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 Souper, séduction et quiproquos en série

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Edouard Cabanel
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■ profession : Ambassadeur de Vichy à Paris

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■ religion: Ne croit qu'à la politique. Dieu ? ça fait longtemps qu'il n'existe plus, non ?
■ situation amoureuse: Coincé dans un mariage malheureux avec Madeleine Claussat. Trop occupé à cause de son beau-père pour avoir le temps d'aller voir ailleurs.
■ avis à la population:

MessageSujet: Souper, séduction et quiproquos en série   Mar 10 Fév - 0:50

Édouard Cabanel gara lentement sa voiture à un croisement, et voyant la fine silhouette de la jeune femme qui l'attendait, il lui adressa un petit signe amical. Par Osiris, elle était déjà là. Il en venait presque à regretter les discussions interminables d'avant-guerre avec les députés de l'Alliance démocratique ou de la SFIO qui n'avaient pas la ponctualité comme principe très établi. Certes, cette soirée s'annonçait bien plus sympathique que des négociations avec des vieux politiciens aux couleurs de régions inconnues de France (Édouard pensait vraiment que tout le monde gagnerait à autoriser les femmes à se présenter, si elles viendraient elles aussi de provinces reculées, au moins seraient-elles plus agréables à regarder), mais il aurait volontiers pris quelques instants, seul, pour allumer une cigarette et se préparer psychologiquement à ce qu'il s'apprêtait à faire – ce dont il n'avait eu le temps entre deux remarques acerbes d'Alice Boulanger à laquelle il n'avait pas avoué ce qu'il s'apprêtait à faire et deux dossiers urgents, à base de bombe, d'Allemands sur les dents et de discours pour rassurer la population (bref, le quotidien pour Vichy, me diriez-vous). Le conseiller de l'ambassadeur de Vichy n'avait jamais été un grand fumeur mais il fallait reconnaître que le tabac lui calmait les nerfs et il se sentait légèrement nerveux en arrêtant la Citroën d'un noir parfait devant la jeune femme qu'il était venu chercher afin qu'elle puisse monter dans l'habitacle. Quelques années auparavant, cela aurait sans doute été parce qu'il craignait de passer pour un parfait idiot devant une demoiselle qu'il voulait séduire – il grimaça en songeant que son meilleur ami Alex, s'il avait été dans ses pensées (Grâce à Isis, non), lui aurait fait remarquer que nervosité ou pas, cela ne l'empêchait pas de se lancer et de faire des bêtises plus grosses que lui ou du moins de plonger lequel Alex dans l'embarras le soir de son bal de promotion –, mais si Victoire Langremont était plutôt jolie et était d'une blondeur qui pouvait faire penser à celle de Julie Reigner, la nervosité d’Édouard n'avait plus rien à voir avec celle de ses années de jeunesse. Non seulement, il avait grandi, s'était marié (bon d'accord, c'était de mauvaise foi, cela ne l'empêchait pas d'aller batifoler vers des pâturages plus... Moins agaçants), mais en plus ses années à la chambre lui avaient donné une plus grande assurance. Cela tombait bien, la soirée allait davantage ressembler à une discussion politique qu'à un rendez-vous galant. Cabanel n'avait en effet nulle envie de mettre Victoire dans son lit – en plus, il était intimement convaincu que son cousin Hippolyte était amoureux d'elle, et franchement, ce dernier avait déjà eu un coup de cœur pour la petite amie du petit frère d’Édouard, on n'allait pas lui faire le coup deux fois –, au contraire. Il avait plutôt l'intention de la faire parler et en cette période de guerre que l'on ne pouvait oublier dans cette ville bientôt plongée dans le couvre-feu, parler était bien ce qui était le plus dangereux. Un mot de trop pouvait vous conduire à la Gestapo et Édouard avait de quoi occuper longtemps la police politique allemande avec tout ce qu'il avait à dire. Bon tant pis pour la cigarette si c'était ainsi, ce n'était pas un mal, le rationnement commençait à gravement se faire sentir et elles allaient finir par manquer. Il en aurait pourtant besoin dès le lendemain pour ses affaires de bombe, d'Allemands sur les dents et de déclarations pour rassurer les Parisiens.

Dès qu'il arrêta le véhicule, l'ancien homme politique sauta hors de la Citroën pour se précipiter vers Victoire Langremont et lui ouvrir la portière après s'être galamment incliné devant elle et l'avoir gratifiée d'un large sourire charmeur – les bonnes vieilles habitudes des politiques revenaient vite, même si cela faisait désormais trois ans que la chambre des députés n'avait plus été réunie :
- Je suis tellement ravi que vous ayez répondu par l'affirmative à mon invitation, mademoiselle, s'exclama-t-il alors qu'elle s'installait dans l'habitacle, je craignais que les circonstances dans lesquelles je vous ai proposé cette sortie au restaurant ne vous la fasse oublier ou refuser. Permettez-moi de vous dire que vous avez été si courageuse ce jour-là ! On m'a dit le plus grand bien de l'action de la Croix-Rouge sur la place de la Concorde.
Quelques compliments ne coûtaient rien et étaient censés mettre en confiance son interlocuteur, combien même celui-ci se méfiait, mais Édouard, dans l'obscurité de la rue, ne put juger de l'expression du visage de mademoiselle Langremont et savoir si cela avait fonctionné. Au lieu de cela, la jolie et jeune infirmière était montée dans l'une des voitures de l'ambassade empruntée par le conseiller qui le faisait régulièrement, sa propre voiture ayant été remisée depuis que l'essence était introuvable sauf dans les administrations publiques, et Édouard se redressa en laissant échapper un soupir tout en époussetant une poussière imaginaire sur la manche de son costume simple – le but n'était pas de l'impressionner mais de lui laisser penser qu'il pouvait être de son côté, d'où le fait qu'il ait laissé sa veste de cocktails chez lui. Si son épouse Madeleine avait pu assister à cette scène, Horus seul savait ce qu'elle aurait pu en penser, mais à l'instant où il eut cette pensée, il décida de chasser définitivement sa femme de son esprit pour la soirée, celle-ci serait assez longue pour en plus en pas s'infliger les possibles états d'âme de la fille de Claussat. Après une dernière inspiration, retrouvant son sourire, il s'installa à son tour au volant de la voiture et redémarra, ce qui, après un hoquet du à la mauvaise essence, fit bondir la voiture vers l'avant :
- Ne vous inquiétez pas, je pourrais vous ramener chez vous, j'ai une autorisation spéciale pour rouler pendant le couvre-feu. C'est vraiment dommage que mon cousin n'ait pas pu se joindre à nous, des histoires au musée du Louvre à ce que j'ai compris, mais je vais m'efforcer de faire en sorte que vous passiez une excellente soirée tout de même, poursuivait Édouard sur le ton de la conversation, en songeant que pour rien au monde, il n'aurait souhaité la présence d'Hippolyte à cette soirée – et que c'était d'ailleurs pour cette raison qu'il avait choisi cette date pour amener la jeune Victoire au restaurant. Certes, il mêlait le petit Boucher à ces histoires de sauvetage des chefs d’œuvre qui transitaient via le Louvre et le Jeu de Paume, mais il n'avait jamais seulement évoqué ses activités annexes, ses contacts fréquents avec Londres et avec le SOE (en la présence malheureuse d'Alice Boulanger) en la présence du jeune homme, n'ayant aucune envie de le mettre en danger, même sans faire exprès. En conséquence, il préférait se ménager un tête avec tête avec sa jeune amie Langremont en espérant que celle-ci pourrait lui être d'une quelconque utilité. Il jeta un coup d’œil vers sa compagne, laissant courir son regard sur le profil de celle-ci et ses cheveux blonds soigneusement coiffés. Qui aurait pu croire qu'il aurait un jour pu avoir besoin d'une jeune militante SFIO ? Il n'oublierait pas d'inscrire cette action sur la liste des choses improbables qu'il avait fait pendant la guerre à l'heure du bilan. En espérant que cela suffirait à équilibrer tous ces faits d'armes du début de la guerre. Il se demanda si elle savait qu'il avait déposé contre Blum lors des procès de Riom. Si cela était le cas, sa tâche allait s'avérer bien plus compliquée que prévu. Si lui allait se mettre en danger en l'invitant en restaurant (et pas seulement à cause de Madeleine) et en cherchant à savoir si elle était toujours en contact avec ses amis socialistes, que dire d'elle si ses soupçons se révélaient exacts ?

Édouard s'aperçut que le silence s'était installé dans l'habitacle et alors qu'il tournait dans une rue du Ve arrondissement, il lança en se tournant vers elle, d'un ton amusé :
- Vous êtes de toute beauté ce soir, vous serez à votre aise là où je vous emmène. Il s'agit d'un restaurant très simple, presque familial, je le connais depuis longtemps, je passais toujours devant son enseigne lorsque j'étais étudiant. J'ai pensé que cela serait plus convivial et plus intime qu'une grande table au Ritz et au Meurice. Il font des choses excellentes, même en ces temps de restriction. Le patron a un cousin à la campagne.
Plus convivial, c'était certain, il y avait une probabilité moindre de croiser une brochette de hauts dignitaires allemands de ce petit restaurant, ce qui, étrangement, nuit tout de suite à l'ambiance. Plus intime, c'était nécessaire quand on avait une femme jalouse qui allait s'imaginer tout et n'importe quoi, et quand on espérait discuter partis politiques interdits et résistance (plus très en vogue depuis la bombe explosée de la venue de Glups ou... Bref de l'invité allemand). Il était toutefois loin de s'imaginer que Victoire Langremont se faisait une fausse idée de cette soirée et que ces termes-là évoquaient sans doute bien autre chose dans son esprit. Aussi, à milles lieux des pensées de son invitée, il gara soigneusement la voiture, arrêta le contact et après qu'ils furent sortis tous deux, il lui tendit le bras :
- Le restaurant en question est à quelques minutes à pied.
C'était donc parti pour cette mission. Il ne restait plus qu'à espérer que cette histoire n'allait pas mal finir : Hippolyte ne le lui pardonnerait jamais !

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« On peut trouver du bonheur
même dans les endroits les plus sombres.
Il suffit de se souvenir
d’allumer la lumière »
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MessageSujet: Re: Souper, séduction et quiproquos en série   Mar 3 Mar - 23:03

Oh Dieu du ciel. Mais qu'est-ce qui t'as pris ?
Cent fois déjà, la question est revenue hanter tes pensées sans trouver d'autre réponse qu'un balbutiement peu convaincant. Et ce soir, tandis que tu contemples ton reflet dans la petite glace de la salle de bain, le point d'interrogation est plus présent que jamais dans ton esprit. Tu aurais du refuser. Passer outre cet assentiment incertain ânonné sous le coup de la surprise et lui dire finalement que tu n'étais pas disponible, que tes gardes au dispensaire ne te permettent pas de prendre une soirée de repos, que... N'importe quelle excuse. Tout plutôt que d'avoir maintenant à te préparer pour cette simagrée de dîner amical. Mais engagement pris ne peut être défait sans bonne raison et si puissant soit ton désir de rejoindre sur-le-champ les couvertures de ton lit, tu ne saurais y déroger sans bonne raison. Et tu n'as pu en trouver aucune qui convienne à ta tranquillité d'esprit.

Alors, depuis cinq minutes, tu foudroies du regard ton miroir qui te renvoie, impassible, l'écho de ta mauvaise humeur, accompagnée d'une image dans laquelle tu ne te reconnais guère. Cette jeune femme soignée, aux boucles impeccables, aux yeux soulignés de khol, aux lèvres ourlées d'un rouge éclatant... est-ce vraiment toi ?
La féminité n'est pas ton fort, ne l'a jamais été. Petite tu t'élançais dans des courses effrénées contre le vent, le laissant défaire tes nattes blondes dans un éclat de rire et peu t'importait le regard courroucé des passants commentant à voix basse ton aspect de souillon et à qui tu tirais allègrement la langue, gamine effrontée. Et l'âge n'a rien su y faire. Bien sur, tu as appris à paraître plus sage, disciplinant tes longues mèches, retirant la terre sous tes ongles et adoptant la meilleure hygiène de vie possible - infirmière oblige. Mais maquillage, bijoux et autres coquetteries te semblent toujours si... superflus. Dérisoires.
Et aujourd'hui, alors que tu fais montre d'un effort certain en t'affublant de la sorte, tu sembles... fausse. De ce regard intense que te confères le noir à ces lèvres rendues bien trop voyantes par le rouge à lèvres. Même l'éclat des perles qui brillent à tes oreilles te semble irréel. Pourtant, il y a quelques années, tu n'aurais ôté ce cadeau de Nicolas de tes lobes pour rien au monde. Nicolas... d'une caresse, tes doigts viennent effleurer la forme rassurante de ton alliance pendue  sa chaînette avant que tu ne la dissimules sous le col de ta robe. Il te faut le chasser de ton esprit pour ce soir, refréner le sentiment de culpabilité qui ne manquera pas de t'envahir. De seulement te trouver en tête-à-tête avec un homme suffit généralement à t'inspirer un trouble coupable. Mais ce soir... ce soir, c'est différent. Parce qu'une fois n'est pas coutume, tu n'as pas l'intention d'être la demoiselle passive qui repousse au mieux les plaisanteries ou avances inconvenantes.

Parce que Cabanel n'est pas n'importe qui. Conseiller de l'ambassadeur de Vichy, rien de moins. Peut-être plus, si se confirment les rumeurs qui soufflaient de Mazan sur le départ suite à la débâcle sur les Champs-Elysées. Une information que tu aimerais ô combien pouvoir confirmer au SOE... Et pourquoi pas aussi le nom de son successeur ?
Alors, ce soir, tu es bien décidée à jouer les péronnelles, à sourire, glousser et papillonner autant que nécessaire pour sortir les vers du nez à ce politique véreux. Un rôle qui te met d'ores et déjà mal à l'aise tandis que tu dévales quatre à quatre l'escalier de ton vieil immeuble avant de ralentir en songeant qu'une telle précipitation n'est guère en accord avec l'élégance et la distinction que tu as érigés en mots d'ordre pour ton comportement de ce soir.

C'est à quelques rues de là que tu as choisi de donner rendez-vous à Cabanel, peu désireuse de lui indiquer ton adresse précise. Et tandis que tu prends place au carrefour désigné, une cloche dans le lointain sonne ses sept coups. Tu es ponctuelle, parfait. Et lui aussi, à en juger par le ronflement de moteur qui vient s'éteindre devant toi et te fais reculer d'un pas. Tu n'as plus mis les pieds dans une voiture depuis un moment déjà et force d'avouer qu'à l'heure actuelle, la perspective d'être enfermée dans une carcasse métallique aux côtés de Cabanel ne t'inspire pas spécialement.
C'est pourtant avec un joli sourire que tu te glisses dans l'habitacle. « Oh, mais le plaisir est tout partagé, n'en doutez pas ! Pour rien au monde je n'aurais souhaité manquer pareille occasion... » A peine énoncé, le mot te semble maladroit. Et prêtant à multiples interprétations. « Je veux dire, Hyppolite m'a tellement parlé de vous ! » ajoutes-tu dans l'espoir d'écarter toute confusion... Sans te douter de l'imbroglio auquel cette phrase va contribuer. « Vous savez, je ne suis qu'une simple infirmière, je n'ai fait que suivre les instructions qui m'étaient données... Mais je vous en prie, n'évoquons pas pour l'heure les terribles événements de la semaine passée. Il y a eu tant de choses affreuses... » Ta voix se fait plus fluette qu'à l'ordinaire, plus délicate pour soutenir l'hypocrisie de tes paroles.

L'espace d'un instant, tu sens la tension de tes épaules s'assouplir. Jusque là... tout semble bien se passer. L'homme est courtois, promet de te ramener chez toi, et bien que votre conversation s'enlise après ta réponse distraite, « Oui, il est très occupé ces derniers temps. », ce badinage sans danger te convient à merveille, tout comme le silence qui s'ensuit. Aussitôt brisé par un compliment et quelques nouveaux commentaires détachés qui te crispent.
Tu t'es plusieurs fois demandé ce qui pouvait bien motiver pareille sommité à te faire une telle invitation - ta simple amitié avec son cousin ne saurait à elle seule justifier ses motivations. Et bien que passablement ignorante des choses de l'amour, tu n'es pas candide pour autant et tu redoutes... Que redoutes-tu exactement ? Que le jeu que tu souhaites jouer fasse parfaitement écho au sien ? Tu aurais bien l'air fine à te trouver prise au piège par des règles qui te dépassent, sans oser rendre les dés. Alors peut-être ses mots ne sont-ils que le reflet d'une aimable politesse. Mais dans ton esprit survolté, ils prennent un tout autre écho qui te fais frémir. Bénie soit l'obscurité de la voiture qui camoufle tes joues empourprées, te permettant de camoufler ton trouble pour répondre, sur le ton le plus enjoué possible « Oh très bien, très bien ! Ce sera surement très... approprié. » La gifle mentale s'en vient aussitôt, magistrale, après ce terme maladroit qui t'a échappé faute de mieux.
Fort heureusement, la voiture s'arrêta alors dans un dernier hoquet et tu t'empressas d'accepter son bras pour quelques pas de marche bienvenus après cette course quelque peu éprouvante pour tes nerfs. Tu inspiras profondément. Désormais sous l'éclat pâle des lampadaires, plus aucune erreur ne serait tolérée. Une nouvelle inspiration, un sourire des plus charmants pour te donner contenance et tu te tournas vers ton accompagnateur, reprenant ce ton badin de vos premiers échanges. « Le fond de l'air est particulièrement doux ces temps-ci, vous ne trouvez pas ? »
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MessageSujet: Re: Souper, séduction et quiproquos en série   Dim 13 Déc - 1:53

La jeune infirmière n'avait clairement pas l'air à son aise, il n'y avait pas besoin d'être un grand spécialiste en psychologie pour s'en rendre compte – cela tombait bien, Edouard Cabanel n'avait jamais été très doué pour comprendre les motivations des uns et des autres, préférant sur rabattre sur la littérature et l'histoire de l'art lors de ses études. Le conseiller de l'ambassadeur, qui profitait là de sa dernière soirée avant son grand départ vers Vichy où il avait été convoqué suite aux événements des Champs-Elysées (d'après ce qu'il avait entendu dire, le ministre de l'Intérieur n'en parlait pas autrement, il valait mieux éviter de parler de bombes, ça faisait tout de suite plus dramatique) avait tenté de détendre l'atmosphère en lui faisant quelques compliments, mais c'était visiblement tombé à plat. Victoire Langremont se contentait de répondre de manière assez lapidaire, comme si elle ne voulait pas avoir la charge de mener la conversation. En temps normal, cela n'aurait pas dérangé le bavard impénitent qu'était Cabanel, mais en l'occurrence, il voulait non seulement éviter de trop en dire (savait-on jamais) mais aussi la faire se sentir bien, pour qu'elle soit assez détendue pour discuter de son passé avec lui. Quelque chose lui disait qu'il allait ramer et qu'il allait devoir déployer des trésors de diplomatie. Et dire qu'il avait réussi à négocier des armes pour la guerre d'Espagne, le prix du lait à la chambre des députés et la conservation de la souveraineté française sur le Proche-Orient avec Churchill (bon d'accord, tout n'avait pas été d'immenses succès, le prix du lait notamment), le voilà qu'il était au point de devoir tirer les vers du nez à une gamine beaucoup plus jeune que lui. Allez, avec un peu de chance, elle se détendrait devant les plats mitonnés par le restaurateur préféré de l'ancien député. Un ventre plein, ça incitait à la confidence en ces temps de disette, n'est-ce pas ? Vu sa pâleur et sa maigreur, elle ne devait pas passer son temps dès les premières lueurs de l'aurore à faire la queue devant les magasins (bon Edouard non plus, mais il avait de bons contacts dans le marché noir et beaucoup d'argent, ça aidait). De toute façon, si elle était amie avec Pippo, elle devait déjà être moins méfiante envers le cousin de celui-ci.

- Oh très bien, très bien ! Ce sera sûrement très... Approprié, disait-elle sans rebondir pour autant, dans l'habitacle de la voiture, ce qui ne manqua pas d'interroger Edouard sur ce qu'elle voulait dire par là.
Mais avant qu'il ne puisse seulement songer à l'interroger, ils étaient déjà arrivés à destination. Le quartier Saint-Michel, qui avait été si vivant lorsqu'il était encore étudiant – et même après, d'ailleurs, il avait fait confiance à son petit frère Maxime pour perpétuer la tradition –, était presque désert en cette soirée. Seuls quelques établissements étaient encore ouverts dont le fameux Hibou gourmand, même si la lumière de la salle qui filtrait légèrement sous la porte était soigneusement dissimulée derrière des rideaux épais, selon les ordres de la Défense passive qui mettait son nez partout, surtout pour ennuyer le monde sous prétexte que les aviateurs anglais pourraient avoir envie de larguer des bombes sur un restaurant parisien comme Le Hibou gourmand (remarquez, à toucher la Coupole ou le Meurice, ils pouvaient éradiquer d'un seul coup tout l'état-major présent à Paris). Avec un peu d'imagination, Edouard pouvait même sentir les fumets de viande qui se dégageaient alentour, un vrai paradis !
- Le fond de l'air est particulièrement doux ces temps-ci, vous ne trouvez pas ? Demanda Victoire en faisant quelques pas alors qu'il lui avait galamment proposé son bras.
- Vous avez raison, lui répondit Edouard, même si le temps n'arrivait pas en haut de la liste de ses soucis, avant la guerre, avec une telle douceur, les rues auraient été remplis de jeunes étudiants en quête d'amusements, moi-même, quand j'étais jeune, j'ai passé beaucoup de temps dans ces bars à refaire le monde !
Notamment au Caribou où il était censé se trouver en ce moment-même en compagnie d'Alex selon ce qu'il avait raconté à son espionne de femme, ce genre d'excuse marchant toujours avec elle – et elle n'était pas prête d'adresser la parole à Reigner même pour avoir confirmation. Après avoir terminé sa phrase d'un ton amusé en songeant à ses folles années d'études, il jeta un coup d’œil à sa compagne de la soirée (non approuvée par Madeleine) et devant l'expression arborée par celle-ci, il fit mine d'être outré, dans le but de la taquiner :
- Je vous assure, je ne suis pas si vieux que cela, cela ne fait pas tant d'années que cela non plus ! Ajouta-t-il dans un éclat de rire, veniez-vous ici vous aussi dans vos jeunes années ? Je crains que non, si vous sortiez régulièrement avec Hippolyte, il est tellement sérieux, je suis bien en peine de l'aider à se dévergonder... Enfin, cela n'a pas d'importance ce soir, au moins, je n'ai pas à vous partager.
Il avait dit cela dans le simple but d'être agréable et de plaisanter un peu à ses propres dépens, sans savoir ce que ce genre de phase pouvait bien éveiller en écho chez la jeune infirmière. Il surjouait peut-être un peu, mais il avait bien l'intention de parvenir à la faire rire à son tour – et après tout, si Edouard n'était pas un fin psychologue, au moins savait-il jouer la comédie avec le plus grand naturel. Combien même se sentait-il un peu nerveux à mesure que la porte du restaurant (et l'heure des révélations) se rapprochaient.

Il pénétra en terrain conquis dans le restaurant, déjà occupé par quelques couples à des tables bien espacés, le patron sachant garder de l'intimité en ces lieux. Un simple coup d’œil suffit à Edouard pour lui confirmer qu'il ne connaissait personne. Tant mieux, il n'avait pas très envie de devoir se justifier.
- Ah, m'sieur Cabanel ! S'exclama le propriétaire du restaurant, un Auvergnat pur jus, en accueillant son fidèle client avec chaleur, je vous ai réservé la meilleure table ! Bonsoir, mademoiselle, soyez la bienvenue. M'sieur Cabanel a toujours de très belles femmes à son bras.
- Mais je vous en prie, pour qui vous allez me faire passer ! Répliqua Edouard avec un large sourire, sans se formaliser du clin d’œil de connivence que lui adressait le vieil homme, avant de suivre ce dernier jusqu'à une table un peu à l'écart, où il aida Victoire à ôter sa veste et à s'asseoir.
- Vous allez voir, j'ai quelques merveilles, rien que pour vous, leur promit le patron, avant de disparaître en cuisines, sans doute dans le but de leur faire profiter du saucisson ou d'autres petites merveilles venues tout droit de la campagne et dont les Parisiens étaient bien trop souvent privés, ce dont se réjouissait Edouard en avance – il fallait bien trouver quelque consolation à dîner avec la fiancée de Pippo plutôt qu'à boire des bières avec Alex.
Il jeta un coup d’œil aux alentours puis rétablit son attention sur la jeune femme devant lui, qui semblait encore assez mal à l'aise. Cabanel lui adressa un sourire rassurant en lui servant un peu d'eau dans son verre :
- Ne craignez rien, le chef va nous proposer un menu excellent comme toujours, et vous ne me devrez rien en retour, vous êtes mon invitée. Après tout, ce n'est pas tous les jours qu'on a l'occasion d'inviter de jeunes héroïnes à sa table. Oh non, ne niez pas, insista-t-il, je considère toute la Croix-Rouge comme très courageuse, et j'aimerais bien qu'elle soit mise plus en avant. Mais voilà, je ne décide pas, termina-t-il d'un ton fataliste qui avait encore l'air d'être une plaisanterie à cause de son sourire.
Il se tut le temps qu'on leur apporte un verre de vin blanc venu tout droit d'Auvergne selon leur hôte, duquel Edouard prit une gorgée :
- Alors, dites-moi... Comment êtes-vous entrée dans la Croix-Rouge ?
La conversation devenait enfin un peu plus intéressante, mais la froideur de Victoire Langremont était encore assez manifeste et Edouard eut soudain le sentiment que la soirée allait être longue, très longue, pour lui comme pour elle.


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