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 [DANS LE TRAIN] Terminus : Vichy

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Edouard Cabanel
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■ profession : Ambassadeur de Vichy à Paris

PAPIERS !
■ religion: Ne croit qu'à la politique. Dieu ? ça fait longtemps qu'il n'existe plus, non ?
■ situation amoureuse: Coincé dans un mariage malheureux avec Madeleine Claussat. Trop occupé à cause de son beau-père pour avoir le temps d'aller voir ailleurs.
■ avis à la population:

MessageSujet: [DANS LE TRAIN] Terminus : Vichy   Dim 18 Jan - 10:07

Édouard Cabanel prit une longue bouffée de cigarette tout en jetant un regard nerveux vers l'immense pendule de la gare d'Austerlitz où défilait impitoyablement la grande aiguille qui indiquait le passage des minutes. La fumée qu'il expira alla se perdre dans l'air froid de ce début de matinée glacial. On avait beau être en mai, les premières heures du jour aimaient à rappeler que l'hiver et son gel n'étaient guère loin. Le conseiller de l'ambassadeur de Vichy, vêtu d'un long manteau brun qu'il serrait contre lui en frissonnant, et d'un chapeau qui lui cachait une partie du visage faisait les cent pas sur les quais de la gare où patientait déjà le train qui devait l'emmener à Vichy. Autant dire que Cabanel avait autant envie de montrer dans le wagon que de fuir en courant (même si l'unique perspective à Paris était de retourner dans la maison familiale où l'attendait une Claussat digne de celui qui allait l'accueillir à Vichy, et qu'aucune de ces deux perspectives n'était bien réjouissante). Il avait donc laissé ses bagages commencer le trajet tous seuls – placés dans les filets par deux ou trois hommes au service de la compagnie de chemin de fer qu'il avait pu dénicher, il fallait bien que sa position ait des avantages et il aurait bien l'occasion de faire du sport dans les thermes de Vichy – et attendait le moment où la locomotive se mettrait à siffler pour sauter dans le véhicule qui allait l'emmener au pire endroit inimaginable en France en 1943. Et il le pensait sincèrement, il y avait vécu pendant deux ans et n'en gardait pas un souvenir particulièrement heureux – et ce n'était pas uniquement du au fait qu'il trouvait qu'il ne s'agissait que d'une petite ville de campagne alors qu'il était parisien dans l'âme. Bon pour être tout à fait honnête, il ne bravait pas courageusement (enfin ça dépendait du point de vue) le froid pour finir sa cigarette mais aussi pour guetter l'arrivée de sa très chère secrétaire - enfin complice, il ne parvenait pas à s'y faire. Selon les critères communs, son absence n'était pas particulièrement inquiétante puisque le train n'allait s'ébranler que dans une dizaine de minutes mais Édouard commençait franchement à se demander ce qu'elle fabriquait. Il avait du lui répéter vingt fois l'horaire exact du départ, mais si elle était aussi précise que lorsqu'elle venait le matin à l'ambassade ou quand elle rangeait son bureau, il fallait bien admettre qu'il y avait du souci à se faire. Par chance pour Alice Boulanger ou tout du moins pour ses oreilles qui auraient pu siffler, Édouard n'avait pas franchement le cœur à la maudire à coup d'imprécations à base de momies, de bandelettes et de statuettes d'Anubis (de toute façon, elle avait déjà la chance d'être poursuivie par les statuettes en question de manière quasi quotidienne), pas à sept heures du matin alors que le froid mordait ses mains et son visage et que dans quelques heures, il se retrouverait de nouveau dans la cage aux lions. Et plus en tant que chaton sans défense que comme grand fauve aux crocs acérés. Il se contentait de guetter du regard sa silhouette qui ne manquerait pas d'émerger de la brume matinale, seulement rompue par quelques personnes traînant des enfants encore ensommeillés et des valises qui faisaient ployer les dos et les bras. Tout en se disant que, quand même, quitte à aller s'enfermer dans le pire endroit du monde où les murs avaient des yeux et des oreilles et où chacun cherchait à dévorer l'autre, il aurait au moins pu choisir un compagnon de voyage plus agréable. Alexandre Reigner, par exemple, son meilleur ami avec lequel il aurait pu se moquer du teint rubicond du beau-père de ce dernier Carron, qui, s'il n'était pas plus agréable à regarder (Édouard voulait bien l'admettre, quand même) était plus approprié pour le comprendre et le plaindre. Mais comme un malheur n'arrivait jamais seul, il allait devoir subir un séjour à Vichy avec Alice Boulanger. Il fallait bien qu'il soit totalement dévoué à sa mission pour monter dans ce train, quand même. Il espérait qu'on s'en rendait compte, à Londres.

Pendant ce temps, la grande aiguille continuait sa course tranquillement, et Édouard Cabanel expira une dernière bouffée de cigarette avant de jeter son mégot par terre et de l'écraser du bout du pied. Il aperçut dans le lointain des silhouettes en vert s'activer, un chien à leur pied. Tiens, l'uniforme vert de gris des soldats allemands se voyait étrangement bien dans la brume matinale, ce ne devait pourtant pas être conçu pour. Les deux soldats, armés, semblaient patrouiller dans la grande gare d'Austerlitz – quelle ironie quand on songeait que Napoléon avait eu sa plus belle victoire sur les Allemands à Austerlitz justement – avec circonspection. Il fallait bien dire que depuis les événements du défilé militaire lors de la venue de Glucks sur les Champs-Elysées, la sécurité avait été renforcée partout, notamment dans les gares où l'on vérifiait désormais les papiers d'identité et les laissez passer. Mais au moins, s'il fallait voir le bon côté des choses, peut-être risquait-il moins de perdre la vie à Vichy qu'à Paris où décidément on semblait lui en vouloir – et en plus, c'était la résistance qui cherchait à l'assassiner, un comble. Quoique, il risquait peut-être de perdre sa tête puisqu'il allait avoir le droit à des remontrances pour cette très mauvaise gestion de crise – intégralement due aux Allemands et au préfet de la Seine si on voulait son avis, pourtant. Et vu ce qui était prévu à Vichy, entre les prises de contact avec les membres du Noyautage des Administrations Publiques et les rebelles de l'armée et les soins thermaux pendant lesquels Édouard manquait toujours de mourir de chaud, de froid ou d'effort suivant les soins en question, les collaborateurs allaient prochainement l'avoir dans le viseur eux aussi. L'idée d'aller s'enterrer dans une pyramide égyptienne avec Bastet pour seule compagnie (son chien, pas la déesse) et à la limite une momie (son cousin Hippolyte apprécierait sûrement cette idée) devenait définitivement tentante. Et puis bon sang, que faisait donc cette secrétaire-complice-abominable agent du SOE ? Édouard jeta un nouveau coup d’œil à la pendule. N'avait-on pas idée d'arriver si tard quand on devait prendre le train ?

Les derniers retardataires arrivaient et étreignaient les rares proches venus leur dire au revoir avant de grimper dans les compartiments. Cabanel se frotta les mains pour tenter de se réchauffer puis se décida à se rapprocher de l'entrée de la gare où une petite file de personnes faisaient la queue pour passer le contrôle de papier où des soldats tatillons – fichue discipline teutonne – inspectaient également le contenu des valises ce qui fit pâlir le conseiller de l'ambassadeur. Alice Boulanger était censée apporter avec elle un sac contenant leur petite radio portable qui leur servait à contacter Londres. Et elle pouvait toujours faire son plus beau sourire et prétendre transporter sa machine à écrire, ça ne serait guère crédible. Mais nulle trace de la jeune femme à l'horizon. S'était-elle aperçue du danger et avait-elle décidé de tourner les talons ? La connaissant, et vu son potentiel casse-cou (elle avait bien de la chance d'avoir un coéquipier comme lui qui avait le sens des réalités et la sauvait de ses imprudences), elle serait plutôt en train d'escalader les grandes colonnes qui soutenaient la verrière de la gare d'Austerlitz pour passer en douce, et ce malgré sa robe et ses talons hauts. Tout en se disant que ça pourrait être une scène parfaite pour un film d'espionnage, Édouard ne put s'empêcher de lever les yeux vers la verrière en question, à plusieurs dizaines de mètres de haut et de laisser échapper un sourire. Ce fut en baissant à nouveau les yeux vers la file qu'il distingua enfin mademoiselle Boulanger, à moitié dissimulée derrière un homme aux larges épaules qui avait quand même plus l'allure d'un espion qu'elle a priori – et même qu'eux deux réunis. Répondant à peine au signe qu'elle lui adressait, Édouard, sentant son cœur s'accélérer un peu, s'adressa à l'un des soldats qui gardait les environs avec son chien beaucoup moins sympathique que Néfertiti.
- Excusez-moi, monsieur... Vous parlez français ?
- Puis-je faire quelque chose pour vous, monsieur... ? Répliqua le germanique avec un français très scolaire mais qui arracha un soupir de soulagement à Édouard qui se voyait mal expliquer la situation dans le langage des signes.
- Je suis le conseiller de l'ambassadeur de Vichy, Édouard Cabanel, et je me rends auprès de mon gouvernement à Vichy, mon train part dans quelques minutes. Malheureusement, ma secrétaire est coincée au contrôle dans la queue. Ne pouvez-vous pas la faire passer ? Je me porte garant d'elle, voici ma carte d'identité.
Le soldat observa son interlocuteur avec des yeux de poisson mort si bien qu’Édouard crut un instant qu'il n'avait rien compris à son laïus et qu'il s'apprêtait à recommencer, mais visiblement le jeune homme eut une illumination car son visage s'éclaira soudain :
- Ah oui, je me souviens de vous, je vous ai vu lors du défilé militaire, vous avez suivi Herr Glucks quand il est allé dans la foule, très courageux, très très courageux.
Édouard faillit s'étrangler à cette mention (car franchement, il avait traîné les pieds pour suivre cet abruti qui voulait aller s'expliquer avec une foule déchaînée) mais choisit de ne pas relever car non seulement il était agréable d'être pris pour un héros mais en plus, le soldat faisait venir Alice qui ployait sous le poids conjugué de ces deux valises pour la conduire auprès de Cabanel. Ce dernier remercia avec effusion son sauveur avant de saisir les bagages d'Alice :
- J'aurais dû passer vous chercher avec ma voiture ce matin, même si cela me faisait faire un énorme détour. Je sais que vous voulez garder votre vie privée, privée, et croyez-moi, je n'avais nulle envie de tomber sur Mazan au réveil, mais au moins vous n'auriez pas eu ce contre-temps. Heureusement que je suis un héros pour certains soldats allemands.
Constatant qu'elle lui jetait un regard noir à la mention de Mazan, il lui adressa un sourire innocent :
- Je plaisantais évidemment, je sais très bien qu'il ne se passe rien entre vous et Mazan. Ou du moins que ça ne me concerne pas, cessez donc de me fusiller du regard, non seulement je risque assez ma peau comme ça en ce moment mais en plus vous allez finir par loucher. Mais par Horus, qu'est-ce que vous avez mis dans cette valise ? Non pas celle-ci, je sais ce dont il s'agit, mais l'autre ? Vous avez l'intention de déménager définitivement à Vichy ?

Ce faisant, ils parvenaient enfin au train malgré Édouard qui traînait les bagages comme un boulet – ce qui ne l'empêchait pas de lancer quelques piques en réaction de sa secrétaire, mais il se sentait étrangement revigoré depuis son arrivée (sans doute l'adrénaline). Il lui indiqua le compartiment où l'on avait déjà installé ses bagages et qui était pour le moment vide, et après avoir monté les valises d'Alice, il se laissa tomber sur la banquette, en face de la jeune femme, sur le visage de laquelle il attarda son regard. Ils n'avaient quasiment pas eu le temps de se revoir, ou en tout cas pas seul à seul depuis qu'elle lui avait déclamé un monologue digne des grandes tragédies de Racine, et il avait bien l'intention de revenir sur cette histoire de taupe à l'ambassade – affaire qui prenait des proportions un peu trop grandes à son goût, surtout si Félix Altenbach des services allemands était déjà sur le coup. Il était assez facile de duper un Allemand, beaucoup moins un Français qui savait fort bien en quoi consistait le travail de son conseiller puisque c'était lui qui le lui donnait. Ce n'était d'ailleurs pas la seule chose qu'il avait à lui dire, mais avant qu'il ne puisse ouvrir la bouche, la porte du compartiment s'ouvrit pour laisser la place à une jeune femme qui tenait un petit garçon dans ses bras :
- Je suis navrée de vous déranger, madame, monsieur. Mais il n'y a plus de place dans le train, pourrions-nous nous installer ici ? Nous sortons à Orléans, ce ne sera pas long.
Cabanel acquiesça même s'il pesta intérieurement quand le gamin glissa ses fesses à ses côtés. Voilà qui retardait encore la discussion sérieuse qu'il devait avoir avec sa secrétaire-complice, mais il n'était pas question de commencer à évoquer la radio, les francs-maçons, les soupçons de Mazan et les résistantes qui habitaient les appartements des secrétaires de conseillers d'ambassadeurs devant une parfaite inconnue et son fils qui sortit un jeu de cartes pour s'amuser tranquillement. Comme Alice ne perdait rien pour attendre, alors que le train s'ébranler enfin et annonçait son départ de la gare d'Austerlitz en sifflant, Cabanel sortit Le Courrier Parisien, sauta l'article d'Emy Hale, tomba sur des histoires de chèvres dans le Cantal de Puerno et songea qu'il aurait mieux valu encore cacher Le Réveil au milieu de ces pages, au point où ils en étaient avec la légalité en transportant une radio clandestine. Aussi finit-il par fermer le journal, pour entamer une partie de cartes avec le petit garçon ravi d'avoir un partenaire – aussi tricheur fut-il, ce qui attira nombre de soupirs agacés de l'enfant.
- Regardez, elles dorment toutes les deux, chuchota le petit tout à coup.
En effet, les deux jeunes femmes, en face, semblaient somnoler, alors que le train s'élançait à toute allure en direction d'Orléans et le regard d’Édouard se posa sur Alice Boulanger. Dans un geste galant qui ne lui ressemblait pas (mais après tout, personne ne pouvait le voir), il ôta son manteau et se leva à moitié pour le déposer sur les épaules d'Alice, tout en songeant que non, elle ne perdait rien pour attendre.

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« On peut trouver du bonheur
même dans les endroits les plus sombres.
Il suffit de se souvenir
d’allumer la lumière »
J.K. Rowling (c) .bizzle


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MessageSujet: Re: [DANS LE TRAIN] Terminus : Vichy   Dim 18 Jan - 21:26

Un voyage à Vichy. Non mais quelle idée ! L'espionne russe ne connaissait, de la France, que Paris, et elle n'avait pas très envie de découvrir la ville où s'était installé le gouvernement français. De toute évidence, son (faux) patron ne pensait pas de la même manière. Lorsque Cabanel lui avait parlé de ce voyage destiné à récolter des informations de la plus haute importance, Alice n'avait pas pu refuser de l'accompagner. Refuser de l'accompagner, c'était reconnaitre qu'il pouvait se débrouiller tout seul, et ça, jamais elle ne le ferait. Edouard Cabanel avait besoin de sa collaboratrice, pour la bonne raison que, détestant se retrouver dans des situations délicates, il ne pourrait jamais obtenir ce qu'il cherchait. La jeune femme avait eu le choix entre accepter un séjour pénible à Vichy ou reconnaitre que le conseiller de l'ambassadeur pouvait mener cette mission tout seul. Autant dire que c'était choisir entre la peste et le choléra. Elle avait préféré la peste. Ce choix, elle le regretta lorsqu'elle jeta un regard sur ses bagages. Il y avait d'abord la beaucoup trop lourde (et illégale) radio que Cabanel lui avait gentiment montée lorsqu'elle l'avait invité à entrer dans l'appartement. Bien sûr, ils en auraient besoin à Vichy, et c'était à Alice qu'incombait la tâche de passer tous les contrôles avec une radio dans une valise. Etant donné que Edouard avait été mal accueilli par Léonie (mais comment Alice aurait-elle pu savoir qu'elle le détestait tant ? Son acolyte avait décidément beaucoup d'ennemis, ce qui l'amena à envisager de lui demander d'en faire une liste, histoire qu'elle sache à l'avance qui le déteste), la jeune femme n'avait pas osé le faire venir une nouvelle fois pour chercher la radio. Se remémorant le regard agacé que lui avait jeté le conseiller avant de partir, l'espionne russe se douta que ce voyage ne serait pas de tout repos. Son acolyte avait très certainement des reproches à lui faire, “comme d'habitude”, pensa-t-elle en soupirant lourdement. Puis, à côté de la valise contenant la radio, il y en avait une autre dans laquelle elle avait eu du mal à mettre tous les habits qu'elle souhaitait emmener. Il y avait en plus de cela ses produits de toilette, évidemment. Et des chaussures. Que des choses indispensables, en somme. En bas des escaliers qu'elle devait gravir pour rejoindre le hall de la gare d'Austerlitz, Alice se sentit sans force. Elle venait de traverser la capitale pour rejoindre la gare, faisant une pause toutes les cinq minutes pour reposer les muscles de ses bras endoloris. Dans le métro, elle avait été aidée par un homme bien gentil mais, toute bienvenue que cette aide fût, elle n'en restait pas moins dangereuse si son sauveur s'avisait de regarder ce qu'il y avait dans ses affaires.

Je peux vous aider ?” Alice quitta des yeux ses bagages pour regarder son interlocuteur. Un homme d'une trentaine d'années, portant un costume impeccable. La jeune femme hésita, mais devant son air hésitant, il reprit : “Je ne peux pas vous laisser dans une telle détresse. Donnez moi vos bagages et je vais vous les monter.” Refuser aurait paru trop suspect, l'espionne en était consciente. Elle s'obligea à sourire pour masquer son angoisse. “Je ne peux pas refuser votre aide. Mon train va bientôt partir, vous me sauveriez la vie en m'aidant. Vous pouvez prendre cette valise, je me débrouillerai avec l'autre.
-Si je peux sauver la vie d'une charmante demoiselle, je ne demande pas mieux. Je peux prendre la deuxième valise, si vous voulez.” Alice eut un sourire timide. Elle était gênée par tant de galanterie, mais aussi et surtout par le fait que cet homme ne la trouverait plus si charmante en découvrant qu'elle transportait une radio. “Sans vouloir vous vexer, je préfère la prendre moi-même. C'est ma machine à écrire, elle est si importante pour moi que je ne peux la confier à personne.
-Je comprends.” L'homme prit la valise et commença la terrible ascension de l'escalier tout en faisant la conversation avec Alice.
Alors, comme ça, vous voyagez avec votre machine à écrire ? C'est un voyage professionnel ?
-Oui, j'accompagne mon patron à Vichy.
-Oh quelle chance ! Beaucoup de personnes pourraient vous envier, vous savez. Vichy est une ville extraordinaire ! Allez-vous profiter des stations thermales ?
-Je ne pense pas, vous savez, ce sera un séjour professionnel. L'homme, beaucoup trop curieux, et trop enjoué pour être sincère aux yeux d'Alice (mais elle avait appris à se méfier de tout le monde), commençait à l'inquiéter.
-Quelle dommage ! Savez-vous que l'empereur Napoléon III et son épouse venaient souvent dans cette station thermale ?

Alice fut soulagée lorsqu'ils arrivèrent dans le hall de la gare. Elle chercha à quel quai se trouvait son train puis remercia l'inconnu avant de récupérer sa valise et d'aller aussi vite que possible (c'est-à-dire lentement) vers le quai. Mais une nouvelle épreuve attendait la fausse secrétaire : un contrôle des bagages, inévitable pour pouvoir accéder au quai. Son coeur commença à s'emballer. Elle était fichue. Depuis les événements ayant eu lieu lors de la visite de Gluteman (encore un nom allemand impossible à prononcer), les contrôles s'étaient renforcés. Et même si elle disait qu'elle transportait une machine à écrire, un officier allait ouvrir sa valise et se rendre compte que sa machine à écrire ressemblait étrangement à une radio. Son train allant bientôt partir, la jeune femme se glissa dans la file de voyageurs, derrière un homme aux larges épaules derrière lequel elle pouvait tenter de se cacher pour éviter les contrôles. Ce serait une tentative des plus dangereuses, mais que pouvait-elle faire d'autre ? Elle profita de l'attente pour réfléchir à une autre solution. En levant les yeux, elle aperçut Cabanel et lui fit un signe de la main mais celui-ci l'ignora. Quel bougre ! Il pourrait l'aider, au moins, faire en sorte que son statut de conseiller de l'ambassadeur de Vichy serve à quelque chose, à lui sauver la vie, par exemple ! Alors qu'elle se demandait si la meilleure solution n'était pas tout simplement de faire exprès de perdre sa valise, elle entendit l'un des officiers l'appeler :
Mademoiselle Boulanger, venez, vous pouvez passer. Voilà, laissez passer la demoiselle, vous, poussez-vous, allez”. Alice arriva difficilement devant l'officier avec ses valises. Sans même vérifier ses bagages ni ses papiers, il la laissa rejoindre Cabanel. Sans surprise, celui-ci l'accueillit avec des reproches. Du moins prit-il les valises d'Alice, heureusement.

J'aurais dû passer vous chercher avec ma voiture ce matin, même si cela me faisait faire un énorme détour. Je sais que vous voulez garder votre vie privée, privée, et croyez-moi, je n'avais nulle envie de tomber sur Mazan au réveil, mais au moins vous n'auriez pas eu ce contre-temps. Heureusement que je suis un héros pour certains soldats allemands.”. Tout occupée à calmer les battements de son coeur, et à reprendre son souffle par la même occasion, Alice ne répondit pas mais lui jeta un regard  noir. C'était toujours agréable d'être accueillie par des paroles sympathiques. Il avait donc oublié tout ce qu'elle lui avait dit, l'autre soir, dans son bureau ? Le conseiller aimait décidément beaucoup jouer avec ses nerfs, ce qui n'augurait rien de bon pour le voyage à Vichy, d'autant plus s'il se prenait pour un héros, maintenant. Alice avait bien sûr entendu parler de ce qu'il s'était passé. Un sourire moqueur avait accueilli le récit du conseiller, le lendemain des événements. Cabanel, face à une foule qui le détestait. C'était au mieux irréfléchi et insouciant, au pire carrément suicidaire.
Je plaisantais évidemment, je sais très bien qu'il ne se passe rien entre vous et Mazan. Ou du moins que ça ne me concerne pas, cessez donc de me fusiller du regard, non seulement je risque assez ma peau comme ça en ce moment mais en plus vous allez finir par loucher. Mais par Horus, qu'est-ce que vous avez mis dans cette valise ? Non pas celle-ci, je sais ce dont il s'agit, mais l'autre ? Vous avez l'intention de déménager définitivement à Vichy ?” Qu'il pouvait être énervant quand il le voulait ! “J'ai pris toute ma garde-robe pour rester vivre là-bas. Rester loin de vous et de vos sarcasmes, voilà ce que me plairait”. Malheureusement, cette réplique n'eut pas l'effet escompté. Au lieu de se taire, le conseiller reprit la parole, dans le seul but de l'énerver. Et voilà qu'il lui demandait si Eugène allait la rejoindre et vivre lui aussi à Vichy. Préférant faire la sourde oreille, la secrétaire ne lui répondit pas et se contenta d'observer les autres voyageurs. Des couples se disaient au revoir sur le quai, les femmes les larmes aux yeux, tenant un petit mouchoir blanc dans la main. Alice n'avait personne à qui dire au revoir. Elle se surprit soudain à envier ces épouses. Comme si la vie de couple aurait pu lui convenir. Quelle idée. Elle balaya cette idée de son esprit et monta dans le train à la suite de Edouard. Il lui indiqua un compartiment vide dans lequel elle entra avant de s'affaler sur la banquette et de bailler de manière bien peu élégante. Assise contre la vitre, elle observa le quai, le regard dans le vide, mais elle sentit que Cabanel l'observait. Il avait à tous les coups envie de démarrer la discussion maintenant, et Alice savait très bien de quoi il avait envie de parler : des soupçons de taupe à l'ambassade. Elle se demandait aussi s'il allait lui parler de sa colocataire, qu'il semblait connaitre, il avait visiblement des reproches à lui faire, encore. Pourquoi ? C'était le mystère. Même si elle n'avait pas envie de parler maintenant (traverser Paris avec deux valises beaucoup trop lourdes l'avait fatiguée), elle savait que cette discussion était nécessaire. Elle préparait mentalement ses réponses lorsque la porte du compartiment s'ouvrit, laissant apparaître une jeune femme, un petit garçon dans les bras.
Je suis navrée de vous déranger, madame, monsieur. Mais il n'y a plus de place dans le train, pourrions-nous nous installer ici ? Nous sortons à Orléans, ce ne sera pas long.” Alice vit Edouard acquiescer mais se douta que cela le dérangeait. Elle sourit à la jeune femme alors que celle-ci s'installait à côté d'elle, le petit garçon prenant place en face, à côté d'Edouard. L'espionne n'avait rien pris pour s'occuper, croyant que la discussion prévue prendrait tout le temps du trajet. Elle avait simplement glissé le roman Anna Karénine dans sa valise, mais elle se voyait mal demander à Edouard d'aller fouiller dans ses vêtements pour le récupérer. Ce-dernier sortit Le Courrier Parisien. Elle essaya de lire ce qui était écrit au dos du journal mais elle ne parvenait pas à déchiffrer les lignes, les caractères étant beaucoup trop petits. Le train s'apprêtait enfin à quitter la gare, aussi la jeune femme se perdit-elle dans la contemplation du quai défilant devant ses yeux. Le quai disparaissait pour laisser place à d'autres paysages lorsque les yeux de l'espionne se fermèrent sans qu'elle n'y opposa aucune résistance. Elle n'avait pas beaucoup dormi la nuit précédente. Elle avait passé plusieurs heures à faire sa valise, puis avait lu, et alors qu'elle avait éteint la lumière pour dormir, les images de ses parents au Goulag avaient hanté son esprit. Emportée rapidement dans un sommeil sans rêve, elle ne remarqua même pas qu'Edouard déposait son manteau sur elle.

C'est le bruit de la porte du compartiment qui s'ouvrait puis se fermait à nouveau qui réveilla Alice. Dans le train, un contrôleur annonçait qu'ils étaient à Orléans. La jeune femme et le petit garçon étaient partis, laissant le conseiller de l'ambassadeur de Vichy et sa prétendue secrétaire seuls. L'espionne ouvrit les yeux avant de se rendre compte que le manteau de Cabanel reposait sur elle. Gênée par une telle attention, à laquelle elle n'était pas habituée de la part de son acolyte, elle l'enleva pour le lui rendre, non sans le remercier du bout des lèvres. Encore ensommeillée, elle n'avait guère envie de se lancer dans une discussion à bâtons rompus, surtout avec Cabanel qui voulait toujours avoir le dernier mot (comme elle, mais ça, elle ne se l'avoua pas). Edouard posa son manteau sur la banquette, à côté de lui, tout en lui demandant, sans la regarder : “Bien dormi ?
-Oui, mais pas assez, répondit-elle tout en étouffant un bâillement. J'imagine que vous voulez discuter de cette histoire de taupe, ajouta-t-elle, un ton plus bas. Je vous ai dit tout ce que je savais, et je n'ai pas eu la chance de revoir l'ambassadeur, seul à seul. En tout cas, ce qu'il m'a dit, l'autre soir, ce n'étaient pas des paroles en l'air, j'en suis sûre. Il a des doutes. Je ne sais pas s'il vous soupçonne, il n'en avait pas l'air lorsque je me suis mise à parler de vous, mais qui sait ce qu'il pense vraiment ? Nous devons redoubler de vigilance. Et la Yvonne, je suis sûre qu'elle nous espionne. Nous ne pouvons faire confiance à personne à l'ambassade.

Alice retint une grimace en pensant à Yvonne. La veille, cette-dernière lui avait rappelé que ce voyage à Vichy était professionnel. “Je suis sûre que vous allez passer plus de temps dans la station thermale qu'à travailler. J'espère que ce voyage permettra à monsieur Cabanel de se rendre compte de votre incompétence”.

Ne pouvant s'empêcher de se moquer de lui, elle lança à Edouard : “Au moins, vous pourrez compter sur Yvonne, si je décide de vous abandonner. Ses statuettes de saints pourront rejoindre les vôtres.” Elle écouta à peine la réponse du conseiller, tout occupée qu'elle était à imaginer Yvonne espionne. Un sourire sarcastique aux lèvres, elle reprit : “Vous avez des informations qui pourraient nous être utiles concernant les soupçons de l'ambassadeur ? A moins que vous ne voudriez aborder un autre sujet. Profitez-en, je suis bien trop fatiguée pour m'enfuir de ce compartiment, je suis obligée de vous écouter”.
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