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 Il est l'heure de reprendre la lutte [Peter]

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MessageSujet: Il est l'heure de reprendre la lutte [Peter]   Lun 20 Oct - 10:58

Décembre 1942


Il est de retour.

Violette vous a contactés hier pour faire passer la nouvelle, avec ordre de se tenir sur le qui-vive. Il était grand temps que les activités reprennent et que soient utilisées à bon escient les informations collectées au cours de ces derniers mois. Grand temps que revienne le maillon qui lie vos actions individuelles au commandement à Londres. Grand temps que tu aies des nouvelles de Nicolas... Si tu n'as rien répondu au message transmis, tes pensées se sont éloignées outre-Manche sous l'éclat d'un regard bleu devenu imprécis dans ta mémoire assaillie par le temps écoulé. Et le lendemain venu, sitôt ton service achevé, tu as raccroché ta blouse dans la seconde, laissant tes pas te guider au 30, rue Saint-André-des-Arts.

L'initiative n'est certainement pas raisonnable. Tu ignores, de même que tes coéquipiers, les raisons du départ subit de Marc. Les allusions entendues suggèrent un problème d'importance alors sans doute aurais-tu mieux fait d'attendre quelques jours d'être convoquée. Mais l'inactivité ne te sied pas, à toi la militante acharnée qui ne sait conserver sagement les mains dans les poches en regardant tout sombrer alentour. Si ta présence est source de dérangement, tes supérieurs sauront bien te le signifier.

Mais pour l'heure, Violette t'a ouvert sa porte sans mot dire. Pas la moindre trace de surprise sur son visage altier, tu aurais même juré au sourire à peine esquissé qu'elle s'attendait à ta venue. Qui d'autre aurait pu se précipiter ici sans directive précise ? Tes compagnons sont trop disciplinés, trop avertis pour passer outre les consignes et silences qui rythment vos activités.
Vous voilà donc assises depuis deux heures maintenant, silencieuses. Tu t'es installée sur une chaise en bois, autour de la table qui accueille d'ordinaire vos réunions, réchauffant tes mains sur le thé sucré que t'as proposé l'hôtesse. La gêne première de te trouver seule avec l'intimidante maîtresse des lieux, d'avoir l'impression manifeste de n'être ici pas à ta place hors des réunions du réseau s'est dissipée dans les volutes fumants qui émanent de ta tasse. Le silence premier a fait place à une série de sonates de Mozart, le tourne-disque masquant les faibles crachotements du poste de radio et le rapide débit de parole du speaker anglais de la BBC. Il parle si vite que tu peines par moment à saisir le détail de ses phrases mais les nouvelles globales sont encourageantes. Les troupes britanniques et américaines se sont emparées de toute l'Afrique du nord voilà quelques semaines, assurant la position sud des Alliés vis-à-vis de l'Europe. Des nouvelles encourageantes quant à la suite des opérations, des avancées pour lesquelles vous vibrez ensemble, toutes différentes que vous soyez. C'est un peu d'espoir pour la France et le continent tout entier que vous annonce l'orateur. Un peu d'espoir aussi derrière ces quelques coups frappés aux battants de la porte. Si vous éteignez le vieux poste par prudence, déréglant les fréquences si patiemment cherchées, c'est un sourire entendu qui vous monte aux lèvres, teinté d'un peu d'appréhension en ce qui concerne l'intruse que tu es ici.
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MessageSujet: Re: Il est l'heure de reprendre la lutte [Peter]   Sam 25 Oct - 22:32

Trois jours.

Soixante-douze heures que je suis revenu à Paris et déjà les souvenirs m'assaillent de tous les cotés.

Impossible de ne pas penser à Sybille à chaque pas que je fais, de ne pas avoir le cœur qui a un raté quand j'ai l'impression de la reconnaitre de dos et qu'en fait, il ne s'agit que d'une parfaite inconnue. Je n'ai pratiquement pas fermé l'œil depuis que je suis arrivé. Trop de choses qui me reviennent à l'esprit sans que j'arrive à y faire quoi que ce soit, comme si chaque ruelle de Paris n'était qu'une vaste excuse pour me rappeler ce que j'ai perdu et les erreurs que j'ai pu commettre.

Et pourtant… j'ai affirmé haut et fort que j'étais tout à fait capable de revenir ici et, surtout, de diriger ce nouveau réseau né des restes de ce que nous avions construit quelques mois plus tôt. J'ai dit que tout irait bien, que j'étais prêt mais, à mesure que passent les minutes et que je marche d'un pas décidé en direction de l'appartement de Violette, je me demande s'ils ont vraiment été dupes et, surtout, jusqu'à quel point je leur ai menti.

J'attends quelques secondes avant de frapper à la porte, hésitant et profitant des derniers instants de calme avant de devoir endosser de nouveau mon rôle pour de bon. Je n'ai fait que croiser Violette depuis mon arrivée, pour lui donner quelques instructions et qu'elle fasse passer le message. Tous doivent être en alerte, prêts à me rapporter ce qui s'est passé depuis que j'ai quitté la France.

Je finis par me décider et je toque doucement, effleurant le bois dans des gestes codés, convenus à l'avance pour que l'hôte de ces lieux sache qu'il n'y a pas de danger. C'est sans attendre de réponse que je rentre pour trouver deux femmes installées à une petite table en silence.

Quand je croise le regard de la demoiselle blonde qui fait face à Violette, j'ai comme l'impression d'être replongé plusieurs mois en arrière, lorsque je suis venu récupérer les nouvelles recrues parachutées en pleine campagne. Elle avait l'air totalement perdue et prête à se faire dévorer par le premier venu. Visiblement, je ne suis pas le seul que le temps a changé, elle semble s'être endurcie, ou alors, c'est juste moi qui essaie de me convaincre qu'elle pourra avoir les épaules pour survivre à tout ça, contrairement aux autres.

Un simple regard en direction de Violette suffit à ce qu'elle se relève. Elle s'approche de moi et m'effleure l'épaule sans rien dire avant de quitter la pièce, me laissant seul avec Victoire. L'espace d'un instant, je me demande quoi penser de ce geste. Est-ce juste pour me rappeler qu'elle est là, pour me faire comprendre de ne pas trop brusquer la demoiselle ?
Ou peut-être que c'est tout autre chose. C'est avec moue que je m'installe à la place qu'elle occupait quelques secondes auparavant avant d'attraper une cigarette et de lui tendre le paquet la mine interrogative.

"Je ne sais plus trop si tu fumes ou pas. Mais avec le temps, les choses changent, donc, sait-on jamais. Si c'est bien le cas, profite tant que j'ai encore des vraies cigarettes. Ca ne va pas durer à ce rythme-là et je vais bientôt devoir me contenter de ces horreurs que j'ai pu apercevoir avant mon départ."

Sans attendre de réponse, j'allume mon briquet et je laisse filer quelques secondes de silence avant de reprendre la parole.

"Ca fait longtemps."

Difficile de trouver les bons mots, de réussir à détendre cette atmosphère que je trouve pesante. Et pourtant, c'est mon rôle. Je dois renouer tous ces liens que le temps et les évènements tragiques ont réussi à briser et je dois le faire rapidement si nous ne voulons pas perdre le peu qu'il nous reste. Après tout, la victoire appartient à celui qui y croit le plus, et surtout le plus longtemps. Et croire à ce qu'on fait à défaut de savoir où on va réellement, c'est tout ce qui nous reste.

C'est bien entendu à moi de tout faire pour que des jeunes femmes comme Victoire y croient, même si, en soit, si je n'écoutais que moi, je m'occuperais uniquement de la véritable raison qui m'a fait revenir à Paris. J'essaie pourtant de ne pas oublier ce pourquoi Sybille s'est battue, ce qui nous a unis au début de ce conflit et qu'il faut tout faire pour tenir coûte que coûte, aussi longtemps qu'il le faudra, même si je n'ai plus envie d'y croire, que je ne vois plus l'intérêt de lutter pour un monde où elle ne sera plus là.

C'est empli de toutes ces contradictions que j'observe la jeune femme qui me fait face et que je me décide enfin à rompre le silence.

"Est-ce que tu te sens prête à reprendre du service ? Pour de bon ? Et à risquer de nouveau ta vie ?"

Ma phrase est un peu sèche, plus que ce que je ne l'aurais réellement voulu. Mais, après tout je ne suis pas là pour faire dans la dentelle.
J'essaie de sourire, avec un succès tout relatif et, après avoir écrasé le mégot de ma cigarette, je souffle, à mi-voix, non sans la lâcher des yeux.

"Comment vas-tu ?"

Je me rends compte que ma voix s'est fait bien plus douce et amicale. J'ai beau avoir l'impression de ne plus être capable de ressentir quoi que ce soit d'autre que cette haine qui ne me quitte plus, j'ai tout de même au fond de moi encore des bribes d'affection pour celle qui ne me parait encore qu'une enfant par bien des aspects.


Dernière édition par Peter Rosewood le Lun 17 Nov - 15:51, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Il est l'heure de reprendre la lutte [Peter]   Lun 17 Nov - 15:32

Il entre.

Il entre et une multitude de sentiments vient pulser dans tes veines. Joie, angoisse, hâte se répandent au rythme des pulsations de ton cœur, torrent d'adrénaline qui t'étourdit. Puisqu'il est de retour, vos actions vont reprendre. De nouveau, informations et nouvelles vont transiter outre Manche, la lutte va recommencer pour vous, agents disséminés dans Paris, silencieux et attentifs. Après l'inactivité forcée de ces derniers mois, après l'oppression toujours plus sévère du peuple français par l'occupant, l'idée d'agir de nouveau t'emplit de joie.
Et surtout... Puisqu'il est de retour, l'espoir de trouver réponses aux questions qui te taraude revient. Lancinant. Poignant. Oppressant. S'il est quelqu'un qui puisse t'expliquer l'absence de ton fiancé à tes côtés, les raisons de son retard, c'est bien lui.
Peut-être as-tu trop confiance en ses capacités. Marc t'a toujours impressionné avec ses yeux sévères, ce regard pénétrant face auquel tu as l'impression de ne rien pouvoir cacher. Et visiblement, l'absence n'a pas atténué ton sentiment. Là devant lui, tu te sens minuscule.

« Merci. » Ta voix s'est élevée, à peine audible face à la sienne, tandis que tu t'empares d'une cigarette dans le paquet qu'il te tend. Tu ne fumes pas, ou plus du moins. Sous l'influence de Nicolas, tu avais cessé de griller cartouche sur cartouche pour te restreindre à quelques bouffées de fumées en de rares occasions. Et aujourd'hui est, à n'en pas douter, une occasion. Au moins l'odeur du tabac aura-t-elle le bénéfice de détendre un peu tes membres noués. Tu savoures les effluves qui s'élèvent dans la pièce et vous entourent, luxe indéniable en ces temps de disette et d'indigence qui voient les hommes se battre pour une pinte de bon alcool, pour une vraie cigarette. Ah, Victoire, tu peux ajouter ça à la liste des échecs d'Hitler.
Une raison de plus pour se battre. « Plus que jamais. Tu pourras compter sur moi. La situation... » Tu t'interromps une brève seconde, est-ce à toi de lui parler de tout cela ? « La situation empire chaque jour. La moindre protestation devient prétexte à écraser la France, sans considération. Les parisiens grondent. » Et tu crains que d'ici peu, les esprits échauffés ne s'enflamment pour de bon. Avec le lot de conséquence qui ne manquera pas de s'ensuivre. Alors bien sur, tu voudrais que la guerre soit finie - car dans ton esprit, elle n'a jamais cessé -, tu voudrais que les allemands soient renvoyés chez eux pour ne plus revenir. Mais ce n'est pas tant pour toi que pour ton pays que tu te bats. C'est pour ces hommes tabassés, ces femmes aux bras bleuis par des poignes brutales que tu vois défiler chaque jour au dispensaire. Pour toutes les victimes de la barbarie germanique. Pour ton frère aîné, qui a déjà donné sa vie sur les champs de bataille de Lorraine pour vous défendre, pour ton cadet qui risque la sienne bien loin d'ici.

La détermination flambe dans tes yeux, flamme haute et résolue, mais vacille un instant. Comment tu vas ? Comment peux-tu aller, isolée de la plupart de tes proches ? Ton fiancé a disparu, le frère qu'il te reste aussi et pour autant que tu en saches, ils pourraient bien être morts tous les deux, leurs corps gisant dans une quelconque fosse commune sur laquelle tu ne pourras jamais te recueillir. Tes parents ont fui vers le sud. Ne te reste que quelques amis à qui tu n'oseras jamais confié les angoisses de tes nuits et la véritable nature de tes activités. « Ça n'a pas d'importance... » A peine un murmure. Un souffle qui vient raviver l'étincelle de ton regard. Si tu réfléchis trop longuement, tu t'effondreras. Aussi tu esquives les questions, tu t'occupes l'esprit, incessamment. Comme lui. Tu n'as nul besoin de l'interroger pour le deviner, nul besoin de réponse pour deviner la détresse distillée par les drames qu'il vient de traverser, quels qu'ils fussent.

Tu te lèves de ton siège et lui tourne le dos, ouvrant une fenêtre proche pour évacuer l'odeur de vos cigarettes qui fument encore dans le cendrier. Les rues sont animées malgré la situation, bruyantes du cri des passants et des pétarades des quelques véhicules en mouvement. Tes yeux se perdent le long des immeubles que sépare le long ruban sombre de la route. Plus de questions as-tu décidé. Néanmoins, il en est une qui ne cesse de te hanter, obsédante. Nicolas. « As-tu... » Ta voix se brise. Se raffermit. « As-tu des nouvelles ? »
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MessageSujet: Re: Il est l'heure de reprendre la lutte [Peter]   Lun 1 Déc - 21:49

Si je ne le montre pas, je suis content de voir qu'elle est entière et qu'elle ne semble pas avoir trop souffert durant les mois qui se sont écoulés. Victoire m'a semblé tellement fragile dès notre première rencontre que parfois, j'ai des réticences à l'idée de l'entrainer à nouveau dans ce tourbillon qu'est la vie d'un résistant. Peut-être qu'après tout elle a adoré ces derniers mois sans avoir à risquer sa vie ou à guetter une issue qui ne vient toujours pas. Peut-être a-t-elle envie de faire comme ces milliers de personnes qui voudraient juste vivre leur vie sans avoir à rendre des comptes à personne ni à devoir jouer les héros. Je ne peux pas les blâmer, après tout, je me demande parfois, si j'avais eu à nouveau le choix entre une vie normale avec Sybille ou de foncer tête baissée dans les ennuis, quelle option me serait venue après un peu de réflexion. Il est facile pour moi aujourd'hui de porter fièrement l'étiquette de résistant, quand je le peux bien évidemment, et je sais que, si nous sortons vainqueurs de tout ça, je serais particulièrement bien vu mais, parfois, je me dis que cette lutte demande beaucoup trop de sacrifices et que des femmes comme Victoire pourrait peut-être encore avoir une vraie vie, sans risquer de la perdre à chaque instant.

Je la vois attraper une cigarette dans le paquet que je lui tends et sa voix se fait enfin entendre, presque timidement. Les secondes s'écoulent, interrompues seulement par le tic-tac de l'horloge qu'on entend dans la pièce d'à coté, alors que nous savourons tous les deux un plaisir devenu bien trop rare. Il m'est plus difficile que je ne le croyais de faire face à cette jeune femme si pleine d'espoir, moi qui n'en ait plus vraiment. Ses propos ne font que confirmer ce que je redoutais déjà. Bien évidemment qu'elle est prête à reprendre les armes. Et je me rends compte que, même si une part de moi aurait souhaité qu'elle préfère retourner à une vie aussi normale que possible dans ce monde de fous, je ne peux qu'être fier de cette prise de position qu'elle affirme. Esprit de contradiction, quand tu nous tiens.

"J'ai entendu parler des rumeurs qui grondent. Tu peux m'en dire plus ? Je n'ai pas encore vraiment eu l'occasion de mesure la température dans les rues. Il y a déjà tellement à faire depuis mon retour."

Je la fixe un instant, réalisant brusquement qu'elle pourrait m'être très utile pour observer les parisiens. Ce serait en plus beaucoup plus sûr pour elle que de remplir une des futures missions que nous allons forcément devoir mener dans les prochains mois. Et puis, de par son travail, elle pourra savoir pas mal de choses qui m'échapperont forcément.

Le regard que je lui lance doit être assez explicite pour qu'elle ait une idée des pensées qui viennent de me traverser l'esprit.

"Et tu pourrais le faire de façon plus régulière ?"

Guettant sa réaction, je fume ma cigarette sans chercher à interrompre ce silence qui a de nouveau envahi la pièce.
Je finis par lui poser une question autrement plus personnelle et, à sa réponse, j'ai un sourire non feint. Je la fixe alors de longues secondes sans rien dire avant d'effleurer sa main.

"Bien sûr que ça a de l'importance. Ne serait-ce que pour être sûr que tu seras capable de mener tes missions à bien."

J'hésite un peu avant d'ajouter, un ton plus bas.

"Et aussi parce que je me soucie de toi."

Quand elle se lève, mon propre regard se perd dans la contemplation de ma cigarette qui se consume doucement. C'est du gâchis je le sais bien mais il y a une question que je redoute de la part de Victoire. Et, bien entendu, ça ne rate pas alors qu'elle souffle ce qui doit l'obséder presque autant que la pensée de Sybille ne quitte pas mes pensées.

Mais, et là est toute la différence entre elle et moi, si je suis rongé par la peine d'avoir perdue celle que j'aime, elle est rongée par l'espoir. Et c'est peut-être bien pire. Cet espoir qui paralyse, qui fait parfois perdre le sens des réalités et qui fait faire les pires idioties.

Je laisse filer quelques secondes avant de souffler, à mi-voix.

"Non, pour l'instant, rien de nouveau. Mais je ne suis rentré que depuis quelques jours. Je n'ai pas eu le temps de voir tout le monde et de me renseigner. Je le ferais si tu veux."

Si c'est bien là la vérité, je me demande l'espace d'une seconde ce que je lui aurais dit si j'avais vraiment eu des nouvelles de Nicolas et qu'elles n'auraient pas été des plus agréables. J'aurais probablement menti, certainement même, de peur de voir s'éteindre cette flamme qui brille dans ses yeux et qui me manque tellement.

"J'en déduit que tu ne sais rien non plus. Ca fait combien de temps maintenant ?"

Peut-être faut-il quand même commencer à la préparer au pire. J'ai perdu un peu la notion du temps depuis que je suis parti et ce qui a pu sembler une éternité pour certains n'a eu que peu d'importance pour moi. Il faut aussi que je reprenne mes marques et que je réapprenne à vivre en France, à Paris, non plus en Angleterre, dans une espèce de cocon, loin de tout ce qui s'est passé. Et que j'oublie cette part de moi qui continue vaguement d'espérer que rien de tout ça n'est jamais arrivé.
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MessageSujet: Re: Il est l'heure de reprendre la lutte [Peter]   Jeu 4 Déc - 22:50

Tes yeux se ferment une seconde, le temps de savourer une nouvelle bouffée qui envahit tes narines. Tu n'as plus fumé depuis... longtemps. Trop longtemps. Elle se consume vite, bien trop vite, cette mince cigarette à l'extrémité rougeoyante mais déjà tu sens tes angoisses diminuer, s'apaiser sous l'effet bienfaisant du tabac.
Alors tu profites avec délices de ce petit plaisir qui ne se reproduira sans doute pas de sitôt, laissant s'éterniser le silence, cherchant tes mots, rassemblant tes pensées.

« Les gens en ont assez. Durant ton absence, les privations se sont encore aggravées, et pour se nourrir, encore faut-il avoir le temps de rester des heures à attendre. A moins d'être dans les premiers servis, la plupart repartent systématiquement les mains vides. » Ce qui n'est pas mince affaire pour les travailleurs, les personnes seules qui n'ont nul conjoint pour les approvisionner. Toi-même tu peines souvent à trouver de quoi manger. Mais tu es seule et te contente de peu. La situation est bien pire pour ces mères qui n'ont pas de quoi nourrir leurs couvées. « J'ai vu des familles entières venir frapper à notre porte dans l'espoir que nous pourrions leur fournir quelque chose pour leurs enfants. Mais nous ne sommes pas une banque alimentaire. A part leur permettre de passer une nuit dans un endroit chauffé, nous ne pouvons rien. Par ce froid, tout est plus dur à supporter alors les esprits s'échauffent d'autant plus. »

Oui la rue gronde. Elle gronde et le mécontentement enfle de jour en jour. De jour en jour ils sont plus nombreux à arpenter les rues de Paris, pancartes au poing derrière quelques leaders charismatique. Quelques inconscients qui risquent de mener les parisiens au massacre le jour où les scrupules des autorités prendront fin. Ce qui ne saurait tarder. Oh bien sur tu comprends. Ancienne militante SFIO, comment pourrais-tu blâmer ces hommes et femmes qui croient en la force de leurs voix unies, qui espèrent seulement que la vie sera moins difficile si quelqu'un daigne les entendre. Douce utopie. Tu n'as aucun doute sur la mansuétude du régime nazi : déporter et enfermer plutôt que d'abattre froidement, voilà toute la commisération dont ils sont capables. Les manifestants feraient mieux de s'en souvenir avant de lever le point. Il vaut mieux s’en aller la tête basse que les pieds devant.

« Bien sur, je te tiendrais informé de tout ce que je peux glaner comme information à ce sujet. Si c'est... ce que tu souhaites. » Tu n'es pas dupe de ses intentions. Derrière sa question anodine, c'est un ordre de mission qui se profile. Une tâche à mener à bien qui t'éloigne de tout danger. Mais tu ne veux pas être protégée. Tu veux te battre, comme les autres, avec tous les moyens en ta capacité. Tu n'ajoutes rien cependant, l'instant n'y est pas propice et sa demande ne t'empêche en rien de drainer des nouvelles par d'autres sources... tels que les officiers allemands de passage entre les murs de la Croix Rouge.
Absorbée par cette pensée, tu ne prêtes pas immédiatement à sa main qui vient frôler la tienne. Un geste banal, si simple, marque de soutien et de solidarité. Un geste qui te fait pourtant sursauter. Une réaction incontrôlée, involontaire. Tu n'as plus guère l'habitude que les gens te touchent. Bien sur, tu es en permanence au contact des autres mais ce ne sont jamais eux qui initient le mouvement. Tu étais pourtant câline autrefois, de ces personnes qui témoignent leur affection par le toucher. La guerre a brisé bien des choses.

Ta cigarette touche à son terme, tu l'écrases dans le cendrier avec un regard de regret et t'éloigne dans l'appartement. Bien sur, la question qu'il voudrait ne pas entendre est venue à tes lèvres. Et bien sur, tu es suspendue aux siennes, tes yeux rivés aux siens. Tu attends. Tu espères, malgré toute la force que tu mets à ne pas trop y croire, pour moins risquer de chuter sur sa réponse que tu devines d'avance négative.
Ta main vient se perdre sur ton front, repousse au passage les mèches blond cendré venues se perdre devant ton visage tandis que tu hoches doucement la tête. Toujours pas de nouvelles. Tu le savais. Tu refusais de trop espérer. Tu n'y croyais même pas du tout. Et pourtant, c'est un nouveau coup qui te transperces. « Ça va faire six mois. J'ai été parachutée en avril. Il devait l'être dans les semaines suivantes... » Tu te détournes avant qu'il ne devine les larmes de rage dans tes yeux, retenant le hurlement qui gronde dans ta gorge.
Il devait te rejoindre dans les semaines suivantes.
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MessageSujet: Re: Il est l'heure de reprendre la lutte [Peter]   Sam 3 Jan - 21:40

Ces quelques instants volés à la triste réalité semblent faire du bien à Victoire dont les yeux se ferment, comme pour mieux apprécier ces quelques bouffées de tabac. Je retiens un sourire avant de lui tendre le paquet sans faire le moindre commentaire, guettant plutôt sa réaction et les réponses aux questions que je lui pose. J'ai besoin de savoir ce qui se passe dans cette ville et à quel point les gens en ont assez de la situation. Les mots qu'elle lâche ne font que confirmer mes pires craintes.

Je soupire, mes yeux se fermant quelques secondes pour assimiler l'information avant de les rouvrir et de fixer la jeune femme.

"Je vois. Et ça n'ira pas en s'arrangeant. Le rationnement fait des ravages à ce qu'on dirait. Et j'imagine que le marché noir doit être florissant. Les gens vont se focaliser sur le meilleur moyen de trouver de quoi nourrir un minimum leur progéniture, difficile de leur demander de se soulever contre l'occupant."

Et pourtant, la plupart des révolutions ont démarré comme ça, parce que le peuple avait faim. Mais le peuple n'était probablement pas composé en grande partie de femmes, de vieillards et d'enfants, ça doit tout de même peser dans la balance.

"La Croix Rouge ne doit pas désemplir. Et il doit y avoir nombres de personnes qui restent dehors n'est ce pas ? Est-ce que tu as vu beaucoup de réfugiés ? Des non parisiens mais aussi des étrangers ?"

Je la fixe avec attention, guettant ses réponses, essayant de voir par ses réactions si elle arrive à gérer ce flots de personnes en détresse. Quelque part, je me dis que ça doit aussi lui permettre d'oublier ses propres déboires, sa propre situation en se concentrant sur celle des autres. Mais ses journées doivent être éreintes et il me répugne d'avoir à lui proposer d'autres missions en plus de celle de veiller comme elle peut sur un peuple qui n'a plus rien.

Un compromis me vient tout de même à l'esprit qui me permettrait d'en savoir plus sans l'épuiser à la tâche. A sa réponse, je réalise qu'elle comprend visiblement ma demande comme un ordre ce qui, au fond, n'est pas une mauvaise. Je sais bien que c'est le genre de mission qu'elle effectuera, même à contrecœur, mais qu'elle préfèrerait faire quelque chose de bien plus concret. A sa place, je réagirais exactement de la même façon et j'hésite quelques secondes avant de me décider à répondre, même si ce n'est probablement ce qu'elle a envie d'entendre.

"Oui, c'est ce que je veux. Tu peux considérer ça comme ta première mission officielle. Je veux un maximum de renseignements sur ce que tu peux capter pendant que tu travailles. Les gens ont tendance à plus se confier lorsqu'ils se font soigner, les médecins, les infirmières sont toujours vus comme des personnes à qui on peut tout dire. Et même quand ce n'est pas le cas, tu peux voir qui est blessé et surtout, comment. Il y a certes beaucoup de personnes souffrant du froid et de la malnutrition, mais je te sais assez fine pour repérer ce qui pourrait sortir de l'ordinaire. C'est important. La moindre faille chez l'ennemi est vitale et tu peux faire partie des gens qui pourraient les trouver en observant avec attention."

Alors que je parle, j'ai comme l'impression qu'elle est un peu perdue dans ses pensées. Rien de bien étonnant au vu de ce qu'elle a pu subir ces derniers mois, ne serait-ce que cette attente interminable, sans savoir si notre réseau allait pouvoir se relever de ce qu'il lui est arrivé ou si elle devrait continuer la lutte seule, sans personne sur qui se reposer. De quoi se décourager et se demander si tout ça en vaut vraiment la peine. J'espère qu'elle n'y a pas pensé, que sa jeunesse permet de compenser ce genre de pensées moroses qui viennent parfois plus souvent à l'esprit de personnes qui ont un plus gros passif à porter.

J'effleure alors sa main et son sursaut ne m'étonne pas, même s'il m'inquiète un peu. La Victoire que j'ai rencontrée n'était pas aussi renfermée ni aussi tendue et j'ai peur que la vie qu'elle mène n'ait brisé bien trop de choses qui ne pourront jamais être reconstruites. Et pourtant, impossible de faire machine arrière et dire quoi que ce soit à voix haute serait stupide. Je pourrais lui dire que je comprends, que je sais ce qu'elle peut ressentir et que ça s'arrangera mais ce serait mentir. Elle est encore au stade où elle arrive à  nous faire confiance sans retenue, ce qui n'est plus mon cas depuis longtemps. Peut-être qu'elle en restera là, je l'espère, que la guerre ne durera pas assez pour qu'elle en arrive au même stade que moi mais, à entendre ce qu'elle a pu me dire sur la situation, j'en doute. Nous sommes encore loin de pouvoir songer à une quelconque victoire sur nos envahisseurs et, aujourd'hui, c'est à notre propre survie qu'il faut songer avant de pouvoir espérer être vraiment efficaces.

Vient alors cette question que je ne voulais pas entendre mais qui, de toute façon, aurait forcément fini par s'immiscer entre nous. Je l'aurais probablement posée moi-même si j'avais vu qu'elle l'évitait soigneusement. Mais ça ne rend pas la réponse plus facile pour autant, surtout que je n'ai rien de positif à lui apprendre.

Je lâche alors, d'un ton que j'essaie de garder le plus neutre possible.

"Je sais que six mois peuvent paraitre une éternité. Mais il y a tellement de paramètres à prendre en compte que rien ne dit qu'il est mort."

J'hésite un instant, me rappelant brusquement avoir eu quelques nouvelles d'un autre parachutage, quelques semaines après celui de Victoire. Je l'avais occulté, trop focalisé sur mes propres problèmes pour vraiment me sentir compatissant à l'égard d'un énième parachutage qui ne se passe pas comme prévu mais là, je me rends compte que j'en sais plus que je ne le croyais. Je toussote alors, me décidant à rallumer une deuxième cigarette, plus pour me donner une contenance qu'autre chose. Tant pis pour les économies, j'éviterai de me plaindre quand je serais à court.

"Il y a un parachutage après le tien qui ne s'est pas bien passé. Au moment du largage, ils ont reçu l'info que le coin grouillait de soldats allemands alors ils ont sauté dans une autre zone. Impossible de savoir laquelle, l'avion a été descendu pendant qu'ils essayaient de donner les coordonnées. Mais je me souviens que les gens sur place ont ratissé tous les secteurs possibles, ils n'ont trouvé aucun corps ni aucune trace de lutte à des kilomètres à la ronde. Ni du matériel abandonné. Je peux me renseigner et voir s'il était prévu dans ce largage ou si c'était un autre."

Je me rends compte en parlant que ce que je dis ne dois pas vraiment la rassurer, bien au contraire, je suis même particulièrement maladroit pour le coup. Ils peuvent très bien avoir été faits prisonniers et exécutés dès leur arrivée en prison, torturés ou je ne sais quoi du même acabit. Et quant au matériel, il aura surement été embarqué. On ne gâche pas des trésors venus du ciel, même s'ils viennent de l'ennemi, surtout en ces temps qui courent. Je laisse filer le silence avant de souffler.

"Désolé."

Plutôt court comme répartie et pas franchement utile. Mais la rassurer ne le serait guère plus. Elle n'est pas stupide, elle sait ce qui se passe dehors. Peut-être même mieux que moi en ce moment.
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MessageSujet: Re: Il est l'heure de reprendre la lutte [Peter]   Mer 14 Jan - 19:53

Comment les choses pourraient-elles s'arranger ? Quelles sont les améliorations envisageables dans un monde en guerre, ravagé par la violence, où n'existe d'autre liberté que de se taire et de baisser la tête ? Où les seules chances de survie résident dans le silence et la soumission ? De seulement y penser, tes poings se serrent, la rage déposant son goût âcre sur tes lèvres.
De jour en jour, le défilé des désespérés se fait toujours plus dense. Toujours plus difficile à encaisser. Vous êtes Français, par Dieu ! De cette nation fière et forte qui porte sur son nom des siècles d'une histoire glorieuse. De ce pays dont la grandeur a jadis éclipsé toute autre. Et aujourd'hui ? Aujourd'hui la France que tu chéris n'est plus que l'ombre d'elle même. Une terre qui a perdu son identité territoriale. Un nom synonyme de défaite. Un peuple qui a abdiqué toute fierté et courbe le dos sous le joug de l'envahisseur dans l'espoir vain qu'un jour meilleur viendra.

Et vous, personnels du corps médical, vous faîtes l'oreille confidente pour ces centaines de désespérés qui frappent à votre porte chaque semaine, pour ce gens à qui vous ne pouvez si souvent apporter qu'un sourire et quelques mots de réconfort. Parce qu'ils vous est matériellement impossible de faire davantage. « Nous ne pouvons pas les aider. Nous n'avons rien à leur offrir qui ne soit d'ordre médical, et encore... nous n'avons pas toujours la possibilité de réellement les soulager. Le matériel se fait de plus en plus rare. » Tu t'es abstenue d'ajouter quoi que ce soit sur les carences alimentaires, sur la détresse des affamés qui réveille chaque fois les grondements furieux de ton estomac délaissé. Du dispensaire à ton lit, il n'est guère de changements d'itinéraire. Tu comptes sur le sommeil pour te faire oublier, sur les maigres réserves de survie du dispensaire - des paquets de gâteaux secs destinés aux hypothermies - pour faire office de coupe faim. Ces pensées envoient en ton corps épuisé des signaux d'alarmes qui se transforment en protestations bruyantes de la part de ton ventre. Protestations que tu t'efforces de couvrir de ta voix. « Ceux qui le peuvent quittent Paris et les provinciaux seraient fous de venir en ce moment. Quelles que soient les privations qu'ils subissent dans les campagnes, ce ne peut être pire qu'ici. En revanche, des allemands... » Des allemands par dizaines, qui se pavanent toujours plus nombreux entre vos murs avec leurs accents insupportables. « Ils défilent en permanence. Des gradés, des militaires, des civils... De tout. L'un de mes responsables - un médecin, nouvellement arrivé - est l'un d'entre eux. » Sur lequel il va te falloir garder un œil attentif. Landgraf semble consciencieux et courtois pour le moment... Mais il n'en demeure pas moins allemand. Tes petits trafics avec Elsa Auray vont devoir se faire plus discrets encore à l'ordinaire. Sans parler du danger qu'il y aurait à poser trop de questions en sa présence. « Mais c'est d'accord. Je vais te ramener le plus d'informations possible sur tous ceux qui défilent chez nous. La semaine passée, nous avons eu un certain Grüper, responsable de la sécurité à Paris. Trois balles dans la cuisse et une cicatrisation difficile, il en a pour plusieurs mois avant que ça ne guérisse complètement - si ça guérit. Je devrais pouvoir en tirer des éléments utiles. »

Tout en parlant, tu t'es levée, dirigée vers la fenêtre. Tu tentes d'effacer de ton esprit ce sursaut involontaire à son contact. Cette réaction presque anodine et qui dénote pourtant tellement... Ta douleur. Ta peur. Ta fureur. Ces sentiments à l'intensité brûlante qui vient flamboyer dans tes yeux étrangement froids en cet instant. Lassitude et fatigue s'estompent au fil de cette discussion qui ouvre grand les portes de ta rancœur, d'ordinaire étouffée par le train-train inlassable d'un quotidien pendant lequel tu t'interdis tout état d'âme futile, toute émotion qui risquerait de te faire vaciller.
Mais aujourd'hui... les vannes sont ouvertes, laissant s'écouler le flot de ta colère. Et de ton angoisse ravivée par les événements qu'il te livre à contre-cœur. « Des soldats allemands ? » Dans ta poitrine en feu, ton cœur manque un battement. Puis deux. Avant de se reprendre douloureusement. « Il est...? » Prisonnier ? Le mot ne peut franchir tes lèvres sèches, lourd de toutes les implications qu'il entraîne. Un parachuté, capturé par les autorités allemandes, quelles probabilité existe-t-il pour qu'il soit encore en vie ? Pour qu'il n'ait pas simplement été torturé ? Sa chair meurtrie à l'extrême jusqu'à lui faire cracher les noms de ses complices ? Avant d'être fusillé, pauvre carcasse muette d'avoir trop supplié ? A moins qu'ils ne l'aient gardé quelque part, loque humaine, au cas où il puisse livrer quelques autres renseignements utiles ?
Ton imagination est féconde Victoire, l'a toujours été. L'est bien trop en cette heure. Une larme dévale la courbe de ta joue, aussitôt essuyée d'un revers de manche. « As-tu... As-tu moyen de t'en assurer ? »


Dernière édition par Victoire Langremont le Dim 25 Jan - 17:37, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Il est l'heure de reprendre la lutte [Peter]   Dim 25 Jan - 17:24

Le désespoir qui se dégage de Victoire bien malgré elle me touche de plein fouet. Bien plus que je ne l'aurais soupçonné avant de pénétrer dans cette pièce. Je réalise qu'une part de moi s'attendait à retrouver la jeune femme que j'avais connu il y a quelques mois. Cette jeune femme qui croyait vraiment que nous allions réussir, dont l'idéalisme et une certaine naïveté me faisaient parfois sourire mais me donnaient surtout une raison de plus pour continuer la lutte. Avec tout ce qui m'est arrivé ces derniers temps, c'était ça que j'étais venu chercher en demandant à m'entretenir avec Victoire avant de reprendre réellement le flambeau et donner à chacun les ordres et consignes qui permettraient de saborder l'occupant de l'intérieur, sans même qu'il ne s'en rende compte.

Et maintenant que je fais face à cette jeune femme qui semble prête à perdre pied, l'espace d'une seconde, je ne sais plus quoi faire ni quoi dire pour lui donner de nouveau envie d'avancer et de lutter. Le travail qui nous attend va être long et difficile et je ne sais même pas si, au final, nous serons vainqueurs ou pas. De nouveau des pensées contradictoires m'envahissent et je me demande si tout cela en vaut vraiment la peine. Je ne suis moi-même qu'un mort en sursis et je sais que le jour viendra fatalement où j'en aurais fini avec tout ça, d'une façon ou d'une autre. Mais ce n'est pas son cas. Pas encore en tout cas. Et j'espère que ça au moins, ça ne changera pas.

Pourtant, quand elle commence à me parler de tout  ce qui manque à la Croix Rouge, je réalise brusquement à quel point Victoire a changé. Ses joues se sont creusées, son teint est bien plus pâle que lorsque je l'avais vue pour la dernière fois et le manque de sommeil peut se lire sur son visage. A ses propos, je laisse échapper un laisser soupir et je réponds, à mi-voix.

"Tu peux les aider. Peut-être pas comme autant que tu le souhaiterais, c'est certain même. Mais tu leur permets déjà d'avoir quelqu'un qui les écoute, qui sait tout ce qu'ils endurent. C'est beaucoup, même si tu dois avoir l'impression que ça ne sert à rien, que ça ne les soigne pas ou que ça ne les aidera pas à trouver de quoi manger. Mais, avec tout ce qui se passe, les blessures de l'âme sont aussi importantes que celles du corps. Tu le sais aussi bien que moi."

Malgré ses vaines tentatives pour masquer le son, j'entends son estomac gronder alors qu'elle continue de me faire un compte-rendu de la situation. Je réprime une grimace, songeant à quel point j'ai été privilégié lors de mon retour en Angleterre. Le rationnement est certes de mise mais on arrive encore à trouver de tout ou presque et, surtout, à ne pas avoir cette sensation de faim qui tiraille en permanence l'estomac. Je m'abstiens de tout commentaire à ce propos, ce serait de toute façon inutile pour ne pas dire malvenu. Je préfère me concentrer sur ce qu'elle me raconte, réalisant qu'elle a déjà des informations pour le moins intéressantes.

"Il y a donc vraiment beaucoup de mouvement. Ca peut être utile mais ce sera moins pratique pour arriver à nouer des liens sur la durée et parvenir à mettre les gens en confiance. C'est quelque chose qui prend du temps et c'est un luxe que nous n'avons pas vraiment. Quant aux gens qui quittent la ville. On ne peut pas vraiment leur en vouloir même si c'est parfois tentant. Ils essaient de sauver leur peau, celle de leur famille et le reste importe peu."

Je prend note mentalement du fait que son nouveau supérieur est allemand, en espérant que ça n'aura pas d'impact négatif sur la jeune femme qui semble déjà avoir beaucoup de choses à supporter.

"Grüper tu dis ? Responsable de la sécurité en plus. C'est intéressant effectivement. Et je suis sûr que tu trouveras des informations intéressantes, j'ai toute confiance en toi pour ça."

L'espace d'une seconde, je me demande pourquoi j'ai ressenti le besoin de rajouter "pour ça" à ma phrase. La confiance est une chose qui m'est devenue tellement étrangère que j'ai même du mal à l'employer simplement dans une phrase. Préférant ne pas m'appesantir sur le sujet, je reporte mon attention sur Victoire qui se déplace dans la pièce, comme si les interrogations qui allaient venir l'empêchaient de rester sur place.

C'est bien entendu le cas et il m'est particulièrement difficile de lui répondre. J'essaie pourtant, avant de me rendre compte que les informations que je lui donne sont probablement encore pires que d'être dans l'ignorance. Des semi-réponses, encore plus d'incertitudes si c'était possible, voilà ce que je viens de lui apporter, moi qui espérait pouvoir l'aider.

Je finis par me lever, sans un bruit et par m'avancer jusqu'à la fenêtre à mon tour. Je ne la regarde pas, je préfère lui laisser le temps de reprendre une contenance et de continuer à maintenir qu'elle est forte malgré tout. Je pose une main sur la poignée de la fenêtre, mon regard se perdant dans la contemplation des toits de Paris, de cette ville que j'ai appris à aimer en dépit de tout et pour qui je serais prêt à mourir s'il le fallait.

Elle finit par me poser une question et je laisse pourtant filer de longues secondes de silence avant de me décider à me tourner vers elle. Je la domine d'une bonne tête et j'effleure son épaule, toujours sans rien dire.

"Je vais essayer. Non, je ferais tout pour trouver ce qu'il lui est arrivé. Tu as le droit de savoir. Pour continuer, quoi qu'il arrive."

Je lui dois au moins ça, surtout avec tout ce que je vais lui demander à l'avenir. Sinon, elle sera paralysée par l'incertitude et ne saura pas dans quelle direction avancer tant qu'elle n'aura pas une vraie réponse, bonne ou mauvaise.
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MessageSujet: Re: Il est l'heure de reprendre la lutte [Peter]   Mar 3 Mar - 18:11

Oh s'il savait combien tu as changé Victoire... De la jeune femme pleine d'espoir et de bonne volonté qui se présenta hier devant lui à l'ombre que tu es devenue, l'écart a été mince. Un soupçon de peur, un drame de trop. Quelques kilos en moins et l'espoir qui s'étiole toujours plus...
Pourtant, tu y crois encore. Tu t'accroches à la certitude qu'un jour viendra où vous reprendrez vos vies en mains. Tu crois pour ne pas sombrer. Tu crois pour continuer à avancer, pour avoir une direction à suivre dans ce néant de torpeur qui enveloppe tant de tes concitoyens. Mais au fond de toi, l'espoir a disparu. Libérer Paris, libérer la France, vous réussirez. Au prix de vos vies, s'il le faut - ont-elles encore seulement une quelconque valeur ? Au fond... tes jours seraient un piètre coût à payer pour rendre Marianne à la vie. Tu doutes tant de pouvoir un jour reprendre une vie normale. Tu doutes tant de le vouloir alors que te sont progressivement arrachés ceux que tu aimes. Ceux sans qui tu ne t'imagines pas continuer le chemin. Peut-être est-ce là le réel problème qui te mine, Victoire. Cet amour inconditionnel que tu offres à tes proches, famille, amis... Fiancé. Cet amour pilier qui te soutient au quotidien depuis toujours et vacille désormais de plus en plus au fil des décès, des disparitions... Même à ceux qui sont toujours présents, tu ne sais plus que dire, freinée par les fossés toujours plus larges qui vous séparent. Tu te sens seule. Tellement seule. Et dans la solitude, pourquoi vivre ? Si ceux que tu chéris ne sont plus là pour admirer ton sourire, pour se réjouir de l'éclat du bonheur dans tes prunelles vertes... Alors à quoi bon ?
C'est ce gouffre que ne peut percevoir Marc. Il n'a jamais connu la jolie étudiante infirmière pétillante qui parcourait les rues de sa ville, poing levé, slogans aux lèvres, l'amour en étendard. Il n'a jamais vu courir cette enfant aux nattes blondes qui riait aux éclats en courant sur les pavés.

Et il n'en saura rien. Personne n'en saura rien. L'heure est trop sombre, chacun a trop à faire pour que tu acceptes de dévoiler l'étendue de ces failles qui te rongent. Doucement tu t'éloignes de ceux qui pourraient t'interroger, te questionner et finalement s'inquiéter pour toi. Eux-mêmes ont déjà tant à gérer ici ou ailleurs... Cet ailleurs dans lequel tu préfèrerais les savoir en sécurité...
« Ils ont raison de partir. » Ta voix est tranchante, le ton abrupt. « Il n'y a rien ici pour eux. Ni pour qui que ce soit, d'ailleurs. Plus loin ils seront, moins ils souffriront. Mais ne t'en fais pas, il reste les Allemands. Eux sont bien là, et tu sais comme moi qu'ils ont tout sauf l'intention de déguerpir. C'est eux que je vais mettre en confiance et soudoyer jusqu'à ce qu'ils nous donnent d'eux-mêmes les clefs nécessaires pour les faire tomber. Après tout... qui se méfierait d'une toute jeune infirmière au minois innocent ? » Tu souris en prononçant ces derniers mots. Mais un sourire dur, froid, qui ne te ressemble pas. A cet instant précis, à voir les éclairs de rage qui crépitent dans ton regard, nul ne pourrait croire en cette innocence candide que tu affiches en tous lieux.
Tu sens le regard pensif de Marc sur tes épaules, tu sens sa présence tout à côté de toi. Mais tes yeux restent obstinément fixés sur les toits grisâtres qui s'éloignent à perte de vue sous un ciel plombé. Ah, elle est belle la « Ville Lumière » ! Bien sur, la couleur terne des ardoises n'est pas le fait des Allemands, pas plus que les nuages sombres qui s'amoncellent. Mais tu ne peux t'empêcher de leur tenir rigueur de la morne décrépitude qui vous entoure.

Cette fois, tu ne sursautes pas à son contact en dépit du frisson de malaise qu'il t'instille. Et l'espace d'un instant, tu voudrais presque qu'il te prenne dans ses bras pour te dire que tout ira bien, pour épancher tes doutes et ta douleur dans le creux de son épaule, avec cette compréhension instinctive qui peut unir deux étrangers pris dans une même tourmente.
Mais non. L'heure n'est pas aux plaintes ou aux lamentations. Un jour lointain, quand tout sera achevé, alors oui, tu t'effondreras - fut-ce dans les bras du premier venu, délivrant ces larmes qui refusent de couler. Pas aujourd'hui. Pour le moment, l'heure est encore - et plus que jamais - à lutte.
Pour le moment, tu ne réponds qu'un « Merci. », balbutié d'une voix aussi fragile que sincère.

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MessageSujet: Re: Il est l'heure de reprendre la lutte [Peter]   Ven 20 Mar - 19:40

Si déjà les inflexions de voix, le ton employé par Victoire pourraient m'éclairer sur ce qu'elle est en train de vivre, ce sont encore plus ses silences qui sont les plus frappants. Les sujets qu'elle évite soigneusement, la façon dont elle a de laisser de coté tout ce qui ne ferait que jeter du sel sur des plaies encore ouvertes, me fait réaliser qu'elle a beaucoup plus mûri que je ne le soupçonnais.

Pourtant, je me répugne la mettre en première ligne. Je sais pourtant qu'elle côtoie la misère, la vraie, celle qui touche toute la population française depuis que les allemands sont là. Elle verra probablement plus de morts et de souffrance que tous les autres membres du réseau réuni mais une part de moi, cette part égoïste qui se dit qu'il faut veiller sur elle, se refuse à lui en faire subir plus.

Il lui reste sa vie et ça, je ne me sens pas le droit d'y toucher. Quelle que soit la situation et quels que soient les enjeux. Je n'accorde plus que peu de valeur à la mienne, après tout ce que je viens de vivre. Mais Victoire mérite beaucoup plus.
Le ton qu'elle prend pour me répondre et surtout, le sourire qui se dessine sur son visage me serrent le cœur et ne font que me conforter dans l'idée de la protéger autant que je le peux.  
Je fronce les sourcils et je la fixe quelques secondes laissant échapper un soupir que je n'essaie même pas de retenir.

"Tu sais comme moi que partir n'est pas la solution. C'est le plus simple, comme tu le dis si bien, ça va éviter des souffrances… à court terme. Parce qu'ils ne s'arrêteront pas là et on ne sera jamais en paix nulle part tant qu'ils tiendront cette ville et ce pays."

Inutile d'en rajouter. Elle peut entendre au son de ma voix que je ne compte plus les laisser. Une part de moi sait déjà qu'il est peut probable que je vive assez longtemps pour quitter cette ville de toute façon, si ce n'est que très temporairement, surtout si j'arrive à mes fins. Mais ça, il ne faut pas que Victoire le sache. Il faut qu'elle connaisse la fin de cette guerre et que les sourires qui orneront son visage ne ressemblent plus jamais à ce que j'ai pu voir aujourd'hui.

L'espace d'une seconde, mon esprit s'égare et j'essaie de me rappeler la dernière fois où j'ai pu rire ou ne serait-ce que sourire franchement, sans arrière-pensée. Longtemps, beaucoup trop. Et, au train où vont les choses, ce n'est pas prêt de s'arranger. J'essaie de me recentrer, de me focaliser sur la jeune femme qui ne semble pas très loin de perdre pied. La détresse qu'elle arrive à masquer avec une facilité que je ne lui soupçonnais pas me rappelle à la mienne, à ce que j'ai enfoui à l'intérieur de moi et que je ne compte dévoiler à personne. Et, en observant Victoire et la façon dont elle a de ravaler toutes ces larmes qu'elle pourrait verser à juste titre, je me dis que cette carapace qu'elle est en train de se forger lui sera particulièrement utile dans les mois à venir, avec les épreuves qui nous attendent.

Elle ne se dérobe pas lorsque j'effleure son épaule, c'est déjà bien. A sa place, je ne suis pas sûr que je serais resté de marbre, surtout avec tout ce que je viens de lui dire. D'un autre coté, quand j'entends son merci, je me dis que j'aurais préféré qu'elle se laisse aller, même si ça n'aurait probablement aidé en rien.

Je laisse alors filer quelques secondes avant de répondre, à mi-voix.

"Ne me remercie pas. Je suis là pour toi et je le serais autant que possible. Quoi qu'il arrive."

Je ne sais pas combien de temps je pourrais tenir cet engagement mais, pour l'heure, je serais que je ferais tout ce que je peux pour le faire. Mon regard se perd une nouvelle fois  en direction de la fenêtre alors que les secondes s'égrainent dans le silence le plus total.

Bientôt, il sera temps de sortir de cette pièce et de reprendre ce combat là où je l'avais laissé.

Et je sais que Victoire sera à mes cotés.

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