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 Ces autres que l'on tue sont les mêmes que moi. [Edwin]

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MessageSujet: Ces autres que l'on tue sont les mêmes que moi. [Edwin]   Mar 20 Oct - 20:33

Les heures s'écoulent lentement en cette fin de journée morne. Le ciel est demeuré bas et couvert tout le jour durant, nimbant Paris d'une lumière maussade. Et s'il ne pleut pas, cela ne saurait tarder. L'air est lourd. Chargé d'une tension latente, présage d'un orage qui ne tardera plus à éclater. De mémoire de Parisienne, jamais vous n'avez eu à subir un mois de mai si peu clément. Le temps, depuis quelques semaines, semble s'être fait le reflet de l'ambiance morose qui règne sur la capitale, accentuant encore ton humeur. Tu manques de lumière, tu manques d'espoir. Le soleil, en te privant de ses rayons, te retire une bonne part de ton énergie. Sans lui, tu t'affadis, ressassant des pensées aussi sombres que les nuages qui le voilent.

Car les pensées sont revenues. Deux nuits de sommeil et une journée de repos ont suffit à éloigner pour un temps l'épuisement palpable qui menaçait de te laisser t'effondrer une semaine plus tôt. Restent la fatigue nerveuse, la peur constante, la lassitude. Mais aucune ne t'interdit de réfléchir. Alors, assise dans le chambranle d'une fenêtre, tête abandonnée contre la vitre dans une position nonchalante qui ferait bondir tes collègues, tu réfléchis. Marc t'a donné bien de la matière à votre dernière rencontre. Rencontre des réseaux de Résistance, traque de la taupe potentielle, collecte d'informations... Tu te refuses toujours catégoriquement à envisager qu'il puisse être le traître qui vous a vendu ce jour là. Lui-même avait trop à y perdre. Et puis, il y a aussi ce besoin compulsif de pouvoir croire en lui. D'avoir quelqu'un à qui se fier dans le chaos du réseau. Un jour, tu douteras. Si le moindre élément te suggère qu'il pourrait être en cause, tu douteras. Pas avant. Vous avez déjà bien assez à faire sans laisser la défiance s'installer. Comme unifier les réseaux résistants... Une tâche titanesque que tu peines à croire possible, tant les différents et désaccords sont nombreux. La mésentente ambiante te dépasse. Tous, que vous soyez Français, Anglais, communistes ou franc-maçons, avez un seul but. Un même objectif qui ne parvient pourtant pas à vous lier.

C'est la raison principale pour laquelle tu n'as pas rompu tes liens avec la Brigade. Tu en caresses pourtant l'idée depuis des semaines maintenant - peut-être même des mois. Mais aujourd'hui plus que jamais, il est vital d'instaurer un semblant de confiance entre vous. Même si tu es consciente que plus le temps passent, plus les risques augmentent pour votre petit trafic. Et donc pour toi. Rester parfaitement anonyme en tant qu'agent du SOE, mais te faire prendre comme alliée de la Brigade. Voilà qui serait ironique. Mais peu importe, ce qui se trame aujourd'hui est bien plus grand, bien plus important que ton unique sort.

Une silhouette bouge dans l'ombre de la rue voisine, attirant ton regard pensif. Sa vue allume une petite flamme d'adrénaline au fond de ton ventre. Tu savais qu'ils viendraient aujourd'hui. Tu n'as pas été de garde, seule, un dimanche soir, depuis plusieurs semaines. D'ailleurs, tu n'avais eu aucune nouvelle depuis la fuite miraculeuse de leur leader après l'explosion. L'occasion est trop belle pour n'être pas saisie.
Tu te lèves prestement pour rejoindre l'entrée du dispensaire, saisissant au passage le sachet que tu as préparé en prévision. L'homme ne tarde pas à s'encadrer dans l'embrasure de la porte du dispensaire, qu'il franchit après un dernier regard en arrière. Ses yeux furètent tout autour, sondent les recoins alentours avec cette rapidité de ceux qui vivent traqués avant de finalement s'arrêter sur toi.

« Vous m'attendiez. » constate-t-il en remarquant le sac déjà prêt entre tes mains.
« Je préférais être prête le cas échéant. »
« Vous avez bien fait. »

Ta voix ne tremble pas, empreinte d'une tranquille assurance. Mais en réalité, tu n'as qu'une hâte : le voir partir, avec ses médicaments. Et ta culpabilité. Tu ne sais rien de cet homme. Ni des quelques autres qui viennent parfois, comme ils ne savent rien de toi. Ni leurs noms, ni leurs pseudonymes. Seulement leurs visages, qui te suffisent pour les reconnaître. Et leurs attitudes qui crient comme autant d'évidences qu'ils n'ont plus connu le confort d'une vie stable depuis des lustres. Si l'homme semble écouter attentivement tes recommandations concernant les différents produits du sac, il n'en est pas moins formidablement aux aguets. Le moindre écho, le moindre craquement se répercute dans son dos tendu, prêt à prendre la fuite. Sans doute est-ce pour cela qu'il est le premier à entendre le bruit de bottes qui résonne sur les pavés de la rue et s'interrompent à votre hauteur. Bruit de pas reconnaissable entre tous qui allume une étincelle de frayeur dans vos deux regards.

« Filez. Dès que la porte s'ouvrira, comme si vous n'étiez qu'un patient pressé. » souffles-tu, sans pouvoir masquer la crainte qui écorche tes mots.
Il hoche la tête, te glissant seulement un « Merci » en s'emparant du sachet. Il se dirige prestement vers l'entrée, contournant l'uniforme qui vient d'apparaître avec un vague grommellement d'excuse, avant de disparaître dans la rue sans attendre son reste.

Pendant que ton cœur rate un battement. L'homme qui vient de faire son entrée est peut-être bien le dernier que tu aurais souhaité voir ici en cet instant. Tu plaques pourtant un sourire incertain sur tes lèvres, l'invitant à entrer d'un geste évasif. « Monsieur Grüper ! Quelle surprise ! Je ne vous attendais pas... avant plusieurs semaines au moins. » Tu as complété précipitamment ta phrase. Chaque mot qui te vient, chaque silence que tu laisses te semble résonner dans le dispensaire comme autant de preuves irréfutables que tu caches quelque chose. T'efforçant de respirer et d'adopter un ton plus professionnel, tu ajoutes : « Votre jambe... ? »
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MessageSujet: Re: Ces autres que l'on tue sont les mêmes que moi. [Edwin]   Mer 28 Oct - 2:56

Une nuit calme sur Paris s'annonce.
Ce soir, il mènerait l'une de ses patrouilles à travers les boulevards sinueux et déserts, que seules quelques voitures officielles s'aventureront à traverser. Le boucan paraîtra terrible en comparaison du silence qui hante la capitale française. Il savait à quel point les civils avaient la hantise des véhicules, une fois que le couvre-feu étirait son voile dans tous les quartiers. La peur de la Gestapo, la peur de se voir embarqué, interrogé, conduit dans des salles obscures dont personne ne savait rien, mais dont les esprits imaginaient déjà tout. Les cellules, il les connaissait bien. Il les avait déjà vues, une fois, écoeuré par l'atmosphère moite et suintante qu'exhalaient les murs de pierre nue. Il avait pu constater l'étroitesse des cellules, dont certaines ne permettaient pas au prisonnier de tenir debout ou allongé... Ou même assis. Des positions intenables, qui poussaient parfois à la folie douce ceux qui avaient le malheur de tomber entre les griffes des responsables de la sécurité. Devoir partager les locaux de ses ennemis ancestraux et se prêter au jeu malsain de la torture lorsque les circonstances l'y obligeaient faisaient partie des pires prérogatives que lui conféraient sa nomination. Pourtant, il ne se faisait pas à l'odeur immonde de déjections, de sueur, de maladie et de mort qui planait en permanence dans les tréfonds, derrière ces salles correctes et bien au-delà encore des façades superbes de l'architecture haussmannienne. Lorsque le moment était venu d'appliquer les règles abominables du jeu de la guerre et de la domination des peuples, sa main ne faiblissait guère. Il s'enorgueillissait même de ne pas céder aux scrupules, de demeurer un « bon Allemand », un bon officier qui rendait hommage au serment prêté il y avait maintenant une bonne dizaine d'années.

Ce soir, toutefois, était différent. Dans quelques minutes, il descendrait les trois étages qui le séparaient de la rue pour rejoindre ses hommes. En attendant, il relisait la lettre d'Alina, concoctée spécialement pour son anniversaire. Et pas n'importe quel anniversaire. Il venait de fêter ses 40 ans, en ce mois de mai 1943. Sa fille ne l'aurait jamais oublié, même si elle avait évidemment du mal à concevoir la réalité du Temps qui passe, qui plus est avec un père absent et qui ne comblait pas les pans les plus élémentaires de son quotidien. C'était elle qui, chaque fois, faisait remonter la sempiternelle culpabilité ainsi que ses doutes, qui devenaient un peu trop présents au fil des dernières semaines. Sa place n'était pas ici. La France continuait de lui paraître aussi inhospitalière qu'à son arrivée ; s'il ne parvenait pas à retourner sur le front russe, alors il devrait mobiliser ce courage militaire qui lui faisait aujourd'hui défaut. Il devrait retourner à Berlin, auprès de ses enfants dont il n'avait de cesse de remettre la tutelle à sa sœur. Morcelé par les départs, par les adieux chaque fois plus douloureux, plus incompréhensibles. Il s'était dédouané. Il s'était montré lâche. Là était l'idée qui l'obsédait jour et nuit. Il n'avait jamais endossé pleinement les conséquences de la mort de son épouse. Il s'était débarrassé de leur progéniture pour se livrer à une suite de conquêtes et de batailles sans fin. Des victoires auréolées d'une fumée vite dissoute dans l'atmosphère, et qui ne représentait rien pour les visages encore vierges des outrages de la vie de ceux qui demeuraient la prunelle de ses yeux. Une part de lui continuait de s'accrocher, de songer qu'il divaguait et que l'anxiété permanente et le poids des journées trop longues étaient mauvaises conseillères. Son esprit s'en laissait aisément polluer, et il devrait redresser la barre avant de sombrer dans un état dont personne ne pourrait plus le dépêtrer.

La trotteuse lui sauva la mise, une fois de plus.
Et une fois de plus, il rabattit les pans de son manteau avec reconnaissance et soulagement. Manteau dont l'une des poches était plus pleine qu'à l'accoutumée.
La casquette de l'Hauptmann était définitivement moins lourde à porter que celle de chef de famille.

La pluie finirait probablement par tomber au fil des heures. Le ciel, instable et nuageux, plongeait les ruelles vides dans une bulle de tension qu'Edwin avait grand hâte de voir éclater. Derrière lui, la ligne parfaite composée d'une dizaine d'hommes marchait en cadence. Une cadence parfaite, qui lui inspirait bien autre chose que la haine naturelle ressentie par les occupés. Ce son martelant, éprouvant pour les oreilles des perdants, lui disait que tout restait à sa place, qu'il demeurait des repères en dépit de ce monde mouvant et en perpétuelle évolution. Ils approchaient du dispensaire, et c'est tout naturellement que ses pensées se portèrent en direction de Victoire. Il n'avait pas oublié. Pas un mot.
« Et je n'aurais échangé ma place pour rien au monde. »
Cette phrase qui sonnait faux, cette phrase qui sonnait irréelle. L'Allemand en était venu à se demander s'il ne s'agissait pas d'un moyen astucieux pour elle de s'assurer définitivement l'amabilité du capitaine. Mais ça ne collait pas. Pas à ce qu'il avait déjà vu de son tempérament fougueux et de sa répartie cinglante à l'excès. Il ne s'était pas retourné sur l'instant, croyant passer à autre chose aisément. Il s'était lourdement trompé. Se retournant vers l'un des chefs de patrouille, il lui adressa l'ordre rapide et discret :

« Poursuivez. Je vous rattraperai. Maintenez la trajectoire qui était prévue. »

Edwin quitta le groupe pour accélérer l'allure et rejoindre la porte du dispensaire. Il souhaitait vérifier que Fräulein Langremont était de service, ce soir. Et pas uniquement pour s'assurer qu'elle allait mieux que lors de leur dernière rencontre. En ouvrant le battant, un homme manqua de le bousculer et baissa les yeux pour  se fondre dans l'ombre du quartier. Il fronça les sourcils et jeta un coup d'oeil en arrière. Les soldats se chargeraient de l'interroger et de réclamer ses papiers. Ce ne serait sûrement qu'un contrôle de routine... D'ailleurs, ses éventuelles velléités d'intervenir furent interrompues par la voix de la jeune infirmière, un peu trop enjouée pour être réellement naturelle. Quelque chose en lui le poussa à se raidir, à se tenir méfiant, dans l'attente de quelque chose. En revanche, on ne lisait rien sur son visage en apparence calme et inexpressif.

« Je sais. Je menais une patrouille, et j'ai décidé d'en profiter pour vous apporter quelque chose. »

Il s'autorisa un sourire modéré.

« Quelques douleurs, encore. Parfaitement gérables. Nous allons vers les beaux jours, je suppose que je souffrirai moins de l'humidité. Mais je ne suis pas venu pour ça. »

Dans un réflexe qu'il ne s'expliquait pas particulièrement, l'officier releva la tête, vérifiant que les couloirs du dispensaire étaient bien déserts. Puis, il plongea sa main dans la poche déformée par deux petits paquets soigneusement ficelés, qu'il lui tendit, et qu'il ne lâcha pas avant d'être certain qu'elle les avait bien pris en main.

« Tenez. C'est pour vous. J'aurais voulu que ce soit plus conséquent, mais je me suis dit que cela vous ferait peut-être plaisir. »

Une miche de pain blanc l'attendait là, encore intacte. L'autre paquet ne contenait pas moins qu'un pot de confiture de framboises, dont l'authenticité aurait fait pâlir de jalousie n'importe quel Parisien sujet aux restrictions et aux privations.

« Vous en avez grandement besoin. Vous êtes jeune, vous devez manger. Je vous demande instamment d'accepter. Je n'aimerais pas vous voir réellement tomber d'inanition et... »

Des coups de feu, au-dehors. Edwin poussa la porte à la volée pour connaître l'objet de ce vacarme qui déchirait la nuit. Les voix puissantes de ses hommes hurlaient l'ordre de s'arrêter à l'homme qui l'avait bousculé un peu plus tôt. Un ordre qu'il n'était visiblement pas décidé à respecter, pris en chasse par ceux de la patrouille qui n'avaient pas commencé à tirer sur lui. Immédiatement, un frisson désagréable courut tout du long de son échine, et le capitaine fit volte-face pour toiser Victoire, tout signe de bonhomie effacé, au profit de sa circonspection.

« Qui était cet homme ? »
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MessageSujet: Re: Ces autres que l'on tue sont les mêmes que moi. [Edwin]   Jeu 29 Oct - 15:21

Tes yeux ne quittent pas le nouvel arrivant. Ton regard surpris terni par un rien de frayeur, tu le dévisages avec une fixité extrême. Qui contraste étrangement avec ton attitude courtoise. Avec ce sourire aimable que tu t'efforces de maintenir malgré l'étau de peur qui te compresse la poitrine. Ton cœur bat une chamade si intense qu'elle en devient douloureuse.
Que fait-il ici ? Une brève seconde, tes pensées courent à la suite du résistant sur le départ, priant pour que la patrouille évoquée ne l'attendent pas dans la ruelle. Priant pour que le Capitaine ne trouve rien d'étrange à ce départ précipité. Certes, l'homme a semblé pressé de partir mais quel Français ne le serait pas quand retentit l'écho des bottes ?
Les mots de l'officier, comme pour te conforter dans cette idée, ne semblent pas faire écho d'une quelconque méfiance. Bien au contraire, ils sont aimables, courtois. De cette même amabilité qu'il t'a témoigné une semaine plus tôt et dont le souvenir reste gravé en lettres de feu dans ton esprit, comme pour s'assurer que jamais tu ne pourras oublier cet instant irréel où tu t'es reposée sur le bras de l'ennemi. Cet instant que tu préférerais effacer de ta mémoire mais qui s'est rappelé à toi chaque soir depuis lors. Qui te serre la gorge tandis qu'il parle, parfaitement affable et à son aise, te rassurant quant à son état de santé.

« Je suis ravie de... » Le reste de ta phrase disparaît alors que se posent tes yeux sur les deux paquets qu'il te tend, qu'il te glisse dans les mains avec un sourire bouleversant. Et tu regardes sans comprendre les objets soigneusement enveloppés, retenant de justesse le « Vous n'êtes pas sérieux ! » insolent qui te monte aux lèvres. Tu ne veux pas comprendre. Surtout pas.
A travers le papier kraft, tes doigts devinent la forme solide d'un pot de verre. Et tu humes, sans même y penser, l'odeur délicieuse du pain frais. Un pain plus blanc et plus savoureux que tu n'en as jamais goûté de toute ta vie, fille des quartiers modestes plus habituée aux miches de seigle. Jamais tu n'as eu l'occasion de manger un pain de cette qualité. Jamais tu ne l'as souhaité. Et dans pareille circonstance...
Partagée entre la convoitise et le dégoût, entre la reconnaissance et la colère, tu observes sans un mot ce qu'il vient de te remettre. Dieu du ciel, es-tu donc si compromise ? Si désespérée pour accepter les cadeaux honteux d'un homme que tu devrais haïr pour tout ce qu'il représente ? Car tu meurs d'envie de simplement le remercier et de garder ces denrées précieuses qu'il t'offre, de t'autoriser pour une fois à penser à toi, à ce dont tu as vraiment besoin. Une envie qui te mortifie. Où est donc la répugnance toute naturelle que tu devrais ressentir à l'égard de ces cadeaux ? A l'égard de l'homme qui te les porte et de son uniforme ? Es-tu vraiment tombée si bas ? Il est Allemand ! Qu'importe sa sollicitude, la bonne intention derrière ce geste, qu'importe l'homme que tu commences à déceler derrière le soldat, il est et demeure Allemand. De ce peuple barbare et détesté qui a réduit les tiens à l'état de troupeau docile et craintif.

Tout doucement, comme à regrets, tes yeux reviennent à lui. A ce regard acier qui semble guetter ta réaction. Et dans tes prunelles vertes, il y a tant de choses que tu ne sais pas dire. Tant de choses que tu n'as pas le droit de dire. Que tu tentes d'exprimer, pourtant. « Je suis navrée, je ne... Le dispensaire... »
Une fois encore, tes mots s'interrompent, cette fois sous le vacarme soudain d'un coup de feu brutal qui te tire un cri de frayeur. Le calme silence de la rue vient de voler en éclat, brisé par les cris rauques des soldats allemands. Des cris dont tu n'as aucun besoin de comprendre le sens exact tant tu devines tout ce qu'ils peuvent signifier.
Sans réfléchir, tu te rues à la suite du Capitaine, ne prenant que le temps de déposer sur la table proche les deux paquets qui ont manqué d'échapper à tes mains tremblantes. Tu tentes désespérément d'apercevoir quelque chose, n'importe qui puisse t'indiquer ce qui vient exactement de se passer au dehors. Mais c'est peine perdue, la haute silhouette de l'officier te cachant la rue comme elle te dissimule aux yeux de ses hommes. Une silhouette qui se fait inquiétante tandis qu'il se retourne, les traits figés en une expression sévère qui te fait reculer.

« Je... je ne sais pas. Pas exactement. » Tu bredouilles, les yeux écarquillés par la peur. C'était trop beau. Trop facile. Ce qui aurait pu n'être qu'un risque passager, sitôt oublié est en train de devenir la situation la plus dangereuse à laquelle tu aies pu faire face. Tu n'es pas une combattante, non plus qu'une menteuse émérite. Ta seule force au sein de la Résistance, c'est ta discrétion. C'est d'être cette petite infirmière insignifiante que nul ne remarque, que nul ne pourrait soupçonner. Et cette bien mince protection ne t'es d'aucune utilité face à Edwin Grüper. Lui ne tombera pas pas le piège de l'indifférence, tu en es bien consciente. Non, la seule chose qui puisse te sauver là, c'est un mensonge bien ficelé. De ceux qui sont assez bien ficelés pour n'être pas sujet à questions. Et dont tu es incapable, plus encore en cet instant où la terreur te pétrifie. Tu tentes pourtant le tout pour le tout, maudissant le balbutiement de ta voix où perce la panique. « Il vient régulièrement. Pour des médicaments. Sa femme... » Les mots s'entrechoquent sans cohérence, sans former de phrases intelligibles et il te semble voir augmenter la méfiance du Capitaine à chaque syllabe que tu prononces.

« Capitaine Grüper. L'homme a filé. La moitié des nôtres sont partis à sa poursuite. » Un homme vient de s'encadrer à l'entrée du dispensaire, aboyant quelques phrases dans cette langue disgracieuse que tu détestes. Ses yeux glissent de son responsable à toi, avec une flamme dure qui te fait tressaillir. Et tu n'as pas besoin d'en comprendre le sens des mots qu'il ajoute pour entendre la condamnation dans sa voix. « Que fait-on d'elle ? »
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MessageSujet: Re: Ces autres que l'on tue sont les mêmes que moi. [Edwin]   Ven 30 Oct - 22:21

Il sentait le mensonge comme il décelait l'odeur de la poudre. Il percevait la rouerie comme un soldat pressentait le calvaire du front. Avec le temps, ses sens s'étaient affinés, renforcés. Et pour le malheur de la petite infirmière, cela ne jouait pas en sa faveur. Il émanait d'elle une brise de panique que même un aveugle aurait pu respirer. Edwin se sentit pris entre deux feux contraires. D'un côté, il pouvait fermer les yeux. Fermer les yeux sur l'attitude irrationnelle de la jeune femme, probablement sujette à une faim chronique aux conséquences multiples sur ses réactions. Il pouvait fermer les yeux sur l'insolence qu'il avait déjà eu le loisir d'entendre dans sa voix. Il pouvait fermer les yeux sur sa jeunesse, sur l'impulsivité qui en découlait forcément, sur cette haine de l'oppresseur qu'il comprenait au-delà de son rang et de ses devoirs. Mais d'un autre côté... Il avait des responsabilités, une mission à accomplir. La situation était suffisamment tendue entre les occupants et les Parisiens pour négliger les plus infimes détails. Les consignes étaient claires à la Kommandantur. Ceux qui ne les appliquaient pas s'exposaient non seulement à des sanctions, mais également à des accusations de trahison, sans compter les pires catastrophes et autres gâchis, comme ceux qu'ils avaient déjà eu à subir tout récemment. Cela, Grüper ne le tolérerait pas. Il s'apprêtait à répondre aux premiers mots hasardeux de Victoire, lorsque l'un de ses hommes s'enquit des ordres à exécuter. Il se redressa, une douleur aiguë s'amusant à courir le long de son échine raidie.

« Très bien... J'espère qu'ils le rattraperont. »

Suivant le regard de son inférieur, il posa des prunelles troublées sur la petite française. Puis plus loin, sur les paquets qu'il lui avait apportés et qu'elle avait déposé tout près, dans son élan pour le rejoindre à la porte. Dans un soupir contenu, il répondit au militaire :

« Je m'en occupe. Je tiens à ce que vous poursuiviez la patrouille. Trouvez-moi cet homme et restez vigilant, surtout. Ne prenez pas de risques inutiles. Je ne tiens pas à ce que l'armée allemande essuie de nouvelles pertes, cette nuit. Est-ce clair ? »
« Oui, capitaine. »

L'homme salua, jeta un dernier coup d'oeil à l'infirmière puis les abandonna dans le silence du hall. Edwin se battit encore un peu contre lui-même, ne parvenant pas à comprendre d'où venait la résistance qui l'empêchait de faire simplement ce qu'il aurait fait pour n'importe qui d'autre. Ce n'était pas parce que cette jeune femme était celle qui prenait soin de ses blessures de guerre qu'elle devait échapper au couperet sans pitié de la loi des vainqueurs.

« Fräulein Langremont... Je vous demande d'aller ranger ces affaires dans votre casier personnel, je vous prie. Permettez que je vous y accompagne. Je suppose que vous comprendrez mes raisons. »

Ses traits étaient redevenus durs. On y aurait en vain cherché une trace du sourire qu'il lui avait déjà offert. Il s'efforça d'oublier leur dernière soirée, passée à la ramener chez elle. Cela faisait trop d'éléments mis bout à bout qui obscurcissaient son jugement au sujet de Victoire. Pour lui-même, pour clarifier sa conscience, il devait aller jusqu'au terme d'une procédure qui ne lui plaisait pas le moins du monde.

« Ensuite nous irons prévenir votre hiérarchie que je vous emmène, dans le but de vous poser quelques questions. N'opposez pas de résistance, coopérez sans esclandre, et je vous promets que dans quelques heures, tout sera réglé. Vous pourrez rentrer chez vous sans dommage. »

Ses iris tentaient de fouiller les siens. Il aurait tellement voulu être sûr. Etre sûr de son innocence. Ce n'était qu'une gamine perdue, seule, sans sa famille auprès d'elle. Il refusait de l'imaginer mêler à de quelconques magouilles liées au marché noir. Ou pire.

« Dépêchez-vous, Victoire. »
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MessageSujet: Re: Ces autres que l'on tue sont les mêmes que moi. [Edwin]   Ven 30 Oct - 23:06

Sous les regards lourds de suspicion qui te toisent, tu voudrais disparaître. Devenir invisible, pouvoir t'enfuir. Tu ne sais lequel des deux hommes t'effraie le plus, du premier dont les yeux brillants de haine suggèrent tout le mal qu'il te souhaite, ou du second plus immobile et distant que jamais. Les paroles fusent, incompréhensibles. Terribles d'opacité alors que tu devines qu'ils statuent sur ton sort.
Après quelques minutes au relent d'éternité, le soldat se détourne enfin sur un salut et repart dans la nuit, laissant la porte claquer derrière lui. Sans que tu saches s'il faut t'en réjouir ou non. Tant de scénarios se bousculent sous ton crâne, à t'en donner la nausée. Tu l'imagines revenir au volant d'une Traction, pour mieux t'embarquer vers l'enfer. Tu l'imagines rejoignant ses camarades pour mieux encercler le dispensaire. Tu imagines tant de choses, tant de possibles tous plus terribles les uns que les autres.
Et l'attitude glaciale du Capitaine ne te rassure guère, ce sont ses mots qui achèvent de souffler la panique en toi. Il veut t'embarquer.
A pas lents, tu recules, établissant une distance bien ridicule entre vous, jusqu'à heurter la table où tu as déposé les deux paquets qu'il t'a offert si aimablement, la minute d'avant. Les deux paquets dont tu ne veux pas, que tu n'as pas eu le temps de refuser et qu'il serait bien délicat de rejeter maintenant. Les deux paquets qui sont peut-être ta seule chance de salut.

Avec une clarté étonnante, tu te vois t'en saisir, les emporter jusqu'à la salle de repos. Les déposer sur un banc le temps de de débloquer le cadenas qui verrouille ton casier. Les reprendre pour les déposer sur ta tenue civile soigneusement pliée. Demander la permission de prendre ton manteau pour sortir. T'en saisir sans geste brusque, l'enfiler, nouer autour de ta taille trop fine la ceinture élimée. Puis glisser une main dans ta poche, la refermer sur la pilule de cyanure et la croquer sans une hésitation. Te laisser emporter par l'inconscience, satisfaite de savoir que tu n'auras rien révélé.
Sauf que tu ne veux pas mourir. Et que tu n'as esquissé aucun geste. Tes mains sont demeurées crispées sur le rebord de la table, comme pour t'ancrer au dispensaire, comme dans l'espoir d'éviter l'inévitable. Sans que tu y prennes gardes, ta tête esquisse un mouvement de gauche à droite, signe de dénégation que toutes les langues au monde comprennent. Tes yeux sont agrandis par une terreur que tu n'as nul besoin de simuler. Ou de justifier.

« Non... Non ! Je... Je sais ce qui arrive à ceux que vous emmenez pour leur poser « quelques questions » ! »
Ton regard vole alentour, en quête d'une improbable échappatoire quand tu sais qu'il n'en existe aucune. Aucune autre que celle que tu as déjà envisagé et te promet une mort certaine. Mais immédiate et indolore, au contraire de ce qui t'attendra dans les geôles allemandes.
« Je sais qu'on ne revoit jamais ceux que vous emmenez. Je... Je ne veux pas y aller. S'il vous plait, ne m'emmenez pas là bas, je... »
Des tremblements de plus en plus violents secouent ton corps si mince, si frêle. Si affaibli par la fatigue et les privations. Portant à tes paupières des larmes sincères, qui n'ont rien de fictif.

« Je vous en prie. »
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