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 Quand l'orphelinat est en première page du Courrier Parisien

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Rachel Lévi
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■ religion: De confession juive comme le montre l'étoile sur sa poitrine
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MessageSujet: Quand l'orphelinat est en première page du Courrier Parisien   Dim 28 Sep - 22:31

Rachel Lévi eut un instant d'arrêt en ouvrant la grille d'entrée de l'orphelinat de Reuilly dont le fronton brillait en aveuglant les passants en cette chaude journée de la fin du mois d'avril 1943. Un instant pendant lequel elle sentit ses doigts se crisper sur la poignée et son cœur rater un battement. La jeune femme n'était pourtant pas du genre à paniquer devant la moindre situation inhabituelle, surtout lorsqu'elle se rendait à l'orphelinat où Pauline Beaumont mettait un point d'honneur à recevoir des personnalités pour vanter le mérite de son travail exceptionnel. Bien au contraire, dans le dos de ses parents qui n'auraient pas manqué de s'inquiéter, au nez et à la barbe des Allemands ou des autorités de Vichy qui voulaient l'empêcher de vivre normalement, elle multipliait les activités qui lui étaient interdites, avec la volonté farouche de continuer à agir malgré les restrictions et le port de cette étoile qui la montrait du doigt. Son bénévolat à l'orphelinat faisait partie de ces activités que l'on n'aurait guère apprécié en haut lieu mais elle s'y rendait avec une constance qui n'aurait même pas été envisageable avant le début de l'occupation – Rachel ne parlait jamais réellement de début de la guerre, pour elle, tout avait changé avec l'arrivée des troupes allemandes et non lorsque la France avait déclaré la guerre à l'Allemagne. La jeune fille de 1939 n'avait pas grand chose à faire des enfants qui avaient perdu leurs parents et ce qui pouvait bien leur arriver, elle était trop occupée à organiser des soirées et à préparer son agrégation, mais elle avait appris à ouvrir les yeux sur le monde qui l'entourait et à défaut d'autre chose, elle continuait à offrir sa bonne humeur et son aide. Pour avoir travaillé à l'UGIF, elle n'ignorait pas ce qui pouvait lui arriver, elle connaissait très bien les conséquences d'une arrestation, surtout en cas de défaut du port de l'étoile, le déchirement de quitter sa ville natale et sa famille – même si parfois, elle jugeait que c'était peut-être pire de savoir que cette dernière pouvait l'accompagner dans son sort, pour être jeté dans ses trains plombés pour l'est. Elle n'avait aucune illusion mais c'était peut-être la raison pour laquelle elle mettait un point d'honneur à continuer et à ignorer la peur. Toutefois, parfois, seulement de temps en temps, elle sentait cette angoisse la dévorer, sans pouvoir lutter. Parfois, elle se disait que le moment était venu et ce fut l'un de ses moments. Derrière la grille d'entrée de l'orphelinat, les enfants étaient rangés selon l'ordre de taille, les plus petits se tenant la main entre eux pour être conduits par les plus grands et Pauline, sans avoir remarqué la nouvelle arrivée, discutait avec animation avec un homme en complet marron qui prenait des notes. Un coup d’œil suffit à Rachel pour constater qu'une automobile noire, une de ces Traction de Citroën prenait paresseusement le soleil non loin dans la rue, une de ces voitures devenues assez rares et coûteuses pour être remarquées. Une de ces voitures dans lesquelles on racontait qu'il ne faisait pas bon de rentrer, puisqu'elles conduisaient tout droit vers les caves de la Gestapo. Pourquoi ne l'avait-elle pas vue avant de pousser la grille d'entrée ? Elle se souvenait à peine de ses réflexions sur le chemin pour le XXe arrondissement, peut-être se disait-elle qu'elle devait trouver de l'argent pour les musiciens de Morris, ou songeait-elle à sa prochaine nouvelle pour Le Réveil... Un instant d'inattention et le sort était scellé. Elle n'eut même pas besoin de baisser le regard sur sa poitrine pour constater qu'elle n'avait pas son étoile ce jour-là, elle ne la mettait jamais quand elle allait raconter des histoires aux enfants, peut-être par lâcheté afin d'éviter les questions. Peut-être pour donner l'illusion de la normalité.

Ce ne fut que lorsque les enfants se mirent à chanter « Maréchal, nous voilà », photographiés par un autre homme que Rachel n'avait pas distingué jusque-là qu'elle ressentit un indicible et ridicule soulagement. Ces personnes n'étaient pas là pour elle mais il s'agissait vraisemblablement de journalistes venus pour montrer à quel point Vichy prenait soin de ses petits orphelins. Madame Beaumont lui en avait parlé quelques jours auparavant, avec sa mine pincée habituelle, sous-entendant très clairement qu'il ne fallait pas qu'elle vienne ce jour-là afin d'éviter que l'on puisse raconter que l'orphelinat de Reuilly abritait les traîtres à la patrie, ce qui était à peine ironique lorsque l'on savait qu'un réseau clandestin de sauvetage d'enfants juifs se dissimulait à travers les documents très officiels et très approuvés par la préfecture de l'orphelinat de cette peste de Beaumont. Ils n'étaient pas nombreux ce jour-là, à peine une dizaine, à se cacher avec de faux papiers dans les rangs de cette petite chorale improvisée (puisque visiblement ces messieurs du Courrier Parisien s'étaient décidés à venir une journée plus tôt), chantant avec autant de cœur que les autres les paroles glorifiant le maréchal vainqueur de Verdun qui aurait dû tous les protéger. Mais depuis 1940, Rachel avait eu le temps de s'apercevoir que ce n'était autre qu'un mensonge. Si l'idée d'agacer madame Beaumont et de lui gâcher sa journée qui se devait d'être parfaite était tentante, Rachel songea un instant à refermer la porte sur elle pour quitter les lieux au plus vite. Si les journalistes – ou du moins ceux qui se prétendaient comme tels – n'étaient pas là pour elle, et n'étaient là que pour les apparences, car tout le monde savait très bien ce qu'ils allaient écrire dans leur torchon, il n'était pas bon d'être remarqué par des personnes aussi proches du pouvoir qui vilipendaient avec acharnement les rats juifs dans leurs colonnes. Mais il était trop tard pour reculer, on l'avait déjà aperçue, et Louis Marat, le frère de Pauline, son professeur à la Sorbonne et accessoirement le chef du réseau de sauvetage des enfants, posté à l'écart lui adressa un petit signe que Rachel voulut prendre pour rassurant. A moins qu'il ne fut lui aussi frappé par l'ironie de la situation, lui qui ne devait être là que pour surveiller que tout allait bien se passer. La jeune femme se rassura en se disant qu'après tout, ces personnes ne le connaissaient pas et ne pouvaient pas deviner qu'elle était juive et poussa la porte derrière elle, en se sentant vaguement pénétrer dans la gueule du loup. Tout en se promettant de prendre la fuite à la première occasion. Peut-être que sa présence était une bonne chose finalement, il fallait veiller à ce que ces journalistes ne se penchent pas trop sur l'identité de ces enfants.

Rachel, à pas feutrés, fit discrètement le tour de la cour où les paroles du chant en l'honneur de Pétain continuait de résonner, et eut un sourire qui ressemblait à une grimace en distinguant le petit Simon ou plutôt Gustave comme il le prétendait désormais s'époumoner sous le portrait du maréchal lui-même que madame Beaumont avait visiblement réussi à accrocher sur le mur du bâtiment principal, prétendant sans doute que cela serait du plus bel effet sur la photo pour le Courrier Parisien. La directrice, aux anges, rayonnait de plaisir et n'avait pas encore prêté attention à la nouvelle arrivante, ce qui était une chance pour la survie immédiate de Rachel (même si Pauline n'aurait peut-être pas osé l'étrangler en public, cela n'aurait pas été très flatteur si cette histoire apparaissait dans le journal). Cette dernière approchait désormais de Louis Marat qui se pencha vers elle pour lui dire à mi-voix :
- Cette visite de l'orphelinat est absolument soporifique, vous auriez pu vous en passer sans aucun problème, mademoiselle, fit-il avec une mine amusée, même s'il est drôle de voir ma sœur sortir les griffes quand le journaliste a voulu lui dire que ce n'était pas un poste pour une femme. Qu'avait-il pas dit ! Quant à la deuxième que le Courrier nous a envoyé... Je sais que c'est assez ennuyeux par rapport aux défilés militaires sur les Champs et aux victoires triomphales dans l'est, mais elle pourrait au moins faire l'effort de paraître intéressée.
- Ils n'ont plus l'habitude des enquêtes de terrain, je me demande encore pourquoi ils ont bien pu venir si c'est pour raconter toujours la même chose, commença Rachel sur le même ton avant de s'interrompre brusquement, sans que cela parut émouvoir Marat qui laissa échapper un petit rire moqueur qui lui aurait lui aussi valu d'être fusillé du regard si Pauline Beaumont n'avait pas été distraite par les vocalises de ses protégés et si elle avait pu espérer atteindre le coup de son frère, beaucoup plus grand qu'elle.
Mais Rachel ne prêtait plus aucune attention au « Maréchal, nous voilà », ni aux états d'âme de Pauline qui s'agitait vaguement en dehors de son champ de vision pour convaincre le photographe de faire une meilleure prise de vue pour bien intégrer le portrait de Pétain dans ses images. Elle venait de distinguer la silhouette de la femme que l'on avait envoyée là en plus de l'homme en complet marron, jusqu'alors dissimulée par l'un des arbres sur lequel elle était adossée, et une fois encore, elle sentit son souffle lui manquer et sa bouche s'assécher. Mais elle connaissait par cœur ces traits – bien que totalement ennuyés –, ces grands yeux bleus qui s'étaient tant de fois poser sur elle, parfois moqueurs, parfois amusés, et cette longue chevelure brune que sa propriétaire avait bien du mal à dompter en ces frisettes à la mode. Elle aussi tenait un carnet mais ne prenait aucune note, le regard posé sur les enfants, que d'autres auraient pu juger concentré, mais que Rachel savait en réalité perdu dans le vague. Cela faisait des mois, pour ne pas dire des années que Rachel Lévi n'avait pas revu Emy Hale mais elle la reconnut immédiatement et avec elle, la jeune femme sentit renaître à la fois des vieux souvenirs et des regrets qu'elle aurait préféré oublier. En un autre temps, c'est avec elle qu'elle aurait pu se moquer de ce genre de reportages, mais désormais la barrière qui les séparait était infranchissable. Et c'était Emy qui l'avait franchie, sans possibilité de retour.

Se sentant sans doute observée, la jeune femme tourna brusquement la tête vers Rachel et la gorge toujours nouée, cette dernière croisa le regard d'Emy. Il y avait quelque chose qu'elle ne supportait plus dans ces yeux bleus. Cet air innocent peut-être, ce rappel de ces années passées à s'amuser autour des avions de son oncle Charles, de ces années passées à écouter les mésaventures de la franco-britannique, ces années balayées par la trahison. Rachel ignorait pourquoi elle lui en voulait autant d'être restée au Courrier avec les débuts de l'occupation mais après avoir lancé un regard noir à Emy, noir et plein de mépris, elle se détourna de son ancienne amie d'enfance. Son cœur s'était remis à battre un peu trop fort dans sa poitrine, non pas tant à cause de ces retrouvailles inattendues mais parce qu'elle s'était rendue compte qu'Emy savait très bien quels étaient son nom et son prénom. Elle savait très bien qu'elle aurait du voir une étoile marquer le haut de son chemisier. Elle savait très bien qu'elle n'aurait pas du être là.
- Tout va bien ? Lui chuchotait Louis Marat, visiblement surpris de ne pas réussir à attirer l'attention de son élève, allez donc vous réfugier dans la petite bibliothèque, je ne pense pas que Pauline y passe avec ses invités d'honneur, elle aurait trop honte de son exiguïté. Et les enfants pourront vous retrouver facilement. Je vais vous les envoyer, si on peut leur éviter de poser trop de questions...
Rachel revint brusquement à la réalité et à ses priorités. Comment avait-elle pu se laisser distraire par Emy Hale qui ne méritait guère le titre d'ami dont elle l'avait un jour affublée ? Comment avait-elle pu à ce point songer à sa propre sécurité quand le sort de tant d'enfants était en danger ? Elle acquiesça à la proposition de Marat et non sans avoir jeté un dernier coup d’œil méfiant vers Emy, espérant que cette dernière ne désire pas faire du zèle au détriment de celle dont elle avait été si proche – quand on signait des articles dans le Courrier Parisien, tout était possible –, elle s'éloigna à grands pas, l'esprit en ébullition.

Les journalistes n'étaient probablement pas très intéressés par ce que pouvaient bien raconter les enfants, sinon ceux choisis avec soin par madame Beaumont, c'est-à-dire les plus gentils et les plus attentionnés des élèves au cours de morale, aussi les risques n'étaient pas très grands. Toutefois, le petit Simon suivi de quelques autres rejoignirent rapidement Rachel dans sa petite bibliothèque de la fenêtre de laquelle elle pouvait observer la cour principale et la porte de sortie. Elle passa quelques dizaines de minutes à leur raconter des histoires puis lorsque la cour se fut entièrement vidée – elle se demandait bien ce que Pauline voulait encore raconter aux journalistes, leur chantait-elle à son tour les louanges de Vichy ou crachait-elle sur les problèmes de restriction ?, elle se décida à quitter les lieux de la manière la plus discrète possible. Il lui fallait rester dans les bonnes grâces de Pauline si elle espérait pouvoir revenir régulièrement lire des livres aux petits et par la même occasion, tenter de les sauver du sort qui les attendait s'ils étaient pris avec leurs parents. Le petit Simon, grimpé sur ses genoux, refusa obstinément de la laisser partir puis finit par accepter de redescendre au rez-de-chaussée où devaient l'attendre ses tâches quotidiennes si Rachel lui tenait la main, ce qu'elle fit sans rechigner, serrant la petite paume de l'enfant dans la sienne.
- Tu reviendras bientôt, Rachel, dis ? Tentait le petit en trottinant à ses côtés, madame Beaumont n'est pas aussi gentille que toi et j'aime bien quand tu me serres dans tes bras, ça me rappelle un peu ma maman. Tu crois qu'elle va bien ma maman ?
Rachel, arrivée en bas d'escalier, dans le hall principal, allait répondre par l'affirmative, quand l'homme en complet marron, sorti de nul part, surgit devant elle. Elle entendait vaguement Pauline conduire le photographe dans une pièce adjacente pour lui demander de prendre quelques autres vues du bâtiment, apparemment pour prouver un état de délabrement dont les profiteurs de Paris qui détournaient l'argent de Vichy devaient se rendre compte, et Rachel maudit intérieurement la directrice de ne pas avoir eu la présence d'esprit de ne pas autoriser les journalistes à se balader là comme bon leur semblait.
- Bonjour mademoiselle... ? Vous êtes l'une des bénévoles qui vient aider madame Beaumont ? Cela doit être un tel soulagement pour elle de ne pas devoir tout gérer seule.
Prudemment, Rachel répondit par l'affirmative, distinguant la porte de sortie si proche mais barrée d'un obstacle insurmontable. Elle ne pouvait décemment pas partir en courant sous peine de paraître suspecte et de mettre tout le monde en danger. Mais faire la conversation avec cet homme inquisiteur dont le large sourire et le calepin la mettaient mal à l'aise lui semblait au-dessus de ses forces. Elle s'efforça toutefois de paraître aimable en lui adressant une légère grimace qui pouvait passer pour un sourire de politesse.
- Pourquoi est-ce que... ? Débuta Simon mais Rachel le fit taire d'un « chut, Gustave » ce qui tint l'enfant coi, même s'il serra encore davantage la main de sa protectrice.
- J'aimerais vous poser quelques questions si vous le permettez, mademoiselle... Quel est votre nom ? Je suis certain que vous avez beaucoup de choses à me dire, c'est pour l'article vous comprenez, poursuivit l'homme avec un clin d’œil qui crispa Rachel, il faut que vous m'expliquiez pourquoi une aussi jolie fille fait du bénévolat à Reuilly...
- Je suis désolée mais je dois partir...
- Oh, quelques minutes à peine, nous devons vraiment interroger tout le monde, pour ne pas avoir que le témoignage de madame Beaumont, vous comprenez, protesta-t-il en posant une main sur le bras de Rachel pour la retenir ce qui crispa encore davantage la jeune femme qui n'avait déjà guère apprécié le compliment.
Elle lui lança un regard noir mais tout à son sourire enjôleur, il ne se rendit compte de rien. Où était donc Marat quand on avait besoin de lui ? Et surtout, s'il lui posait des questions, qu'allait-elle donc pouvoir répondre ? Impuissante, Rachel jeta un dernier regard vers le large portail de la sortie qui semblait le narguer non loin et se résolut à subir le reste des événements et à protéger envers et contre tout l'identité des enfants.

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MessageSujet: Re: Quand l'orphelinat est en première page du Courrier Parisien   Sam 24 Oct - 2:54

Elle avait vraiment essayé. Quand elle s'était réveillée la gorge nouée ce matin-là, après quelques pitoyables heures de sommeil agitées de souvenirs cauchemardesques. Quand elle avait croisé son reflet cadavérique dans un miroir et constaté que tout le maquillage du monde (dont elle commençait à manquer) ne pourrait lui redonner un visage à peu près humain. Quand elle avait retrouvé les brouillons transformés boulettes de papiers envoyées aux quatre coins de la pièce et s'était souvenue qu'elle n'avait aucun article à présenter à Meilland. Quand elle s'était retrouvée plantée, bras ballants, en plein milieu de l'entrée de son appartement, là où la crise de la veille avait commencé, et disparu avec Nate. Quand elle avait pris la direction des locaux du Courrier Parisien alors qu'elle aurait voulu s'en éloigner le plus possible. Emy avait vraiment essayé de ne pas se laisser abattre, depuis son réveil jusqu'à ce moment où elle fixait sans les voir les rues vides de Paris qui défilaient derrière les vitres de la voiture du journal, y compris lorsqu'elle avait franchi les portes de la rédaction avec la sensation, ce matin-là plus que les autres, d'aller à l'abattoir. Même lorsque Meilland l'avait convoquée dans son bureau pour lui jouer son petit manège habituel, entre insinuations douteuses et menaces à peine voilées – elle était tellement à fleur de peau qu'elle avait senti l'angoisse l'étreindre à nouveau dès la porte refermée derrière elle, heureusement, la haine que lui inspirait le rédacteur en chef était trop étouffante elle-même pour laisser bien longtemps la place à autre chose. C'était lui qui l'avait envoyée dans cette voiture direction l'orphelinat de Reuilly après avoir fait semblant de lui proposer d'autres sujets pour remplacer la « regrettable » absence de l'article qu'elle était censée écrire la veille.
- Les enfants, c'est bien pour vous ça, Hale... Je suis sûre que derrière vos grands airs de grande gueule, vous adorez pouponner, avait-il susurré, en essayant probablement de faire référence à la façon dont elle lui avait claqué la porte au nez la dernière fois qu'il lui avait demandé de couvrir les condamnations à mort pour avortement clandestin.
- Tout bien réfléchi, je préférais le sujet sur le sport, avait marmonné la jeune femme.
- Mais non, le football n'intéresse que les politiciens, les enfants, et les fabricants de ballons. Vous valez plus que ça... Vous serez avec Lamure.
Même à ce moment là, Emy avait essayé de se convaincre que  les choses n'allaient pas de mal en pis, que le très collaborationniste et très concupiscent Bertrand Lamure n'était pas le pire collègue qu'on pouvait lui demander de supporter aujourd'hui. Même lorsque ce dernier l'avait accueillie à côté de la voiture d'un grand « Ben alors, Hale, la nuit a été agitée ? Pas que je ne cautionne pas, mais tu aurais pu faire un effort, tu vas faire peur aux gosses avec une tête pareille ! » assorti d'un clin d’œil explicite (et dire que l'on envoyait ce type s'adresser à des enfants). Oui, même là, la jeune journaliste s'était promis qu'elle n'allait pas se laisser abattre. En vain.

La voiture filait, et tandis que Lamure monologuait Emy broyait du noir. Il avait suffit d'un instant d'inattention, un moment d'absence pour tenter d'échapper aux discours insupportables de son collègue et l'abattement qui rôdait au-dessus d'elle s'était brusquement écrasé de tout son poids sur ses épaules. Par bribes, des souvenirs de la veille étaient revenus la hanter. La colère de Nate, l'angoisse violente, les images infernales qu'elle ne pouvait oublier. Puis l'amertume, les remords, la sensation de n'avoir plus rien à faire là où elle se trouvait, et de ne pouvoir en sortir. Le tout mêlé des sourires mauvais de Gabriel, des bribes des considérations immondes de Lamure sur « ces voleurs d'Israélites », de ses propres mots à elle, publiés dans les colonnes du Courrier dont elle regrettait la moindre des petites lettres imprimées à l'encre. À nouveau, un nœud lui avait serré la gorge, et si Emy fixait si obstinément les vitres de la voiture, c'était avant tout pour cacher à son collègue que ses yeux, par moments, se voilaient de larmes qu'elle avait tout le mal du monde à retenir, et tout le mépris qu'elle s'inspirait à elle-même de se lamenter ainsi sur son sort. Après tout, si elle en était là, elle ne pouvait s'en prendre qu'à elle-même. Les choix qui l'avaient conduite là étaient les siens : rester au journal, se croire plus maline que les Allemands en pensant pouvoir y écrire ce qu'elle voulait, continuer malgré l'arrivée de Meilland et le départ de tous les autres...
- Eh oh, Hale, tu m'as entendu ?
Ce n'est pas tant la voix, que le geste de de Lamure qui lui toucha soudain le bras (probablement pour attirer son attention, il était temps qu'il se rende compte qu'elle ne l'écoutait pas) qui tira un sursaut violent à la jeune femme. Elle se retourna brusquement vers lui, non sans un regard noir, tout en s'éloignant par réflexe autant que le lui permettait l'espace de l'habitacle, tandis qu'il laissait échapper un ricanement.
- Apparemment non... T'as de la chance, je ne suis pas d'humeur à me vexer. Bon, on arrive. Je suppose que tu ne seras pas d'accord, mais comme je suis le plus qualifié...
- Alors soyons d'accord pour être en désaccord, marmonna Emy.
- … pour ce reportage, tu me laisses parler. Toi, tu fais ton travail de demoiselle bien élevée : tu prends des notes.
Celle qui avait un jour été une véritable journaliste ne prit même pas la peine de répondre, elle se contenta de sortir à peine la voiture arrêtée, et de claquer la portière avec fracas avant de prendre une grande inspiration. Puis elle leva les yeux vers le fronton qui annonçait fièrement l'orphelinat de Reuilly, et soupira. La journée allait être longue.

Pauline Beaumont les accueillit avec une raideur qui faisait honneur à sa réputation, non sans avoir détaillé de pied en cap ses deux interlocuteurs et le photographe prévenu au dernier moment qui venait de les rejoindre, rouge d'avoir couru car on l'avait probablement menacé des foudres de la maîtresse des lieux en cas de retard. Avant même de les laisser avancer dans la cour, la sévère directrice de l'orphelinat entreprit de leur donner des consignes très claires sur ce qu'elle voulait et ne voulait pas lire dans ce reportage, et tandis que Lamure hochait consciencieusement la tête, Emy dut retenir un soupir las. La pratique ne l'étonnait plus – non, quitte à ce que la censure qui s'exerçait dans tous les journaux ne soit un secret pour personne, autant s'en servir largement, cela tout le monde l'avait compris – elle s'ajoutait simplement à la déjà longue liste des raisons pour lesquelles elle ne devrait pas être ici.
- Quant à vos clichés, veillez bien à venir me voir avant de prendre l'un des enfants en photo, n'allez pas illustrer votre article avec n'importe lequel. Et n'oubliez pas le portrait du maréchal. Maintenant suivez-moi.
Il y avait dix minute qu'ils étaient là, et Lamure n'avait pas réussi à en placer une. Le photographe, lui, tentait de faire un réglage sur son appareil malgré le pas rapide de Pauline Beaumont. Emy, quant à elle, se contenta de traîner les pieds derrière eux, en jetant un regard absent aux enfants qui s'étaient rassemblés en rang dans la cour, sous le fameux portrait du maréchal si cher au cœur de la directrice. Certains avaient de grands sourires aux lèvres, et se dandinaient sur place, conscients d'être au centre de l'attention. D'autres, plus timides, se cachaient derrière leurs camarades en dévisageant les nouveaux venus avec une méfiance qu'Emy ne put s'empêcher de trouver avisée. Car en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire (sauf si on lui demandait à elle de faire la rédaction finale de l'article, auquel cas elle ne répondait pas de sa capacité à écrire avant le prochain siècle) leurs frimousses plus ou moins touchantes et innocentes allaient se retrouver en double page pour illustrer le parangon de vertu qu'était madame Beaumont, avec ses méthodes qui consistaient surtout à suivre à la lettre la doctrine maréchaliste. Doctrine dont ils entonnèrent rapidement l'hymne, et sans comprendre comment elle s'était retrouvée dans ce traquenard, Emy se retrouva soudain face à face avec une cinquantaine d'enfants s'époumonant joyeusement sur l'air de « Maréchal, nous voilà ! ». Effrayant. Ce fut le seul mot qui lui vint à l'esprit. Découragée, elle se laissa aller contre un arbre et ferma un instant les yeux, mais les rouvrit bien vite pour les poser, absents, sur la chorale visiblement loin d'être improvisée. Elle voulut tenter d'oublier ce qu'elle entendait, mais évidemment, d'autres sujets de préoccupation bien moins innocents que quelques gosses faisant des vocalises revinrent aussi la hanter, et, la fatigue aidant, l'emmener bien loin de la cour de l'orphelinat de Reuilly.

Ce n'est que le fait de se sentir observée qui poussa soudain Emy à revenir à la réalité. Alors que les enfants attaquaient avec conviction le dernier couplet de leur ode au Maréchal, elle tourna brusquement la tête. Le regard qu'elle croisa, et dont elle reconnut aussitôt la propriétaire, avec ses grands yeux bleus et ses mèches rousses, la laissa un instant interdite. Rachel Lévi. Il y avait probablement des années qu'elles ne s'étaient pas vues, ou du moins adressé la parole, elles qui avaient été si complices auparavant. La journaliste – si l'on pouvait encore la désigner ainsi – savait très bien pourquoi Rachel et elle s'étaient éloignées, et une fois de plus, elle ne pouvait sans doute que se blâmer elle-même pour ses choix. Elle était restée au Courrier, elle bien dû finir par écrire les choses qu'on lui demandait d'écrire sur les juifs et... Automatiquement, elle baissa les yeux sur la poitrine de son ancienne amie, où brillait par son absence l'étoile jaune qu'on leur avait imposée. Que faisait Rachel dans la cour de l'orphelinat de Reuilly, sans étoile (donc dans l'illégalité, quand bien même Emy préférait s'épargner cette vision), à un moment où l'on y avait envoyé pour fouiner des types de la trempe de Lamure ? Le coup d’œil méfiant que lui lança la jeune femme rousse mit fin à cet échange silencieux, et elle ne put que baisser les yeux, mortifiée d'avoir lu un peu de mépris, et surtout une vague inquiétude dans les grands yeux bleus de Rachel. À quoi s'attendait-elle, de toute façon ?
- Ah, madame Beaumont, félicitations ! Vous avez bien noté, Hale, comme tous ces enfants connaissaient les paroles, et chantaient avec enthousiasme ?
L'intéressée leva vivement la tête vers son collègue au complet marron, et laissa échapper un compliment entre ses dents, en faisant mine de prendre quelques notes sur son carnet – lesquelles notes seraient probablement illisibles tant elle avait la main crispée autour de son crayon. Pauline Beaumont lui lança un regard peu amène (son manque de motivation était flagrant) avant de s'intéresser au photographe (« non, mais voyons, cadrez mieux que cela ! »). Quelques enfants, visiblement sélectionnés à l'avance, se rapprochèrent fièrement des journalistes, pendant que plusieurs d'entre eux s'éloignaient en direction des bâtiments, accompagnés de Rachel, dont Emy essaya de détourner son attention en se penchant sur la fillette que lui avait ramenée la directrice des lieux – qui donnait désespérément l'impression d'être partout.
- Je suis très fière de mon papa qui est mort pour la patrie, et pour le maréchal ! Il a même eu une médaille, vous savez ? C'est le maréchal lui-même qui l'a donnée, madame la directrice l'a accrochée dans le dortoir.
La gamine n'avait pas pris beaucoup plus de temps pour respirer au milieu de sa tirade qu'Emy elle-même, interdite. Il y eut même un court instant de blanc, avant qu'elle ne réalise que la petite fille attendait quelque chose – un compliment probablement, qu'elle bredouilla vaguement avant de l'envoyer se faire prendre en photo, ce qu'elle fit, toute fière. La jeune femme la suivit du regard, ne sachant que penser, hésitant entre l'envie irrépressible de lui mettre une claque pour lui faire ravaler des mots qu'elle ne comprenait pas, et celle de la prendre dans ses bras.

- Hale, ne restez pas plantée là, allez faire un tour, madame Beaumont nous en donne gentiment l'autorisation ! la rappela brusquement à l'ordre son collègue, tandis que la directrice avait pris le photographe en otage.
Malgré la désagréable sensation d'être totalement perdue que lui évoquait le fait de ne raccrocher avec la réalité que lorsqu'on l'interpellait, Emy lança un regard exaspéré à Lamure, puis s'éloigna à grands pas en direction de l'autre petite cour que comportait l'établissement, qu'elle espérait vide – espoir qui fut bien le seul depuis quelques temps à ne pas être déçu. Là, elle s'autorisa un long soupir, et se passa nerveusement les mains sur le visage, comme pour essayer de se réveiller. Mais rien à faire, le coup d’œil de Rachel s'était lui aussi mis à la hanter, et lui avait rappelé à quel point elle était seule et méritait de l'être. À quel point elle devait paraître méprisable pour son ancienne amie qu'elle devait avoir blessée. Bref, elle ressassait à nouveau lorsqu'elle entendit le pas rapide de Pauline Beaumont se diriger vers elle et entreprit de fuir vers le premier abri venu... Qui s'avéra être un bien piètre abri, puisqu'il y résonnait la voix de Lamure.
- … il faut que vous m'expliquiez pourquoi une aussi jolie fille fait du bénévolat à Reuilly... disait à une jeune femme qui s'avéra être Rachel.
Emy se figea. Pendant un court, très court instant, elle envisagea la possibilité de faire demi-tour pour ne pas se retrouver coincée entre le collègue le plus détestable du monde et une ancienne amie qui devait probablement la détester. Un très court instant, le temps pour Lamure d'insister et de lui faire comprendre toute l'urgence de la situation. Rachel – à laquelle semblait s'accrocher un gamin – ne pouvait donner son nom au type qui glosait sur le bien que ferait au pays la disparition de tous ces « profiteurs de juifs », entre autres. Encore moins alors qu'elle ne portait pas son étoile.
- Ah Lamure ! lança-t-elle brusquement pour attirer l'attention sur elle. Le professeur, le frère de madame Beaumont... Il est disponible pour un entretien, mais il préfère être interrogé par un journaliste de ta... trempe. Vas-y, je m'occupe de la demoiselle.
Le journaliste en complet la dévisagea un instant, comme s'il cherchait à comprendre ce soudain intérêt pour sa trempe de journaliste, et si un professeur de la Sorbonne valait l'échange contre une charmante rousse.
- Allez, fonce, Alphonse ! Ou il va partir, et Meilland va encore trouver quelque chose à redire.
L'argument Meilland – un repoussoir tout à fait convaincant de l'avis d'Emy – eut l'air de le faire hésiter. Il était temps de prendre les devants.
- Venez, mademoiselle, nous allons nous trouver un coin plus tranquille, si vous le voulez bien, évidemment... ajouta-t-elle en s'adressant à Rachel.

Elle lui lança un regard appuyé, le premier qui ne lui donnait pas l'air d'une morte-vivante depuis le début de la journée, et retint un soupir de soulagement quand la jeune femme accepta de la suivre. Lamure n'eut d'autre choix que de tourner les talons, non sans avoir lancé un regard qui se voulait charmeur (en vain) à la jeune femme rousse, tandis que celle-ci s'éloignait suivie par une Emy qui se demandait comment cette rencontre allait tourner. Elle n'avait pas l'intention de rester, ni même de discuter avec Rachel – qui n'en avait probablement pas envie non plus, de toute façon. Mais elle ne pouvait pas la quitter tout de suite, au risque d'éveiller le peu de soupçons que pouvait nourrir son collègue quand il y avait une jolie fille impliquée. Elle suivit donc son ancienne amie dans une pièce qui devait servir de salle de classe, ou du moins de lieu d'étude à en juger par les nombreuses tables en bois qui s'y trouvaient alignées. Emy referma la porte derrière elle, puis balaya l'endroit des lieux sans vraiment le voir, en s'efforçant à adopter l'air détaché qu'elle avait réussi à maintenir face à son collègue.
- Désolée, ce type est insupportable... lâcha-t-elle, je ne comprends pas comment on a pu penser à l'envoyer rencontrer des gamins !
Sa pitoyable tentative de plaisanterie tomba évidemment à plat, et la jeune femme baissa à nouveau les yeux, avant de laisser papillonner son regard sur le reste de la pièce – partout là où ne se trouvait pas la silhouette hostile de Rachel.
- Je ne vais pas m'éterniser... au moins, je peux t'assurer qu'il ne se posera pas trop de questions sur... sur toi ajouta-t-elle néanmoins. Je ne savais pas que tu travaillais ici...
Emy s'interrompit, sans savoir quoi ajouter. Elle n'avait rien à faire ici sinon triturer nerveusement son carnet. Force était de constater que celle qui avait été une de ses meilleures amies et elle n'avaient désormais plus rien à se dire qui vaille la peine d'être dit. Et que ce fossé qu'il y avait désormais entre elles, Emy l'avait creusé elle-même.

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Rachel Lévi
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MessageSujet: Re: Quand l'orphelinat est en première page du Courrier Parisien   Sam 11 Juin - 22:27

Rachel Lévi se trouvait en bien mauvaise posture – et elle se reprocha de nouveau intérieurement ne pas avoir prévu la venue de ces pseudo journalistes à l'orphelinat, ce qui aurait pu lui éviter ces rencontres désagréables. Elle avait pensé un instant que le véritable danger venait avant tout de la présence de son ancienne amie d'enfance, Emy Hale, qui était visiblement là pour prendre des notes dans son carnet et qui aurait pu la vendre à tout instant car elle savait bien que l'absence d'étoile jaune brillait sur sa poitrine et que ce crime aux yeux des occupants pouvait lui valoir beaucoup d'ennuis, jusqu'à un emprisonnement à Drancy. Elle avait véritablement cru pendant quelques minutes que celle qui écrivait désormais des horreurs en première page du Courrier Parisien à la botte de Vichy était capable de s'en prendre à elle, de détruire des années d'amitié et des dizaines de bons souvenirs qu'elles avaient en commun pour seulement rapporter comme le reste de ses congénères. Mais, pour une raison que Rachel ne s'expliquait pas, peut-être le respect en la mémoire de l'amitié qui avait uni leur deux pères, Emy Hale s'était détournée à l'arrivée de la jeune femme à l'orphelinat. En gardant le silence. En d'autres circonstances, Rachel aurait sans doute trouvé que cela était déjà beaucoup en un temps où les lettres de dénonciation fleurissaient, où l'on gagnait de l'avancement à écraser les autres, où un type atroce de sa promotion de la Sorbonne la filait littéralement pour trouver une quelconque information pour la faire tomber. Les personnes, à défaut de tendre la main, faisaient mine de ne rien voir lui permettaient de survivre à Paris en cette année 1943. Mais en ce qui concernait Emy, au vu de leur passif, ce n'était clairement pas assez. Tout ce qu'elle pourrait faire ne serait pas assez de toute façon, elle avait beaucoup trop de choses à se faire pardonner. La question n'était de toute façon pas là : en quelque sorte, en faisant mine de l'ignorer, Emy lui avait signifié qu'elle n'avait rien à craindre d'elle. Le véritable danger venait d'ailleurs, de ce deuxième journaliste à l'air concupiscent qui l'avait coincée dans un couloir pour soit-disant lui poser quelques questions et dont elle ne s'était pas assez méfiée. Il n'avait visiblement aucune intention de s'en tirer à bon compte. Où était Pauline Beaumont quand on avait besoin d'elle ? La directrice de l'établissement qui avait pourtant été partout depuis son arrivée avait malheureusement disparu, tout comme Marat et le reste des enfants. Seul Simon s'accrochait à elle en ouvrant deux grands yeux effrayés, sentant sans doute à quel point la jeune femme qui s'occupait de lui s'était crispée. Il serrait sa main avec force comme s'il avait peur que le vilain monsieur ne s'en prenne à lui pour l'arracher à Rachel, réminiscence sans doute du jour où cela s'était produit avec ses parents. Mais le journaliste qui lâchait le bras de la jeune femme en constatant qu'elle ne cherchait plus à fuir tout en continuant à lui sourire de manière qu'elle trouva grimaçante, ne prêtait aucune attention au gamin. Cela était à peine étonnant de voir que Le Courrier Parisien envoyait des personnes qui n'avaient rien à faire des enfants. Mais en l'occurrence, cela arrangeait les affaires de Rachel qui n'avait aucune envie qu'il ne s'adresse au petit Simon. Une gaffe était si vite arrivée, et elle pouvait mettre en danger tout le réseau qu'ils avaient patiemment construit, en plus de mettre Marat et Beaumont sur la sellette – même si Rachel devait avouer qu'elle avait un peu de mal à se faire du souci pour cette dernière, ne serait-ce que parce qu'elle était certaine qu'elle arriverait à rebondir.

Après un regard plein de mépris en direction de l'homme, elle s'accroupit un instant pour se mettre à la hauteur de Simon :
- Va rejoindre les autres, Gustave, d'accord ? Je vais parler un instant avec le monsieur puis je viendrais te dire au revoir, je te le promets. Si tu vois monsieur Marat, tu pourras lui dire où je suis ?
Il ne lâchait pourtant pas sa main, dodelinant d'un pied sur l'autre, visiblement hésitant sur la conduite à tenir. Mais malgré lui, il finit par hocher la tête et se séparant enfin d'elle, il quitta la pièce non sans lui lancer un dernier regard. Confusément, Rachel espéra qu'il dirait bien à Marat le message et que celui-ci comprendrait immédiatement le problème. Hélas, elle n'était pas assurée que son stratagème fonctionnerait ni même que Simon croiserait bien le frère de la directrice. Aussi, lorsqu'il finit par disparaître dans le couloir, elle se sentit soudain très seule, comme si brusquement elle se trouvait sans défense, comme si désormais il n'y avait plus rien ni personne pour contraindre le journaliste à se comporter de manière respectueuse. Rachel n'était certes pas du genre à reculer ou à se laisser faire, mais elle avait plutôt intérêt à ne pas faire de vagues et l'idée de se retrouver seule avec lui, même quelques minutes la répugnait profondément.
- Je n'ai pas beaucoup de temps, annonça-t-elle d'emblée, d'un ton froid, après s'être redressée, que vouliez-vous demander ?
- Cela ne fait rien, commença le journaliste avec ses yeux brillants, je...
- Ah Lamure ! Lança brusquement une voix féminine, le professeur, le frère de madame Beaumont... Il est disponible pour un entretien, mais il préfère être interrogé par un journaliste de ta... Trempe. Vas-y, je m'occupe de la demoiselle.
C'était Emy, qui tel un Deus ex machina venait de surgir de nul part en bas des escaliers où Rachel et le fameux Lamure se trouvaient. Elle semblait beaucoup plus énergique qu'à l'arrivée de la jeune femme à l'orphelinat et sur son teint pâle qui avait quitté son air apathique, s'affichait désormais une résolution nouvelle.
- Allez, fonce Alphonse ! Ou il va partir, et Meilland va encore trouver quelque chose à redire.
Rachel n'avait aucune idée de qui pouvait bien être ce Meilland mais l'argument parut faire mouche. Le visage fermé, elle regardait le duel entre les deux collègues, tandis que Lamure hésitait sur la conduite à tenir, tout comme Simon quelques instants auparavant. Elle aurait pu en profiter pour s'échapper, mais elle se tint coite en attendant de voir qui allait sortir vainqueur.
- Venez, mademoiselle, nous allons nous trouver un coin plus tranquille, si vous le voulez bien, évidemment, ajouta Emy en s'adressant cette fois-ci directement à elle.
Quitte à choisir, Rachel préférait encore Scylla à Charybde, aussi elle hocha la tête et d'un geste, fit signe à la journaliste – du moins, si elle méritait toujours ce nom –, de la suivre dans une salle de classe, tandis que Lamure n'eut d'autre choix que de tourner les talons pour trouver un hypothétique Marat qui n'allait certainement pas être ravi d'avoir une telle sangsue accrochée à lui mais auquel on faisait moins facilement du charme. La jeune femme rousse ignora complètement le dernier regard charmeur (qui faisait plutôt froid dans le dos) de Lamure pour faire entrer Emy  qui referma la porte derrière elles, sans savoir si elle souhaitait qu'on vienne les y déranger ou pas, si elle voulait faire face à son ancienne amie ou si son instinct lui commandait plutôt de fuir à toutes jambes.

Mais après tout, ce n'était pas elle qui avait quelque chose à se reprocher. Son orgueil piqué au vif, elle se retourna résolument vers Emy, bien décidée à lui faire face. Maintenant qu'elles étaient coincées dans la salle de classe qu'utilisaient les petits durant la semaine, quand ils n'étaient pas occupés à servir la propagande de Vichy dans l'objectif du photographe du Courrier Parisien du moins, obligées de faire semblant d'avoir une conversation, assez du moins pour que Lamure ne se méfie pas, autant ne pas se dérober. Toutefois, Emy, de son côté ne la regardait pas, et posait soigneusement son regard partout, sauf sur la silhouette de son ancienne camarade, preuve, s'il en fallait qu'elle n'avait pas vraiment la conscience tranquille.
- Désolée, ce type est insupportable, lâcha-t-elle finalement pour rompre le silence pesant, je ne comprends pas comment on a pu penser à l'envoyer rencontrer des gamins.
Cette tentative de complicité tomba à l'eau car Rachel qui n'en croyait pas ses oreilles ne prit même la peine de réagir. Elle continuait à observer son ancienne amie se débattre de cette conversation, et pour une fois, la gentille fille qu'elle était ne lui vint pas une seule fois à l'aide, pas un sourire, pas un hochement de tête, rien qui pourrait laisser croire à Emy qu'elle ne se trouvait pas là en terrain miné.
- Je ne vais pas m'éterniser... Au moins, je peux t'assurer qu'il ne se posera pas trop de questions sur... Sur toi, ajoutait Emy en triturant son carnet de notes qu'elle fixait , je ne savais pas que tu travaillais ici...

Ce fut la réplique de trop. Rachel se sentit envahie par une colère sourde, qu'elle avait réprimée soigneusement depuis des années, depuis qu'Emy et elle avaient cessé de se croiser, de se parler, depuis qu'elle avait lu les articles de plus en plus dégoûtant du journal dans lequel elle travaillait, depuis qu'Emy paradait avec le nec plus ultra de la collaboration. Elle ne s'était jamais rendue compte à quel point ce qu'elle avait pris pour une trahison lui faisait encore mal, des mois après avoir fait une croix sur l'amitié qui les avait liées. Le monde était devenu fou, mais elle s'était imaginé qu'au moins, ses propres amis ne lui tourneraient pas le dos quand elle se trouvait en difficulté. Pas comme ça. Aussi, à sa propre surprise, elle explosa d'un coup :
- Évidemment que tu ne sais rien de moi ! Depuis quand n'as-tu pas pris la peine de te demander comment j'allais et ce que je faisais ? Et pour ta gouverne, non, je ne travaille pas ici. Je suis bénévole, j'essaie d'aider mon prochain, d'être une fille bien, tu vois un peu l'idée ?
Sa tirade était si pleine de rancœur et d'aigreur qu'elle la laissa presque à bout de souffle. Visiblement, elle avait surprise aussi Emy car celle-ci ne répondit pas immédiatement, ce qui, loin de calmer Rachel, la poussa encore davantage dans ses retranchements :
- Tu as vu ce que vous avez écrit dernièrement dans ton... Ton torchon ? Je ne vois pas bien pourquoi tu t'inquiètes pour moi, tu sais très bien ce qu'il arrive à des gens comme moi, et tu n'as pas l'air de t'en préoccuper plus que cela en temps normal. Tu attendais des remerciements pour m'avoir tiré des griffes de ton cher collègue ? Mais attends, tu ne vaux pas mieux que lui... Tu ne vaux pas mieux que lui !
Elle crachait son venin avec violence, sans se soucier de faire mal, en souhaitant même faire mal, que cela arrache une réaction à Emy, quelque chose qui ressemble même un peu à ce qu'elle avait subi, elle.
- Pourquoi tu as fait ça, d'ailleurs ? Tu voulais te donner bonne conscience de sauver ton ancienne meilleure amie ? Allez, une juive, ça rachètera tout le mal que je fais par ailleurs, c'est bien ça ? Sache que quand tu auras le dos tourné, ma galère, elle continue, elle.
Rachel s'efforça de reprendre sa respiration, et le silence qui frappa soudain ses oreilles, lui permit de se rendre compte qu'elle avait quasiment crié ses remarques précédentes. En espérant de ne pas s'être trop fait remarquer, elle se calma un instant pour mieux poursuivre, d'un ton moins colérique qu'amer :
- Tu sais, je ne travaille pas ici. Je suis toujours à la Sorbonne, je rédige une thèse car je ne peux plus passer l'agrégation. Non, je ne pourrais jamais faire comme toi, je ne pourrais jamais être diplômée. Mais bon, c'est un détail, n'est-ce pas ? Après tout, je ne pourrais plus jamais être professeur, ni écrivain, je ne peux même plus entrer dans les jardins publics et dans les rames de métro de l'avant... Étonnant que j'essaie de passer inaperçue en ne mettant pas mon étoile jaune, n'est-ce pas ?
Elle s'était à peine rendu compte qu'elle s'était détournée à son tour, pour laisser aller son regard dans la salle de classe mais elle ne voyait pas les cartes de géographie, les encriers et les livres de classe, ses yeux, perdus dans le vague, s'étaient emplis de larmes. Elle les chassa d'un geste pour fixer à nouveau son ancienne amie qui n'avait pipé mot, dans l'espoir d'une réaction, n'importe laquelle qui ne la ferait pas se sentir seule.
- Oh et puis s'il-te-plaît, arrête avec ce carnet ! Ce n'est pas comme s'il était important, on sait tous très bien que tous vos articles sont écrits à l'avance.., lança-t-elle non sans cruauté, puisqu'après tout, elles avaient passé du temps à discuter de leurs projets de carrière et qu'Emy avait toujours désiré être une grande journaliste capable de remuer des scandales.
Rachel se tut enfin, sans trop savoir ce qu'elle attendait de son interlocutrice, maintenant que sa bile s'était déversée. Peut-être était-elle allée trop loin, peut-être avait-elle dressé des barrières infranchissables entre elles en l'attaquant frontalement de cette manière. Elle fixait Emy, emplie de sentiments contrastés. Déception, colère, pitié. Attendant, elle ne savait trop quoi. Après tout, si elle avait pris la peine de lui sortir cette tirade, si elle sentait à quel point cette histoire la bouleversait, c'était que les plaies n'avaient pas cicatrisées et que cette ancienne amitié continuait à lui tenir à cœur. Peut-être, après tout, espérait-elle une réaction qui arrangerait tout, tout en sachant qu'elle n'était pas prête à pardonner. Mais pour une fois, ce n'était pas elle, c'était Emy qui était en mauvaise posture.

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Vaincre les cauchemars
Grâce à ses rêves.

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Quand l'orphelinat est en première page du Courrier Parisien

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