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 Souvenirs d'une vie perdue

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MessageSujet: Souvenirs d'une vie perdue   Dim 5 Avr - 22:56

Thibaud frappa trois coups à la porte. Pas un de plus. Puis il attendit, la boule au ventre.

Il avait déjà hésité avant de venir, et lorsqu’il était arrivé devant la porte de chez Victoire, la soirée tombait déjà et le soleil commençait à battre en retraite. C’était ridicule, il le savait bien, et pourtant, il avait hésité comme un gosse. Ah il était beau, le Thibaud à la grande gueule, aujourd’hui. Mais aujourd’hui, ça n’était pas un jour comme les autres. D’ailleurs toute la journée avait clamé son exception. Le temps était maussade pour un jour de printemps, Thibaud s’était levé sans avoir pratiquement fermé l’œil de la nuit, réveillé par des cauchemars qui d’habitude ne le tenaillaient pas. Un collègue à l’usine était absent et il avait dû faire double emploi, et Brunellière n’avait cessé de lui coller aux pieds toute la journée. Il n’avait rien à faire de mieux, celui-là, il n’avait pas une entreprise à diriger. Thibaud le haïssait un peu plus de jour en jour. Toute la journée avait été une corvée.

Et puis était venu le soir, et l’envie, le besoin d’aller voir Victoire. Mais Thibaud savait très bien que la jeune femme n’accepterait pas comme ça qu’il arrive chez elle. Il avait bien compris qu’il n’était pas franchement le bienvenu. Que sa présence réveillait chez elle une douleur, même après toutes ces années. Quelque part, il avait envie de la laisser tranquille, d’éviter qu’elle souffre. Mais il ne pouvait pas, il avait une promesse à tenir et une responsabilité à prendre. Victoire finirait par l’accepter ou non, mais Thibaud veillerait sur elle quoiqu’il en coûte. Il avait promis à Michel.

Michel justement, qui aurait dû être là aujourd’hui, mais qui était mort dans ce combat ridicule il y a trois ans. Et tous les ans à la même date, Thibaud vivait la même journée merdique. Aujourd’hui, donc, ne faisait pas exception, c’était juste un anniversaire de la mort de son ami comme les précédents. Et il se refusait à laisser la petite sœur de Michel seule ce soir, il la connaissait assez pour savoir qu’elle aussi avait vécu une journée atroce. Qu’elle aussi souffrait, comme lui, et peut-être pourraient-ils souffrir à deux aujourd’hui, peut-être que ça serait un peu moins douloureux s’ils partageaient leur soirée.

Peut-être aussi que Thibaud, égoïstement, ne voulait pas passer la soirée seul chez lui, ou chez sa mère. Ni sa mère, ni Fernand ne pouvaient comprendre le mal qui le rongeait dès que la date rappelait la mort de Michel. Ils n’étaient pas là, ils n’avaient pas vécu ça. Thibaud, lui, avait vu un ami mourir, il avait connu l’impuissance de ne pas pouvoir sauver quelqu’un qui compte. On lui avait appris à tuer, mais pas à voir un proche se faire tuer. Michel et Thibaud s’étaient fait une promesse au matin du combat. Si Michel venait à mourir, Thibaud devrait survivre et veiller sur Victoire. Si c’était Thibaud qui partait, Michel devrait veiller sur Fernand. Thibaud n’aurait jamais pensé qu’il aurait à tenir cette promesse ; mais voilà, une balle et Michel était parti. Il aurait pu mourir aussi, dans cette guerre, mais il était toujours là, alors que Michel était mort. Quelle logique y’avait-il là-dedans, quelle justice ? Le nom de syndrome du survivant n’était pas encore connu à l’époque, mais on pouvait dire que c’était plus ou moins de quoi Thibaud souffrait lorsqu’il voyait Victoire. Et elle, quand elle voyait Thibaud, elle voyait son grand frère, et elle le supportait visiblement très mal. Elle se fichait pas mal de la promesse de Thibaud envers Michel. Pourtant, malgré cela, il ne pouvait pas se résoudre à sortir de la vie de son amie. Elle comptait, même au-delà de la promesse, au-delà de la responsabilité, elle comptait.

Il espérait juste, lorsqu’il frappa ces trois coups, qu’elle ouvrirait. Et qu’elle l’accepterait, même pour un petit moment. Alors il attendit.
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MessageSujet: Re: Souvenirs d'une vie perdue   Mer 8 Avr - 0:54

Journée grise.
Journée maussade, plombée par la grisaille de nuages moroses venus recouvrir Paris de leur masse opaque. Journée triste, vaine sans intérêt.
Journée noire, aussi noire que la robe de deuil que tu as revêtu à peine débarrassée de ton uniforme immaculé d'infirmière.

Dieu que tu hais ce jour de mars. Le ciel parisien semble s'être mis au diapason de ton humeur, s'assombrissant d'heure en heure tandis que tu vaquais à tes occupations. Le regard vide, l'esprit ailleurs, les gestes mécaniques, tu t'es affairée avec la prompte efficacité d'un automate détaché de toute considération autre qu'immédiate. Quelques jours plus tôt, tu as hésité à demander un congé pour cette date. Pour pouvoir rester chez toi, prostrée, sans avoir à affronter le regard des gens. Mais tu n'en as rien fait, et grand bien t'en as pris. Depuis que tu es rentrée, tu n'as cessé de tourner en rond, torturant tes ongles, déplaçant des objets pour mieux les remettre à leur place juste après. Au moins le dispensaire t'a-t-il fourni de l'occupation pour quelques heures. Alors qu'ici, dans cette chambre minuscule qui abrite tes nuits, tu es désespérément... désœuvrée. Et seule. De quoi laisser libre cours à tes pensées, à cette détresse qui te cloue sur place. En désespoir de cause, toi qui n'as pourtant rien d'une fée de logis, tu as même entrepris le ménage de la pièce. Mais les tâches ménagères sont limitées dans un si petit espace et très vite, tu en es revenue à faire les cent pas en te tordant les doigts.

Tes pensées s'égarent, se perdent vers d'autres lieux, d'autres temps. Vers des heures heureuses où ta principale préoccupation, entre deux manifestations, était de savoir quand ton aîné viendrait dîner à l'appartement familial. Vers ces jours lointains où tu levais vers lui un regard admiratif, toujours impressionnée de la prestance de ce frère bien plus âgé que toi.
Et un jour, le vide. La fin. L'absence définitive d'un être aimé qui jamais plus ne s'assiérait dans la cuisine familiale pour rire avec vous. Et sa chaise à table restée obstinément inoccupée depuis...

Un bruit léger te tire de tes pensées. La porte. Tu lèves des yeux embués vers cette dernière, espérant avoir rêvé le bruit entendu. Mais non. Il se fait entendre de nouveau. Qui donc peut venir te déranger, justement ce soir ? Tu vas ouvrir, prête à chasser l'importun. Te figes en le reconnaissant et refermes la porte pour en ôter la chaîne et lui ouvrir réellement.
« Thibaud. » Ton ton neutre ne laisse transparaître aucune émotion. Tu ignores si tu es heureuse de le voir là ou non. « Entre. » Tu désignes l'intérieur d'un signe de tête, attendant qu'il s'exécute pour refermer derrière lui. « Je peux te servir quelque chose ? » Tu ajoutes, songeant que tu n'as guère de rafraîchissements à lui offrir : « De l'eau ? ».
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MessageSujet: Re: Souvenirs d'une vie perdue   Jeu 9 Avr - 23:11

"Salut Victoire."

Au moins, elle ne l'avait pas rejeté. Thibaud fut même invité à rentrer, ce qu'il fit sans se faire prier. Il tenta d'adresser un sourire amical à Victoire, mais elle ne semblait pas très réceptive, et il ignorait s'il était vraiment convaincant. Il n'avait pas envie d'être un distributeur à sourires, et elle n'avait pas la tête de quelqu'un prête à sourire en retour. Il retrouva donc son expression neutre.

"De l'eau sera très bien, merci."

Le jeune homme en profita pour regarder autour de lui. Il n'avait pas souvent eu l'occasion d'entrer chez Victoire; il n'était pas du genre à aller rendre visite aux gens, préférant les rencontrer à l'extérieur. Etre chez les gens, cela signifiait s'enfermer entre quatre murs. Au moins, quand le rendez-vous était fixé dehors, ils pouvaient marcher, aller boire un verre ou un café, faire quelque chose d'autre que s'asseoir autour d'une table et tergiverser sur la pluie et le beau temps. Thibaud avait horreur de se sentir enfermé entre quatre murs.
D'autant plus que ça n'était pas très grand, chez Victoire. De quoi dormir et vivre un minimum. Mais pas beaucoup plus. Thibaud ne put s'empêcher de se dire que son amie méritait mieux que cette petite chambre. Elle méritait mieux que la vie qu'elle avait, en général. Son métier d'infirmière était honorable, mais vu la période, la jeune femme était obligée de voir mourir des gens sous ses yeux, faute de moyens. S'il n'y avait pas l'Occupation, elle aurait probablemen été une infirmière remarquable, sauvant des vies quotidiennement. Mais au lieu de ça, elle devait subir des restrictions et laisser mourir des gens qui n'auraient pas dû mourir. Thibaud le savait, pas parce que Victoire le lui avait dit, mais parce qu'il avait eu l'occasion de voir de ses yeux les conditions d'exercice à l'hôpital. Lui préférait encore trimer et suer à l'usine que de lutter pour tenter de sauver des vies perdues d’avance. Il se tuait à la tâche avec un patron détestable, mais au moins il n’endossait que sa propre responsabilité et ne rentrait pas la tête remplie de cadavres. Il ignorait comment Vic' tenait le coup. Ca, son frère Thomas en fuite, Nicolas qui ne donnait pas de nouvelles, la jeune femme survivait grâce à une force de caractère incroyable. Une force qui aurait mérité mieux que la vie qu’on lui offrait.

"Désolé de venir te dérange si tard. J'aurais voulu passer plus tôt, mais j'ai eu...un contretemps."

Un manque de courage surtout, mais Thibaud n'était pas prêt à l'avouer. C'était lui qui devait protéger Victoire, lui qui devait être fort. Il n’avait pas le droit d’avoir peur de venir toquer à une simple porte. Il n’avait pas peur de faire sauter une voie de chemin de fer, mais l’idée d’aller voir la petite sœur de son ami défunt le jour de l’anniversaire de sa mort lui avait pris le ventre en tenaille.

" J’ai eu peur que tu ne sois pas chez toi d’ailleurs. J’ai pensé venir au dispensaire avant, mais j’ai tenté ma chance. J’ai bien fait, visiblement. Comment vas-tu?"

Il devinait bien la réponse, mais il fallait bien engager la conversation quelque part. Elle lui répondrait sûrement par une banalité, Victoire n'étant pas le genre à se morfondre en tombant dans les bras d'un autre. Au moins lui pourrait ensuite lui parler de Michel. Engager la conversation tranquillement, oui. Tourner autour du pot cent ans, non. Elle devait bien se douter de la raison qui avait amené Thibaud chez elle, de toute façon.
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MessageSujet: Re: Souvenirs d'une vie perdue   Ven 10 Avr - 22:07

Tu ne t'attendais à aucune visite. Surtout ce jour-ci. Mais de voir s'encadrer le visage de Thibaud dans le chambranle de la porte ne te surprend pas outre mesure. D'un geste, tu lui as indiqué l'une des deux chaises qui meublent la pièce. Tu détestes cet endroit impersonnel, minuscule, qui n'est pas chez toi.
Chez toi, c'était cet appartement, plein de rires et de débats, guère spacieux mais où vibrait cette petite flamme imperceptible qui en faisait un foyer. Cet appartement aujourd'hui vidé de ses habitants et de ses meubles, venus s'écraser sur le pavé après un énième raid allemand. Cet appartement à l'abandon, comme tant d'autres dont les occupants ont fuit depuis longtemps vers la zone libre. Tu n'y a remis les pieds que deux fois depuis ton retour, pour y récupérer quelques affaires épargnées, vivres et papiers familiaux. Quelques photos également, sagement rangés dans le tiroir de ta table de nuit. Ces clichés du dimanche où vous posiez dans vos beaux habits au sortir de la messe. Souvenirs palpables d'un passé pas si lointain où rien ne vous faisait peur. Tu ne t'y es pas attardée, n'emportant que le strict minimum pour te réinstaller à Pairs, dans cette chambre fournie par le SOE dont tu n'as donné l'adresse qu'à bien de gens. Il a d'ailleurs fallut à Thibaud une bonne dose d'obstination et le souvenir de ton frère pour que tu te décides à lui transmettre le nom de la rue où tu loges. A quoi bon de toute façon ? L'endroit ne se prête guère aux invitations avec ses meubles serrés les uns contre les autres, réunis dans une seule et même pièce.

Tu rabats sur le lit une couverture de laine pour en masquer les contours et remplis deux verres au robinet, l'un déposé sur la minuscule table, l'autre que tu gardes en main pour venir t'appuyer à la fenêtre. Tu as tout sauf envie de te retrouver face à face avec lui, le poids de son regard pesant sur toi. Tu sais pourquoi il est venu. Et une part de toi en est touchée, d'autant qu'il éloigne un peu ta solitude et le silence oppressant qui règne ici. Mais l'autre lui en veut. Car sa présence te rappelle douloureusement qu'il est en vie, revenu indemne du front. Et que tous n'ont pas eu cette chance. La gorge serrée, tu hausses les épaules, tournant et retournant ton verre entre tes mains pour faire naître des reflets mouvants à la surface de l'eau.
« Je vais bien. » Ta voix, ton attitude voûtée, ton regard fuyant, rien ne vient soutenir tes mots. Que tu complètes en haussant les épaules, l'air de rien. « Pour un 16 mars. » C'est déjà plus proche de la vérité. Malgré les trois années écoulées, cette date reste une blessure permanente qui refuse de cicatriser. Une douleur lancinante ravivée à la veille du printemps, des floraisons que ton jardinier préféré ne verra jamais plus, tombé avant que ne s'ouvrent les bourgeons.
Sur un ton pensif, porté par tes pensées, tu murmures : « C'était du provisoire, tu sais. L'usine. » Lui, ce qu'il voulait, c'était habiller de verdure le monde, fleurir les lieux où il passait pour y mettre un peu de gaieté. Lui qui repose aujourd'hui en une terre inconnu où personne ne viendra jamais déposer de gerbe.
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MessageSujet: Re: Souvenirs d'une vie perdue   Mer 29 Avr - 21:13

L’appartement de Victoire était une cage faite pour un tout petit oiseau. Thibaud trouvait déjà que ce n’était pas bien grand chez lui ; mais ici, c’était minuscule. Il ignorait pourquoi elle avait choisi cet appartement. Il avait déjà eu un mal fou à obtenir sa nouvelle adresse, la jeune femme s’était obstinée pendant un moment à cacher cette information. Mais Thibaud était du genre coriace. Il avait besoin de savoir où elle vivait. En cas de souci, il devait savoir où la trouver. Et au bout d’un moment, elle avait fini par céder et lui donner l’adresse. Le quartier n’était pas spécialement intéressant, et le logement en lui-même était loin d’être sympathique. La jeune infirmière n’était probablement pas souvent chez elle, surtout en ce moment. Thibaud savait que Victoire se dévouait corps et âme à ses patients, faisant largement plus d’heures que la moyenne, c’était dans sa nature. Mais enfin, quand bien même elle n’y passait pas beaucoup de temps, elle devait se sentir drôlement à l’étroit dans cette cage. Et Victoire était un oiseau bien trop libre pour avoir choisi cet appartement. Restait à savoir qui l’avait choisi pour elle et pourquoi. Mais ce serait pour une autre fois.

Thibaud prit place sur une des chaises que Victoire lui désigna d’un geste de main, puis suivit la jeune femme des yeux. Elle fit un semblant de rangement, levant la couverture sur son lit qu’elle n’avait pas pris le temps de faire au matin. Elle faisait, semblait-il, tout ce qu’elle pouvait pour paraitre indifférente, neutre ; mais tout dans ses gestes trahissaient son état. Elle déposa un verre sur la table mais ne s’assit pas en face de lui, ne lui adressa même pas un regard. Au lieu de cela, elle alla s’adosser contre sa fenêtre, verre en main. Thibaud aurait voulu qu’elle s’asseye avec lui, qu’elle se pose un peu. C’aurait été plus facile pour lui, après, de discuter. La voir là, prenant ses distances, était toujours un peu douloureux, et faisait presque regretter d’être venu. Il se doutait bien qu’elle ne lui rendrait pas la tâche facile, pourquoi l’aurait-elle fait d’ailleurs ? Mais il restait un peu déçu, le cœur légèrement pincé, lorsqu’il voyait son amie s’éloigner de la façon dont elle le faisait. Au fond, est-ce qu’il y pouvait quelque chose, lui, s’il était revenu sans Michel ? Méritait-il de perdre Victoire aussi ? Quelque chose, quelque part, le punissait-il pour n’être pas mort ? Thibaud ne croyait pas en un Dieu ; mais des fois, il se disait qu’il avait un ange gardien sacrément tordu et sadique.

Victoire lui répondit enfin ; Elle allait bien, évidemment. Thibaud retint un soupir, au fond, il n’espérait pas une autre réponse. Et pourtant, cette autre réponse vint, un instant après, avec un haussement d’épaule faussement blasé. Au fond, elle l’avouait. Il baissa les yeux ; on pouvait résumer la chose comme ça. C’était triste et injuste, mais c’était ainsi : ils allaient bien, malgré les circonstances, malgré les souvenirs, ils allaient assez bien pour s’asseoir et discuter. Thibaud ferma les paupières un instant, juste le temps d’une réminiscence fugace, une seconde à peine, puis il les rouvrit, chassant ses vieux démons. Ils étaient bien trop nombreux à son goût, et il n’avait pas de temps à leur accorder ce soir. Il voulut dire quelque chose, mais au moment où il porta le regard sur Victoire et ouvrait la bouche, quelque chose sur les traits de la jeune femme lui fit fermer la mâchoire aussi sec. Elle semblait perdue, errant quelque part au fond de son esprit. Si triste. Il aurait voulu la prendre dans ses bras et la serrer très fort, la rassurer, la protéger de son corps et l’emmener loin de toutes ses misères. Mais d’une part, il n’en avait pas le pouvoir ; et d’autre part, il n’avait même pas le courage de la toucher.

« C’était du provisoire, tu sais. L’usine. »

Un coup de poing vint cueillir Thibaud au cœur, violemment, sans prévenir, sans pitié. Il resta sans voix, un moment. Le silence s’en mêla, s’installa tranquillement, prit son temps, les narguant presque. Cinq secondes s’écoulèrent, peut-être même dix. Et puis Thibaud retrouva enfin sa voix.

« Je sais. On en parlait souvent. »

Ils avaient passé des heures à parler de ce à quoi ils aspiraient. Michel et Thibaud avaient des projets tout à fait différents, mais étaient d’accord sur une chose : ils méritaient mieux que de se tuer au travail dans l’usine Brunellière. Ils n’avaient pas le choix, à l’époque, mais ils étaient persuadés qu’un jour ils claqueraient la porte et iraient accomplir quelque chose de plus grand. Thibaud voulait mener une révolution. Michel voulait juste rendre le monde plus beau. A l’époque, Thibaud s’était moqué, gentiment, de l’idéalisme béat de son ami ; mais au fond il admirait cet homme qui vivait dans un monde pourri et qui rêvait quand même de l’embellir, comme une façon de le sauver.

« Mais il disait aussi qu’il avait besoin de ce job. Pour gagner sa vie, et pouvoir aider sa famille, en attendant que vous soyiez capables de vous aider tous seuls Thomas et toi. »

Thibaud prit une pause un instant, puis reprit.

« Il ne pensait qu’à vous, tout le temps. Il n’agissait qu’en pensant à ça. Quand on est partis au front, la première chose qu’il m’a dite, c’est « heureusement que Victoire n’a pas à être là ». Et ça lui suffisait. »

Lentement, il baissa à nouveau les yeux ; il se souvenait du sourire satisfait de son ami lorsqu’il avait prononcé ces mots. Inquiété à l’idée d’aller au front, mais largement soulagé de voir que sa petite sœur était en sécurité, à l’arrière. Thibaud n’avait même pas eu une pensée pour Fernand, ni pour sa mère, il n’avait pensé qu’à sa vie qu’il risquait pour une cause qu’il abhorrait. Mais Michel n’était pas comme ça.
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MessageSujet: Re: Souvenirs d'une vie perdue   Sam 30 Mai - 22:17

C'est injuste.
La guerre est injuste, dans tout son aveuglement, dans toute la haine qu'elle déploie à faucher les vies d'hommes qui n'avaient rien demandé, sinon que de vivre en paix. Injuste de prélever son tribu de chair fraîche jusqu'à faire plier les puissants qui les catapultent sur les champs de bataille jusqu'à épuisement. Injuste de t'avoir pris ton frère, parmi tous ceux qui ont là bas tenté de lutter pour une idée, pour un lopin de terre, pour une patrie qui les a sacrifié sans états d'âmes.

Et tu l'es tout autant. Parce que bien malgré toi, tu ne peux t'empêcher d'en vouloir à ceux qui sont revenus. Blessés, traumatisés, mutilés parfois.
Mais en vie.
Face à ceux auxquels tu prodigues des soins, tu parviens à oublier cette rancœur. De les voir souffrants suffit à réveiller toute ton empathie en éclipsant le reste. Ils sont des patients avant tout. Mais en d'autres moments, d'autres circonstances, tu ne peux simplement pas effacer ce sentiment amer qui te prend à la gorge. Et voir ainsi Thibaud devant toi... Tu sais qu'il n'est pas à blâmer. Il est bien des hommes en ce monde qui ont participé, chacun à leur niveau, à la mort de ton aîné mais lui n'y est pour rien.
Il n'y est pour rien.
Et pourtant, c'est plus fort que toi, tu lui en veux. Et ce ressentiment te rend d'autant plus nauséeuse que tu le sais profondément injuste.

Les doigts crispés autour de ton verre, tu avales une rapide gorgée d'eau. Tout en sachant qu'elle ne pourra pas chasser la bile qui envahit ton palais de son goût âcre. Rien ne le peut. Pas plus un quelconque liquide que les paroles douces - bien trop douces ! - de Thibaud. « Il voulait qu'on ait le choix... » Bien sur que tu sais pourquoi il tenait à ce foutu job. Tu es parfaitement consciente que sans lui, sans ce deuxième salaire chez vous, tu n'aurais jamais pu faire l'école d’infirmière. Et peut-être que Thomas n'aurait pas pu rejoindre le séminaire non plus. Mais chaque fois que vous lui suggériez d'arrêter quand même, que vous assuriez que vous pouviez vous débrouiller, il se contentait de rire, de ce rire chaud et rassurant, et de dire que toutes les plantes du monde ne faneraient pas d'ici un an ou deux. Qu'il serait bien temps de chercher un poste de jardinier d'ici là. C'était vrai, après tout. Qu'était-ce qu'un an à attendre ? Ou deux ?
C'était le temps pour la guerre d'éclater et de débouler dans vos vies pour tout y ravager. Espoirs et rêves en vrac.

Ces souvenirs déposent un poids douloureux sur ta poitrine, bloquent ta respiration. Tu étouffes de repenser à ces moments, à cette confiance en l'avenir que vous aviez tous, autant que vous étiez. A cette présence rassurante, fauchée un matin de mars 1940 par les balles allemandes.

« NON ! Non, ça ne suffisait pas ! » Les mots sont sortis de ta gorge nouée en un cri de détresse, qui résonne comme l'écho du hurlement qui a jaillit le jour où est arrivé cette lettre honnie. Ce jour là, alors que ton monde s'effondrait, que tes parents se taisaient, hébétés par le choc, tu as hurlé ta rage, ta douleur, ton refus d'accepter l'inacceptable. Tant est si bien qu'il a fallut à ta voix malmenée une semaine de silence pour récupérer. Une semaine de prostration où tu as continué à avancer, comme un automate trop bien réglé.
Ta voix qui s'étrangle aujourd'hui sous les larmes contenues. « Ça ne suffisait pas du tout ! J'aurais du être là ! » Tu avais demandé, à être là. Malade à l'idée de rester à l'arrière quand tes deux frères et ton fiancé risqueraient leurs vies. Mais la réponse de l’hôpital militaire a été sans appel : la place d'une gamine de dix-neuf ans n'était pas sur le front. C'est à Paris, auprès des rapatriés qu'il te fallait te rendre utile. Et tu les as regardé partir, la peur au ventre. La voix brisée, tu répètes encore : « J'aurais du être là... J'aurais du le sauver. »
Sans que tu y prennes garde, tu as serré le poing, à t'en blanchir les jointures. Et tu trembles de le garder pressé contre le chambranle de la fenêtre sur lequel tu es assise, te retenant à grand peine d'aller l'écraser sur le mur le plus proche en un geste rageur.
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MessageSujet: Re: Souvenirs d'une vie perdue   Mar 28 Juil - 20:01

La douleur est un sentiment si facile à enfouir. On la cache, on empile les petites vagues de douleur, on entasse la souffrance au fond de nous. Sauf qu’un jour, ça prend trop de place. Et on n’a pas d’autre choix que de laisser éclater cette bulle de douleur que l’on a formée. On croit toujours qu’on réussira à tenir le coup. Qu’on peut en entasser encore un peu. Mais chaque être humain a sa limite, physique ou psychologique. Et tout le monde finit par craquer.

Victoire finit bien par craquer. Thibaud le savait, il savait que ce moment arriverait. Il la voyait former cette bulle de souffrance, et de rancœur. Un peu à son égard, un peu à l’égard des autres, de la vie, du monde, de l’injustice. Il savait que chaque fois qu’elle le voyait, la bulle grandissait un peu plus en elle ; était-elle consciente que de son côté, Thibaud aussi formait sa bulle, et qu’elle l’y aidait ? Chaque fois il voyait ce petit bout de femme, si fragile, et pourtant debout contre vents et marées. Et il repensait à Michel, à sa promesse, à la mort de son ami, à l’impuissance dont il avait été victime. Des morts, il en avait vu, plus que la moyenne, trop diraient certains. Mais cette mort-là, elle n’était pas comme les autres. Elle le hantait, elle faisait mal plus que les autres.

Victoire cria. Il avait essayé de l’apaiser avec ses mots, mais visiblement, c’était peine perdue. Thibaud n’était pas très doué avec les mots, de toute façon, il le savait. Mais là, il avait peut-être fait pire que mieux. Il voulut s’avancer, faire quelques pas vers Victoire, mais se ravisa. Elle le repousserait, elle s’énerverait contre lui, et il n’avait pas le cœur à la voir le repousser. Il la laissa parler, sa voix mourant un peu plus à chaque mot sous le poids de la douleur. Il comprenait bien ce qu’elle ressentait ; il ressentait la même chose. Lui était là, au front, avec Michel. Il aurait dû le sauver. Mais il n’y avait rien à faire. Même Victoire n’aurait pas pu le sauver de cette balle, il le savait pertinemment, et elle le savait probablement au fond d’elle-même. Et pourtant, ils se retrouvaient là tous les deux, se sentant coupables de la mort de Michel comme s’ils avaient été au bout du fusil.

Victoire tremblait comme une feuille à présent. Elle s’était tue depuis une seconde déjà, et Thibaud en laissa passer encore quatre, ou dix, il ne savait pas bien. La bulle de douleur de son amie était en train de céder, et il crevait d’envie de la réconforter, sans savoir si elle l’accepterait. Il respira un grand coup, s’avança d’un pas vers elle, puis deux, se retrouva à moins d’un mètre.

« Tu n’aurais rien pu faire. Il t’a protégée, et il a eu raison. Tu sauves des vies maintenant, des vies que tu peux sauver. »


Il la regarda, sourit. La petite gamine qui leur collait aux basques était devenue une magnifique jeune femme. Quelqu’un de bien, qui sauvait des gens, qui donnait sa vie pour son prochain. Qui gardait l’espoir dans l’obscurité de Paris. Elle restait cette gamine aux yeux emplis d’admiration.

« Il m’a demandé de veiller sur toi. Parce qu’il n’aurait pas supporté de te perdre. Tu étais la prunelle de ses yeux, tu comptais tellement. Il me manque, Vic’, terriblement, c’était mon meilleur ami. Mais j’y peux rien s’il est mort, et toi non plus. Je peux pas imaginer quel point tu souffres, je vais pas faire semblant. Mais j’peux peut-être t’aider. »

Il ne savait pas trop ce qu’il espérait. Thibaud n’était pas un grand sentimental. Il préférait jouer le rôle de la brute grande gueule. Du gars massif, un peu bourru, qui protège tout le monde mais parle peu. Quoique, il avait tendance à parler beaucoup. Mais là, devant Victoire, il perdait ses moyens. Ca lui faisait mal qu’elle ait mal. Quel protecteur il était, s’il ne pouvait pas empêcher sa protégée de souffrir jour après jour ? Il ne pouvait pas ramener Michel, mais il ne savait pas bien ce qu’il pouvait faire à vrai dire. Réconforter avec ses bras, ça, il savait. Réconforter avec les bons mots, c’était une autre histoire. Et là, il aurait moins eu besoin de ses bras et plus de bons mots.
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MessageSujet: Re: Souvenirs d'une vie perdue   Lun 12 Oct - 0:07

Il ne peut pas comprendre. Personne ne le peut. Personne ne peut imaginer la douleur qui te saisit chaque fois que tu penses à Michel. Personne. Vraiment ?

Depuis combien de temps te répètes-tu inlassablement ce mensonge ? Pour supporter ta peine, pour justifier ton envie de t'y abandonner, tu t'es convaincue que nul n'était capable de savoir quelle souffrance te saisit à l'évocation de ton aîné. Mais tu sais que c'est faux. Toi, plus que quiconque, tu sais que nul n'a été épargné par cette foutue guerre. Il n'y ait pas une âme en ville n'ayant perdu, qui un ami, qui un membre de sa famille, qui l'amour de sa vie. Chaque jour, au dispensaire, tu vois les visages soulagés de ceux dont les proches s'arrachent à la mort. Tu vois aussi les traits affaissés, fatigués, inconsolables, de tous les autres. Tous ceux qui sont restés jusqu'au bout tenir la main de l'être cher que vous n'aurez pas pu sauver. Alors, oui, tu as conscience que tous savent ce que c'est de perdre quelqu'un. Mais à tes yeux pour une fois égoïstes, ce n'est pas la même chose.
Certains vous reviennent. Des semaines - parfois des mois - plus tard, vous remercient d'avoir tout tenté, d'avoir été là. Leur deuil fait, ils viennent vous offrir un sourire, un mot. D'une telle abnégation, tu n'as jamais été capable. Jamais tu n'as pu remercier Thibaud de s'être fait messager, de vous avoir expliqué. Tant de familles n'ont pas même la chance de connaître les circonstances réelles des morts de ces hommes partis au front. Vous, si. Mais cela n'a rien changé. Peut-être est-ce, au fond, la faute de ce deuil que tu n'as jamais achevé. Depuis la funeste nouvelle, tu ne t'es plus autorisée à vivre. Seulement à lutter. Tu n'as jamais accepté.

« Je ne sauve rien du tout... » C'est en partie vrai. Chaque jour qui passe vous laisse plus impuissants, vos moyens s'amenuisant de manière alarmante. Tout cela te semble toujours plus vain. Inutile.
Mais là bas ? L'aurais-tu été davantage ? Tu te répète, tu lui répètes, que tu aurais du être présente, pouvoir agir, réagir. Sauver Michel. Mais en réalité, ne serais-tu pas seulement restée figée de stupeur, de terreur, à l'idée de ne pas avoir les gestes efficaces pour sauver ton frère ? Tu étais si jeune, alors... Tu ne savais encore rien de l'horreur de la guerre, du fracas des bombardements.

Tu t'es à peine décalée. Juste assez pour jeter un regard fatigué par la vitre. La grisaille de la ville te déprime. Quelques fois, l'espace d'un instant, tu te prends à rêver de quitter ces rues, de quitter ces nuages pour un rayon de soleil. Tu songes à tes parents, réfugiés en Dordogne, à la ferme de pierre blonde de ton oncle. Vivre là bas serait si doux, loin des affres de la guerre... Mais chaque fois, la pensée des patients étendus au dispensaire te retient. Tu n'as rien pu faire pour ton frère mais eux... eux, tu n'as pas le droit de les laisser derrière toi. Et tu sais qu'il serait absurde que de croire que dans le Sud, tout irait mieux. Peut-être mangerais-tu à ta faim, grâce aux productions familiales, mais pour le reste...

« Je n'ai besoin de rien. » Mensonge éhonté. Tu manques de tout. De nourriture, de vêtements corrects, d'une couverture supplémentaire pour les nuits d'hiver... Sans évoquer le temps et le manque d'affection. Mais tu n'es pas encore résolue à en parler, à demander la charité. A qui que ce soit. Alors, d'une voix atone, douloureusement distante, tu répètes : « Je n'ai besoin de rien. » Et tant pis si tout ton misérable appartement crie le contraire. Tu hausses les épaules. « La seule chose nécessaire, pour le moment, c'est de survivre. Pour lui. Et c'est déjà bien suffisant. »
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MessageSujet: Re: Souvenirs d'une vie perdue   Jeu 22 Oct - 23:48

Elle était désespérée, en réalité. Elle commençait à peine à le montrer, Thibaud commençait à peine à se rendre compte à quel point elle était désespérée. C'était presque effrayant. Victoire avait toujours été, aussi loin que remontaient ses souvenirs, une jeune fille pleine de vie. Douée d'une empathie plutôt fascinante, elle était celle qui remontait le moral des gens puisqu'elle ne supportait pas de les voir souffrir. Elle était celle qui aidait, sans relâche, sans repos. Mais à la voir ainsi, elle n'était plus cette jeune fille pleine de vie. Elle perdait même espoir en son métier. Si elle ne croyait plus pouvoir sauver des gens, qui le pourrait ? Thibaud avait toujours cru que Victoire serait la dernière à perdre la foi. Visiblement, il s'était trompé. Et cela le déstabilisait. Il n'avait pas imaginé que le malaise avait pris cette ampleur.

Désespérer, ça n'était pas dans le vocabulaire du jeune homme. Mais la différence, c'est qu'on lui avait appris cette attitude. On lui avait appris à toujours trouver une solution, c'était nécessaire à la survie. Ce n'était pas pareil que pour Victoire. Chez elle, c'était naturel, elle voyait les bons côtés, chez les gens, dans la vie, partout. Cette flamme était en train de s'éteindre, petit à petit, année après année, mort après mort. Que pouvait-il faire, de son côté ? Il savait motiver une troupe, il savait mettre un coup de pied aux fesses d'un camarade. Il ignorait comment remonter le moral d'une jeune femme perdue. On ne lui avait pas appris ça. Ou il avait loupé le cours.

Et pourtant, inlassablement, elle disait qu'elle n'avait besoin de rien. Mensonge évident, quand on voyait l'état de son appartement. Elle vivait dans un taudis, qu'elle entretenait à peine – elle devait passer si peu de temps chez elle, l'entretien n'avait pas réellement d'importance. Elle semblait fatiguée, voire épuisée. Et surtout, abattue, si triste. Elle avait besoin de quelque chose. De quelqu'un, peut-être. Nicolas n'avait toujours pas donné de nouvelles, cela devait compter aussi. Thibaud savait plus ou moins ce que c'était que de quitter quelqu'un et de ne pas le retrouver. Il ne pouvait pas réellement comparer Margarete à Nicolas, après tout, elle n'avait été qu'une aventure, lui était fiancé à Victoire, ils étaient un couple heureux qu'une guerre injuste avait séparé. Personne ne pouvait combler ce genre d'absence. En réalité, Victoire manquait de tout, mais clamait qu'elle n'avait besoin de rien.

« Survivre, c'est pas une option, ça. C'est vivre qui est important. Ca n'a pas de sens de survivre. »

Thibaud haussa les épaules. Survivre, c'était nul. Si le but, c'était seulement de survivre, il n'aurait jamais intégré Honneur & Armée, il ne risquerait pas sa vie à mener une guerre déséquilibrée. Il suivrait simplement le mouvement, comme un mouton. S'il faisait ce qu'il faisait, c'était parce que simplement survivre n'était pas envisageable. On n'était pas vivant pour survivre.

« Tu sais, on m'a appris à tuer des gens. C'est pas forcément honorable, mais c'est comme ça que je suis, j'étais bon à tuer des gens. Toi, on t'as appris à les sauver. Et t'es bonne à ça. Tu sauves des vies. Mais des fois, même les sauveurs ont besoin d'un sauveur. Je sais pas si c'est très clair, ce que je te raconte... »

Il soupira. Décidément, la communication, c'était pas son point fort. Il communiquait beaucoup mieux avec ses poings ou une ironie bien placée.

« Ce que je veux dire, c'est que tu dis que t'as besoin de rien, mais je te crois pas. Je vais pas t'obliger à accepter mon aide, je ne suis pas idiot à ce point. Mais il fut un temps où on se parlait, toi et moi. J'ai pas eu le beau rôle dans l'histoire, je le sais, mais bon, j'ai pas eu le choix non plus, tu vois. Je sais pas ce que j'ai fait de mal, mais dis-le moi, parce que j'ai pas beaucoup de personnes auxquelles je tiens, et j'ai pas envie d'en perdre une. »
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MessageSujet: Re: Souvenirs d'une vie perdue   Jeu 29 Oct - 12:40

Tu es à bout.
Il fut un temps où ne t'animait que cette flamme lumineuse, cette capacité à positiver et à voir le bon en tout ce qui se présentait à tes yeux émerveillés. Puis la guerre est venue. Avec son lot de violences, son injustice et son lourd - si lourd - tribut humain. L'étincelle qui brillait en toi est devenue une force. La force de croire que vous n'étiez pas condamnés, que tout était encore possible. Tu as refusé de baisser les bras, d'abandonner. Tu t'es engagée corps et âme dans la lutte, guidée par cette conviction brûlante. Sans même le savoir, tu as représenté un petit brasier d'espoir, qui illuminait les heures sombres. Lors de ton parachutage, tu étais tellement sure, tellement certaine de pouvoir agir.

Mais les mois ont passé, depuis. Sans jamais apporter dans leur sillage la moindre bonne nouvelle. Et aujourd'hui... Aujourd'hui, tu es fatiguée.
Fatiguée d'un combat qui ne semble pas avancer, dans lequel tu n'as aucune part véritable, petite informatrice trop jeune pour être vraiment impliquée. L'emprise allemande semble plus implacable que jamais. Et si tu n'en laisses rien paraître, tu sais que le doute te taraude parfois, le soir, lorsque tu te retrouves seule dans ce lit froid aux draps dépareillés : tout cela en vaut-il vraiment la peine ?Ne prenez-vous pas des risques inconsidérés à vous opposer encore à la suprématie germanique ? Ces questions te rongent, t'oppressent, de même que la culpabilité qu'elles entraînent avec elles. Mais de ces doutes qui te hantent, tu ne peux parler à personne. Parce que tu es seule. Désespérément seule. Sans fiancé pour t'ouvrir ses bras, sans famille pour te soutenir, sans proche pour te défendre contre les vues malsaines d'un soldat allemand sournois. Sans amis pour te réconforter, puisque les rares qui te sont restés, tu t'acharnes à les écarter de ta vie, petit à petit.

Tes yeux se perdent sur le visage de Thibaud. Sur cette petite veine qui palpite au niveau de sa mâchoire, comme folle après la longue tirade qu'il vient de te débiter. Et à laquelle tu ne sais pas répondre. Ses mots sonnent douloureusement justes. Terriblement vrais. Thibaud est de ceux qui ont appris à lire en toi il y a longtemps, à l'époque où tu n'étais encore que cette adolescente pétillante et insouciante. Et il y parvient encore avec une facilité déconcertante. Dangereuse.
L'espace d'un instant, l'envie d'aller te réfugier dans ses bras passe, fugace. L'envie d'oublier, ne serait-ce qu'un instant, les risques qui te guettent au dehors. Mais à peine formulée, l'idée disparaît. Si grand que soit ton besoin de réconfort et si déchirante la pensée de ce que tu vas dire, tu ne peux pas le laisser approcher davantage. Pas avec le SOE, pas avec les risques quotidiens que tu prends. Pas alors qu'il te comprend si bien. Ton regard se durcit imperceptiblement.

« Le rôle de donneur de leçons ne te va pas très bien, Thibaud. Tous ces beaux discours... C'est ridicule, et tu le sais aussi bien que moi. Non, ce n'est pas vivre que d'avancer dans la peur constante, à cause d'une guerre qu'on n'a jamais voulu. » Tu esquisses un geste vague vers la fenêtre. « Franchement, tu vois quel monde est là, dehors ? Ce n'est pas le genre de monde dans lequel on peut se construire une petite vie confortable, tu le sais aussi bien que moi. Alors non, je ne vais pas faire semblant, pas sourire en te disant que tout va bien et que c'est exactement la vie dont j'ai pu rêver jadis. Mais aucune épreuve n'a jamais été surmontée en versant des larmes. Se lamenter ne sert à rien, alors pour la dernière fois, je te le répète : je n'ai besoin de rien. » Dans ces derniers mots, tu as placé tout ce qui te reste de forces, toutes les miettes de conviction qui n'ont pas été balayées par le désespoir. Et dans tes yeux obstinément rivés aux siens, c'est comme une prière qui est apparue. Il ne faut pas qu'il insiste, qu'il reste là avec ses certitudes et ses grands mots. Il faut qu'il s'en aille, qu'il t'abandonne aux choix que tu as fait des mois auparavant et qui t'isolent aujourd'hui.
Car s'il reste, tu sais que tu finiras par t'effondrer. Et tu ne peux pas te le permettre. Pas même aujourd'hui. Surtout aujourd'hui.
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MessageSujet: Re: Souvenirs d'une vie perdue   Sam 14 Nov - 22:19

Elle semblait déterminée. Déterminée à ne pas se faire aider, à ne rien dire de la détresse que ses yeux affichaient pourtant si clairement. A ne pas le laisser entrer dans ce monde-là. Thibaud se sentait désespérément comme celui qu’on laisse sur le pas de la porte. Il aurait tellement voulu dire quelque chose, ces mots tout simples qui auraient fait céder la barricade derrière laquelle Victoire s’était cachée. Mais visiblement, ses beaux discours n’étaient pas les bons. Elle avait raison : le rôle du donneur de leçons ne lui allait pas. C’est d’ailleurs pour ça qu’il se gardait bien de l’endosser, d’habitude. Il avait cru que, aux grands maux les grands remèdes, il pourrait faire preuve de ce talent pour le réconfort que certains maniaient sans soucis. Mais il n’était qu’un gars bourru et pas très intelligent, incapable de réconforter l’une de ses amies les plus proches. Condamné à la voir souffrir et s’éloigner, sans raison réelle. Pourtant, ce n’était pas ridicule, il le croyait vraiment. L’espoir, se battre, attendre le bout du tunnel en restant positif, ce n’était pas ridicule. Certes il y avait la guerre, et l’horreur, et l’injustice. Et certains jours, il avait envie de laisser tomber et de se terrer chez lui en attendant la fin inévitablement horrible. Mais il ne le faisait pas, parce que c’étaient des attitude comme celles-ci qui faisaient que les Allemands gagnaient la guerre. Ils étaient doués dans l’art de faire peur, mais la Résistance était là pour leur prouver que cette fois-ci, ils ne gagneraient pas si facilement. Thibaud ne pouvait pas se résoudre à trouver l’espoir et les beaux discours ridicules. S’ils perdaient ça, ils perdaient tout.

« Beaucoup de choses existaient jadis, mais aucun de ceux qui vivent aujourd’hui ne s’en souviennent. J’essaie de faire de belles phrases, ça me donne l’air intelligent et crédible. Mais c’est à des gens comme toi et moi de rappeler aux autres ces belles choses qui existaient avant. Tu vois, comme la liberté, la sécurité, l’amour. »

Thibaud haussa les épaules. A quoi bon s’acharner, après tout. Il avait simplement voulu être près de son amie en ce jour maussade. Mais désormais, il ignorait s’il avait bien fait de venir, ou si sa présence n’avait fait qu’aggraver l’état de la jeune femme et la relation qui les liaient.

« J’arrête d’insister, ok ? Tu n’as besoin de rien, je pense au contraire que tu as besoin de quelque chose mais que tu es trop fière, ou trop apeurée, pour l’avouer. Je crois que le monde a de belles choses à offrir, pas toi visiblement. Alors soyons d’accord pour être en désaccord. J’étais juste…venu te dire que Michel me manquait et que je pensais à toi. »

Il regarda Victoire, silencieusement, pendant quelques secondes. Elle méritait mieux que le monde dans lequel elle vivait. Tellement mieux. Il avait juré de la protéger, mais il lui semblait en cet instant que c’était une mission trop difficile pour lui, ou pour quiconque. Elle était une femme blessée, et aucun remède n’existait pour l’instant.

« Je vais rentrer, Vic’. Merci pour le verre d’eau. Fais attention à toi. »

Et sur ces mots il tourna le dos à son amie et se dirigea vers la porte, qu’il ouvrit sans plus de cérémonie. Il offrit un dernier regard et un sourire qui se voulait optimiste, et referma derrière lui. Soupira. Passa une main dans les cheveux. Bon Dieu que les relations humaines étaient compliquées. Que ce monde était difficile. Que la vie était injuste. Que le combat était ardu.
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