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 {Terminé} Le patient allemand [Victoire]

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MessageSujet: {Terminé} Le patient allemand [Victoire]   Ven 21 Nov - 23:31

La fin de ce mois d’avril semblait bien morne à l’officier qui remontait une avenue encore fraîche. Le matin était jeune, les trottoirs luisants d’air nocturne. Autant dire qu’il n’y avait pas foule et que le capitaine ne croisa que quelques Français solitaires et silencieux une fois éloigné des grands boulevards, une baguette sous le bras ou détenant déjà l’édition du jour du Courrier parisien. Il évitait leur regard autant que ces derniers se protégeaient soigneusement du sien, sans aucun doute. Il n’y prêtait plus attention, habitué à cette hostilité muette, à cette peur intrinsèque qu’aucun mot d’aucune langue n’aurait pu qualifier avec pertinence. L’aurait-il ressenti si les rôles avaient été inversés ? Si la France avait occupé Berlin ? Non. Car il savait déjà qu’il se serait retranché au cœur de leur domaine, là où peu d’envahisseurs seraient venus leur chercher des noises. Il ne fait jamais bon d’habiter dans la capitale d’un pays en guerre.
Tout à ces pensées pour le moins moroses, Edwin en oubliait presque l’humidité persistante qui réveillait ses vieilles douleurs et le ramenaient tristement à la réalité : à savoir pourquoi il marchait si tôt en direction d'une destination bien connue. C’était en effet la date fatidique de son énième visite obligatoire médicale au même dispensaire qu’il fréquentait depuis son arrivée. Un dispensaire dans lequel on soignait parfois quelques Allemands comme lui d’afflictions diverses. Rares étaient néanmoins ceux qui, à son image, se voyaient contrôlés pour une blessure aussi grave que celle qui avait manqué de lui coûter sa jambe. La plupart des Allemands blessés sur le front se voyait principalement rapatrier dans leur contrée d’origine. Lui pouvait s’estimer heureux de ne pas tourner en rond entre les quatre murs d’un appartement berlinois à attendre ainsi l’autorisation de retourner exercer son devoir. C’était bien la seule chose qui le faisait sourire lorsqu’il songeait à Paris. Voilà pourquoi il ne parvenait pas à détester totalement cette ville : quelque part, elle l’avait sauvé d’un ennui plus mortel que les balles ennemies, et c’est pourquoi il tâcha de faire bonne figure en passant le seuil de l’établissement contrôlé par la Croix-Rouge.

Il n’avait aucunement besoin de s’adresser au personnel, se dirigeant vers la section qui le voyait tous les mois s’assurer du bon rétablissement de sa blessure de guerre. La légèreté des soins qui lui étaient procurés lui faisait préférer le dispensaire à l’hôpital Salpêtrière, même s’il était initialement convenu que Grüper s’y rende tout aussi régulièrement. Il n’y était passé qu’une fois, et l’ambiance générale était tellement lourde qu’elle avait de quoi rendre plus pénible encore une convalescence. Par ailleurs, un médecin restait un médecin. Une infirmière, une infirmière. Un certificat de rétablissement complet était tout ce qu’il lui fallait pour certifier à sa hiérarchie de son état physique irréprochable. Même s’il se demandait si cela lui servirait à grand-chose… La conversation récente qu’il avait eu avec Manfred  avait achevé de le déprimer et de noircir son optimisme déjà fort diminué. Il lui faudrait jouer des pieds et des mains s’il voulait ne pas moisir à Paris jusqu’à ce que le destin se charge enfin de choisir un vainqueur définitif à ce conflit.

Une fois dans le bon couloir, il salua l’infirmière-en-chef qui lui accorda un sourire poli. Elle était la seule native qui avait pris la peine pour lui d’articuler lorsqu’elle parlait, réflexe qu’elle n’avait pas totalement perdu malgré son acquisition progressive d’un français pour le moins correct, même s’il ne se départirait jamais de son éternel accent de l’est.

« Bonjour, capitaine. Vous venez pour vos soins habituels ? »
« Il faut bien… »
« Suivez-moi, je vais vous installer. »

Elle le guida à travers un couloir ou deux, avant de le faire pénétrer dans une salle assez grande. De nombreux rideaux d’un blanc défraîchi qui attestaient de leur âge servaient à dissimuler et isoler les divers patients les uns des autres. L’intimité respectée et les murmures des infirmières s’adressant à ceux qui, comme lui, s’étaient montrés particulièrement matinaux, conféraient à l’ensemble une atmosphère plus agréable que les corridors du grand hôpital parisien qu’il avait fui.

« Merci. »
« Je vous laisse. On va bientôt s’occuper de vous. »

Elle tira le rideau, et c’est dans un soupir las qu’il entreprit de se dévêtir, priant pour qu’il s’agisse de, sinon la dernière, l’une des dernières consultations de ce genre. Elles offensaient sa pudeur, blessaient son ego et l’obligeaient à se mettre temporairement entre les mains de femmes qui, pour la plupart, ne prenaient aucun plaisir à soigner un Allemand. Autant leur épargner à lui comme à elles une telle corvée, n’est-ce pas ?
Bientôt, ses bottes, son pantalon et sa vareuse étaient abandonnés près et sur la simple chaise de bois mise à disposition, tandis qu’il s’était assis au bord de la couchette, faisant jouer ses cervicales d’une main dans sa nuque. Il se demanda  s’il aurait à revoir la même infirmière qui semblait condamnée à tomber sur lui quasiment à chaque fois depuis quelques temps. Il avait pu entendre l’une de ses collègues la nommer par un prénom sans équivoque. Victoire. Un prénom qui l’aurait fait sourire dans d’autres circonstances. Mais le désamour profond qu’elle paraissait éprouver pour les hommes de son genre – peu surprenant par ailleurs – n’étaient pas pour l’aider à engager une conversation ou une relation amicale avec elle. Cependant, il percevait chez elle quelque chose de plus. Comme s’il ne s’agissait pas uniquement de la détestation « naturelle » que tout perdant ressentirait. Il baissa la tête, se désintéressant de la question quelques instants en observant sa jambe qu’il avait longtemps considérée comme « malade ». Cette jambe aux trois cicatrices qui, dans les pires moments, le faisait encore légèrement boiter. Néanmoins, il aurait préféré se trancher la main que d’en laisser paraître quoi que ce soit.

Lorsque le rideau s’écarta et qu’il aperçut le visage de la jeune femme blonde au regard fier, il émit un sourire d’excuse et souffla d’une voix douce bien qu’amusée.

« Décidément… Bonjour. »

mad
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Dernière édition par Edwin Grüper le Jeu 2 Avr - 3:07, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: {Terminé} Le patient allemand [Victoire]   Lun 24 Nov - 17:10

Grüper.
A peine avais-tu aperçu son nom sur la liste des consultations du jour que tu savais que ce serait pour toi. Aucune logique dans cet état de fait, aucune mauvaise volonté de la part de tes collègues, seulement une série de coïncidences à laquelle tu commençais à te résigner. Edwin Grüper était, par le jeu d'une étrange fatalité, ton patient exclusif.
Non pas que l'homme te dérange outre mesure. En tant que patient, il se montrait généralement courtois et respectueux, obtempérant à tes ordres médicaux avec le plus grand sérieux, sans jamais se permettre un sourire grivois. Sa conversation, quand les soins se prêtaient à la discussion, révélait un esprit cultivé aux goûts affutés sans que jamais une phrase ne soit tournée en plaisanterie graveleuse. Un comportement dont auraient pu s'inspirer bon nombre de ceux qui venaient ici soulager leurs douleurs, français ou non, et se sentaient autorisés à toutes les incorrections en présence d'une jeune infirmière sans alliance au doigt.

Bref, tout allemand qu'il soit, tu aurais pu apprécier Herr Grüper, sa courtoisie te rappelant qu'il n'y avait pas outre Rhin qu'un ramassis de barbares assoiffés de violences.

Tu aurais pu. De même qu'il aurait été avisé de profiter de vos rencontres pour tenter de renseigner le SOE - quelle meilleure source d'information que l'homme en charge du maintien de l'ordre à Paris ? Par quelques questions discrètes, peut-être l'aurais-tu conduit à te parler des actions de répression s'organisaient là haut, dans les bureaux des hautes tours réquisitionnées par les occupants, feignant d'être une brave parisienne inquiète que pareilles représailles puissent impacter ta petite vie sans remous. Peut-être même aurait-il évoqué pour toi la menace de cette Résistance insaisissable contre laquelle il lutte quotidiennement, te fournissant noms d'alliés potentiels, mouvements de troupes en cours, plans d'actions... Ce genre de procédés avait déjà fonctionné à merveille avec d'autres officiers confiés à tes soins attentifs par le passé.
Mais pas avec lui dont le regard scrutateur semblait percer à jour la moindre de tes pensées haineuses envers ses compatriotes, la moindre de tes inclinations à la lutte contre le régime instauré par ses pairs. Au fil des consultations s'était installé un profond malaise, malgré la relative sympathie instaurée entre vous au fil des consultations.

Et puisque le destin a décidément d'étranges jeux, ce fut bel et bien à toi de t'y rendre, tes collègues étant toutes accaparées par des soins urgents, contrairement à toi. Et comme il ne faisait pas bon contrarier un officier de l'Occupation, tu fus priée manu militari de t'en charger. Le temps de te laver les mains avec un savon désinfectant et tu rejoignis le lit en question avec ton chariot, arborant ton sourire le plus professionnel. « Bonjour, herr Grüper. Comment vous portez-vous aujourd'hui ? » Question de politesse autant que médicale, tu baissas les yeux sur les chairs abîmées de sa cuisse où apparaissaient nettement les cicatrices, marques blafardes étirées sur sa peau. Sur le carnet où tu griffonnais l'ensemble de tes actes médicaux et observations, tu traças quelques lignes quant à l'aspect général de l'ancienne plaie, repartant quelques pages en arrière pour mieux visualiser l'avancée de la guérison. « Avez-vous été sujet à des douleurs nouvelles ou récurrentes ? » Le questionner, s'occuper de lui au plus vite puis repartir avant que ton malaise ne devienne de plus en plus manifeste. Surtout, ne rien laisser paraître qui puisse vous mettre en danger, toi ou le réseau.
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MessageSujet: Re: {Terminé} Le patient allemand [Victoire]   Jeu 27 Nov - 23:11

Elle souriait comme on aurait forcé une danseuse étoile à arborer l’expression de la sérénité la plus totale, en pleine prouesse artistique et physique. Elle souriait d’un air figé, ainsi que ces paysannes au travail sur les affiches de propagande, que ces bonnes mères de famille que vantait le gouvernement français et qui faisait la joie de leur famille au sein du foyer, que ces jeunes filles de bonne éducation, sages et respectueuses du couvre-feu et autres règles que l’Occupation allemande avait imposé au pays. Il fit comme si tout était normal, comme s’il ne voyait pas cette curieuse sorte de souffrance qu’il infligeait à l’infirmière malgré lui, cette  défiance tenace et silencieuse qui raidissait un peu sa jolie silhouette et ses cheveux d’un blond cendré. Il tentait de la considérer comme il considérait tous les badauds que ses hommes et lui croisaient au quotidien dans Paris. Bagatelle. Détail vite oublié, sitôt que ses yeux se détachaient d’eux.

« Très bien, je vous remercie. J’ose espérer qu’il en est de même pour vous. »

Il l'observa consigner ses notes habituelles, en profitant pour caresser ses traits d’un regard, sinon scrutateur, du moins attentif. Sa question perturba cette analyse. Ses paupières battirent deux fois tandis qu’il haussa légèrement les épaules. Que répondre à cela ? En son for intérieur, un dilemme crucial se jouait. C’est donc d’une voix prudente qu’il souffla :

« Les douleurs coutumières. Disons que… l’humidité ne me fait pas de bien, je crois. Mais il paraît que c’est courant. »

Un faible sourire étira ses traits.

« J’ignore pourquoi, mais j’ai connu  beaucoup de soldats dont les douleurs se réveillaient toujours par temps de pluie ou lorsque l’air est chargé de brume. Au départ, je croyais qu’il s’agissait d’une exagération, mais plus les mois passent, plus je m’aperçois du contraire. »

Il soupira et jeta un bref coup d’œil à sa cuisse, dépité.

« Néanmoins… J’aimerais votre avis. »

Ses iris vinrent s’emparer des siens, sans lui laisser réellement le choix de s’y soustraire. Cherchant à prolonger ce lien visuel entre eux deux, il déclara d’une voix claire qui ne souffrait pas d’atermoiements :

« Je sais que vous n’appréciez pas plus mes visites que je n’apprécie les soins réguliers. J’ai donc besoin de votre honnêteté la plus totale… mais également de votre aide. Ce qui pourrait nous rendre service à l’un comme à l’autre. »

Sa main se serra légèrement.

« Il m’arrive de sentir quelques faiblesses dans la jambe. Rien de bien méchant, mais cela reste plutôt désagréable, il faut bien le dire. C’est pourquoi je me demandais si vous n’aviez pas une solution… plus radicale, à ce sujet. Un traitement… Des comprimés qui me permettraient d’annihiler la douleur le temps qu’il faudrait, par exemple. »

Il lui en coûtait de demander ce qui ressemblait presque à une tricherie, quelque part. Néanmoins, il n’était pas dit qu’Edwin se laisserait abattre si facilement par des paroles de mauvaise augure, même si elles devaient provenir de la bouche de son propre beau-père.

« Car sans cela… Combien de temps encore devrais-je rester sous surveillance ? »
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MessageSujet: Re: {Terminé} Le patient allemand [Victoire]   Mar 2 Déc - 15:19

Il t'observe.
Tu sens le poids de son regard inquisiteur sur toi, glissant sur ta nuque et tu as tout sauf envie de relever la tête. Trop de risques de te compromettre, trop de suspicion et de doutes de sa part. Tu en as trop dit en sa présence. D'ordinaire, tu te fais discrète auprès de tes patients - à plus forte raison avec les ressortissants allemands. Un sourire, des soins attentifs, une question anodine si l'occasion se présente, que tu pares souvent d'un léger frémissement de voix, comme si la situation actuelle était une douce plaisanterie, un théâtre à observer. Comme si tu étais une jeune femme ordinaire, aussi insouciante que peuvent l'être les jeunes gens en ces années noires. Mais lui sait qu'il n'en est rien. Il le suppose, à tout le moins. Tu t'es laissée aller en sa présence, discutant parfois à bâtons rompus, entraînée par sa courtoisie et la vivacité de son esprit. Tu as commis une erreur qui pourrait bien te coûter très cher si ces suppositions dépassaient le stade du doute.
Alors non, tu ne veux surtout pas le regarder, risquer de lui donner davantage d'informations sur toi.

Il le faut bien pourtant, rester ainsi penchée sur tes notes ne mène à rien. De quelques gestes rapides, tu consignes ses remarques sur le papier beige, de cette écriture désordonnée sur laquelle nombre de tes professeurs se sont arraché les cheveux et, enfin, tu reposes le calepin près du matériel restant pour revenir à lui.
Tu vas pour lui poser d'autres questions, pour ausculter sa cuisse, vérifier que chairs et muscles ont repris la place qui leur échoie mais il ne t'en laisse pas le temps. S'emparant de tes yeux pour t'interdire tout échappatoire, c'est lui qui te questionne, d'une voix si détachée que ton coeur cesse une seconde de battre. Le temps pour toi de t'imaginer découverte, arrêtée, torturée sans doute dans une cave froide et humide où tu crieras tous les noms et pseudonymes que tu connais dans l'espoir de faire cesser la douleur. Une seconde à peine, qui te semble pourtant si réelle... Avant que tu ne reconnectes aux mots de Grüper. A sa proposition, pour ainsi dire. Une proposition qui te laisse pensive. Ton regard reste fixé sur lui, le dévisageant sans le voir.
Tu réfléchis.
Il serait si facile d'accéder à sa demande... Lui donner quelque analgésique puissant qui effacerai les douleurs récurrentes et te débarrasserais de ses visites dérangeantes et de ses dangereux soupçons. Tu pourrais même lui donner un traitement plus fort encore. Plus radical. Un instant, l'idée demeure suspendue entre vous, tandis tu examines les différentes possibilités à votre disposition, avec leurs difficultés... Et surtout leurs avantages. Ne plus risquer d'être inquiétée, détruire cette faille possible du réseau que tu as toi-même créé par ton imprudence. Peut-être même débarrasser Paris de l'un des hommes qui l'oppresse...
Et briser ton serment d'Hippocrate.

Brusquement, les idées te reviennent au visage, comme autant de gifles furieuses. Étais-tu réellement en train de songer à abandonner un homme à sa souffrance, le droguant pour qu'il ne t'importune plus ? Étais-tu réellement prête à sacrifier un homme ? Bien sur le SOE n'est pas un réseau pacifique, exempt de violence. Mais à ce jour, jamais tu n'as eu à prendre pareille décision, et jamais tu ne veux y être confrontée. Ta lutte ne passe pas par le meurtre, aussi forte que puisse être la tentation d'entreprendre des actions plus définitives.

Dans ton regard troublé brille une lueur étrange au moment où tu reprends tes esprits, retrouvant avec peine la réalité après ce bref instant de doute. L'éclat aveuglant des néons nus agresse tes pupilles et clignes plusieurs fois des paupières avant de te réhabituer à la luminosité ambiante. « Je suis navrée. » Tes mains tremblent, tu les occupes en farfouillant dans le matériel entreposé sur ton chariot, fuyant son regard. « Je... je pourrais, bien sur, vous donner quelque chose qui effacerait la douleur. Je pourrais. Techniquement, j'entends. Mais je m'y refuse. » Tes yeux reviennent à lui, incertains. A un autre officier allemand, tu n'aurais certainement pas opposé un refus si net, si peu enjolivé. Tu devines pourtant que lui préférera ta franchise à de vaines circonvolutions. « Masquer la douleur n'est pas une solution. Par des médicaments, nous pourrions la repousser. Mais jamais la supprimer. A l'instant même où vous cesseriez de vous médicamenter, la douleur reprendrait ses droits toujours plus violemment. » Un bref silence, puis tu reprends, sans lui laisser le temps de t'interroger plus avant. « Quant à un traitement permanent... Vous pourriez développer une dépendance malvenue. Et je ne suis pas en mesure de vous délivrer pareille ordonnance. Il faudrait la prescription d'un médecin. »
Tes doigts trouvent à tâtons le tube que tu cherchais en détacher ton regard de son visage austère. « La seule chose que je puisse vous donner, c'est de cette pommade qui limitera les tiraillements liés à l'humidité et la fatigue. L'agent actif qu'elle contient détendra les muscles blessés et les insensibilisera partiellement, rendant la douleur plus supportable. » Tu lui tends la préparation en question, à l'abri dans son petit contenant en aluminium, ajoutant une dernière précision. « Toutefois, cela ne vous dispenserait pas de visites régulières. Trimestrielles, dans l'idéal. Bi-annuelles au mieux. »
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MessageSujet: Re: {Terminé} Le patient allemand [Victoire]   Mer 14 Jan - 22:56

Edwin n’est pas un homme adepte des interrogatoires. Il évite cette corvée, homme de terrain plutôt que de ce genre de confrontations radicalement différentes les unes des autres. Un reste de conscience l’empêche de s’adonner avec plaisir à d’éventuels entretiens avec un suspect potentiel. Si sa détermination à protéger ses hommes et ses compatriotes n’a d’égale que son professionnalisme et son sens des responsabilités, il ne trouve aucune gloire dans la torture, dans le harcèlement moral et psychique. En clair : il ne veut pas se salir les mains. Du moins, pas dans une salle située tout au fond d’un couloir afin que l’on n’entende pas les cris. Il préfère laisser la sale besogne à la Gestapo. Bien que ces derniers soient, de son point de vue, les premiers coupables de ce qu’il aime à nommer un « témoin saccagé ». S’il se prend en effet à douter régulièrement des aveux extirpés par la grâce d’un bain glacé et autres sévices, c’est parce qu’il sait qu’un homme est capable d’avouer n’importe quoi pourvu que la souffrance s’arrête. Sans compter les rares qui, il ne sait comment, avaient réussi à mettre fin à leurs jours entre deux séances inhumaines, retrouvés pendus dans leur cellule ou tués au cyanure.
Toutefois, même sans bénéficier d’une longue expérience en la matière, il a appris à reconnaître la peur intrinsèque que ressent tout Français arrêté par leurs Occupants. Et un brin de cette peur s’est bel et bien logée dans le regard de l’infirmière, il en est sûr. Il ignore pourquoi, par ailleurs. Depuis plusieurs mois maintenant, Victoire a bien eu le temps de se familiariser à lui, à sa présence et à sa naturelle bienveillance envers le personnel de soin compétent du dispensaire. En dépit de l’éternelle méfiance arborée par la jeune femme.
Il n’est pas réellement surpris de sa réponse. Un peu de découragement menace d’accabler ses épaules, mais Edwin tient bon, ne cille pas. Il en a vu d’autres. Et il compte bien en voir d’autres encore. Il note les phalanges féminines tremblantes, la fébrilité qui émane de la silhouette fluette. Elle a cessé de le regarder, le poussant alors à rompre à son tour tout contact visuel pour fixer le sol d'un air songeur.

Un rire bref, semblable à un aboiement, le secoue lorsqu’elle lui tend le pseudo-remède dont il s’empare du bout des doigts, ne lui accordant un coup d’œil rapide.

« Cela ne me dérange pas de prendre des comprimés ad vitam. Si tel est le prix à payer pour éviter la douleur, je ne vois pas vraiment le problème… »

Mais voilà, les médecins passaient du statut de sauveurs à celui de véritables bourreaux, obligeant les corps à garder le repos, à observer une rédemption saine sans brûler les étapes. Tout ce qu’il détestait, lui qui pourtant mettait un point d’honneur à respecter les protocoles de sa fonction sans faillir.

« Quant à la dépendance… »

Il haussa les épaules.

« Serait-ce si grave ? »

La question n’était pas rhétorique, contrairement à ce qu’on aurait pu croire. Un sourire désabusé accroché au coin des lèvres, il regarda encore la pommade, avec l’envie de céder à l’hilarité. Le destin était contre lui. Après les avertissements de Manfred, voilà que même le corps médical lui mettait des bâtons dans les roues.

« Je ne continuerai pas les visites. Je ne pense pas. »

Le ton de sa voix avait baissé, un peu comme s’il se parlait davantage à lui-même qu’à son interlocutrice. Lorsqu’il planta à nouveau ses prunelles dans les siennes, il avait repris un peu plus d’aplomb, du moins l’espérait-il.

« Je compte repartir à l’Est aussi rapidement que possible, fräulein. Et quand je dis rapidement, je ne parle pas de l’année prochaine, bien entendu. C’est pourquoi j’ai besoin de quelque chose de fort… histoire d’anesthésier complètement la… »

Le mot français lui échappa tandis qu’il désignait d’un geste sa cuisse. Il soupira, las. Tant pis. Nul doute qu’elle aurait compris de toute manière.  

« Alors voyez-vous, je ne suis pas sûr d’avoir le temps de développer une possible dépendance. Et je ne serai certainement pas apte à faire les allers-retours entre le Front et Paris. Même pour vous. »

Derrière cette phrase ambiguë, qui ne l’était par ailleurs pas vraiment, il enchaîna immédiatement par une réplique plus acerbe :

« Au moins ne seriez-vous plus obligée de supporter ma présence. Donnez-moi un certificat d'aptitude. Et je cesserai de vous indisposer. »
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MessageSujet: Re: {Terminé} Le patient allemand [Victoire]   Mer 14 Jan - 23:50

Faut-il que cet homme te trouble pour t'inspirer de telles pensées. A-t-il seulement conscience de l'assassine tentation qui a un instant miroité dans ton esprit, parée de toutes les qualités possibles ? Non. Bien sur que non. Et fort heureusement pour toi. Quel peut être le châtiment pour meurtre d'un officiel allemand en ces temps ? Tu frémis de seulement y penser. Et de sentir son maudit regard fixé sur toi, sur tes gestes incertains, ton esprit te semble mis à nu devant lui, comme s'il avait le pouvoir de fouiller de ses yeux les moindres arcanes de ton cerveau et d'y déceler l'idée mortuaire qui l'a traversé l'espace d'une minute.
Tout doucement, tes mains retrouvent leur stabilité professionnelle, ton pouls frénétique s'apaise et tu t'efforces de retrouver une contenance certaine. Aussitôt mise à mal par l'aboiement qui lui échappe et te fait sursauter. La surprise détend la prise de tes doigts, répandant au sol les bocaux de médicaments qu'il t'a fallut écarter pour attraper la pommade que tu lui proposes et dont il rit avec un cynisme mordant. Glaçant.

Ne pas répondre. Ne surtout pas répondre. Incrédule à l'écoute de ses mots, de ce qui résonne à tes oreilles comme une provocation insupportable, tu préfères plonger sous ton chariot pour en extirper les flacons abandonnés qui ont eu le bon goût de ne pas se briser dans leur chute, t'évitant la pénible tâche de partir en quête de morceaux épars. Quoi qu'au fond, peut-être cela aurait-il mieux. T'aurait évité de te relever trop vite. De parler trop vite. Mais comment ne pas réagir à ces propos que tu encaisses comme autant de gifles, comme autant d'injures aux soins patients que tu lui as prodigué, en dépit de toute méfiance ?
« Oui, la dépendance serait un ennui, dès lors qu'elle pourrait influer sur votre comportement et votre travail. Vous n'en avez sans doute que faire, mais je ne tiens pas à voir ici débarquer une quelconque milice qui pourrait nous reprocher d'avoir attenté à l'efficacité de l'un de ses dignitaires. » La colère fait trembler ta voix, aiguise tes mots. T'insuffle une franchise mal venue, aiguillonnée par le souvenir de ton frère, décédé des coups de ceux-là même qui ne rêvent que champ de batailles et mort de son prochain. Pensent-ils donc, ces imbéciles, que le trépas armes à la main leur accordera une quelconque gloire ? Nul homme n'est magnifié dans la mort. Tous ne sont que cadavres blêmes, sac de viandes et d'os à l'âme disparue.

« Avec tout le respect que je vous dois, Monsieur, vous êtes un imbécile. Avez-vous seulement conscience de la chance miraculeuse que vous avez eu ? Les balles ont déchiré votre muscle, soit. Mais elles ont également manqué de sectionner votre veine fémorale. A quelques millimètres près, c'était l'hémorragie complète et nul n'aurait pu l'endiguer. Vous vous seriez vidé de votre sang en quelques minutes à peine. » Ton jardon médical est sans doute trop pointu pour son français mais qu'importe. Tu farfouilles dans ton chariot, occupant tes mains autant que faire se peut, incapable de gestes cohérents. Avant qu'il ne parle, tu t'apprêtais à défaire son bandage pour mieux examiner la cicatrice et lui appliquer de cette pommade qui apaiserait ses douleurs récurrentes mais dans ces circonstances... à quoi bon ? « Partez donc, si c'est là votre choix. Je n'ai pas à vous retenir. Mais ne comptez pas sur moi, ni sur quiconque ici pour vous fournir un certificat d'aptitude. Il est évidemment que vous n'êtes pas apte à servir dans une quelconque armée à l'heure actuelle. Et aucun médicament n'y changera quoi que ce soit. » Ton cœur bat à cent à l'heure, comme conscient que tu as depuis longtemps dépassé les bornes de la bienséance et du respect, à plus forte raison envers un officiel allemand qui peut mettre fin à ton existence d'un claquement de doigts. Quelque chose te souffle qu'il n'en fera rien. Ou est-ce seulement un fond d'espoir, dicté par les conversations passionnantes que vous avez pu avoir au cours des mois écoulés, avant que tu ne te renfermes, celles qui t'ont fait découvrir un home éclairé, avisé, courtois loin des clichés de la barbarie allemande auxquels tu t'agrippais de toutes tes forces. Et tant pis si ta réaction est à l'exact opposé des pensées qui un instant plutôt t'effleurèrent l'esprit. « Je ne vous aiderai pas à vous suicider. » Ni à assassiner qui que ce soit d'autre. Une phrase de plus, de trop, qu'un sursaut de conscience te retient de prononcer.
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MessageSujet: Re: {Terminé} Le patient allemand [Victoire]   Jeu 15 Jan - 1:28

Edwin contempla d’un air navré les bocaux qu’avait laissé tomber l’infirmière leurs pieds. Il ne fit néanmoins pas un geste pour l’aider, préférant la regarder récupérer rapidement ce fourbi médical. Et puis, quelque chose lui disait qu’elle n’aurait pas manqué de le freiner brutalement dans ses intentions de lui donner un coup de main s’il avait osé lui en faire la proposition. Il évita de regarder le corps penché, avant de reposer les yeux sur elle subitement, presque dans un sursaut. La volte-face de Victoire ne s’était pas faite attendre, et une chose était sûre : rien ne l’aurait préparé à une réaction aussi virulente. Il l’avait déjà vue timide, hésitante, distante ou attentive, tour à tour calme ou du moins souriante dans les efforts qu’elle avait déjà fait à son égard. Mais jamais encore il n’avait lu sur ces traits fins les stigmates d’une colère foudroyante. Il supposa qu’il y avait une première fois à tout. Ce n’était rien néanmoins, à côté de l’insulte qui jaillit de sa bouche et qu’il n’eut pas de mal à reconnaître. Il avait rapidement compris en apprenant le français que les jurons étaient encore le plus simple à retenir, à l’inverse de leur conjugaison presque aussi barbare que les déclinaisons chères à sa langue germanique. Frappé de stupeur, les lèvres entrouvertes et parfaitement immobile, il attendit que le flux de paroles étrangères se déversent, le sens de certains mots lui échappant, tant les émotions de la jeune femme les déformaient bien trop pour son oreille d’étranger. Tout en ne perdant pas une miette du spectacle de son agitation ponctuée de bruits métalliques émanant du chariot. L’officier se dit alors que les collègues de Victoire ne manqueraient peut-être pas de venir s’enquérir d’un quelconque problème, et le frisson de l’agacement courut rapidement le long de ses bras. S’il y avait bien une chose qu’il détestait, c’était le tapage, et surtout : attirer l’attention sur lui-même. Plus encore lorsqu’il s’agissait de sa vie privée, et c’était bien de cela qu’il s’agissait.
Alors, quand le silence revint après une ultime sentence saisissante, il baissa la tête, uniquement pour guetter des pas précipités et un bras féminin écarter le rideau qui les protégeait des curieux mal intentionnés. Heureusement, rien de tel ne se produisit, le poussant à lâcher :

« Eh bien… On ne pourra pas vous blâmer pour votre manque de franchise. »

Curieusement, il détourna la tête, posant avec calme la crème sur le bord du matelas, près de lui. La veine de sa tempe ressurgit, le fil de sa mâchoire s’aiguisa, jusqu’à se crisper sévèrement. À travers l’excès de sa réponse, Edwin ne retenait qu’une chose, principalement : il ne pourrait pas retourner à l’Est. Oh, bien sûr, l’idée de tenter une dérobade aux formalités était plus que tentante, mais il ne s’agissait pas uniquement de lui. S’il devait mener des hommes, il devait le faire en toutes conditions physiques, mentales et morales. Et si par miracle il arrivait à se procurer la sédation ainsi que les autorisations nécessaires, il n’en resterait pas moins que le danger pour lui et ses soldats n’était pas à prendre à la légère. L’ennemi qui leur faisait face était déjà suffisamment inquiétant. Ce n’était pas la peine d’en rajouter. Elle avait raison sur ce point.
Il essaya de la regarder à nouveau. N’y parvint pas. Non pas qu’il eût honte d’afficher ainsi une détermination qui confinait à l’entêtement voire à l’inconscience, mais il n’arrivait pas à croire qu’une petite Française comme elle avait réussi à faire preuve d’un culot qu’il saluait comme une preuve de courage. Ou de folie. Car en réalité, qui était le plus inconscient des deux dans l’histoire ? Un rire nerveux secoua alors ses épaules. Un rire qu’il n’essaya même pas de réprimer. Silencieux, discret, presque pudique. Ses doigts vinrent masser ses paupières avec une certaine lassitude.

« Quelle chance… Oui, vraiment. »

Il réussit à calmer un peu les soubresauts de sa poitrine pour enfin arriver à redresser sa nuque dans sa direction.

« Alors c’est non, hein ? »

Sa voix n’exprimait pas encore une complète résignation. Comme s’il ne parvenait pas, ou ne voulait pas y croire. En revanche, un interlocuteur attentif y aurait discerné la fêlure. La blessure bien moins externe qu’interne.

« Je ne comprends rien à votre... blabla. Et au final, je crois que ça n’a plus grande importance. »

La guerre se finirait peut-être sans lui. Tout du moins, il y « échapperait », tant que la situation n’aurait pas viré à l’urgence. Il voulait croire que ses supérieurs n’étaient pas adeptes de la technocratie au point d’exiger un malheureux certificat médical si les capitaines sur place venaient à manquer. Un jour viendrait où chaque homme serait accueilli comme une bénédiction. Il aurait simplement voulu ne pas avoir à attendre cette extrémité.

« Je me fiche de mourir sur le champ de bataille. Tout comme je me fiche bien de votre avis, en somme. Ne confondez pas mission-suicide et devoir, fräulein. Ou bien assumez. Allez au bout de votre honnêteté et avouez plutôt qu’un officier de moins opposé à votre allié de circonstances vous ravit. »

Un sourire mesquin aux lèvres, il rajouta comme une pique :

« Vous vous fichez bien que je survive ou non. Par ailleurs, je me demande si vous n’êtes pas la plus idiote de nous deux. Je pourrais vous contraindre à me fournir ce fichu papier, que vous le vouliez ou non. De cela, vous êtes au courant, je présume. »

Les traits durcis par l’agacement et par cette perte de temps plus futile que jamais, il grommela :

« Je préfère mourir là-bas que rester ici à patrouiller pour surveiller vos concitoyens... »

Il retint de justesse la mesquinerie ultime, le fond de sa pensée… : car là-bas, au moins, résidaient les vrais hommes, les soldats d’une nation qui avait refusé de s’agenouiller face à Hitler, allant jusqu’à briser le sacro-saint traité d’alliance pour défendre ses intérêts. Pas comme la France, ce pays veule dirigé par une escouade de pacifistes vieux et n’aspirant qu’au confort en se fichant bien des états d’âme du peuple. Mais non. Il ne pouvait pas lui lancer cela au visage. Il connaissait trop bien le sentiment patriotique intime à chaque individu fier de son appartenance pour s’abaisser à cela. Se massant la nuque, il ferma les yeux, tâchant de respirer pour vider un peu de la rage sourde née en lui.

« Il faut que je reparte. Si ce n’est dans l’immédiat… Peut-être que dans trois mois… ?»

Il retrouva ses yeux, une lueur d’espoir brillant dans les siens. Loin de souhaiter l’amadouer pour autant.

« Ne me dites pas qu’au siècle où nous sommes vous n’avez pas un moyen pour accélérer la guérison totale… Plusieurs blessés finissent par retourner au front. Il n’y a pas de raison que j’y fasse exception. »

Appréciant ce retour au calme et à une conversation qu’il espérait civilisée, il murmura d’un ton plus léger pour détendre l’atmosphère :

« Quitte à ce que je vous emmène avec moi là-bas pour surveiller l’état des choses. »


Dernière édition par Edwin Grüper le Ven 16 Jan - 1:50, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: {Terminé} Le patient allemand [Victoire]   Jeu 15 Jan - 23:25

Tu as peur. Tes mots n'ont pas dépassé ta pensée, certainement pas. Ce serait leur faire injure que d'en minimiser le poids. Oh oui, tu pensais chaque syllabe que tu as prononcé, des refus aux insultes - voilées ou non. Oui, tu as ressenti chacune des phrases que tu as dites, et tu le sens encore qui palpitent dans les tréfonds de ta poitrine immobilisée par une crainte soudaine. Car pour sincère que tu sois, tu sais aussi que ton emportement n'a pas sa place dans les rapports mielleux et hypocrite que vous vous devez d'entretenir avec l'oppresseur. Et qu'il suffirait à Grüper d'un claquement de doigt pour te faire regretter amèrement ton impertinence. Pour l'instant, ses yeux sont tournés vers le rideau jaunâtre qui vous sépare du monde, guettant une quelconque réaction extérieure à ton éclat de voix. Mais dans cette petite salle du dispensaire qui n'accueille que les privilégiés pour leur offrir le luxe d'une consultation privée, il n'y a personne. Personne d'autre que vous, que cette tension palpable qui crépite et fait bondir ta poitrine, montagne russe qui t'entraîne des profondeurs de la peur aux sommets de l'indignation. Un dernier virage, une dernière descente aux abysses et la machine infernale freine, ralentit jusqu'à presque s'immobiliser devant cet homme en détresse.

Tu es... touchée. Touchée par la douleur manifeste d'un homme dont les blessures sont bien plus psychologiques que physiques. Trop touchée pour rester ainsi, impassible, à contempler sa détresse. Tes yeux se détournent, tes mains s'occupent, remettent un peu d'ordre sur ton chariot malmené - matériel béni, que ferais-tu donc s'il n'était pas à tes côtés pour te conférer un semblant de contenance ? Le chariot endiablé s'est arrêté en crachotant, grippé par la première sincérité de ses paroles. Pour repartir de plus belle. Une vrille, un looping, la colère revient s'imposer, te fait serre les poings.

« Devoir ». Devoir ? Il ose prononcer ce mot honni devant toi. Ce mot qui a perdu toute valeur à tes yeux. Ah, il est bien glorieux le devoir de vos hommes, de vos pères, de vos frères, de vos oncles et cousins, de vos maris et fiancés. Ah la belle plaisanterie que ce fameux sens du devoir que brandissent les mâles comme prétexte à s’entre-tuer. Et quel devoir vous accorde-t-on, à vous les filles et épouses délaissées, sinon celui de pleurer vos morts et de chérir la mémoire de soit-disant héros morts au combat ? Jolies pleureuses tout juste bonnes à suivre les cortèges mortuaires - quand corps à enterrer il y a ! Qu'il aille donc se faire descendre bien loin, d'ici, si c'est tout ce qui lui importe ! « Si je souhaitais réellement entraver l'armée allemande, je t'y aurai renvoyé depuis longtemps, sur le front ! » La réplique, acerbe, a à peine franchi la barrière de tes lèvres crispées. Tu ignores même s'il en a entendu le contenu. Souhaitons que non. « Allez-y, contraignez-moi à vous la fournir, cette foutue attestation ! » Cette fois, tu as parlé à haute voix, yeux flamboyants de rage, d'une provocation manifeste. Les bras croisés, tu t'es redressée devant lui, profitant de sa position assise pour le dominer de ta petite taille. « Exigez-la ! De toute façon, c'est votre seul espoir de retourner vous battre. Votre blessure... » Tu t'interromps brusquement, cherchant tes mots. Cherchant comment lui expliquer, dans des termes que son français transmettra. Même si tu trembles, de rage, de crainte, ta voix se fait instinctivement plus douce, reprenant les intonations professionnelles qui siéent aux nouvelles difficiles à entendre et dont vous êtes quotidiennement les hérauts. « Votre blessure ne guérira jamais totalement. Dans trois mois... il est plus probable que vous vous retrouviez avec une béquille au côté qu'un fusil. Parce que non, nous n'avons pas les moyens de faire mieux. Personne ne les a plus ici. » Une main lasse vient balayer ton front, en chasse une mèche échappée pour la glisser derechef derrière ton oreille. Tu es fatiguée soudain, Victoire. Épuisée de devoir expliquer encore à un patient - fut-il allemand, fut-il soldat ennemi - que non, vous ne pouvez rien de plus. Qu'en d'autres temps, d'autres circonstances, vous auriez sans doute pu prodiguer un diagnostic plus optimiste, des soins plus efficaces. Plus maintenant. Et certainement pas pour une blessure de cette gravité.

« Désolée. » Et désolée, tu l'es vraiment. D'une certaine façon. De ta façon à toi. De ta façon d'infirmière qui ne peut se résoudre, jamais, à devoir annoncer les mauvaises nouvelles. Désolée de devoir lui refuser d'accéder à sa demande - si stupide et infondée soit-elle  tes yeux.


Dernière édition par Victoire Langremont le Dim 18 Jan - 11:36, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: {Terminé} Le patient allemand [Victoire]   Sam 17 Jan - 17:55

Elle murmure, ou plutôt grommelle quelque chose qu’il n’a pas l’occasion d’entendre. Il n’est d’ailleurs pas certain d’avoir envie de l’entendre. L’infirmière est en train de se conforter dans une position des plus dangereuses. Nul doute qu’elle le sait, par ailleurs. Néanmoins, il ne pourra se réfugier derrière des œillères très longtemps uniquement en raison de ses bons services à son égard et par souci de préserver sa jeunesse et le peu d’insouciance qu’elle a peut-être conservé.  L’agressivité dont elle fait preuve est étrange, sonne désagréablement juste et faux à la fois, à ses oreilles. Edwin la fixe alors, vibrante dans son indignation, dans cette fierté à la française qui crache contre son envahisseur. À la fois embellie et enlaidie de colère, fébrile mais le corps raidi par un certain contrôle d’elle-même. Oui. Elle connaît les limites. Flirte avec elles consciemment. Ce qui la rend plus coupable, encore. Deux hommes luttent en lui, l’officier et l’Allemand. Elle n’aurait pu être ni sa fille ni sa petite sœur. Elle ne valait rien, pour lui. Ce n’était qu’une civile de plus, qui ne se montrait pas totalement hostile face à lui uniquement par peur et par souci d’accomplir son travail correctement. Nulle tendresse dans son regard, nulle prudence autre que le rôle soigneux de l’infirmière qu’elle composait à merveille. Un sourire ambigu teinte ses lèvres d’une expression particulière. Elle dit : « Vraiment ? Es-tu sûre de toi ? Te sens-tu vivante à me contrecarrer ainsi ? Tu es jeune. Tu auras le temps d’apprendre ce que tu risques par de tels mouvements d’humeur. »

« Non. Je n’ai pas besoin de vous. »

Ça y est. Il sait. Il sait qu’il ne se résignera pas, refusant d'accepter un diagnostic qui lui apparaît comme biaisé. Il n’y a que certains jours que la douleur se réveille. La plupart du temps il arrive à marcher normalement. Il en est sûr. Il a pris l’habitude de repousser loin au fond de sa tête les éventuels lancements de sa jambe malade. Et cela ne l’empêche pas de savoir où et comment donner des ordres.

« Ne me dites pas que vous êtes désolée. Vous seriez bien plus désolée de continuer à me parler sur ce ton. »

Lui-même n’a pas haussé la voix d’un iota. Au contraire. Il parle désormais, calmement, aidé d'un discours linéaire et presque monocorde, qu’il n’emploie qu’en privé, lorsqu’il ne nécessite de prononcer ni ordre, ni réprimande.

« Oubliez. »

Du bout de son majeur et de son index quasiment joints, il lui tendit le tube contenant l’onguent dont il ne se servirait pas. Pas s’il venait d’elle, en tout cas. Un geste marquant une pointe d’élégance, mais principalement destiné à marquer une certaine distance afin de se prémunir contre une pulsion aux conséquences fâcheuses pour la demoiselle.

« Mais n’oubliez pas à qui vous vous adressez. Victoire. »

C’est la première fois qu’il prononce son nom. Un tel mot dans la bouche d’un Allemand est une circonstance inédite pour lui. D’autant plus que cette bouche est la sienne. Il laisse l’écho de ces syllabes faire frissonner son échine. Ni bien, ni mal.

« Veuillez passer aux soins. S’il vous plaît. J’ai à faire en fin de matinée. »

Il a tourné la tête, évitant désormais de poser ses yeux sur elle. Vite, en finir. Ne pas s’imprégner de ces traits, afin de laisser son souvenir se dissoudre dans les jours, les semaines et les mois à venir. Déjà, il réfléchit. Il trichera, alors. Mais il ne restera pas dans la capitale. Cette conviction, désormais bien nichée au fond de sa poitrine, il ne la partagera pas. Ni à Manfred, ni à Ulrich, ni à personne. Elle restera un secret, une volonté dure comme le fer. Misant sur ses capacités, sur son énergie qui ne lui ont jamais fait défaut. Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’il finit par murmurer à l’intention de la jeune femme :

« Mais par pitié pour vous-même. Ne vous adressez plus jamais comme cela à moi ou à l’un de mes compatriotes. »
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MessageSujet: Re: {Terminé} Le patient allemand [Victoire]   Sam 17 Jan - 22:09

Comme tes poings un instant plus tôt, tes lèvres sont serrées, figées en un rictus impassible. Scellées pour être sûres que plus aucun mot ne t'échappera que tu ne puisses regretter. Tes muscles sont contractés, raidissent ton corps en une posture fière pour mieux accepter que tu abdiques de ta liberté de parole. Parce que ton orgueil, ta fierté d'être Française, il ne pourra jamais, au grand jamais, te l'ôter. Non plus que tes convictions. Ton regard flamboie de plus belle, de ce brasier de haine et de détermination qui seul te fait vivre aujourd'hui. Ce brasier entretenu par ton engagement au sein de la résistance et te maintient debout à chaque jour que Dieu fait, malgré le manque, les privations et la solitude toujours plus difficiles à endurer.

Du bout des doigts, tu attrapes la pommade qu'il te rend sans plus de façons. Et si ta conscience d'infirmière bouillonne, si elle brûle de lui hurler sa stupidité au visage tandis qu'il refuse sa meilleure chance d'atténuer les douleurs, tu ne dis rien. Les bornes ont depuis longtemps été franchies, il vient de te l'asséner, alors soit. Tu ne dis rien. Tu ne diras plus rien. Qu'il aille donc se faire transpercer loin d'ici si c'est là sa seule perspective d'avenir. Que t'importe la mort d'un Allemand ? Au moins disparaîtra-t-il de ton paysage, avec ses menaces voilées - sans doute justifiées - et ses doutes à ton égard. Au moins déguerpira-t-il de ta ville. Pour mieux être remplacé par trois autres, quatre autres, cinq autres. Supprimez en un, il en reviendra deux autres. Toujours plus hargneux. Toujours plus belliqueux. Tels cette bête de légende aux multiples têtes dont te parlais Rachel quand elle t'expliquait les histoires fabuleuses de la Grèce antique et du héros Ulysse. La comparaison te tire un rire silencieux, inaudible, irrépressible.
Assise sur le tabouret pour obéir à son injonction, tu dévisses d'un geste calme le tube de crème qu'il t'a rendu sans aménité. S'il ne souhaite pas en appliquer, tu le feras pour lui. C'est là tout ce que tu peux encore faire pour le soulager, à ce stade de guérison. Une noisette sur ton doigt, tu fixes un instant la cuisse dénudée, luttant contre le dégoût que t'inspires cette peau blafarde, tendue par les cicatrices. Tu as pourtant vu bien pire au cours de ta jeune carrière mais en cet instant précis, l'idée de toucher un allemand... Tu le fais pourtant, ravalant le goût de bile qui envahit ton palais, toujours secouée de ce rire nerveux et muet qui a tout de désespéré. Sans un bruit, sans un mot, tu masses les muscles endommagés, aidant à la pénétration de l'onguent par tes gestes précis. D'une bande de coton souple, tu bandes la cuisse dans son intégralité pour préserver l'efficacité de la pommade. Pour éviter aussi qu'il ne tâche ses pantalons, même si cette considération est bonne dernière dans tes priorités actuelles.

Quelques minutes s'écoulent tandis que tu officies. Peu à peu, ton rire s'est tarit, dépassé par la détresse qui l'a engendré. Et dans tes grands yeux verts, des larmes apparaissent. Totalement contenues et pourtant bien présentes, donnant à ton regard un étrange reflet brillant. Tu t'es relevée doucement, vrillant tes pupilles aux siennes. « N'ayez pas pitié de moi. Je n'ai plus guère à perdre de toute façon. » Sans lui laisser le temps de te répondre, tu te détournes pour rouler soigneusement la bande non utilisée et la ranger. Sur le lit, à ses côtés, tu as ostensiblement laissé le tube d'aluminium. « Vous pouvez vous rhabiller. Tâchez de garder le bandage jusqu'à ce soir. Pour d'autres usages, appliquez au cas par cas, selon l'intensité des douleurs. Prochaine consultation souhaitable d'ici trois mois. » Ta voix est atone. Détachée. Si loin de son timbre habituel... Non, tu n'as plus grand chose à perdre, c'est vrai. Ne te reste que quelques amis épars, eux-mêmes quotidiennement en danger sous l'oppression de ce régime tyrannique. Et la Résistance. La Résistance pour qui tu fais profil bas, pour pouvoir mieux annoncer à Marc que le responsable de la sécurité à Paris ne rêve que d'aller mettre fin à ses jours sur une quelconque terre lointaine.
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MessageSujet: Re: {Terminé} Le patient allemand [Victoire]   Dim 18 Jan - 0:05

Le ballet des humeurs.
C’est ainsi qu’il aurait pu qualifier cet étrange entretien. Rarement la tension a culminé à un point aussi haut entre eux deux. Du moins en est-il persuadé. Même la première fois fut moins pénible, l’acclimatation l’un à la présence de l’autre, plus aisée. Mais maintenant, à ce moment précis, elle lui apparaît comme détestable. Elle est l’ennemie, il a eu tort de l’oublier. Une ennemie vaincue. Une ennemie tout de même. Et ce constat, qui lui est renvoyé désagréablement au visage, est difficile pour lui à digérer. Il s’en veut presque d’avoir cédé à ce qui ressemble finalement à un semblant de cordialité entre deux êtres humains conscients de devoir tenir leur place. Comédie. Ou tragédie, selon le regard qu’on porte sur ces deux silhouettes raidies d’une colère qu’ils ne peuvent librement expulser. Elle rit, d’un rire sans joie qui lui glace le sang. Il évite de la regarder agir. Il a autant de mal qu’elle à se laisser toucher après pareil affrontement verbal. S’efforçant à demeurer parfaitement immobile, mobilisant toute sa discipline militaire, Edwin compte les secondes jusqu’à ce qu’elle en ait terminé avec lui. D’ordinaire, il ne réfléchit même pas pendant qu’elle s’exécute, habitué à l’entendre parler ou encore à lui répondre. Avant aujourd’hui, ils n’avaient abordé que des sujets sans gravité. Art, littérature. Mœurs de la capitale. Et puis la guerre, à nouveau, s’en était mêlée. Elle s’en mêlera toujours. C’est une erreur que beaucoup commettent. En s’attachant à la France, en s’attachant aux Allemands, en épousant des Françaises, en s’engrossant d’officiers. Un jour, tout cela leur explosera au visage. Et alors, il sera temps de se poser la question : le bien valait-il le mal qui s'ensuivra forcément ?

La bande est posée. Enfin, le capitaine accepte de revoir son visage à nouveau. Il est frappé par son expression. Un peu de sa dureté s’est envolée, remplacée par autre chose. Une fêlure. Elle a cessé de rire, mais un masque de douleur la recouvre à présent. Sa respiration se fait plus lourde, ses sourcils se froncent à peine tandis qu’il la scrute avec une attention des plus marquée. Il a vu ses prunelles embuées. Il s’attend à tout moment à la voir pleurer, et ce spectacle le fige de surprise autant que de regret. Est-il allé trop loin ? Il ne lui semblait pourtant pas. Il n’a voulu que lui rappeler les règles qu’ils n’auraient pas dû transgresser, l’un comme l’autre. Avait oublié qu’elle était terriblement jeune, pour une époque terriblement sombre. Il ne lui fit pas l’offense d’éviter son regard. Jusqu’à ce qu’elle se détourne. En silence, il se redressa et se rhabilla avec des gestes secs, mais toujours aussi précis. Ses pensées fourmillant, le cœur au bord des lèvres. À quel moment, cela avait-il basculé ?
Voilà qu’elle semblait plus morte que vive en lui rappelant la prochaine échéance qu’il ne respecterait probablement pas. Tirant sur les pans de son uniforme, à nouveau impeccable, il soupira discrètement et tomba alors sur le tube d’aluminium qu’elle n’avait pas remis sur le chariot avec le reste du matériel. Ce fut sans doute cette vision qui le poussa à reprendre dans un murmure :

« Écoutez… »

Il humecta brièvement ses lèvres et fit un pas vers elle, sa main effleurant à peine son bras pour l’inviter à se retourner dans sa direction.

« Je suis désolé. Je ne voulais pas vous… »

Faire pleurer ? Mais elle ne pleure pas. Il n’y a pas de mots qui lui apparaît comme adéquat pour cet instant étrange. Et gênant.

« Ne parlez pas ainsi. Vous avez tout à perdre. Vous avez encore la vie devant vous. Vous êtes belle, intelligente. Et vous êtes une excellente infirmière. »

Il lui en coûtait de lui adresser un tel compliment, même pensé. Pourtant, en tant qu’aîné, il estimait normal pour lui de prendre sur son manque de volonté pour passer outre leur mésentente. Il se savait en effet totalement impuissant face aux larmes d’une femme. Et il redoutait plus que tout de voir celles-ci couler par sa faute.

«  Ne gâchez pas tout. La guerre ne durera pas éternellement. Elles finissent toujours par se terminer. »

Derrière le rideau, il entendait les voix de quelques membres du corps médical, discutant à voix basse, riant d’une plaisanterie quelconque. Loin, très loin de cette bulle qui n’appartenait qu’à eux deux. Plus pour longtemps. Soucieux de la jeune femme, il rajouta avec sérieux :

« Vous devez surveiller vos paroles. Quoi qu’il vous en coûte. Un officier moins patient que moi n’aurait pas hésité à vous créer des problèmes. Même s’il avait eu plusieurs fois l’occasion de converser avec vous. Vous en êtes bien consciente ? Gardez cela en mémoire, jusqu'à nouvel ordre. Pour votre bien alors, si ce n'est par pitié. »

Il la couvrit d'un regard moins dur. Presque bienveillant. Cette petite avait un fort caractère. Elle s'en sortirait, quel que soit l'issue de ce chaos. Edwin hésita un instant avant de clore :

« Pour votre confort, je peux m'adresser à un autre dispensaire. Vous n'aurez plus à me revoir. »
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MessageSujet: Re: {Terminé} Le patient allemand [Victoire]   Dim 18 Jan - 16:48

Tu n'as plus pleuré depuis trois ans. Depuis la mort de Michel. Depuis ce jour maudit où est arrivée l'enveloppe du ministère de la Guerre. Tu te souviens de l'incrédulité, de la rage, des visages si blancs de tes parents. Tu te souviens de ton refus, ce hurlement de douleur qui est monté de tes poumons, éreintant tes cordes vocales jusqu'à ce que plus aucun son n'en sorte. Et le silence... Oppressant, omniprésent, qui semblait se rire de vous, de la fragilité de cette vie qui venait de vous être arrachée.
Depuis lors, plus rien. Ni quand Thomas est parti pour les maquis, ni quand Nicolas et toi avez été séparés. Tout au plus une larme de rage à la perte d'un patient, un sanglot silencieux quand Marc t'a annoncé que ton fiancé était probablement aux mains des allemands. Pour avancer, tu as claquemuré ta détresse derrière un bunker, enfermé tes sentiments derrière quatre murs clos pour ne pas t'effondrer, et son sourire avec. Le vrai, celui qui ornait quotidiennement tes lèvres, respirant le bonheur et la joie de vivre. Et depuis, plus rien. Plus de sanglots, plus de sourire - ou si rarement.
Tu ne pleureras pas plus aujourd'hui. Et certainement pas d'avoir été remise en place comme une gamine insolente. A dire vrai, ce qui embue tes yeux, ce n'est pas tant la réprimande que cette pitié dégoulinante qui te fait horreur, ces compliments qu'il te fait  mi-voix. Son contact te fait reculer dans un réflexe répulsif que tu contrôles à grand peine. Quelques centimètres à peine, rien qu'il puisse te reprocher. Juste le refus qu'il te touche. Non, tu ne veux pas qu'il t'approche, qu'il te parle ou te console pour avoir perçu chez toi un accès de faiblesse. Juste qu'il cesse ses leçons de morales et s'en aille.

« A quoi bon ? Après la guerre... il n'y a aura plus que des ruines, sans rien à reconstruire dessus. » Tu ne sais pas à qui s'adressent ces mots. A lui ? A son optimisme mielleux, bien facile à arborer dans le camp des vainqueurs. Ou bien à toi, qui n'a plus guère foi en l'avenir. Ni en quoi que ce soit d'autre, d'ailleurs.
Tu fixes un instant une tâche sur le plafond blanc, le regard levé vers... ailleurs. Un ailleurs où tout serait encore possible. Et quand finalement tu te tournes vers lui, une dernière fois, tes yeux sont secs. « Je ne veux pas de votre mansuétude, monsieur. Ne craignez rien, je sais me tenir face à... vos compatriotes. » Le mot « envahisseur » s'est imposé à toi, retenu de justesse pour laisser la place à un terme plus diplomate. « A un autre que vous... Je n'aurais pas dit la vérité. Seulement ce qu'il aurait voulu entendre. » Tes paroles sont courtoises, ta voix tout autant. Seul ton regard témoigne encore un zeste d'insolence, obstinément vrillé au sien. Qu'il te blâme donc pour ta franchise, elle demeurera tout ce que tu puisses te reprocher. Elle, et la familiarité inconvenante dont elle découle. Car c'est bien là que le bât blesse : à force de le voir tous les mois, de te laisser aller à discuter avec lui de sujets et d'autres, tu as fini par oublier l'essentiel.
Il n'est pas des tiens.
Ni un voisin, ni un collègue - encore moins un ami. Pas même une connaissance ou relation lointaine. Seulement un homme venu asseoir une inadmissible emprise sur cette France que tu chéris. Et aussi longtemps que ses semblables viendront cracher leur morgue victorieuse dans vos rues, il ne pourra en être autrement. Alors, tu tournes les talons avec ton chariot, prête à quitter l'espace clos des rideaux médicaux. Ne te retournant que pour une dernière impertinence, un sourire débordant d'hypocrisie, de ceux qu'il voudrait que tu adresses à ses semblables. « Bon retour dans l'Est, Monsieur Grüper. »
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MessageSujet: Re: {Terminé} Le patient allemand [Victoire]   Jeu 2 Avr - 3:03

La défiance qu’il lut dans son regard était rougeoyante. Quelque chose lui disait qu’en cet instant, si elle avait pu lui sauter dessus pour lacérer son visage au nom de tous les Allemands qui, de près ou de loin, avaient anéanti ses espoirs ou sali son quotidien, elle l’aurait fait. Il ne lui en voulait même pas. Souvent, Edwin se demandait comment il aurait réagi, si toutes les positions avaient été inversées depuis la Première Guerre. Les réactions des Parisiens, qu’il pouvait côtoyer en permanence, le ramenaient souvent à ces interrogations. En ces jours de victoire qu’il pensait éphémère, il lui arrivait de penser, très brièvement, que la rancœur du Traité de Versailles était loin. Qu’il avait traversé cette épreuve au pire moment de sa vie : lorsque le cœur, le corps et l’esprit son jeunes, bouffis d’impatience de se prouver des choses à soi mais également aux autres. Le moment où l’orgueil prend trop de place, où les impulsions sont aussi violentes que désespérées. Avec le recul, il prenait également en pitié celui qu’il était autrefois, le comprenant toujours. Mais il y avait les autres. Les autres nations qui elles aussi pansaient leurs plaies. Ces nations sur lesquelles il avait marché avec enthousiasme. Il se souvenait encore tellement bien du jour où la ville de Paris était tombée. Il se souvenait de ce fiel qui coulait dans ses veines, ce fiel cruellement satisfait de faire payer à la France une blessure ancienne mais aux lèvres mal cicatrisées, grossières. Désormais, il avait face à lui une jeune femme à laquelle il avait probablement ressemblé, à l’époque. Et ce parallèle le troublait. Cependant, ils n’y pouvaient rien, l’un comme l’autre. Les faits étaient là. Ne restait qu’à les accepter. Mais on n’accepte pas grand-chose, entre 20 et 25 ans. Pas aisément, tout du moins.

Edwin n’était pas sot au point de penser qu’il pourrait sortir quelque chose de bien de cette entrevue. La pire, probablement, depuis qu’il se faisait soigner ici. Pendant quelques secondes, il se demanda en effet s’il ne valait pas mieux cesser de côtoyer cette infirmière devenue soudainement bien hargneuse, simplement pour une question de front de l’est. Il ne la pensait pas communiste pour autant, mais… quelque chose le gênait, au vu du ton qu’avait pris la conversation.

*Tout se reconstruit. *

L’Allemagne en était la preuve la plus éclatante. Il se contenta néanmoins de la regarder s’éloigner, lâchant une dernière bille de venin à laquelle il ne répondit pas autrement que par un léger hochement de tête, ne se départant pas de son calme pleinement retrouvé. S’il parvenait en effet à retourner à l’Est, il ne la reverrait plus, en effet.

« Au revoir, frau… mademoiselle. »

Il se mordit l’intérieur de la joue et attendit que le rideau derrière elle se soit refermé pour pousser un profond soupir. De deux doigts contre sa peau, il frotta son front, pensif, songeant à cette foutue blessure qui ne lui rendait pas service, même des mois après. Il se jurait de prendre sa revanche contre les maudits Russes qui avaient osé le mettre hors-jeu. Et déjà, il réfléchissait à un plan d’attaque auprès de ses supérieurs. Il devrait affûter ses arguments, monter un dossier en béton pour prouver qu’il était capable de commander des hommes, blessure ou pas blessure. Surtout, ne pas penser au froid. Ne pas penser aux gelures. Ne pas penser à l’enfer de la mitraille moscovite.
Il prit soin de vérifier qu’aucune affaire à lui n’était oubliée, avant de sortir à son tour, croisant le chemin de quelques infirmières. La plupart des autres rideaux étaient tirés, mais certains lits occupés étaient parfaitement discernables. La vue des malades et autres blessés, plus ou moins gravement, lui coupa l’appétit pour le reste de la journée. Il ne s’enquit pas de prendre rendez-vous pour une prochaine fois.

Parce qu’il n’y aurait pas de prochaine fois. Il ne recroisa pas mademoiselle Victoire Langremont.
« Je ne vous aiderai pas à vous suicider. »
Cette phrase continua d’occuper longtemps ses pensées, bien des jours après avoir quitté le dispensaire de la Croix-Rouge.
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{Terminé} Le patient allemand [Victoire]

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