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 Voici venir le temps du doute [Manfred]

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MessageSujet: Voici venir le temps du doute [Manfred]   Mar 16 Sep - 19:00

Le fond de l’air était frais, le soleil paresseux et le vent persistant lorsqu’Edwin Grüper obliqua en direction du pont Saint-Michel. En plein jour, on aurait pu croire que la guerre était loin. Que la France n’était pas occupée, que le quotidien régnait en maître sur la capitale. Mais le vert des vareuses allemandes bridait un imaginaire allant en ce sens, malheureusement pour les Français. Comme à son habitude, il tourna la tête, jetant un regard vers la Seine. Sa couleur était indéfinissable. Grise, se mouvant comme une gigantesque masse d’huile, à peine secouée de temps à autre, aussi fainéante que le décor environnant. Puis, rapidement, il se désintéressa du fleuve pour observer une Notre-Dame austère, ralentissant à peine ce faisant. Le temps incertain ne lui rendait pas hommage. Elle ressemblait ainsi à une gigantesque matrone sombre et renfrognée. Il retint un sourire. En effet, il devait à ses quelques compagnons de l’Université cette manie de conférer à l’architecture et aux bâtiments une sorte d’âme. Il les personnalisait, se figurait tout un tempérament niché dans leurs colonnes, dans la pierre ou le marbre. Il ne doutait pas d’avoir réussi à leur inculquer ce même sentiment pour les livres. Par ailleurs, il préférait admirer Paris que lire dans les yeux de ses habitants une étincelle de méfiance, de haine voire de mépris à peine dissimulé. En général, l’indifférence était sa récompense pour déambuler en intrus, avec l’assurance et l’aisance conférées par ses multiples pérégrinations autour de l’Ile de la Cité. Et pour cause. Cet endroit, il le connaissait désormais par cœur. Ses premières incursions dans la ville en solitaire avaient été particulièrement pénibles. Si le capitaine était capable de se repérer sans difficulté sur un champ de bataille en ruines, il avait déjà eu plus de mal à faire le tri entre les différentes rues. Il s’était efforcé de retenir les noms dans cette langue qu’il balbutiait encore à l’époque, et le premier mois avait été un casse-tête éprouvant. L’officier avait alors puisé dans ses réserves de patience et de persévérance pour apprivoiser la géographie urbaine, à défaut de pouvoir se sentir totalement à l’aise en France… Sans pouvoir s’empêcher de se perdre régulièrement autour de la cathédrale, seul repère incapable de le trahir.

Depuis, il gardait toujours la pensée amusée de lui-même, s’acharnant à vaincre la désorientation, contraint de prendre l’île comme boussole, traversant encore et encore ses ponts sous l’œil goguenard de quelques bouquinistes. Il y avait largement de quoi en rire, chose dont il ne s’était pas privé avec Manfred. Qu’il s’apprêtait justement à rejoindre. Il croisa plusieurs patrouilles qui le saluèrent, avant de s’enfoncer enfin dans la rue Barillerie. En terrain connu, il ne scrutait plus depuis longtemps les panneaux d’indication en allemand pour retrouver la ruelle qui abritait le restaurant dans lequel il avait rendez-vous. Chez André, devenu familier au fil des déjeuners avec son beau-père. Il appréciait tout particulièrement la discrétion de l’établissement, fréquenté par nombre d’Allemands pour sa cuisine de bonne qualité. De temps en temps, on y voyait quelques Français audacieux. Des femmes qui les aguichaient du regard, des jeunes hommes que l’on sentait fragiles et indécis. Tout un petit microcosme qui rendait le paysage de l’Occupation plus complexe qu’il ne l’était déjà.

Une bourrasque de vent plus violente que les autres obligea Edwin à lever la main pour enfoncer plus profondément la casquette sur son crâne, dans un geste sec, efficace et économe. Il songea alors qu’il croisait rarement des officiers se déplaçant seuls comme il le faisait en cet instant. Beaucoup marchaient en groupe, technique d’intimidation imparable pour les civils. Pour lui, c’était plutôt l’inverse, hormis en ce qui concernait sa seule famille à Paris. Trop bruyant à son goût, il préférait nettement la tranquillité d’une conversation menée dans un Allemand mesuré et non pas destiné à attirer l’attention, voire une solitude assumée.
Le silence lui avait manqué, sur le Front. Il fallait toujours un temps d’adaptation au bruissement extraordinaire qui réunissait toute une division, avec ses ordres, ses rires, ses cris et ses alertes permanentes.

Quand il franchit le seuil du restaurant, il était tout juste midi trente. Connaissant Manfred, ce dernier l’avait probablement précédé. Ses doigts saisirent alors son couvre-chef pour le retirer, quand ses prunelles balayèrent brièvement les lieux. Un sourire franc étira ses lèvres au bout de quelques secondes. Il s’avança vers la table qui leur était réservée le plus souvent et tendit une main plus affable que formelle à son interlocuteur.

« J’espère que je ne vous ai pas fait attendre. Je crois que je n’ai jamais autant signé de paperasse que depuis mon arrivée à Paris. Cette ville est un gouffre à encre… »
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Manfred Mohr
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MessageSujet: Re: Voici venir le temps du doute [Manfred]   Lun 22 Sep - 10:19

La bibliothèque de Manfred Mohr était particulièrement remplie. Ce n'était pas banal : peu de soldats, ou d'officiers, s'enorgueillissaient d'avoir une telle bibliothèque dans leur bureau. Et encore moins pouvaient dire qu'ils les avaient lu. Lui, si. Il avait toujours aimé et admiré la litterature, et ne pouvait s'en passer, on le voyait donc presque toujours, lorsqu'il n'était pas occupé à parler avec ses soldats ou ses collègues officiers, un livre à la main. Oh, le vieil aigle, comme le surnommaient ses hommes, passait bien souvent pour un excentrique, mais il n'y prêtait pas grande attention. Globalement, les soldats l'aimaient bien et on lui tolérait ces petites manies, parce qu'il était calme et sympathique, qu'il connaissait tout le monde par son nom et prénom, qu'il était logique, carré et clair, qu'il demandait toujours l'excellence mais qu'il ne se lassait pas d'être exigeant avec lui même, qu'il était un héros de la Grande Guerre : bref, l'oberst Mohr, c'était un peu le grand-père de tout le monde et comme officier, il était en général apprécié. Cela dit, pour en revenir à la littérature, il était tout à fait vrai de dire qu'il n'avait plus beaucoup de temps à consacrer à ses loisirs et que par conséquent, les livres prenaient un peu la poussière. Adieu récits parlant d'Orient et de princesse russe, bonjour au Blitz. Manfred s'y était habitué. Il se servait encore de ses manuels de stratégie militaire, d'histoire, et de géographie. Cela le faisait sourire : enfant, il avait détesté la géographie et n'y brillait pas particulièrement à l'école, alors qu'aujourd'hui, étudier des cartes était une partie essentielle de son travail. On appelait cela un paradoxe.

En attendant, aujourd'hui, il devait se rendre à un déjeuner – cela ne changeait guère de d'habitude, Manfred Mohr étant un homme de manies – Chez André, ce qui là encore n'avait rien de surprenant, car mis à part le dimanche où il assistait avec sa femme à une cérémonie protestante avant de déjeuner avec elle et le lundi où il rencontrait ses supérieurs autour d'une table, il mangeait toujours là bas. On l'y croisait tous les jours, soit avec les officiers qu'il avait sous ses ordres, soit avec de la famille : en général, Tiberius, son fils ainé, de temps en temps Ulrich, son neveu, plus rarement, voire très rarement, son frère, Horst Mohr, qui avec son uniforme noir de fonctionnaire SS détonnait assez dans ce restaurant plutôt fréquenté par la Wehrmacht. Manfred n'avait pas d'affection particulière pour son frère, d'une part parce qu'il méprisait assez les juristes qui occupaient une position importante sans jamais avoir été au front, d'autre part parce qu'il ne s'entendait guère avec son frère, et enfin, raison la plus importante, parce qu'il n'aimait guère les SS. Tous les délires qu'ils entretenaient finiraient par leur faire perdre la guerre, il en était quasi-sur, et il se méfiait d'Himmler. Ce n'était pas bien vu de le dire, mais Manfred n'avait une confiance aveugle que dans les militaires : le Fuhrer, Goering, des gens comme le général Guderian, également. Sinon, le reste, il jugeait que cela polluait le parti, tout en respectant Goebbels qu'il jugeait intelligent et raisonnable, mis à part cette haine du juif qu'il ne comprenait que mal. Les capitalistes et les bolchéviques, voil à qui étaient les ennemis de l'Allemagne ! Le reste, selon Manfred, était un égarement.

Il songeait à cela lorsqu'ils arrivèrent à un contrôle. C'était un petit sous-officier qui présidait au contrôle, que Manfred voyait tous les jours, dans la même rue, à la même heure :

« Ausweis, bitte, Herr Oberst. »


Il fouilla dans la poche de sa veste d'uniforme à la recherche de son portefeuille. Ledit portefeuille était bien là mais pas l'Ausweis en question. Manfred commença à expliquer, mais le sous-officier ne voulait rien savoir :


« Non, je regrette, vous ne passerez pas, il me faut vos papiers, sans quoi je ne peux pas savoir si vous êtes réellement le colonel Mohr. »


C'était faire preuve d'une mauvaise foi sans égale, qui insupportait littéralement Manfred. Il détestait ces officiers dotés d'un petit pouvoir et qui s'en servaient pour causer du tort pour jouer aux chefaillons.

« Ca ira comme ça, Gefreiter ! Je suis officier de la Luftwaffe, je passe ici tous les jours, vous savez qui je suis ! Je vous prierais de faire preuve d'un peu de respect envers vos supérieurs, et d'ouvrir cette barrière, sans quoi votre officier supérieur sera mis au courant de vos actions !
Insubordination, ça vous dit quelque chose, ja ?
-Ja, Herr Oberst ! Ouvrez la barrière, laissez passer !
-Tout de même, vous avez un peu de bon sens, je me demandais si vous utilisiez votre cerveau ! Souvenez vous en pour la prochaine fois, si vous avez la moitié de l'intelligence que Dieu prêt au navet ! »

La voiture, une fois la barrière ouverte, s'élança dans les rues de Paris. Manfred consulta sa montre. Il n'était pas en retard. Sa ponctualité maladive, carrée, militaire, ne s'offusqua donc pas outre mesure de cet incident et il arriva en avance Chez André. Il déjeunait aujourd'hui avec son beau-fils, Edwin. Marié à sa première fille, Angelika, Mohr le voyait presque comme un de ses fils, malgré la mort qui avait laissé des traces douloureuse de sa femme. Il s'efforçait de son coté d'être un bon grand-père, mais il ne voyait guère ses petits-enfants en ce moment. Berlin lui manquait en partie pour ça, il fallait l'avouer. Manfred descendit de la voiture au moment où un des serveurs faisait entrer une grosse marmite dans les cuisines, accompagnées de potirons. Il y avait donc en prévision, le supposait-il, une soupe de cucurbitacée au menu. Ce constat fait, il s'installa, causant un peu avec quelques officiers qu'il connaissait. Grüper arriva sur ces entrefaits. Manfred le salua et le laissa s'installer :

« Ach, l'administration adore les formulaires, je dois bien l'avouer. Mais ne vous en faites pas, j'ai bien cru que j'arriverais en retard moi aussi, une histoire stupide de papiers – l'encre, toujours, vous avez raison – à un contrôle. Les sous-officiers deviennent d'une insolence bizarre. »


Ils commandèrent, et puis la discussion reprit. Manfred commenta :

« Il est vrai que Paris n'est pas la ville la plus facile du monde. J'aimerais bien revenir à Berlin, l'Allemagne me manque, et on dit que le reichmarshall cherche des gens pour organiser la défense anti-aérienne de la capitale. »
Oui, revoir l'Allemagne et y finir sa vie était une bonne idée selon le vieux pilote. « Et vous ? Quel est votre avis sur cette capitale française ? »

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MessageSujet: Re: Voici venir le temps du doute [Manfred]   Ven 3 Oct - 19:43

Une lueur amusée brilla au creux des prunelles de l’officier. S’il y avait bien une chose réconfortante à Paris, c’était bien le pilote assis en face de lui. Personne d’autre n’aurait pu le convaincre d’abandonner sa chère Allemagne pour un pays comme la France. Personne. Le savoir non-loin procurait une délicieuse sensation de retenue, un repère précieux. Il ne s’était jamais senti en danger dans la capitale, malgré les frasques que risquaient de provoquer les manifestants, en dépit de toutes leurs tentatives pour maintenir l’ordre. Néanmoins, il n’y avait qu’un homme capable de balayer tous ces doutes pour ne plus l’aider à se focaliser que sur sa mission première. Et cet homme s’appelait, là encore, Manfred Mohr. Son élégance était inspirante, son recul sur la vie également. Il respirait une expérience à laquelle Edwin aspirait au fil des ans. Une force tranquille qu’on n’aurait pas osé défier pour une bagatelle. Un fort.

« C’en devient ridicule. Si l’on en vient même à vous contrôler vous… Même le zèle a ses limites. »

Allez dire ça à ceux qui se veulent meilleurs nazis qu’Hitler, néanmoins. Il secoua la tête, dépité par ce qu’il prenait comme un douloureux constat. Rien de plus redoutable que des contradictions pareilles, des hommes obstinés à accomplir une mission sans une once de réflexion à la clef. La bêtise alliée au pouvoir, au contrôle. La pire combinaison qui soit.  

« Il s’agit d’une époque étrange, j’imagine. Vous devriez écrire un rapport à leur sujet. Je suis sûr qu’il serait considéré avec sérieux. »

Et il ne plaisantait qu’à moitié. Dans un soupir, il commanda. Et pas un plat typiquement français. Il lui arrivait de faire des efforts, notamment par curiosité et pour se familiariser à cette gastronomie réputée qui méritait tous les éloges. Cependant, il arrivait que la nostalgie reprenne le dessus. Ce qui était le cas, ce midi. Plus encore lorsque son beau-père évoqua Berlin, amenant un sourire triste sur les lèvres du capitaine.

« Berlin… Elle me semble si loin, parfois. Je veux dire, nos pays sont proches. Très proches, géographiquement. Pourtant, il m’arrive de croire qu’il n’existe pas deux mentalités plus différentes que celle de France et celle d’Allemagne. Comme… une sorte de conflit impossible à réconcilier. Je sais que certains s’amusent à accentuer nos différences, mais… »

Un léger rire fit frémir ses épaules avant qu’il ne penche la tête légèrement plus en avant, et souffle sur le ton de la confidence :

« Je pense que je suis touché par le mal du pays. Incroyable, n’est-ce pas ? »

Là encore, c’était à se demander si les Occupants n’étaient pas répartis en deux camps bien distincts : ceux qui savouraient leur vie paisible loin des conflits en régnant en maître sur les Parisiens, et ceux qui se sentaient encore mal à l’aise, peinant à faire leur nid dans une ville qui n’était pas la leur. Edwin était de ceux-là, bien naturellement. Il ne lui serait pas venu à l’idée de résider à long terme dans les parages. Enfants ou non.

« À vrai dire… Cela fait maintenant plusieurs mois que je tente d’apprivoiser Paris. Et je crois que le mot n’est pas trop fort. En revanche, je ne saurais dire si j’ai réussi à créer cette… alchimie, que j’envie à certains de nos compatriotes. Ceux qui sortent presque tous les soirs, si vous voyez ce que je veux dire. »

Il n’y avait pas vraiment de jugement dans sa voix. Plutôt une sorte d’incompréhension respectueuse. Mais il était vrai que l’officier n’avait jamais été du genre à se perdre dans la dépravation, l’alcool et le sexe gratuitement. Bien sûr, il lui était arrivé de fréquenter les bordels, mais avec une certaine modération. Le concept était risible, mais Edwin tentait en permanence d’atteindre cette équilibre, cette mesure qui ressemblait au but ultime de son existence.  

« Berlin me manque atrocement, comme vous. Les enfants, surtout… J’ai reçu la dernière lettre d’Alina hier, par ailleurs. Elle vous embrasse et s’apprête à vous écrire également. »

Tout naturellement, ses mots se voyaient enrobés d’une tendresse sans cesse renouvelée, toujours étonnante à l’égard de sa fille. Leurs plats arrivèrent, et dans un petit geste sec, il défit la serviette qu’il abandonna contre une cuisse, avant de s’emparer de ses couverts, son estomac commençant à crier famine sérieusement. Savourant une bouchée bienfaitrice, il ne perdit toutefois pas le fil de la conversation, puisque ses sourcils obliquèrent en une courbe attentive.

« Vous envisagez de rentrer sous peu, dans ce cas ? Vous pensez qu’on vous laissera quitter votre poste à Orly ? »
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MessageSujet: Re: Voici venir le temps du doute [Manfred]   Lun 13 Oct - 12:06

Drôle de situation que ce déjeuner. On avait encore du mal à croire que ces havres de paix nommés déjeuners entre amis pouvaient exister. Manfred lui même, après ce qui venait de se passer sur le trajet, en doutait souvent. C'était la guerre : la normalité était exclue de la période, mais parfois, ils retrouvaient un semblant de neutralité, de fausse normalité.

« Pour dire quoi ? Me plaindre ? Je ne crois pas, non. Les chefaillons de tout bord ont toujours existé – le problème principal, c'est de les ériger en modèle, et certaines unités sont devenues spécialistes du genre, si vous voyez ce que je veux dire. »


La SS, bien sur. Manfred méprisait ces unités avec une aisance qu'il considérait comme étant de droit. Des gardes du corps d'un parti ne vaudraient jamais l'armée régulière : il se méfiait d'Himmler, de toute façon, avec ses petites lunettes rondes et son air de fonctionnaire technocrate. Il croyait au NSDAP, il en était membre depuis suffisamment longtemps pour qu'on ne puisse plus douter de son attachement à l'Allemagne et au Reich, mais il n'avait aucune passion pour ces gens qui étaient montés grâce au Parti, et qui servaient le Parti : cela ne sonnait pas allemand, pas germanique, cela sonnait communiste, d'un communiste typiquement russe où l'on ne servait pas son pays mais ses propres intérêts, ce qui faisait du marxisme de Staline une doctrine purement hypocrite. La preuve, il s'était bien allié avec le Fuhrer parce qu'il avait peur – et Hitler avait bien eu raison d'attaquer la Russie, le Reich ne pouvait pas compter sur des alliés aussi lâches que ça. Mais pour en revenir à la SS, et à la Gestapo, elle ne rivaliserait jamais avec la Wehrmacht. L'armée de métier avait un minimum d'honneur, elle – ce qu'on pouvait traduire par le fait que ses membres étaient bien contents de laisser d'autres gens se charger de la partie la plus atroces des exactions qui étaient cependant le lot commun des allemands – contrairement à ceux là.

« Le problème, oui, c'est bien leurs chefs. Sans cela, eux mêmes...eh bien en somme, ils seraient tout de même plus respectueux de la hiérarchie. Mais bon, leurs chefs ne savent pas eux même être respectueux de la hiérarchie, et les mauvaises pensées ne sont permises qu'aux gens importants. On les laisse faire. C'est ça, le mal de cette guerre. Jamais nous n'arriverons à quelque chose de pacifique tant qu'il y aura ce genre de brimades – ils sont déjà occupés, les humilier en plus ne sert à  rien. Comme cela ne servait à rien d'humilier nos compatriotes lorsqu'ils occupaient la Ruhr. »


Cette époque était étrange, oui, et elle l'était depuis ce temps là, depuis la Grande Guerre. Comme le monde était simple, encore, en 1913 : lui qui ne s'intéressait pas à la politique, qu'il considérait comme remplie de scribouillards et d'ambitieux, avait toujours été monarchiste et ne pensait pas pouvoir voir autre chose que le Kaiser à la tête de l'Allemagne. Son idée de la politique était obsolete, bien sur : Manfred Mohr s'était arrêté à l'idée d'être prussien et d'avoir pour chancelier Otto von Bismarck. Et il n'avait pas vu, rien vu du tout, que du feu, à la supercherie d'Hitler, qui n'était pas Bismarck, qui n'était pas monarchiste, qui n'était rien sinon un autocrate, mais qu'importait, Fuhrer, Kaiser, ça ressemblait, et dans ce monde en perte de repère, cet autrichien se faisant passer pour allemand avait emporté le suffrage de l'oberst Mohr. Il commanda lui aussi, sans réellement prêter attention à ce qu'il prenait.

« Le mal du pays, et une guerre qui s'éternise, sans doute aussi. J'ai toujours méprisé la SDN, savez-vous, mais parfois je me dis qu'il y avait quelque chose à faire avec cela. Quoi, je ne saurais le dire. Aujourd'hui, il ne nous reste qu'une chose à faire, Edwin. Gagner la guerre. Et nous rentrerons chez nous. » Il eut un léger sourire : ce n'était pas une assertion facile, surtout dans la situation actuelle. Tout le monde voulait croire, espérer, mais tout le monde commençait aussi à comprendre qu'il n'y aurait peut-être plus de victoire comme en trente-neuf. Mais Manfred ne pouvait y croire. Il y avait tellement espéré du Reich qu'il refusait de le voir tomber. « De toute façon, nous rendons bien la monnaie de sa pièce à Churchill. Ad impossibilia nemo tenetur. Les anglais ne peuvent pas gagner. »

C'en devenait un mantra tellement il le répétait souvent. Manfred parlait rarement des américains, mais en réalité, il englobait sous les terme anglais tous les alliés ennemis de l'Allemagne. Tout en évitant souvent le sujet des bombardements, il continua :

« Mouais. Eux sont peu être un peu trop familiarisés à la ville. Je n'aime pas les soudards, et parfois je trouve qu'il y en a un peu trop. Mais bon. Eux aussi sont loin de chez eux. »


Mais cela restait une attitude qu'il n'appréciait guère.  Il évitait de travailler avec ce genre de bonhomme, tout simplement parce qu'un pilote alcoolique, cela n'aidait guère à remplir les objectifs demandés par l'OKL. Et Manfred Mohr était d'une moralité tranquille à ce sujet là. Oh, il n'était pas un puritain complet : on le trouvait assez volontiers avec ses soldats, sortant au restaurant, plutot qu'avec les officiers, mais il ne pouvait pas le vice jusqu'à fréquenter les maisons de tolérance, et de toute manière, l'on ne l'avait jamais vu ivre. Le vieil aigle, comme on l'appelait désormais, était considéré, en fait, comme une sorte de père de substitution, ou un oncle, par ses hommes : on déjeunait avec son père, mais on ne se prenait pas une cuite avec lui.

Est-ce que Berlin lui manquait ? Oui, sans doute, mais il n'était pas de Berlin. Il se demanda d'un coup ce à quoi ressemblait sa ville natale, Soldau, aujourd'hui : probablement à un champ de ruine, puisqu'elle se trouvait dans le couloir de Dantzig. Le regard dans le vague, il s'attarda sur un pigeon, un instant. Le volatile semblait particulièrement intéressé par les soldats à l'intérieur, et observait le restaurant, de coté, perché sur un muret. Et puis il restait, comme s'il essayait de comprendre leur conversation. Déformation professionnelle ou paranoia, Manfred jugea qu'il pouvait très bien être l'oiseau d'un espion, surveillant les allemands par son biais. Hypothèse délirante qui prit fin lorsque le pigeon s'envola, replongeant dans les tréfonds de la capitale française.

« Ah, j'y répondrais rapidement, alors, qu'elle ne croie pas que son vieux grand-père aille mal. Comment ça se passe, pour eux ? J'espère qu'ils sont fiers de nous, au moins. Quand j'étais gosse, mon grand-père était un héros, mon père aussi, il faut essayer de tenir cet objectif là nous aussi. »


Il ne considérait pas qu'il avait un devoir moral envers sa femme, sa sœur, ou encore son frère. Mais envers ses enfants et petits-enfants, neveux et nièces, si, toujours, car il se devait de protéger leur avenir. Un point commun qu'il partageait avec Edwin, qu'il jugeait un peu comme son fils, et un bon père : sans doute le plus digne de lui succéder à ce titre de patriarche, quand bien même il n'était pas tout à fait de la famille Mohr.

« J'aimerais bien rentrer – mais allez demander une promotion alors que vous êtes en charge du Blitz, vous. Non, apparement, l'OKL juge que je suis très bien là. Il me faudra une action d'éclat pour revenir là-bas, mais à moins de capturer un escadron anglais en entier, je ne vois pas ce que je pourrais faire. »

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MessageSujet: Re: Voici venir le temps du doute [Manfred]   Lun 3 Nov - 0:24

Une drôle d’époque pour une drôle de guerre, comme l’avaient surnommée les Français. Edwin se demanda s’il était le seul à songer en ces termes à ces cinq dernières années. Les choses changeaient si vite, du tout au tout, d’un mois à l’autre… Des villes étaient attaquées, des hommes perdaient la vie par milliers sur le front de l’Est, la SS régnait en maître sur l’Europe occupée… Même les pronostics concernant l’issue de ce conflit planétaire étaient disputés par tous les plus grands stratèges. Dans ce monde sans aucune certitude, sans les repères rassurants du foyer et de la famille, comment prendre des décisions sereines ? Comment mener des hommes ? Comment parvenir à faire la part des choses entre le citoyen et le militaire ? Rares étaient les jours où il sentait peser sur ses épaules les poids de la responsabilité qui était la sienne. Dans ces moments-là, il se prenait à rêver d’une retraite loin de la vie politique berlinoise et parisienne. Une retraite passée à cultiver les terres reçues en héritage avec sa famille rescapée.

« Pacifique… »

Il avait murmuré, repris le mot énoncé par son beau-père. Dans une faible tentative d’humour et sur un ton qui se voulait léger, il sourit :

« Je ne sais plus ce que ce mot veut dire, je crois bien. »

Il n’y avait qu’à Manfred qu’il pouvait s’abandonner à la faiblesse de regretter certaines décisions. Oh, pas longtemps bien sûr. Edwin restait fier de servir la grande Allemagne, ce n’était pas à remettre en question, sous aucun prétexte. Mais tout de même… il se sentait l’âme réchauffée par la compréhension du doyen, rassuré de le voir poser des mots sur ce qui le rongeait quotidiennement.

« La SDN ? Je ne sais pas… Peut-être suis-je encore trop revanchard, car malgré le recul je ne parviens pas à voir en quoi cette organisation était bonne. Enfin… La SDN n’était-elle pas le meilleur moyen pour les États-Unis d’affirmer un peu plus sa force et sa puissance sur l’Europe ? Je l’ai vu comme un moyen de nous asservir, de nous étrangler un peu plus alors que j’avais à peine vingt ans. Ils se sont soigneusement retirés de ce système, et néanmoins j’étais persuadé qu’ils intriguaient encore de l’extérieur pour que les pays de cette union n’agissent que comme il leur plairait. J’ai toujours du mal à me défaire de ces convictions. Rien de ce qui n’est sorti du Traité de Versailles n’est bon, à mes yeux. Rien… »

Il marqua une pause, se surprenant à se montrer aussi bavard. Oui, décidément, le capitaine devait en avoir gros sur le cœur pour déverser ainsi autant de ressentiment macéré, bien qu’il parlât doctement, sans élever la voix. Il en fallait beaucoup pour faire crier Edwin Grüper.

« Excusez-moi. Je m’emballe. Je suis peut-être dans le faux… »

Picorant mollement de son couteau la nourriture dans son assiette , il fixait la sauce comme s’il pouvait lire l’avenir entre ses lignes poivrées.

« Gagner la guerre, hein… ? »

Dans un soupir, il se retourna lentement, histoire de vérifier que des oreilles indiscrètes n’étaient pas focalisées dans leur direction. Il était le premier à blâmer ceux qui faisaient montre de défaitisme en public, alors ce n’était pas lui qui se manifesterait à une démonstration ouverte de mélancolie. Malheureusement, même la sagesse bienveillante de Mohr ne parvenait pas à le convaincre d’une fin évidemment pleine de fortune pour leur camp.

« Nous ne pourrons gagner la guerre que si nous battons les Russes. Je me méfie plus d’eux que des Anglais. Mais les Russes, Manfred… Les Russes. »

Il secoua la tête, conscient de ce qu’il s’apprêtait à lâcher face à ce chef de famille exemplaire. Pourtant, il préférait cela aux faux-semblants, ne supportant pas le mensonge. Tout en parlant de façon à n’être entendu que de son interlocuteur, il prononça fermement et en le regardant dans les yeux :

« Je me souviens du front. De tous les fronts. Je me rappelle des meilleurs moments et surtout des pires. Je me rappelle de la boue, du sang, des cris et de la douleur. Mais j’aimais ça. Profondément. J’aimais la conviction qui m’animait alors. Nous avancions pour conquérir du terrain, parcelle après parcelle, champ après champ, pont après pont. Oh bien sûr nous avons connu des défaites. Elles étaient aussi pénibles pour les hommes que pour nous. Je pensais ne plus avoir rien à apprendre de la guerre. Et puis j’ai connu les Russes. Ces gens-là… Ces gens-là sont fous, Manfred. Je n’ai jamais vu des soldats se battre comme eux. J’ai vu mes meilleurs éléments d’infanterie trembler de peur au moment de donner l’assaut. J’ai vu des généraux hésiter avant de lancer leur offensive. J’avais peur, moi aussi. Mais ce n’était pas la même que d'habitude… Non, cette fois c’était différent. J’ai frôlé le cauchemar du bout du doigt. Et je ne sais pas ce qu’il se serait passé si je n’avais pas été blessé puis rapatrié. J’ai eu de la chance. Beaucoup de chance. Quand je pense à tous ceux qui luttent encore là-bas, dans le gel… je me sens presque coupable d’avoir pu sauver ma jambe. Oui, coupable. C’est peut-être ridicule, mais je n’y peux rien.  Il ne se passe pas un jour, une nuit sans que je n’y songe. Je ferme les yeux en rêvant d’armée rouge, je les ouvre en me demandant s’ils ont progressé, s’ils ont reculé. Sans compter que je sais pertinemment que nous n’avons pas le terrain pour nous. Alors gagner la guerre ? Comment gagner la guerre si nous parvenons à peine à tenir sur une poignée de misérables kilomètres ? Lorsque j’ai émis mes doutes, on m’a rabroué aussi sec. On m’a dit qu’il fallait parfois laisser le temps au temps. Cependant, je me demande si notre tactique est bonne, car il n’est pas possible de stagner là-bas dans une nouvelle guerre des tranchées moderne. Nos pères, vos frères en ont suffisamment souffert. »

Essoufflé  de cette longue diatribe, il reprit une longue inspiration et but plusieurs gorgées d’eau, reposant son verre d’une main légèrement plus fébrile qu’à l’ordinaire.

« Je veux… Je veux que mes enfants me regardent comme un héros, oui. Pas par orgueil, non. Mais pour qu’ils soient fiers comme j’ai pu l’être avant qu’on ne vienne éventrer nos rêves de grandeur et de dignité. Je ne demande pas mieux que de tenir cet objectif dont vous parlez. »

Il hésita avant de terminer enfin :

«  Si vous êtes coincé ici… Dites-moi que je pourrais trouver un moyen de rejoindre le front à nouveau avant la fin de l’année. Dites-moi que je ne terminerai pas cette guerre comme un simili-bureaucrate obligé de se limiter à des patrouilles, à des frictions permanentes avec la Gestapo et à la rédaction de rapports sans fondement. Et surtout… Dites-moi que je ne suis pas fou de vouloir retourner là-bas. »

C’était là le fond du problème. La culpabilité était aussi ailleurs. La plus grande crainte d’Edwin n’était pas les Russes, mais rendre ses enfants orphelins. Ils avaient déjà perdu beaucoup, et sa fonction les obligeait à subir encore son absence bien plus qu’ils n’auraient jamais dû avoir à le supporter. Car malgré l’éloignement, malgré les lettres qui ne remplaçaient pas un regard, il aimait ses enfants plus que tout au monde, incapable d’exprimer toute l'affection qu’il leur portait, et de ressentir celle que les petits éprouvaient à son égard.
Voilà pourquoi Paris s’apparentait trop souvent à une souffrance latente, lancinante. Mais bien réelle.
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Manfred Mohr
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MessageSujet: Re: Voici venir le temps du doute [Manfred]   Lun 17 Nov - 11:25

« Personne ne sait. Tout le monde espère, tout le monde voudrait savoir, mais personne ne sait ce que veut dire la paix. Le problème, c'est que la plupart ont aussi oublié ce qu'est la guerre. » Il se surprit à penser à ce discours du Sportpalast, entendu et réentendu à la radio. Il n'aimait pas Joseph Goebbels. Il ne lui faisait aucunement confiance. C'était un universitaire, ce n'était pas un militaire, il se méfiait réellement de lui : que pouvait-il comprendre à la guerre et à la paix, cet homme là ? Les avait-il seulement vécu ? Il n'en était pas sur. Il n'y croyait pas. Sinon il n'aurait pas parlé comme ça. « La guerre totale...nous l'avons déjà eu, la guerre totale, c'était ça, la guerre des guerres. Personne ne peut vouloir recommencer ça, ils ne savent pas ce qu'ils disent. »

Bien sur lui, aussi y avait cru, à ce retour de la Guerre. Mais à ce conflit si long, si terrible ? Non, sûrement pas. Quelle idée d'envahir la Russie, l'Est ? Quelle idée de refaire la Guerre sur deux fronts ? Il n'était pas le plus brillant général du Reich, mais Manfred s'en rendait bien compte : les Empires centraux avaient perdu en partie parce qu'un deuxième front était ouvert. Bien sur, la faute en revenait en partie aux capitalo-communistes et autres lâches à la botte des américains, mais le problème venait en partie de l'intérieur : l'Allemagne avait perdu parce que l'arrière ne suivait pas le front. C'était la théorie du coup de couteau dans le dos, et Mohr y croyait réellement. Et s'ils perdaient à nouveau la guerre, ce serait à nouveau de ces théoriciens fumeux, des propagandistes qui fixaient des objectifs militaires impossibles alors qu'ils n'avaient aucune compétence stratégique. Il croyait en Hitler, mais pas réellement dans ceux qui l'entouraient : l'ancien pilote faisaient confiance à ceux qui connaissaient la guerre, qui l'avaient vécu, qui établissaient sobrement des stratégies tenables et réalisables. Pas dans les autres. Il aurait fallu maintenir le pacte germano-soviétique. Détruire les anglais, ce qui n'était déjà pas une mince affaire, car contrairement à ce qu'imaginait Hermann Goering, leur niveau n'avait pas régressé, du moins pas dans la RAF.

Regrettait-il ? Oui, parfois. Souvent. Il savait ce qu'on faisait de son image. Quelque soit le coté où il se trouvait, où il combattait,  il savait les risques qu'il prenait. Jeune, il voulait être le meilleur, il voulait gagner et il pensait à gagner. Mais il voyait ce qui s'était passé : le monde était devenu une place de terreur et de cauchemar.  Et il en faisait partie : on utilisait sa photographie pour le montrer comme un As, pour donner de l'espoir alors qu'il n'y en avait pas, ils utilisaient son nom pour feindre l'immortalité alors qu'il n'y avait qu'une réalité : l'annihilation. Il n'avait cru à rien dans le Traité de Versailles : cette chose était simplement la négation de tout le courage et de tous les sacrifices qu'avaient fait les soldats allemands. Alors oui, Manfred Mohr avait cru à la guerre, la guerre nouvelle, pour le balayer. Mais on était allé trop loin. Beaucoup trop loin.

« Il n'y avait rien à sauver du Diktat, rien. La SDN était une machination pour nous dominer, encore et encore. Mais imaginez l'idée d'une société de ce genre non dominée par les américains. Quelque chose où rénégocier les traités où chacun sortirait la tête haute, sans humiliation. »


Manfred sourit. Il était vieux et plus personne ne le comprenait. Même les hommes fatigués de la guerre rejetait la paix. Quel paradoxe étrange...Ou peut-être pas. Manfred pouvait comprendre. Pour un homme comme Edwin, renoncer à se battre – capituler, cette option que rejetait férocement Goebbels, et que même lui n'accepterait jamais, pour une fois d'accord avec le ministre de la Propagande – était impossible : cela signifiait abandonner, tirer un trait sur de terribles années. Se dire qu'elles n'avaient servit à rien ? Impossible. Inimaginable. L'Allemagne perdait la guerre. C'était un fait. Mais Mohr ne l'admettait pas. Il pensait que ce serait difficile, mais qu'il y aurait toujours un moyen de se reprendre.

« Excusez moi. Je dois être devenu un peu utopiste sur mes vieux jours. Nous formons un beau duo, vous et moi...deux allemands perdus dans Paris, regardez-nous. »


Il se prit à rire, un peu et proposa un cigare à son beau-fils : on arrivait en effet en fin de repas. Mohr n'était pas un défaitiste : il n'était pas non plus le plus grand des stratèges. Mais il croyait, réellement, au Reich : parce que même si cette guerre était étrange, et pas celle qu'il avait voulu, c'étaient ce qu'ils avaient, et en bon patriote, Manfred ne renoncerait pas maintenant. Il était facile d'être allemand dans la Victoire, mais la Grandeur, c'était de l'être dans la difficulté. Il écoutait. Ans rien dire, parce qu'il comprenait : il ne savait pas. Savoir,c'était avoir vécu. Mais il était lucide sur ce front Est. Il déclara pensivement :

« Une fois, le Baron Rouge m'a dit que nous avions sans aucun doute choisi la voie de la facilité. Ce n'est pas compliqué, en avion, la guerre. Vous ignorez les charniers, vous ignorez les morts et si vous même vous tuez ou vous mourrez, ce n'est pas grave. C'est propre. Votre avion s'embrase et il ne reste rien de vous, vous disparaissez dans un déluge de feu. Je ne sais pas ce qu'est la Russie ; sur ce point là, je risque d'être d'une aide bien médiocre, je le crains. Mais je sais une chose : la guerre sera gagnée si nous les battons, en effet, mais nous ne pouvons pas maintenir deux fronts. C'est impossible. Nous devons battre les anglais et les américains parce que nous avons besoin de redéployer nos forces en Russie. »


La Guerre était terrible : à certains, on l'avait vendu comme une action glorieuse. La guerre n'était pas glorieuse : c'était ce qu'elle produisait, la paix qui viendrait ensuite, qui devrait l'être. En cela seulement, s'il ne devait garder qu'un reproche à faire à ses chefs, c'est celui là qu'il retiendrait, le reste, c'était du détail.

« Mon frère n'a jamais combattu, vous savez – Horst n'est doué que pour se faire bien voir, devenir SS lui allait comme un gant. Quant à mon père, il aurait surement dit « pas de reddition ! » jusqu'au bout. Mon père s'est battu pour l'Allemagne, et je pense qu'il serait facilement allé à pied jusqu'à Moscou tuer Staline s'il l'avait fallu. Je crois qu'il serait triste mais fier. Mais je ne sais pas, au fond. J'essaye de le rendre fier. Parfois je me demande si j'ai réussi. Parfois je me demande aussi si mes enfants y croient. »

Il connaissait le doute. Il savait à peu près ce qu'on pouvait ressentir lorsqu'on partait, lorsque peu à peu on devenait un étranger pour ses propres enfants. Il savait la peine que ça pouvait faire mais ne pouvait rien en dire, il ne connaissait pas les moyens de lutter contre.

« Vous en avez déjà fait beaucoup Edwin. Les hommes comme vous, on les décore… mais à titre posthume : vous y laisseriez la vie, je le crains. Pour être franc, j'ai bien peur de ne pouvoir vous aider sur cette question là : même ici, mon rôle reste le même, je dois combattre. C'est la mission que le Reich m'a confié. Je ne suis personne pour me dédire... »
Ce n'était pas un reproche. Il ne parlait que pour lui. « Et puis, si vous n'étiez pas là, qui empêcherait la Gestapo de faire n'importe quoi ? »

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MessageSujet: Re: Voici venir le temps du doute [Manfred]   Lun 24 Nov - 0:35

Ils ne savent pas ce qu’ils disent, mais savent-ils au moins ce qu’il font ? De cela, Edwin en doutait réellement. De mois en mois, il se tenait de plus en plus insatisfait des décisions prises de part et d’autres. Il ne parvenait plus à percevoir la solidité qui faisait autrefois la fierté de l’armée allemande alors qu’il engageait ses premières campagnes militaires. Découragé par son propre discours, il n’eut pas le cœur à refuser le cigare que lui proposait chaleureusement son beau-père. Il en fumait très peu en réalité, limitant sa consommation aux entretiens avec Manfred car il considérait toujours ces propositions d’un œil flatté, un peu comme une marque de respect et d’estime. Ainsi, il l’alluma avec des gestes lents, précautionneux pour mieux le porter à ses lèvres. Il respira longuement l’odeur familière et pourtant si différente de la fumée habituelle. Maintenant qu’il avait lâché la bombe, ce poison qui parasitait ses pensées jour et nuit, il se sentait mieux et inquiet à la fois. Mieux car partager à haute voix son scepticisme avait sur lui un effet de désamorçage. Inquiet car il craignait que son image auprès de l’officier n’en fut grandement affectée. Rien ne l’aurait plus peiné que de s’attirer, sinon les foudres, du moins la déception de Mohr.
Néanmoins, c’est avec bienveillance que ce dernier s’employa à lui répondre, sa voix ne comportant pas une seule parcelle de jugement moral. Il réussit à lui sourire, un peu. Soulagé. Il finit par secouer la tête, lui répondant avec la même sincérité :

« La facilité… ? Je ne suis pas d’accord. Je remarque que l’aviation est un élément décisif dans cette guerre. Vous vous rendez compte comme sa place lors d’une offensive a changé, depuis la première Guerre ? Vous êtes non seulement devenus plus impressionnants encore dans l’inconscient collectif, mais vous êtes également craints. Vous êtes capables de raser des villes entières en quelques instants. Tout en vous mettant sacrément en danger. Et il n’y a pas que vous. »

Il tira plus longuement sur l’embout.

« Regardez les Anglais. Je ne peux qu’avouer de ce que j’en ai appris que leurs pilotes sont particulièrement retors. La Résistance serait moitié moins efficace sans eux. J’en suis persuadé. Alors je ne pense pas qu’il soit capable de réellement comparer avec pertinence nos deux… positions, si je puis dire. Nous sommes certes à patauger dans des tranchées de fortune, mais vous êtes en perpétuel danger, là-haut. Obligé de faire attention à chaque manœuvre, car elle pourrait vous coûter la vie. Nous, les deux pieds plantés dans le sol… Il s’agit là d’un avantage de poids. »

Son sourire se raffermit quand il émit sur le ton de la confidence :

« Et puis j’ignore comment vous parvenez à vaincre le vertige ! J’en ai mal au cœur rien que de vous imaginer piloter ! »

Il reprit son sérieux bien vite, frottant son front à l’aide de deux doigts, leur imprimant un léger mouvement circulaire pour prévenir un début de mal de tête. Émettant un grognement peu enthousiaste, il soupira :

« Je prie pour que vous n’ayez jamais à connaître ce bourbier, en tout cas. Quant à vaincre les Anglais et les Américains… »

Il laissa sa main quitter son visage pour un mouvement vague, à l’image de l’issue difficilement engageante qui les attendait sur ce terrain-là. Il leur faudrait cent stratèges de l’acabit de Rommel pour parvenir à quelque chose. Il posa un regard amical sur Manfred, adoucissant le ton de sa voix :

« Vous n’avez pas à vous excuser. Je vous envie un peu. J’aimerais avoir votre foi en ce genre de… chose. Simplement, je ne crois pas qu’il y ait jamais matière à ce que tous les partis en sortent gagnants. Il y aura toujours des vainqueurs et des perdants. Mais ne pensez pas que me ranger derrière cette fatalité soit une source de confiance… »

Quant à ses enfants, il les aurait voulus loin de ces préoccupations d’adultes, occupés à vivre pleinement leur jeunesse, à n’avoir à se soucier que de leurs études, que de leurs rêves d’avenir et de leurs jeux. Néanmoins, ce n’était plus possible dans une époque pareille. Il n’y avait qu’à voir Jakob. Par ailleurs, les dernières remarques de Manfred sonnaient funestement aux oreilles d’Edwin, attentif. La poitrine soulevée et abaissée à intervalles réguliers, il resta un moment sans bouger, uniquement à méditer sur ses mots pour lesquels il conçut une première forme d’appréhension. Son beau-père l’imaginait-il réellement mourir sur les terres froides de Russie dans le cas où il parviendrait à retourner là-bas ? L’éventualité était glaçante.

« Je vois… »

Il humecta ses lèvres, devenues brutalement sèches.

« Je n’ai pas envie que mes enfants deviennent orphelins, Manfred. »

Le capitaine ne perdit pas le lien visuel avec lui.

« Je n’ai pas envie d’oublier que je ne suis pas seulement Hauptmann, mais également père. Cependant, j’aimerais faire évoluer ma carrière autrement qu’en chassant les dérives quotidiennes de la Gestapo, curieusement. »

Il partagea une œillade de connivence, désireux de ne plus s’autoriser un affaissement aussi évident de son moral. Sur un ton faussement bravache, ainsi qu’un jeune soldat aurait parlé, il conclut :

« Vous ne me faites pas confiance pour revenir en Allemagne vivant ? »
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Voici venir le temps du doute [Manfred]

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