ? Pitié, ne me dis pas qu'oncle Baptiste écrit encore un nouveau roman, ce n'est pas vrai, si ?... On est en pénurie de papier et il arrive encore à écrire, la vie est injuste. En plus dans son dernier tome, je n'ai pas été d'accord avec la façon dont il a représenté le culte à...
- Papa, papa ! Viens, on va visiter les sarcophages ! Tu viens avec nous Pippo ? S'il te plaît !
Édouard daigna se pencher vers lui pour lui indiquer l'emplacement de la momie qui devrait l'occuper un certain temps, momie vers laquelle Gaston se dirigea en sautillant en clamant qu'il allait rendre visite à cette « vieille dame ».
- Je suis navré d'avoir dû le prendre avec moi mais Madeleine ne m'a pas laissé le choix, expliqua Édouard à son cousin, enfin si on parvient à l'occuper un peu, nous pourrons faire nos petites affaires... Tu ne m'as rien dit, je suis curieux de voir ce qui a attiré ton attention. Je n'ai pas pu venir avant aujourd'hui, malheureusement, mais mon travail à l'ambassade a accaparé tout mon temps libre, sans parler que j'ai failli mourir lors d'une soirée mondaine. Enfin, comme je dois partir pour Vichy (il grimaça à cette pensée), c'était maintenant ou jamais... J'espère que ces derniers jours n'ont pas été trop difficiles pour toi...
Il écoutait la réponse d'Hippolyte tout en promenant un regard satisfait autour de lui quand Gaston finit par réapparaître, visiblement bouleversé :
- Papa, la dame n'est pas là !
- C'est une momie d'homme, Gaston.
- La momie d'homme n'est pas là. Il y a bien sa vitrine mais elle, elle n'est plus là. Pippo, tu ne l'as pas vue passer ? Si ça se trouve, elle s'est réveillée ! Termina-t-il en sautillant d'excitation.
Et elle était partie manger les Allemands dans la grande galerie sans doute, nouvelle inquiétante s'il en fallait. Brusquement inquiet, Édouard se redressa et il jeta un coup d’œil à Hippolyte. Il n'était quand même pas question de laisser la momie partir comme ça, sans réagir ! Après tout, on cherchait bien à préserver le patrimoine du Louvre.

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« On peut trouver du bonheur
même dans les endroits les plus sombres.
Il suffit de se souvenir
d’allumer la lumière »
J.K. Rowling ©️ .bizzle


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MessageSujet: Re: D'une course-poursuite avec une momie, trois Allemands et des dizaines d’œuvres volées   Sam 8 Mar - 15:08



« L’aventure, ça n’existe pas. Le romantisme non plus. Il n’y a que le désir et les problèmes.  »

Il n'y avait jamais de jour de repos quand on travail dans un musée, surtout quand celui-ci est rouvert de force par l'occupant et décide qu'il soit ouvert tous les jours ! Alors dimanche est un jour de travail comme un autre pour Hippolyte Boucher, qui ne connaissait pas vraiment la grasse matinée dominicale, pour la simple raison que sa famille, attachée aux traditions, se pliait toujours à la sacro-sainte messe de onze heures. Les enfants faisaient plus plaisir à leur mère qu'autre chose, chacun avait autre chose à penser qu'aller manger un hostie et prier. Et c'était donc en ce matin que toute la famille était réunie autour de la table. Il ne manquait que le père, Baptiste, partit en Grèce pour faire son métier de journaliste archéologique, Pippo faisait office de l'homme de la famille, tout propre dans sa chemise du dimanche et ses cheveux plaqués sur le côté, lui donnant un air d'enfant de chœur, alors qu'il avalait son mauvais café, et regardait la chaise vide à sa droite. Ah oui, il manquait aussi Eugénie, habituée à découcher les samedis soir et essayer d'arriver à l'heure le matin. Sauf aujourd'hui, où elle était en retard. Tiens d'ailleurs, la porte s'ouvrit et claqua, quelque chose tomba au sol dans un bruit étouffé – un manteau à n'en pas douter – et des claquements de talons se firent entendre sur le parquet du début de siècle. Enfin, dans l'encadrement de la porte, une demoiselle coiffée à la va-vite, dans une longue robe de soirée bleue nuit qui n'allait pas du tout avec l'heure de la matinée, se montra enfin, un large sourire aux lèvres. Gigi lança un bonjour tonitruant et disparut aussi sec pour aller se changer. Un soupir exaspéré de Louise se fit entendre autour de la table silencieuse, les enfants Boucher se regardèrent toujours sans un mot avant de se replonger dans leur déjeuner, jusqu'au retour d'Eugénie, ayant laissé ses affaires de cocottes pour laisser place à une demoiselle sage de vingt et un ans, presque méconnaissable sans ses bijoux et son maquillage un peu trop prononcé.

La messe étant ce qu'elle était, il n'y avait pas beaucoup besoin d'épiloguer sur la chose, Pippo restait toujours le garçon attentif comme il l'était sur les bancs de l'école, à écouter le sermon du prêtre, à chercher son hostie et tout le tralala dominical avant de retourner à la maison, à pied. A l'arrière du cortège familial, il discutait avec sa sœur, du moins, elle parlait et lui écoutait !

« Tu vois, Pippo, ma vie est une énorme injustice : je suis trop heureuse, qu'ai-je à demander de plus ? lâcha la jeune femme avec un large sourire.
De la modestie, peut être ? Fais gaffe à tes chevilles, Gigi. se moqua gentiment le jeune homme qui se fit du coude par sa petite sœur.
Tu es trop sérieux, Pippo ! Avec ton musée, tes études, tes livres … Tu sais, il est plus nécessaire d’étudier les hommes que les livres, crois moi sur parole !
Oui, je n'ai pas besoin de plus d'information ! »

La collaboration intime de sa sœur avec les allemands et les collaborationnistes ne l'intéressaient pas vraiment, moins il en savait mieux c'était ! Et savoir qu'elle passerait le dimanche en famille rassurait Hippolyte, savoir sa sœur dans un environnement sain … du moins aussi sain qu'était la maison Boucher ! Le temps d'avaler brièvement le repas et quitter ses habits du dimanche pour quelque chose de plus confortable pour traverser Paris en vélo, il quitta le domicile familial pour le musée du Louvre, où il ferait la fermeture des salles dont il s'occuperait, ce serait d'ailleurs la surprise quand il arriverait. Un bon surveillant du Louvre devait tourner dans tous les départements – du moins ceux encore ouverts ou remplis d’œuvres – et savoir guider les éventuels visiteurs. C'était presque un rite initiatique, à croire que le musée pouvait instaurer un parcours du combattant où on était lâché n'importe où, retrouver la sortie et savoir indiquer à tout instant la Joconde, la Victoire de Samothrace et la Vénus de Milo, toutes trois hors de Paris depuis plusieurs années ! Les deux dernières avaient tout de même de jolies copies en plâtre pour être admirées des allemands. A l'entrée comme régulièrement, il vint ramasser la lettre laissée par Wolfgang qu'il fourra dans sa poche avant de descendre au vestiaire enfiler son uniforme et regarder l'emploi du temps. A la vue du département qu'il allait surveiller, un long soupir fut lâché par le jeune homme qui haussa la voix :

« Pourquoi je suis toujours affilié aux pires endroits du Louvre ? Vous savez bien que j'en ai ras la casquette du département égyptien ! Il se calma et murmura à lui-même en remontant les marches. J'ai déjà l'annexe du département dans le bureau de papa, c'est assez … »

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, il se dirigea vers son affectation quittant les sous-sols un peu poussiéreux et pénétra dans le département des antiquités grecques, vidées de ses chefs d’œuvre principaux, seules des œuvres jugées de seconde zone, ou des copies de plâtre pour faire un peu moins vide. Passant devant la copie de la Vénus de Milo – la vraie coulant des jours heureux à Valençay – Hippolyte vit un allemand  lui tourner autour, appareil photo à  collée à son visage, à la prendre sous tous les angles avec un air fasciné. S'étant arrêter un instant pour observer ce manège avec amusement, le surveillant se fit interpeller par le touriste germanique et son sourire béat :

« Quelle beauté ! On dirait qu'elle date d'hier alors qu'elle a des milliers d'années … » s'exclama t'il en allemand.

Pippo ne fit que sourire et hocher la tête et reprendre sa marche, avant de rire quelques salles plus loin, n'ayant pas osé dire à cet homme, qui aurait été le parfait touriste s'il avait des sandales avec chaussettes, qu'il photographiait une pâle copie de plâtre qui avait une cinquantaine d'années à tout casser … Puis il continua son chemin, faisant son entrée dans le département égyptien qu'il ne connaissait que trop bien, l'ayant exploré en long en large et en travers avec son père durant son enfance, avec son cousin durant son adolescence, et avec l’École du Louvre durant ses études. Et depuis le début de la guerre, avec bon nombre de salles vidées et ceux mobilisés en province, les quelques surveillants tournaient toujours dans les mêmes salles, celles où il y avait encore de quoi regarder. Notamment le département égyptien, vidé aussi, mais moins que la grande galerie par exemple, où il ne reste que des cadres au sol. Pourtant, on voyait bien qu'il manquait des objets, et des sarcophages. La grande salle où ils étaient tous les uns à côté des autres, semblait bien vide. Et c'est ici que se trouvait sa chaise de gardien où il s'assit enfin et posa ses affaires sur le sol, de quoi lire et écrire pour passer le temps, entre deux moments à regarder en l'air et faire sa ronde. Le temps semblait bien long dans ce musée vidé de ses œuvres et ses visiteurs, il semblait loin le temps où les parisiens venaient flâner dans les différentes salles, osaient poser des questions à un jeune surveillant tentant d'expliquer un tableau, une période, donner une indication, faire un métier vivant, et pas juste fixer des sarcophages des heures durant, sans personne autour. C'est à peine s'il croisait un étudiant aux Beaux-Arts durant sa ronde, qui s'arrêtait avant la momie, il ne pouvait décidément pas voir cette chose, même encore aujourd'hui. Le jeune Boucher se consolait en se disant qu'il avait le temps pour lire et faire ses recherches pour les cours, qu'il cumulait encore et toujours, comme une boulimie du savoir. C'est donc posé sur sa chaise, un livre entre les mains, qu'il entendit une voix d'enfant, familière, suivit d'une autre, encore plus trébuchante à ses yeux :

« Pippo ! S'exclama Gaston
Hippo ! Reprit Édouard, je suis ravi de te revoir, mais tu ne dois pas t'ennuyer ici, dis donc ! Le sarcophage de Tanetchedmout te tient compagnie ! »

Le visage blasé du jeune surveillant voulait tout dire en cet instant, ses yeux levés vers son cousin annonçait tout le poids du monde qu'il portait en étant ici. Il se leva enfin après avoir embrassé l'enfant sur le front et posa les affaires sur sa chaise alors que Cabanel semblait vouloir faire la conversation, il n'y avait qu'à voir l'enchaînement de questions qu'il posait :

« Comment vas-tu ?
Je fais aller, comme tu vois ! Et toi ?
Et la famille ?
Comme toujours, Gigi dans la collaboration horizontale, et papa …
Pitié, ne me dis pas qu'oncle Baptiste écrit encore un nouveau roman, ce n'est pas vrai, si ?
Ah il est toujours sur son second tome d'archéologue qui voyage dans la temps. Mais là il est parti en Grèce pour son prochain article, cela fait un peu de répit. Il leva les yeux au ciel, ne comprenant pas pourquoi les français se passionnaient pour les romans de son père.
On est en pénurie de papier et il arrive encore à écrire, la vie est injuste. En plus dans son dernier tome, je n'ai pas été d'accord avec la façon dont il a représenté le culte à...
Papa, papa ! Viens, on va visiter les sarcophages ! Tu viens avec nous Pippo ? S'il te plaît !
Heu … »

Le sourire crispé d'Hippolyte voulait tout dire. C'était difficile de refuser à un enfant aussi passionné et enjoué mais il y avait tout de même des limites ! Les sarcophage et la momie, ce n'était pas vraiment pour les enfants – lui en gardait de mauvais souvenirs – ni même pour les jeunes adultes peu friands d'antiquités égyptiennes. Alors que le petit Gaston s'en allait tout guilleret vers la momie, cet enfant était en fait étrange, les deux cousins purent reprendre une conversation plus sérieuse. Plus qu'une visite amicale, c'était une réunion informelle de leurs petites manigances. S'il y avait un seul point positif à faire le surveillant dans un musée à moitié vide, c'est que l'on avait une vision intérieure de l'arrivée des œuvres spoliées dans le département des arts orientaux. Et si le personnel du Louvre ne pouvait pas y aller, il fallait trouver des solutions bien moins légales pour répertorier les collections et savoir ce qui allait sortir de France et disparaître dans la nature.

« Enfin, comme je dois partir pour Vichy, c'était maintenant ou jamais... J'espère que ces derniers jours n'ont pas été trop difficiles pour toi …
Disons que c'était agité du côté allemand. Comme je t'ai brièvement dit, une nouvelle collection est arrivée dimanche dernier, et apparemment c'était assez important car le va et vient s'est terminé mardi et j'ai même vu la Kunstschutz se déplacer. L'unité militaire de la confiscation (entre autre) des œuvres d'art n'inspirait pas confiance à Pippo, surtout depuis l’éviction de Franz Wolff-Metternich, le seul sans doute à être clément, et il se montrait soucieux. Je n'ai pas vu de nom ou entendu quoi que ce soit, mais au vu des caisses, je parierais sur des sculptures, voire des antiques. Et tu sais que, tout seul, je ne peux rien faire, … »

Avec son uniforme et son visage connu par les allemands qui gardaient l'entrée du département, Hippolyte ne pouvait que prévenir son cousin des affaires en cours, et que les deux essaient de se démerder pour connaître les noms des collectionneurs, ce qu'ils contiennent. Ils auraient pu former un plan, même un peu bancal pour commencer, mais c'était partir avec un handicap quand on a un enfant trop curieux dans les pattes, qui plus est revient avec un gros problème :

« La momie d'homme n'est pas là. Il y a bien sa vitrine mais elle, elle n'est plus là. Pippo, tu ne l'as pas vue passer ? Si ça se trouve, elle s'est réveillée !
Quoi ?
Tu as peur que la momie te mange, Pippo ?
Oui … heu non, juste que, pourquoi elle n'est plus en vitrine ? » s'inquiéta t'il tout d'un coup.

Il faut dire qu'il n'avait pas été une seule fois la voir depuis le début de son service. Se grattant la tête et se répétant intérieurement que le réveil d'une momie était tout bonnement impossible, puis à se demander ce qu'il se passerait si elle mangeait les allemands, il était un peu paniqué et regarda son cousin.

« Comment une momie peut disparaître ? Elle ne s'est pas dit que c'était amusant de se réveiller maintenant. Je vais devoir remettre notre entrevue à plus tard et aller la chercher ! Il semblait désolé et terrifié, c'était son grand cauchemar de se retrouver nez à nez avec cette momie.

Mais une solution vint à point nommé de la part du petit garçon trop enthousiaste :

Je viens avec toi la chercher ! Et on pourrait demander aux allemands de nous aider !
Non Gaston, on ne peut pas … Puis il regarda son cousin avec un petit sourire : Eddy, tu crois que les allemands du département oriental sont habilités pour aller chasser la momie ? »

Qui aurait cru qu'un bonhomme haut comme trois pommes pouvait être le point de départ d'un plan foireux, impliquant une momie réellement disparue, des allemands pas toujours aimables sensés garder un trésor patrimonial, et justement le sauvetage de ces dites œuvres. Cela avait beaucoup de chances de ne pas marcher, mais c'était sans doute la seule idée qu'ils avaient tous les deux. Gaston tirait la manche de l'uniforme de Pippo, impatient alors que les deux cousins tentaient de se mettre d'accord à mots couverts sur quoi faire.

« Tu viens avec nous, papa ? » s'impatienta le garçon avant d'être entraîné par Hippolyte dans cette excursion absurde !

Le grand dadais et le petit garçon marchait d'un pas rapide vers l'entrée du département, Pippo essayant de se montrer le moins nerveux possible. Qu'est ce qui lui faisait le plus peur : les allemands ou la momie ? Un peu des deux, il avait en tête les romans sur Belphégor, avec les morts suspectes. Et si un allemand était retrouvé mort dans le musée ? Il était dans ses pensées quand Gaston, toujours à l'affût, pointa du doigt les gardes.

« Regarde, ils sont là ! Oh ils mangent des gaufres !
Quoi ! Y a des gaufres ? S'exclama le jeune homme, ne voyant que ça comme priorité à l'instant, lui qui adorait cette gourmandise.
Si on trouve la momie, on en mangera, hein ? Hein ? »

Il ne fit qu'acquiescer alors qu'ils s'approchaient des deux hommes, le jeune Boucher, était assez paniqué mais réussit à s'exprimer devant eux :

« Messieurs, vous n'auriez pas vu une … momie ? Eine Mumie ?
Was ?
Elle doit être dans le Louvre, … im museum. Bitte.
Vite, sinon elle va nous manger ! Essen ! »

Gaston prenait un air dramatique, digne d'un grand de la Comédie Française, investi de sa mission comme un comédien de son rôle. Les deux gardes hésitèrent un instant, puis voyant le garçon sautiller partout, se laissèrent embarquer, il ne fallait pas comprendre plus. Ils quittèrent leur emplacement pour partir avec un surveillant du Louvre paniqué et un gamin aventurier à la recherche d'une momie perdue dans le Louvre. Cela ferait un excellent roman cela dit … Les allemands tournèrent au coin d'une salle quand Pippo, qui s'apprêtait à les suivre, regarda en arrière, et vit Eddy entrer dans le coin interdit. Les deux devaient se dire qu'il suffisait de chance et d'une momie pour mener leur mission, autant prier les dieux égyptiens la prochaine fois, ou faire un sacrifice humain au pied d'un totem païen …

« Pourquoi papa, il va là ?
Parce que … C'est un jeu ! On doit trouver la momie avant papa … et avant les allemands aussi ! Tu me suis ? Si on gagne, je te promets cette gaufre ! »

Il n'en fallait pas plus pour entraîner le petit garçon qui se mit à courir et faire signe aux allemands de le suivre. Où qu'il aille, c'était l'appât du gain qui l'intéressait, et l'expérience d'une aventure, digne de sa grand-mère ou de son grand-oncle. Quant à Hippolyte, c'était garder son poste et protéger son cousin. Il fallait faire durer le jeu longtemps … et retrouver cette momie, quand même !
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MessageSujet: Re: D'une course-poursuite avec une momie, trois Allemands et des dizaines d’œuvres volées   Dim 30 Nov - 17:49

Pendant des années, Édouard Cabanel avait passé des heures dans le musée du Louvre à arpenter ses galeries, à la fois en compagnie de sa classe de l’École du Louvre où il s'échappait de temps en temps pour fuir les envolées lyriques des cours de littérature de la Sorbonne et les chiffres ennuyeux des statistiques étudiées à l’École de science politique, à la fois seul pour y étudier chaque œuvre venant d’Égypte (ou toute nouvelle acquisition, contrairement à ce que son bureau pouvait laisser penser, il lui arrivait de s'intéresser à autre chose qu'à des cadavres entourés de bandelettes ou aux diverses tailles des statuettes de Bastet). S'il n'y travaillait pas, il connaissait chaque recoin de cet ancien palais royal, chaque couloir, chaque galerie où, si l'on était assez attentif, on pouvait admirer une des merveilles du monde. Étrangement, personne ne l'avait jamais imaginé faire son métier de cette fascination pour l'art antique, sans doute se disait-on qu'il ne s'agissait que d'une lubie d'un jeune garçon en attendant qu'il ne s'en détourne définitivement une fois grand. Il s'était d'ailleurs avéré que s'il avait choisi la politique, il ne s'était jamais totalement départi de son amour pour le Louvre et ses œuvres, puisqu'il avait reconstitué un mini-département égyptien dans son bureau – sobrement surnommé le tombeau égyptien par tous ceux qui approchaient de près ou de loin l'ambassade de Vichy (heureusement, cette dénomination semblait assez effrayer pour qu'on ne vérifie pas de près le nombre exact de ces statuettes qui hantaient le bureau du conseiller, sans quoi on se serait aperçu très vite qu'elles se multipliaient entre elles, et ce n'était pas l'effet d'une malédiction, contrairement à ce que pouvait bien dire sa secrétaire Alice Boulanger). En conséquence, s'y retrouver en ce dimanche un brin maussade le réjouissait bien plus que de raison, et c'était avec un large sourire qu'il avait retrouvé son cousin Hippolyte Boucher assis sur sa chaise de gardien des œuvres – puisque lui avait réussi à faire de son intérêt pour l'art un véritable métier, mais de manière générale, on condamnait moins les lubies et les excentricités des membres de la famille Boucher. Parce que... Parce que c'était la famille Boucher justement. Certes, les circonstances ne se prêtaient guère à apprécier véritablement ce séjour dans le département égyptien. Si on parvenait à passer outre la présence de soldats allemands qui se baladaient là en terrain conquis avec le visage de gosses – Édouard se prêta à penser qu'il détestait les touristes, et encore, il n'avait jamais connu le tourisme de masse des décennies suivantes –, ce qui n'était déjà pas si évident que cela, la faute à cet uniforme soit-disant de camouflage mais qui ne camouflait pas grand-chose dans les couloirs du Louvre (ils auraient même réussi à faire tâche dans la galerie Campana ou  dans la céramique de la Renaissance, et ce malgré leur visage rubicond du meilleur effet au milieu des couleurs criardes des assiettes de Mantoue), c'était tout de suite plus compliqué si l'on considérait que les trois quarts des œuvres étaient soit parties en vacances en province, soit se cacher dans les réserves souterraines. À chaque endroit où se portaient les regards du conseiller, il constatait un vide inhabituel, un objet manquant, une œuvre qu'il avait appris à connaître et à apprécier qui avait disparu, laissant son emplacement vide. Curieux sentiment que ce trop grand musée pour si peu d’œuvres. Mais ce n'était pas la première fois qu’Édouard revenait depuis le début de l'occupation, même si on lui faisait désormais payer l'entrée (un comble quand un Teuton braillard venant d'on ne savait quelle région d'Allemagne passait devant lui), il n'était pas pingre à ce point-là, et il ressentit l'habituel bonheur de se retrouver là, dans un lieu protégé des atteintes du temps et des contrariétés du quotidien (si, les contrariétés, après tout, c'était bien le terme que l'on pouvait utiliser quand on se faisait tirer dessus et qu'on manquait en mourir). Et l'idée qu'on puisse ne pas être heureux d'être coincé avec trois sarcophages couverts de hiéroglyphes incompréhensibles pour le reste du monde et une momie (d'homme) lui était totalement étrangère, aussi ne remarqua-t-il même pas le manque d'entrain de son jeune cousin.

Lequel cousin se leva tout de même, sans qu’Édouard ne remarquât sa mine blasée et sa grimace à l'idée de ne pas s'ennuyer à surveiller ces fameux trois sarcophages que l'on n'avait pas jugé utile d'évacuer en province – mais décidément, il arrivait à Cabanel de faire un bien piètre espion (pour sa défense, sa complice elle-même, Alice Boulanger, n'était pas bien meilleure que lui, sinon elle aurait depuis longtemps deviné les envies de meurtre qu'il avait envers elle et aurait pris les jambes à son cou pour réfugier chez Eugène qui ne lui voulait pas de mal, lui). Néanmoins, Pippo (ou Hippo, Édouard n'avait jamais vraiment compris quel était le surnom officiel du jeune homme) paraissait authentiquement content de le voir – à moins que ce ne fut que d'avoir un peu de compagnie avec un peu plus de conversation que la momie –, et Cabanel ne put donc s'empêcher de le saluer avec un large sourire et de le bombarder de questions concernant toute la petite famille. Il fallait dire qu'en ce mois d'avril 1943, les personnes ravies de le voir se comptaient sur les doigts d'une main. Le conseiller de l'ambassadeur de Vichy perdit toutefois un instant son sourire lorsque Pippo évoqua la collaboration horizontale de sa sœur Eugénie mais il s'abstint de faire un quelconque commentaire puisque les plus cyniques d'entre eux auraient volontiers dit que Vichy était aussi tombé dans les bras de Berlin. Autant donc revenir sur des sujets moins épineux mais tout aussi catastrophiques.
- Ah, il est toujours sur son second tome d'archéologue qui voyage dans le temps. Mais là, il est parti en Grèce pour son prochain article, cela fait un peu de répit.
Édouard ne put s'empêcher de pousser un soupir. Il se demandait bien comment son oncle Baptiste pouvait bien passer son temps à voyager alors que l'Europe était à feu et à sang, mais il n'allait pas s'en plaindre en l'occurrence, cela lui évitait de se faire harceler sur des histoires de romans avec des voyages dans le temps. A tous les coups, on se disait, en voyant Baptiste, qu'il n'avait rien d'un espion et qu'il était aussi dangereux qu'une momie exposée au Louvre, ce en quoi on n'avait pas tort. Mais si Hippolyte lui avait donné rendez-vous au Louvre en ce dimanche, ce n'était pas uniquement pour lui faire part des nouvelles familiales (même si on aurait pu en avoir pour la journée si on évoquait toutes les personnalités variées des Boucher) ou pour écouter les plaintes d'un conseiller de Vichy en danger de mort imminente (combien même c'était particulièrement intéressant). Cela faisait désormais des mois que les deux cousins avaient passé une alliance pour protéger les œuvres d'art du mieux qu'ils le pouvaient. Que ce soit par des détournements ou par des simples prises de notes, ils faisaient de leur mieux pour éviter le départ des chefs d’œuvre du territoire ou pire encore leur disparition pure et simple à mesure que les familles étaient spoliées. Aussi derrière ces rencontres impromptues et innocentes (Hippolyte et Édouard avaient l'air particulièrement innocents, personne ne pouvait en douter), on élaborait stratégies et vols pour répondre au mieux à la mission qu'ils s'était confiés. Parfois, Édouard se disait qu'il prenait déjà beaucoup de risques avec les informations à faire passer à Londres et qu'il aurait été stupide de tomber entre les griffes des Allemands pour une simple statuette de Bastet de la XIIIe dynastie. Mais s'il y avait bien une chose pour laquelle on pouvait se battre, c'était bien pour défendre la culture et les merveilles du monde. A quoi bon se battre, sinon ?

- Disons que c'était agité du côté allemand. Comme je t'ai brièvement dit, une nouvelle collection est arrivée dimanche dernier, et apparemment, c'était assez important car le va et vient s'est terminé mardi et j'ai même vu la Kunstschutz se déplacer.
Édouard hocha la tête et ses sourcils se froncèrent. Pour que l'unité militaire chargée de la confiscation vienne elle-même se charger de déplacer les objets, c'est que la collection revêtait une certaine importance. Quelle famille venait-elle d'être dépouillée de ses biens ? Il se souvenait encore des dizaines de chargements de la collection Rotschild et sa gorge se serra un instant : allaient-ils de nouveau se trouver pieds et poings liés ?
- Je n'ai pas vu de nom ou entendu quoi que ce soit mais au vu des caisses, je parierais sur des sculptures voire des antiques. Et tu sais que, tout seul, je ne peux rien faire...
- Je sais, répondit-il simplement, soucieux, je suppose que tout est dans le département oriental ? Si nous sommes vus à proximité, c'en est fini de nous mais il va tout de même nous falloir approcher pour voir les œuvres de nous-mêmes. Peut-être vaut-il mieux que je m'y rende, moi, s'il s'agit de sculptures ou d'antiques.
Ce n'était pas que la proposition le tentait particulièrement. Quitte à choisir, il aurait volontiers choisi d'être enfermé dans la galerie Campana (enfin, ce n'était pas une proposition non plus), plutôt que de défier les gardiens allemands et bien armés des salles où se tramaient tous les petits trafics des occupants qui n'appréciaient pas beaucoup qu'on mette son nez dedans, mais pour avoir souvent eu l'occasion de voir ses œuvres dans leurs collections d'origine, il était le mieux placé pour les reconnaître. Malheureusement, Édouard avait oublié qu'il avait amené son petit garçon trop curieux avec lui et qu'il demandait beaucoup trop d'attention et avait un peu de mal à saisir tous les enjeux de la situation. Bon, pour sa défense, il n'avait que trois ans. En l'occurrence, petit Gaston ne songeait pas à défier les Allemands, à sauver les œuvres d'art et à gagner une médaille de la résistance mais avait un problème beaucoup plus terre à terre de disparition de momie. C'était grave tout de même, on lui avait promis de pouvoir la voir.
- Tu as peur que la momie te mange, Pippo ?
Édouard aurait pu rappeler à son fils que les momies ne mangeaient pas les gens (du moins, pas encore) mais l'heure était trop grave pour répondre à sa mission d'éducation.
- Comment une momie peut disparaître ? Elle ne s'est pas dit que c'était amusant de se réveiller maintenant. Je vais devoir remettre notre entrevue à plus tard et aller la chercher ! S'affolait Hippolyte de son côté, avec un air de petit garçon pris en faute.
- Allons réfléchis, tenta de le calmer Édouard, quand l'as-tu vue pour la dernière fois ? Elle n'était plus là quand tu as commencé ton travail ce matin ?... ça m'étonnerait qu'elle ait pu se réveiller, en fait. Tu sais qu'on lui a retiré tous les organes pour pouvoir la momifier, et sans cœur, cerveau et foie, c'est un peu compliqué de se remettre à marcher. Du coup, ça supprime cette possibilité et il nous reste...
Il s'interrompit et ses yeux s'agrandirent tout à coup sous l'effet d'une idée qui semblait l'inquiéter considérablement :
- Han mais imagine... Imagine qu'on l'ait volé pour s'en servir d'engrais ! J'ai cru voir qu'ils plantaient des poireaux dans la cour carrée ! Ils ont fait ça dans le Nord pour les betteraves du début du siècle. Les imbéciles, les vandales ! Si jamais je les attrape...
En somme, ce fut Gaston qui garda son calme, alors que les deux hommes imaginaient des destins divers mais peu crédibles pour la pauvre momie d'homme. D'ailleurs, il attrapa la manche de l'uniforme de Pippo pour la tirer afin d'attirer son attention et lui proposer de partir en quête de l’œuvre disparue. Eddy allait faire remarquer qu'il allait être délicat de déterrer les poireaux pour chercher des cadavres mais Hippolyte ne lui laissa pas le temps de parler :
- Eddy... Tu crois que les Allemands du département oriental sont habilités pour aller chasser la momie ?
Pardon ? Pippo allait réellement proposer une immense chasse au trésor dans le musée sur l'idée d'un petit garçon de trois ans ? Mais le conseiller de l'ambassadeur comprit presque immédiatement où son jeune cousin voulait en venir et un sourire s'ébaucha sur ses lèvres malgré la gravité de la situation.
- Habilités, je l'ignore, mais ils doivent savoir faire, une momie en vadrouille, c'est normalement moins terrifiant d'un Soviétique sur le front est... Bon d'accord, aussi terrifiant, corrigea-t-il en interceptant la mine perplexe du jeune homme.

En moins de temps qu'il ne fallut pour le dire, la vaillante petite troupe se mit en quête du département oriental, situé au rez-de-chaussée de l'aile Richelieu, entraînée par Gaston tout joyeux de voir un peu d'animation et visiblement impatient de se confronter à la vieille dame de plusieurs millénaires (sans doute se voyait-il déjà courir derrière elle dans la Grande Galerie, mais ce n'était plus mal car il ne faudrait pas compter sur Hippolyte pour cela), pendant qu’Édouard se traitait mentalement de tous les noms. Avaient-ils vraiment l'idiotie de croire que ce plan foireux allait fonctionner ? Autant se livrer directement à la Wehrmacht et leur donner les adresses des lieux de villégiature des œuvres qu'ils avaient déjà détournés. Mais si Édouard sentait son front se couvrir de sueur, il devait admettre qu'il n'avait pas d'autre idée à proposer et que même la proposition d'une visite guidée de la galerie Campana ne convaincrait pas les Allemands réticents à quitter la porte d'entrée du département. Comme prévu, à quelques mètres des sentinelles, plus occupées à manger des gaufres qu'à empêcher les passages (preuve que la discipline se perdait, pas étonnant que l'armée allemande ne recule en Russie à cette allure-là), Édouard ralentit l'allure et se fondit dans l'ombre pour ne pas être remarqué et pour passer pour un visiteur lambda. Alors qu'il se passionnait pour le buste d'un type au gros pif, il entendit distinctement son fils se mettre à baragouiner deux ou trois mots d'allemand et se demanda comment il avait bien pu les apprendre. Décidément, il ferait mieux de s'intéresser un peu plus à ce que faisait Madeleine de temps en temps... Mais il n'eut pas le temps de poursuivre ses réflexions que les deux Allemands, visiblement convaincus de l'urgence de la situation (ce n'était pas tous les jours que les momies disparaissaient, certes), quittaient leur poste pour suivre Hippolyte qui monologuait des absurdités. Il n'était pas le temps de traîner : dès que les chasseurs de momie en herbe eurent disparu dans le couloir, Édouard jeta un coup d’œil aux alentours pour vérifier que personne n'était là, s'épongea le front puis posa sa main sur la poignée pour la tourner. A son grand soulagement, la porte s'ouvrit sans difficulté et le conseiller de l'ambassadeur de Vichy se glissa à l'intérieur, pour refermer le battant derrière lui, en poussant un long soupir. Alea jacta est, comme disaient les Romains, maintenant qu'il avait pénétré l'antre interdite, il n'était plus question de reculer.

Le spectacle qui s'offrait à sa vue était effarant. Des dizaines, des centaines de caisses, peut-être, s'étendaient à sa vue, dissimulant les œuvres, attendant on ne savait quoi, que leur légitime propriétaire ne revienne les chercher, sans doute. Certaines d'entre elles, empilées, atteignaient le plafond des salles alors qu'il fallait en enjamber d'autres pour espérer avancer. Un instant, Édouard demeura sonné mais il se remua bien vite : il ignorait combien de temps la chasse à la momie allait occuper tout ce petit monde mais il comptait bien ne plus être là pour s'en apercevoir. Un rapide coup d’œil lui suffit pour reconnaître l'arrivage récent. Toutes les œuvres n'étaient pas encore emballées, et les caisses n'étaient pas encore toutes inscrites des sigles propres au service de confiscation. Cabanel s'approcha d'un pas assuré, fronça les sourcils devant une grande statue XVIIe siècle qui lui rappelait quelque chose puis se décida à ouvrir une large caisse. Il dut forcer pour forcer la paroi à coulisser et ahanant sous l'effort, il mit quelques secondes avant de regarder l'intérieur. Il ne put en croire ses yeux : des dizaines de petits objets, allant des statuettes égyptiennes ou en ivoire jusqu'aux médaillons de pierres précieuses plus tardifs étaient cachés là. La part belle était faite aux antiquités, comme l'avait présagé Hippolyte. Qui était donc ce collectionneur ? La réponse lui parut immédiatement lorsqu'il distingua un petit hippopotame de bleu lapis, dans ce fameux verre égyptien qui avait fait noircir tant de pages. Le petit animal tenait dans le creux de sa paume et le regardait de ses deux grands yeux noirs et inexpressifs. Les Cohen. Édouard avait été l'ami du dernier représentant de cette dynastie juive qui se piquait de littérature et avait possédé un empire dans le monde de l'édition. Mais Albert, celui que l'on surnommait Cicéron pour sa capacité à être sentencieux avait disparu de la circulation depuis plusieurs mois. Et voilà que maintenant, ses collections et celles de sa famille se retrouvaient là... Un bruit soudain fit sursauter Édouard, qui s'empressa de fermer la paume sur l'hippopotame puis de le dissimuler dans la poche intérieure de sa veste. Il se retourna lentement, tout en se faisant la réflexion qu'il n'était certainement pas prêt à toute éventualité et qu'en plus, il ne pouvait pas prier Dieu car Dieu était mort depuis longtemps et qu'il avait du coup, bien d'autres choses à faire que de lui venir en aide. Que pouvait-il faire s'il se retrouvait face à des Allemands ? Les tuer et les momifier pour les cacher dans des sarcophages ? Voilà une idée qu'Hippolyte n'aurait pas apprécié ! Mais heureusement pour les futures heures de travail de Pippo, personne n'était là, il était le seul être vivant au milieu d'une foule d’œuvres, qui auraient pu, à elles seules, combler un certain nombre de trous sur les murs du Louvre. Il s'empressa donc de fermer la caisse et de débarrasser les lieux de sa présence, notant au passage tout ce qu'il voyait et ce qu'il pouvait reconnaître grâce à sa formation à l'Ecole et à ses passages chez des hôtes de marque dans les années avant la guerre. Il sortait enfin sans davantage de problème du département d'art oriental, et fermait la porte derrière lui, se croyant enfin sain et sauf, mais ce ne fut que pour tomber sur Jacques Jaujard qui le regardait d'un air sévère.
- Ah..., balbutia-t-il d'un ton qui se voulait badin, je cherchais mon cousin, il est parti à la recherche d'une œuvre en compagnie de ces soldats...
- Vous savez que ces lieux sont strictement interdits à quiconque n'a pas la nationalité germanique ? Ne fit que répliquer le directeur du Louvre qui n'avait pas non plus le droit d'être là – et qui examinait le représentant de Vichy de manière circonspecte, se demandant sans doute pour quelle raison Édouard s'intéressait tant aux œuvres spoliées.
- Je sais, oui, mais je me suis perdu..., plaida Cabanel, peu crédible, sentant son cœur battre un peu plus fort, juste à côté de l'hippopotame dissimulé, qui n'aurait pas résisté à une simple fouille.
Jaujard dut toutefois décider que Cabanel n'avait rien à se reprocher – ou du moins qu'il était un moindre mal, car il hocha la tête en esquissant un demi-sourire, avant d'indiquer à Édouard que le jeune Boucher se baladait dans les galeries des grands formats non loin de l'escalier de la Victoire de Samothrace (où ne se trouvaient ni grands formats ni Victoire, d'ailleurs). Édouard aurait pu tenter de s'expliquer ou de lui demander ce qu'il semblait avoir compris mais il fila sans demander son reste, les mains moites, et le souffle court. Il l'avait échappé belle !

En effet, la chasse à la momie à laquelle semblaient s'adonner avec plaisir les sentinelles allemandes qui trompaient ainsi leur ennui se poursuivait dans les larges salles des grands formats aux cadres vides. En voyant son cousin, Hippolyte ralentit l'allure et laissa partir en avant le petit garçon et ses nouveaux allemands de vert de gris.
- Ça y est, lui signala Édouard à mi-voix, je ne suis pas resté plus longtemps, j'ignorais combien de temps tout ça vous prendrait.... La collection Cohen, poursuivit-il d'un air sombre en regardant disparaître son fils au loin (sans s'en inquiéter, en bon père qu'il était), ils ont dû être arrêtés. Je n'ai pu récupérer qu'une petite statuette... Ne me regarde pas comme ça, on n'ira pas me fouiller.
Bon d'accord, c'était plus pour l’état de son bureau qu'il fallait s'inquiéter à ce compte-là. Mais profitant de l'éloignement des Allemands, Édouard continua :
- Je peux dresser une liste rapide de ce que j'ai vu, mais je suppose qu'il y a l'intégralité de la collection ici, je pourrais faire l'inventaire de tout ce dont je me souviens, je suis allé régulièrement chez eux. En tout cas, les œuvres sont placées dans des caisses et elles sont toutes étiquetées assez méticuleusement, il faudrait que l'on arrive à savoir ce que tout cela signifie, ça nous aiderait à connaître les lieux où elles vont être envoyées voire le nom des personnes à qui elles sont destinées.
Il s'interrompit un instant en voyant revenir Gaston en courant vers eux, de l'autre bout de la galerie puis termina avant que le petit garçon ne puisse entendre ce qu'il avait à dire :
- Provenance, destination, destinataire, ça serait l'idéal pour dresser des cahiers d'inventaire précis, ça te semble réalisable ou totalement saugrenu ? Avec une complicité à la SNCF, nous pourrions même envisager de connaître les numéros des convois... Et éviter leur sabotage par la résistance...
Il n'insista pas davantage sur cette idée qui pouvait paraître étrange à Pippo qui ignorait les liens de son cousin avec la résistance en question – très faibles, dirait Édouard –, car déjà Gaston sautillait à leurs pieds :
- Tu as perdu, papa, perdu ! C'est nous qui avons gagné, et même moi, j'ai retrouvé la momie ! J'ai laissé les messieurs allemands avec elle pour la protéger et pour pas qu'elle s'enfuie encore ! J'ai gagné, gagné ! Pff, Pippo, on dirait que tu as peur des momies !
Édouard se contenta de passer la main dans les cheveux de son fils en jetant un regard éloquent vers son cousin.
- Dis papa, comme on a gagné, tu dois nous offrir une gaufre, hein ? Pippo a promis que tu nous achèterais une gaufre !
Cabanel ne chercha même pas à savoir ce qu'était cette histoire et acquiesça. Après tout, Gaston l'ignorait, mais il méritait bien une énorme récompense pour ses services d'espionnage. Alors, une gaufre... Pourquoi pas ![/color]


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même dans les endroits les plus sombres.
Il suffit de se souvenir
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MessageSujet: Re: D'une course-poursuite avec une momie, trois Allemands et des dizaines d’œuvres volées   Ven 27 Mar - 15:46

Il était pratique d'avoir sa source au sein même du Louvre, surtout quand on avait pour mission de préserver les œuvres, d'empêcher que certaines n'aillent décorer des demeures nazies et soient protégées de toute destruction. Dans le pire des cas, établir un inventaire permettait de retrouver un jour des œuvres, du moins dans l'optique que la guerre se finisse et que les allemands finissent perdants, ce qui n'était pas le cas actuellement. Quand il avait commencé ses études à l’École du Louvre, jamais le jeune Boucher ne s'était imaginé en espèce de résistant de l'art, loin de là. Il se voyait davantage comme une sorte de bureaucrate, planqué derrière ses livres et ses inventaires d’œuvres, à alimenter le musée, et non pas à le vider comme en 39. Drôle de vie pour ce garçon qui ne demandait que la tranquillité et n'avait rien de tout cela, ni à la maison, ni au travail. Et l'arrivée récente d'une cargaison avait mis ses sens en alerte, il lui fallait l'aide de son cousin, et malgré lui de Gaston  …

« Je sais, je suppose que tout est dans le département oriental ? Si nous sommes vus à proximité, c'en est fini de nous mais il va tout de même nous falloir approcher pour voir les œuvres de nous-mêmes. Peut-être vaut-il mieux que je m'y rende, moi, s'il s'agit de sculptures ou d'antiques.
C'est pour ça que j'ai besoin de toi. »

Pippo n'avait pas vraiment envie d'envoyer Eddy au casse-pipe, mais c'était impossible pour lui d'y aller : il fallait forcément quelqu'un pour faire diversion aux gardes et un autre pour se faufiler. A deux, deux et demi avec Gaston, c'était quand même bien plus facile. Sauf quand une momie se faufile dans le plan : une disparition de momie, mais pourquoi ? Pippo détestait cette chose qui reposait au fond du département égyptien, quand il était contraint à la surveillance de sarcophages vides, il ne jetait qu'un œil à ce vieux bonhomme défraîchit histoire de dire qu'il l'avait vu, et s'en allait à toute vitesse ! Qui voudrait voler ça ? Un sarcophage à la rigueur, un beau bois précieux, parfois plaqué d'or, ornementé … et qui faisait sûrement meilleur impression qu'un cadavre en décomposition dans le salon ! L'enfant devait se demander pourquoi son père et son cousin imaginait la momie réduite à l'état d'engrais, pour lui elle s'était simplement réveillée pour faire sa promenade et s'était perdue, il fallait simplement la ramener à son lit de fortune. Et voici le petit trio officiellement à la recherche de momie ! Cela donna un tournant improbable à cette journée où Hippolyte se demandait encore pourquoi il s'était levé ce matin.

Demander aux allemands s'ils avaient vu une momie était sans doute la meilleure entrée en matière de conversation au monde, à n'en pas douter. Les deux allemands en uniforme se demandaient bien pourquoi ce surveillant en costume bleu nuit était accompagné d'un enfant haut comme trois pommes qui leur racontaient que la momie allait les manger. Peut être que cette menace fit son effet car l'un des deux, parlant français comme une vache espagnole, leur proposa leur aide et le petit groupe hétéroclite quitta l'entrée du département oriental pour s'en aller voir si les momies aimaient l'art ou les belles architectures. Mais Gaston se prenait au jeu et à plusieurs reprises, fit compétition contre les amis germaniques. A un moment donné, parti avec les hommes, il revint seul, tout fier :

« Je les ai dirigés vers la Galerie Campana ! Comme si une momie pouvait aller là, même moi je veux pas y aller. »

Pippo sourit, amusé de cette remarque. A dire vrai, peu de monde visitait cette galerie, à part peut être le fantôme de Campana lui-même, assez fou pour avoir collectionné autant de vases grecs ! On chercha dans une grande partie du Louvre, on ne sait jamais les goûts en matière d'art d'une momie, en tout cas elle ne s'intéressait ni à la Grèce ni à l'Egypte, sans doute du déjà vu pour elle, une envie de nouveauté. Le XVIIe et XVIIIe ne semblait pas sa tasse de thé, les quelques tableaux encore accrochés et les multiples cadres au sol n'avaient dû l'intéresser. Sûr qu'en temps de paix, ces sections étaient remplies de magnifiques chefs d’œuvres dont Pippo se sentait privé pour ses études, il y passait des heures et aurait bien volontiers travaillé dans ces salles, bien plus intéressantes que l'Egypte, qui lui rappelait un peu trop la maison. En pensant à cela, le jeune surveillant se demandait s'il devait raconter cette mésaventure à sa famille en rentrant ce soir. A tous les coups, Hortense se moquerait avec cynisme de sa crédulité, sa mère et ses deux autres sœurs poufferaient de rire, quant à son père, il serait sans doute fasciné et serait capable d'en faire un roman, ou pire, une trilogie. Enfin, tant qu'on ne portait pas cela au cinéma !

Dans le grand escalier, la Victoire de Samothrace n'était plus, cette dernière était en villégiature à Valençay, du moins l'avait été, il en avait été le gardien lors de son exil. Cette magnifique sculpture antique manquait au palier, il n'y avait là que du vide, tout comme dans la Grande Galerie, et dans les grands formats. Ce qui faisait l'apanage du Louvre, cette collection gigantesque, n'était aujourd'hui qu'un amas de cadres les uns sur les autres, et d'un vide sans fin. Face à ce désastre, Pippo eut un haut le cœur, et une vague mélancolie le prit à l'âme dans les grands formats où on n'y trouvait plus rien … Mais ceci fut bien vite balayé lorsqu'il vit la silhouette d’Édouard s'approcher, la mine contrariée, cela n'annonçait rien de bon. Gaston, très doué pour gérer des soldats allemands, avançait avec eux tandis qu'Hippolyte ralentit le pas, prêt à entendre ce qu'il se passait dans le département oriental.

« Ça y est, je ne suis pas resté plus longtemps, j'ignorais combien de temps tout ça vous prendrait.... La collection Cohen, ils ont dû être arrêtés. Je n'ai pu récupérer qu'une petite statuette... Ne me regarde pas comme ça, on n'ira pas me fouiller.
Tant que tu n'as pas la momie sur toi. » ironisa Pippo, amusé que son cousin ait une statuette de plus.
Je peux dresser une liste rapide de ce que j'ai vu, mais je suppose qu'il y a l'intégralité de la collection ici, je pourrais faire l'inventaire de tout ce dont je me souviens, je suis allé régulièrement chez eux. En tout cas, les œuvres sont placées dans des caisses et elles sont toutes étiquetées assez méticuleusement, il faudrait que l'on arrive à savoir ce que tout cela signifie, ça nous aiderait à connaître les lieux où elles vont être envoyées voire le nom des personnes à qui elles sont destinées. Provenance, destination, destinataire, ça serait l'idéal pour dresser des cahiers d'inventaire précis, ça te semble réalisable ou totalement saugrenu ? Avec une complicité à la SNCF, nous pourrions même envisager de connaître les numéros des convois... Et éviter leur sabotage par la résistance...
On peut y arriver, j'essaierais de mon côté d'en savoir plus, mais merci. »

Pippo soupira : encore des juifs emmenés on ne sait où et dont les œuvres ont été spoilés. Son cousin lui donnerait une partie, mais lui avait un ami, Xavier, qui était responsable de l'inventaire des biens spoliés, c'était un ami de l'Ecole du Louvre, et bien qu'il répugnait à utiliser son amitié pour des informations, Boucher se devait de faire ce qu'il fallait. Il aurait bien voulu expliquer son plan à son cousin, mais Gaston revint tout sourire, fier de lui à n'en pas douter !

« Tu as perdu, papa, perdu ! C'est nous qui avons gagné, et même moi, j'ai retrouvé la momie ! J'ai laissé les messieurs allemands avec elle pour la protéger et pour pas qu'elle s'enfuie encore ! J'ai gagné, gagné ! Pff, Pippo, on dirait que tu as peur des momies !
Elle était où ? Demanda le surveillant.
Elle se promenait avec des messieurs, tu vois, tu n'avais pas à t'inquiéter ! 
Ah … »

A n'en pas douter, on avait déplacé la momie pour dépoussiérer son coin, et mise à l'abri de la chaleur et de tout ce qui pouvait l'endommager. On aurait pu le prévenir tout de même, c'était se faire des frayeurs pour rien.

« Dis papa, comme on a gagné, tu dois nous offrir une gaufre, hein ? Pippo a promis que tu nous achèterais une gaufre !
Je pense qu'on en a bien besoin. Je finis mon service dans dix minutes, le temps de faire un tour au département égyptien, remercier les allemands et je vous rejoins. »

Ce qu'il fit, mais les dernières minutes de son service fut pour prendre un savon de la part de Jaujard, n'aimant pas qu'on déserte son poste ni que le cousin d'Hippolyte se soit « perdu » au milieu des œuvres spoliées. Si le directeur du Louvre appréciait le zèle de son employé, il ne fallait pas non plus faire n'importe quoi et avec n'importe qui … Un dernier coup d'oeil sur la momie remise à sa place, salué les allemands qui lui répondirent qu'il fallait remettre ça un jour, et Pippo passa au vestiaire pour quitter son uniforme pour ses habits quotidiens. Tout prêt du petit arc de triomphe du Carrousel, se tenait un petit marchand de gaufres qui faisait la joie de certaines personnes, notamment Gaston, tout heureux avec son bonheur à la main.

« On peut dire que ce fut une journée mouvementée ! Lança Pippo, plus détendu à présent.
On recommencera, hein ?
On verra, la momie a besoin de repos. Et moi aussi ! Alors que l'enfant s'éloigna, la conversation se fit plus sérieuse. Merci de ton aide, ça n'a pas dû être facile pour toi, au niveau du danger mais aussi du fait que tu les connaissais. Je suis désolé. Il soupira un instant. Un ancien camarade de promotion travaille aux œuvres spoliées, je ne sais pas si je pourrais tout trouver, mais je te tiendrais au courant de cette avancée. »

Puis il commanda sa gaufre, bien méritée à courir dans le Louvre, ce qui était sans doute un sport des plus complets. Puis il se mit à rire doucement, avant de sortir à son cousin.

« Je me disais … Une momie qui s'enfuit, avec deux allemands, un enfant et un adulte à sa poursuite, ça ferait un bon roman, non ? »

Pour cet affront, il reçut un gentil coup de coude. Non, définitivement, ce n'était pas une bonne idée !

La journée terminée, c'était toujours le bonheur de rentrer à la maison. Pour une fois, la famille Boucher se trouvait au complet car Eugénie faisait l'honneur de sa présence. Et il y avait toujours cette chaise vide pour Frédéric, toujours prisonnier, dont on attendait les rares nouvelles depuis sa prison. C'était une bonne soirée familiale, comme Pippo pensait en avoir encore longtemps. A tort. Deux jours plus tard, ce qui devait être un jour classique de travaille, Hippolyte eut la surprise d'être convoqué dans le bureau de Jaujard, ce qui était à la fois un honneur et une certaine peur, surtout par rapport à cette mésaventure avec la momie. Rien de cela, le directeur du Louvre avait besoin de personnes dans le sud de la France pour la protection des œuvres. Après les châteaux de la Loire, Pippo allait pouvoir découvrir les charmes du sud-ouest, les alentours de Pau ... A la fois ravi de prendre l'air et terrifié de partir malgré le danger, il n'était pas sans savoir que la protection d’œuvres avaient coûté la vie à quelques hommes. Mais on ne le lui laissait pas le choix et la petite part d'aventurier - très petite, on parle du jeune Boucher - avait envie d'apporter sa pierre à l'édifice. Le lendemain, sur le quai de la gare, toute la famille enlaça le second fils de la famille qui quittait la demeure pour défendre son pays, ou du moins son patrimoine. Après quelques recommandations d'usage de sa mère, les quelques larmes de ses soeurs, son père lui fit promettre d'écrire régulièrement. En échange, Pippo donna une missive à donner à Edouard, pour le prévenir. Et voici Hippolyte Boucher monter dans le train, quitter Paris pour une nouvelle vie, de nouvelles aventures ...

FIN
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D'une course-poursuite avec une momie, trois Allemands et des dizaines d’œuvres volées

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