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 De l'art et de la manière de faire une filature

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Guillaume Vial
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MessageSujet: De l'art et de la manière de faire une filature   Dim 29 Nov - 0:11

- Monsieur, puis-je vous aider ?
Guillaume Vial retint un sursaut violent, et se retourna avec vivacité vers la personne qui venait de lui adresser la parole, prêt à toute éventualité. Il se détendit imperceptiblement en constatant qu'il ne s'agissait que d'une jeune femme, au sourire commercial, qui venait s'enquérir de la possibilité de se faire encore davantage d'argent en lui revendant ses articles. Il détailla un instant son visage encore poupin, ses boucles blondes relevées au dessus de la tête comme la mode l'exigeait à l'heure actuelle, tout en se maudissant d'être autant sur les nerfs. À ce rythme-là, il allait finir par devenir paranoïaque. Il examinait chaque bruit, il se méfiait de chaque personne qui croisait son chemin, comme si des dangers se dissimulaient derrière tous les yeux et les sourires innocents. Sa suspicion ne s'était pas arrangée depuis qu'il avait compris qu'un traître se cachait dans les rangs de son propre réseau. Tout ce en quoi il croyait s'avérait faux. Il avait accordé sa confiance à la mauvaise personne et il finirait bien par en payer le prix. En attendant, se montrer paranoïaque était peut-être la seule solution pour survivre et échapper aux arrestations. Mais force était de constater que la jeune vendeuse en prêt à porter ne lui voulait aucun mal, même si son sourire devenait de plus en plus crispé à mesure que l'homme ne répondait pas, laissant s'éterniser un silence gênant, seulement rompu par quelques éclats de voix bien connus du loin de la salle d'essayage.
- Non, je vous remercie, j'accompagne uniquement mon épouse, répliqua finalement Vial, en se forçant à avoir l'air aimable, ce qui n'était pas une mince affaire.
Après l'avoir assuré qu'elle était disponible s'il avait besoin d'un costume ou d'une cravate, la jeune femme disparut dans sa boutique, et Guillaume, mains dans les poches, se détourna d'elle pour scruter à nouveau la rue derrière la vitrine. De l'extérieur, il devait sans doute passer pour un mari que l'on avait traîné chez la couturière et qui s'y ennuyait fermement. De fait, le lieutenant-colonel de l'armée française – ou ce qu'il en restait – n'avait guère d'intérêt pour les fanfreluches plus ou moins sages ou affriolantes. Comme tout ce qui était futile et relevait de la mondanité ou de la sociabilité, il les considérait avec une indifférence teintée de mépris. Aussi après avoir laissé son « épouse » aux mains expertes des couturières que l'épouse en question était capable d'occuper en les assommant de considérations sur la dernière mode à Paris, s'était-il planté devant la fenêtre, non loin d'un mannequin arborant une robe de soirée qui aurait été du plus bel effet chez l'ambassadeur. Une chose ne changeait pas à Paris, même en plein mois de mai 1943, alors que la guerre faisait rage aux frontières de son pays et que des bombes explosaient jusque sur sa plus belle avenue : malgré les restrictions, la mode se portait bien. Les futilités n'avaient pas de prix.

Quand il avait proposé à Irina Smolenski, sa secrétaire à plus d'un titre, de l'accompagner dans cette boutique, ce n'était pourtant pas uniquement pour lui offrir une nouvelle robe ou autre manteau de fourrure avec lequel elle finirait bien par sortir de la cabine d'essayage, combien même cette idée avait particulièrement enthousiasmé la princesse russe qui n'avait pas souvent eu l'occasion de faire des achats en compagnie de son chef. C'est d'ailleurs même la première fois qu'elle parvenait à se faire acheter un cadeau par Guillaume Vial, quand on y repensait. A son grand déplaisir, sans nul doute, elle n'avait pourtant pas pu choisir la boutique dans laquelle elle pourrait faire entrer son militaire de patron, un peu gauche au milieu de toutes ces robes et tous ces costumes dont il ne maîtrisait pas les codes. Guillaume (qui n'avait pourtant aucun sens de la mode) avait tenu mordicus à se rendre dans cette boutique réputée du boulevard Raspail, Irina avait du s'incliner. Il faut dire que Vial avait de sérieux arguments en poche. Le prix affolant de ces fanfreluches comme la curiosité des vendeuses jouaient plutôt en sa défaveur, mais Vial, en arrivant au bras de celle qu'il faisait passer pour son épouse pour la journée, avait surtout désigné à cette dernière le voisinage immédiat et peu fréquentable de cette boutique. En se tenant debout, juste là où il se trouvait, avec son air ennuyé, il avait une vue directe sur l'entrée d'une des forteresses de la capitale. La prison du Cherche-Midi. L'établissement dans lequel on enfermait les distributeurs de tracts clandestins et les poseurs de mines, les communistes comme les gaullistes. Il se disait bien des choses sur cette prison, bien des rumeurs, mais Guillaume n'était pas pressé de les vérifier. On racontait que lorsque l'on y rentrait, l'on n'était pas assuré d'en ressortir un jour. Sinon pour faire des allers-retours avec le Lutetia, à quelques pas de là, lui aussi, où le service des renseignements allemands avait pris ses quartiers, pour torturer et faire hurler de douleur les résistants dans des pièces où avaient froufrouté les robes des femmes du monde et où avaient murmuré les maîtres d'hôtel serviles avant guerre. Vial n'avait jamais eu l'honneur de visiter les geôles du Cherche-Midi ou les chambres de luxe du Lutetia mais il les imaginait tous très bien, comme si une image s'était déjà imprimée dans son esprit. Les prisonniers désespérés derrière leurs barreaux, attendant un procès ou une aide extérieure de leur réseau qui ne viendraient pas. Les Nazis foulant les moquettes douces et se couchant dans des draps de soie. Un univers à mille lieux de la douce tranquillité de la boutique de mode du boulevard Raspail dans laquelle on se demandait plutôt si on allait opter pour la soie ou la dentelle.

- Et bien, monsieur, qu'en pensez-vous ? S'écria une voix avec un fort accent parisien.
Refoulant les images injustes qui assaillaient son esprit, Guillaume Vial se retourna à nouveau pour constater qu'il venait d'être pris à parti par une tailleuse armée de ciseaux et d'épingles à nourrice, ouvrant en grand les rideaux sur une Irina somptueusement vêtue de blanc. Du coin de l’œil, il distingua une voiture s'approcher de l'entrée de la prison du Cherche-Midi, si bien qu'il ne leur adressa qu'une moue peu convaincue (ce en quoi il n'avait pas besoin de beaucoup feinter, la robe ne l'inspirait vraiment pas), destinée à faire comprendre à Irina qu'il avait encore besoin de temps.
- Ma chérie, prononça-t-il de son ton posé et grave, sans paraître remarquer à quel point ce mot était incongru dans sa bouche, pourquoi n'essayerais-tu pas une autre couleur ? Je suis certain qu'un autre coloris mettrait davantage en valeur... Tes yeux.
Il lui semblait se rappeler que Diane, lorsqu'il lui avait été fiancé, accordait de l'importance à ce détail. Mais Smolenski avait visiblement compris le message car elle retourna à ses essayages avec forces remarques pour détourner l'attention des couturières, malgré les protestations de l'une d'entre elles qui bredouilla quelque chose à propos de la couleur de ses cheveux. Guillaume put donc laisser là ces considérations matérielles d'un époux bienveillant pour fixer avec une nonchalance feinte le véhicule qui s'était arrêté devant les portes de la prison ce qui avait créé de l'agitation parmi les soldats qui gardaient celles-ci. On demanda les papiers du conducteur, visiblement un officier SS, de ce que Guillaume pouvait voir de son uniforme. On y jeta un œil circonspect, les papiers circulèrent de mains en mains avant de retourner vers leur propriétaire, puis lentement les portes s'entrouvrirent pour laisser passer le véhicule avant de se refermer quelques secondes plus tard. Aucune faille de sécurité, tout était réglé avec la minutie et la maniaquerie propres à l'administration et à l'armée allemande. Bref, rien d'inhabituel pour une prison. Depuis les quelques dizaines de minutes qu'il était là, il n'avait vu aucune activité suspecte. Cet officier SS venait sans doute déposer un suspect ou en interroger un. Rien n'indiquait que les prisonniers faits après l'attentat des Champs-Elysées soient enfermés là. Avait-on osé les mettre dans des couloirs où résonnaient les gémissements et les râles des mourants ? Rien n'était moins sûr, et si Guillaume n'avait encore pas la moindre piste à se mettre sous la dent quant à la localisation actuelle des innocents qui servaient d'otages, il pouvait tout de même se féliciter que le Cherche-Midi ne les accueille pas. Il était le spécialiste des évasions mais il y avait une différence entre attaquer un convoi sur une route de banlieue parisienne et des murs impénétrables bardés de fils de barbelés et de soldats sur les dents.

Alors qu'il hésitait à sortir pour faire mine de fumer une cigarette, activité fort pratique quand on cherchait à se donner une contenance, et que son regard se posait sur l'un des chiens tenus en laisse par un garde, soudain une silhouette familière passa sur le trottoir, juste devant sa vitrine, sans s'arrêter ou lui jeter un seul coup d’œil. Par instinct, Guillaume recula brusquement, effrayé à l'idée d'être repéré par quelqu'un qui connaîtrait son visage. Il ne lui fallut que quelques secondes pour remettre cette silhouette de femme élégante, ce profil au nez un peu busqué et ce pas décidé. Il ne l'avait réellement croisée qu'à une seule reprise, un jour où il était barbu et qu'il s'était affublé de vieux vêtements pour se faire passer pour Masséna, le secrétaire du grand patron, X1. Mais il n'était pas du genre à oublier un visage, surtout celui des membres de son réseau. Depuis plusieurs mois, celle que l'on nommait Bouvines informait régulièrement Joseph Colombel et surtout transportait des plis entre la Brigade de Ian et Honneur et Armée. Les traits du visage de cette femme étaient définitivement associées, dans l'esprit de Vial, à ceux d'une épouse éplorée, car son mari était enfermé en Allemagne, et d'une patriote en colère. Il avait enquête personnellement sur son cas avant de décider de la faire entrer dans le maillage d'Honneur et Armée, dans l'idée qu'un fruit pourri pouvait fort bien non seulement paralyser les autres, mais ensuite les faire tomber de l'arbre en les pourrissant à son tour. Mais que venait faire cette femme qu'il avait décrite lui-même douce et honnête dans un tel quartier, alors qu'elle vivait à des arrondissements de là, dans le populaire XIXe arrondissement ? Ce n'était certainement pas pour faire des emplettes dans une rue chic, quand elle avait du mal à joindre les deux bouts à cause de l'absence d'un deuxième salaire. Mais... Et cette pensée fit frissonner Guillaume, elle venait de passer devant le Lutetia. Pouvait-elle même en sortir ?

Rassuré à l'idée qu'elle ne pourrait pas le reconnaître, il se pencha et la vit clairement arrêtée, en train de fouiller dans son sac avant de s'intéresser au contenu d'une vitrine quelques pas plus loin. Il faillit penser qu'il avait rêvé et même le regard fixé sur elle, il mit quelques instants à la reconnaître. C'était elle la mère de famille courageuse, cette femme dans ce tailleur élégant – on ne connaissait pas très bien la mode mais on était au moins observateur ? Que cachait-elle pour se rendre boulevard Raspail ? Guillaume n'était pas le genre d'homme à laisser des questions sans réponse ni à hésiter longtemps. Prenant le risque de quitter Bouvines des yeux une seconde, il se retourna vers la cabine d'essayage et lança en direction d'Irina :
- Ma chérie, je ne vais pas pouvoir rester plus longtemps, je viens de voir un ami passer, je vais aller le rejoindre. Mais tu peux rester ici faire quelques essais si tu le souhaites.
Il lança quelques billets de banque à la jeune vendeuse, prêt à sortir le plus rapidement possible pour ne pas perdre Bouvines mais il savait bien que c'était sans compter Irina. La princesse russe aussi avait ses priorités, et elle n'avait sans nul doute aucune envie de laisser s'échapper Guillaume et sa filature !

₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪ ₪
Résister, s'il le faut, c'est combattre, et puis vainqueur ou vaincu, c'est résister quand même, c'est-à-dire rester semblable à ce que l'on est jusque dans la défaite, jusque dans les fers. [CHAMSON]
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MessageSujet: Re: De l'art et de la manière de faire une filature   Mer 16 Déc - 22:35

Quand mon patron m’avait proposé de m’offrir une robe, il put admirer mes yeux globuleux dans toute leur splendeur. J’étais tiraillée entre la surprise et l’excitation ; Vous pensez bien que quand il s’agit de faire les boutiques je n’étais pas la dernière. Mais je connaissais Guillaume, et son aversion pour la mode, pourtant décisive lors des soirées mondaines auxquelles il était invité. Il devait avoir quelque chose derrière la tête. Ce n’est que lorsqu’il me révéla le nom de la boutique dans laquelle il voulait faire ses emplettes que je fis une moue peu convaincue. Evidemment que je connaissais ce magasin rue Raspail, mais je prenais un soin tout particulier à ne jamais mettre les pieds là-bas. Non pas que la qualité des vêtements était douteuse – comment aurais-je pu le savoir ? Je n’y vais jamais – mais tous ces Boches dans le quartier me mettaient mal à l’aise. C’était justement la raison pour laquelle Vial avait choisi cette boutique en particulier.

Il m’expliqua son plan avec précision, et je l’écoutai presque religieusement. Il ne fallait pas qu’un détail m’échappe, ou ce sera tout le plan qui risque de capoter ; Sans parler que nos vies et celles des membres de l’organisation qui peuvent être mises en péril. Ni une ni deux, nous étions déjà en chemin pour la rue Raspail. Bras dessus bras dessous, nous étions le parfait petit couple qui se promenait dans Paris, nos pas résonnants à l’unisson sur les pavés de la capitale. Nous ne nous arrêtions seulement devant la vitrine de la fameuse boutique, et entrâmes. Une couturière nous sauta dessus, un sourire commercial aux lèvres. Elle semblait tenir la boutique avec une autre collègue qui avait l’air aussi superficielle que la blonde. D’ailleurs, celle-ci eut la mauvaise idée d’ouvrir la bouche, et de nous donner un aperçu de sa voix qui m’irritait les oreilles :

« Bonjour ! Que puis-je faire pour vous ? »

Dissimulant mon malaise derrière le sourire que les visiteurs du bureau du lieutenant-colonel Vial connaissent bien, je me saisis de l’opportunité pour lui demander une robe de cocktail pour une soirée mondaine. Alors qu’elle me guidait en direction des cabines afin de prendre mes mensurations, j’étais sûre que Guillaume avait le temps d’observer la prison et le Lutetia en paix. Tandis que je discutais des potins du quartier avec la vendeuse, mon mari pour la journée passait inaperçu et de mon côté je pouvais glaner quelques infos sur les dernières nouvelles des célébrités, ce qui peut toujours servir lors des mondanités. Ne jamais tomber à cours de sujets à discuter est aussi important que la tenue que l’on porte ou le sourire que l’on affiche, un verre de champagne à la main.

Alors que j’étais en train d’essayer l’une des tenues sélectionnées par les vendeuses, j’entendis la voix criarde de la blonde importuner Guillaume. Mon chef n’étant pas d’un naturel particulièrement avenant et sympathique au premier abord, j’avais voulu interpeler la jeune femme afin de faire diversion et de briser le silence gênant qui se faisait sentir :

« Excusez-moi, j’ai besoin d’aide pour la fermeture de ma robe ! »

Mais apparemment, Guillaume avait su trouver les mots pour éviter la proposition de la commerciale toute en politesse et j’en fus soulagée. Quand la couturière est revenue vers moi, je sortis de mon isoloir et montrai la robe blanche que je portais au miroir – et à Guillaume par la même occasion. Je n’étais pas à l’aise dedans mais je prétendais, comme je le ferais lors d’une soirée. Plus enthousiaste que moi, la vendeuse demanda l’avis de mon patron qui n’avait pas l’air convaincu non plus, me faisant comprendre par ses mots qu’il avait besoin de plus de temps. Cela tombait bien, j’avais besoin d’une autre robe de mon côté aussi. Après tout, je n’allais pas me faire offrir une robe que je ne mettrais jamais, surtout par ces temps difficiles où la mondanité était synonyme de luxe.

« Mon époux a raison. N’avez-vous pas d’autres modèles pour moi ? »

Malgré les arguments de la seconde couturière comme quoi cette couleur était parfaite pour la couleur de mes cheveux, elle ne put me refuser d’essayer d’autres robes, et me fit passer un modèle moins serré, plus structuré, d’un bleu nuit qui me plaisait beaucoup. Une fois portée, je la trouvais vraiment pas mal – et puis je pouvais respirer dedans, ce qui n’était pas négligeable. Je décidai de rester un peu plus longtemps dans la cabine, histoire de donner plus de temps à Guillaume mais pas trop non plus pour ne pas éveiller les soupçons des couturières.

Tout à coup, j’entendis la clochette de la porte d’entrée tinter et mon patron lancer une phrase rapide. Affolée, je sortis la tête à travers le rideau qui fermait la cabine et compris tout de suite qu’il était parti sur une piste intéressante. Retirant la robe bleue que je portais, je sautai dans ma chemise et dans ma jupe – je ne me suis jamais rhabillée aussi vite d’ailleurs – et sortais de la cabine, la robe nonchalamment posée sur mon bras. J’étais tellement pressée que j’avais même failli partir pieds nus avant que l’une des vendeuses ne me le fasse remarquer. Je souris bêtement en lançant un :

« Quelle étourdie je suis ! Merci ! Combien je vous dois ? »

J’étais pressée, mais il fallait bien que j’aie l’air naturellement détendue. Et il fallait surtout que j’excuse l’impolitesse de mon "mari" qui s’était enfui sans un mot – ni sa femme, ce qui ne se fait pas chez les gens civilisés. Quelques billets et un ticket d’achat plus tard, me voici dehors, rue Raspail, qui allumait une cigarette en essayant d’observer autour de moi ce qui avait bien pu provoquer un tel comportement de la part de Guillaume. Je me mis en route dans la direction que je l’avais vu prendre, et qui menait à une petite rue que je ne connaissais pas. Le pire c’était que je ne pouvais pas presser le pas, car le bruit de mes talons sur les pavés aurait alerté un comportement suspect de ma part ; Après tout, une femme qui court, on ne voit pas cela tous les jours ! Surtout que je n’étais pas rassurée dans ce quartier, surtout avec le risque de croiser Trinkl qui ne m’arrangerait pas du tout aujourd’hui. C’était donc d’un pas décidé mais détendu que je suivais les traces de Vial, tout en tenant ma robe d’un côté et ma cigarette de l’autre.

Je vis sa silhouette quelques mètres plus tard. Je l’aurais reconnu entre mille, il n’y avait aucun doute là-dessus, c’était bien lui. Confiante, j’accélère le pas jusqu’à l’atteindre. J’éteignis ma cigarette afin d’avoir une main libre pour pouvoir porter le sac qui contenait mon nouveau cadeau. Discrètement, je reprends notre petit jeu en glissant mon bras dans l’espace qui séparait son coude de sa poche et en adaptant mon allure à la sienne. Nous n’avions pas décroché un mot, mais j’avais compris pourquoi il s’était enfui aussi brusquement tout à l’heure : il suivait une jeune femme qui fait partie d’Honneur et Armée, et qu’il avait testé personnellement dans la peau de Masséna. Une membre de l’organisation, sélectionnée et approuvée par Guillaume…

« Tu ne penses tout de même pas… »

La taupe ? Non, elle ne pouvait pas se trouver à Honneur et Armée, c’était impossible. Tous les membres passent par au moins l’un des membres du Conseil, il ne pouvait pas y avoir de traître dans nos rangs. Enfin ça, c’est ce que j’aimerais croire. Je ne pourrais pas cautionner que la taupe nous ait tous dupé, a fait semblant de partager nos valeurs, nous ait manipulé. Si jamais c’était le cas, cela allait semer le doute au sein de l’organisation, et cela risquerait de nous coûter très cher.

La jeune femme en question, Bouvines ou quelque chose comme ça, fouillait dans son sac avant de s’arrêter brusquement au beau milieu du chemin. Afin de ne pas paraître en train d’espionner, nous gardions notre couverture de parfait petit couple marié et nous la dépassions à notre tour, avant de chercher une raison de s’arrêter à notre tour. Tirant le bras de mon mari d’un jour, j’avais repéré une vitrine qui affichait des annonces immobilières. Notre position était idéale : nous pouvions voir la jeune femme passer derrière nous sans éveiller de soupçons, et en plus notre point de vue s’étendait jusqu’au fond de la rue.

D’un mouvement de tête, je désignai l’image d’un manoir – ou d’une grande maison je ne voyais pas très bien à cause du reflet qui m’intéressait nettement plus que l’annonce elle-même – et dit au militaire :

« Oh regarde chéri, quelle jolie petite bâtisse ! On ne serait pas bien là-bas ? Et puis, j’ai entendu dire que Versailles était magnifique en été ! »
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MessageSujet: Re: De l'art et de la manière de faire une filature   Mar 29 Déc - 20:28

Certes, cela ne se faisait pas d'abandonner son épouse au beau milieu d'un magasin de couture, mais Guillaume Vial avait d'autres priorités, beaucoup plus essentielles que celle de veiller sur la couleur de la future robe de soirée d'Irina Smolenski (combien même il allait sans doute devoir la supporter avec cette robe en question lorsqu'elle le traînerait dans la prochaine festivité). De plus, il était peu au fait de ce qui se faisait ou pas dans le mariage, c'était bien la raison pour laquelle sa fiancée avait fini par le quitter sans un mot. Aussi quand il avait vu Bouvines passer devant lui, il avait tout de suite oublié les bonnes manières, les vendeuses aux dents longues et à la voix stridente et même sa pauvre princesse russe contrainte de rentrer dans toutes les robes inimaginables du loin de ses essayage (enfin pauvre... Du point de vue de Vial). S'il y avait une chose qu'il ne supportait pas, c'était bien de ne pas tout savoir ou tout contrôler. En y repensant, le miracle était peut-être de ne pas encore avoir été repéré par la Gestapo quand elle cherchait le chef d'Honneur et Armée car tout passait par lui, du choix des informateurs  à la planification des missions. Il lui fallait tout connaître d'une personne avant de lui accorder une quelconque responsabilité, ne serait-ce que conserver un vague secret, même si cette personne était recrutée par l'un des autres X membre du conseil de décisions du réseau, même si elle n'était jamais amenée à croiser X1, seulement à transporter des courriers de moindre importance ou à lâcher des informations de temps en temps. Il avait pris l'habitude de mener ses propres enquêtes approfondies, se servant de ses réseaux existants ou de sa propre expérience dans les services secrets militaires. Mais il se fiait encore davantage à son propre instinct qui ne l'avait jamais trompé. Il était étrange de penser qu'un homme aussi antipathique que Guillaume Vial, aussi peu soucieux des autres et de leurs sentiments (après tout, son surnom de tyran n'était pas totalement usurpé) pouvait aussi bien cerner un homme, ses faiblesses et ses lâchetés. Mais en l'occurrence, il avait une fois croisé Bouvines et jamais il n'aurait pu la soupçonner d'avoir de mauvaises intentions. Certes, elle avait du mal à joindre les deux bouts à cause de l'emprisonnement de son mari, mais de là à... A quoi exactement ? De quoi la soupçonnait-il ? De quoi son imagination fertile pouvait-il donc la rendre coupable, cette pauvre mère de famille qui ne lui avait rien demandé et qui continuait, selon Joseph, à faire ses rapports le plus naturellement du monde ? Un seul instant, en sortant dans la rue, Guillaume Vial se fit la réflexion qu'il devenait totalement paranoïaque. Après les attentats, n'avait-il pas passé en revue tous les membres de son réseau, sans exception, se détestant de les affubler d'un soupçon honteux ? Bouvines avait probablement une bonne raison de se trouver dans ce quartier qui avait toujours été passant, bien avant que l'Abwehr ne s'installe au Lutetia et les Allemands à Paris de manière générale. Mais le lieutenant-colonel ne recula pas pour autant. Il lui fallait en avoir le cœur net. Il se passait quelque chose qui n'était pas normal, pas logique, et il lui fallait en trouver l'explication, sinon il aurait l'impression que tout finirait par lui échapper.

Vial fit quelques pas dans la rue, d'un air dégagé, alors que Bouvines regardait une vitrine qui présentait des chapeaux peu discrets que l'on aurait davantage vus lors d'une course hippique que dans les rues de son XIXe arrondissement, plus populaire. Il avait tout à fait l'allure de l'homme de bonne famille qui venait de fuir une boutique de froufrous pour prendre un peur l'air. Tant mieux, il ne voulait pas particulièrement se faire remarquer : si la jeune femme l'avait déjà vu dans son accoutrement de Masséna, quand la barbe lui mangeait les joues, elle était encore capable de le reconnaître dans ce jeune homme rasé de près, soigneusement habillé d'un costume qui mettait en valeur sa carrure militaire et ses grands yeux bleus. Mieux valait ne pas trop s'approchait d'elle. Mais s'il faisait mine de regarder les immeubles alentours en attendant quelqu'un, il demeurait très attentif à ce qui se passait autour de lui, restant sur ses gardes, comme s'il craignait qu'il ne lui arrive quelque chose. En à peine un coup d’œil, il avait repéré tout ce qui se déroulait autour de lui. Deux militaires en uniforme de la Werhmacht sortaient du Lutetia en échangeant quelques mots. Les soldats de garde de la prison du Cherche-Midi avaient décidé de se dégourdir un peu les jambes, alors que l'un d'eux avait récupéré un berger allemand non muselé. La longue rue perpendiculaire était vide de toute voiture, et offrait ainsi un moyen de s'enfuir si cela était nécessaire. Bouvines, quant à elle, avait enfin trouvé ce qu'elle cherchait dans son petit sac : une énorme paire de lunettes rondes et blanches qu'elle glissa sur son nom en agitant les boucles brunes de sa chevelure. Avec un tel accoutrement, elle aurait pu davantage faire les unes des magasines  que les ménages dans les administrations publiques. En quelques secondes, l'esprit de Guillaume fourmillait déjà d'informations, plus ou moins utiles, mais il négligeait rien, par acquis de conscience et parce que c'était ce genre de renseignements, en apparence anodins, qui pouvaient faire la différence entre la vie et la mort. Enfin, pour le moment, aucun danger ne se profilait à l'horizon, personne ne lui prêtait attention et... Du coin de l’œil, il distingua Irina Smolenski, déjà vêtue de son tailleur élégant, qui s'approchait de lui, avec une mine dégagée. Elle venait de jeter sa cigarette pour lui prendre le bras alors que Guillaume sentait ses lèvres s'étirer dans un demi-sourire : après tout, X2, aussi intéressée par la mode fut-elle, n'était du genre à laisser les autres agir sans elle. C'était bien pour cela qu'ils avaient fondé Honneur et Armée ensemble. Quoique, elle portait un paquet qui ressemblait bien à une robe, peut-être avait-elle réussi à concilier les deux.

Avec une discrétion qui ne caractérisait pas l'éclatante princesse russe, Irina se glissa à son bras, comme l'aurait fait une épouse conciliante (et peu vexée par l'idée d'avoir été complètement abandonnée) et cala son pas sur celui de Guillaume, qui prenait la peine d'avancer sur un rythme un peu plus rapide que Bouvines qui avait repris sa progression vers une destination inconnue :
- Tu ne penses tout de même pas...
Ce qui était pratique avec Smolenski, outre le fait qu'elle ne s'embarrassait pas de détour comme lui, c'est qu'elle percutait aussi très rapidement, sans avoir besoin d'explications pendant des heures. Guillaume soupçonnait que les mondanités qu'elle avait assidûment fréquentées l'avaient rendue physionomiste. Et surtout, la même pensée l'avait sans doute frappée. Elle savait à quel point Guillaume regrettait ce qui s'était passé sur les Champs-Elysées, sans doute était-elle même la seule à connaître réellement ce qui traversait l'esprit de son pseudo-mari d'un après-midi. Vial n'eut cependant pas le temps de lui expliquer pourquoi cette informatrice lui semblait soudain suspecte car Bouvines s'arrêta de nouveau et le couple fut obligé de la dépasser, ce qui les mettait à portée de voix.
- Oh regarde chéri, quelle jolie petite bâtisse ! On ne serait pas bien là-bas ? Et puis, j'ai entendu dire que Versailles était magnifique en été !
Irina avait eu la présence d'esprit de les arrêter devant une vitrine d'annonces immobilières qui présentait le double intérêt de leur permettre de stationner sans paraître suspects mais en plus d'avoir un reflet qui offrait la possibilité d'observer ce qui se passait derrière soi. Guillaume jeta vaguement un coup d’œil à l'annonce qu'elle lui désignait (qui visiblement était plutôt celle d'un manoir à Ivry) mais jouant le jeu, il répliqua, sans se départir de son sérieux :
- Je ne sais pas trop... Ne crois-tu pas que nous avons déjà assez de notre maison d'Ivry ? Si tu veux aller à Versailles en été, je pourrais toujours t'y emmener... Ma chérie.
Quand on était rabat-joie, on ne se refaisait pas totalement, même sous couverture ! Mais déjà, Bouvines repartait, après avoir sorti une lettre de son sac dont elle tentait de déchiffrer des passages avant de regarder les numéros et la plaque des rues adjacentes. Malheureusement, elle ne s'adressa à personne pour demander son chemin et s'éloigna soudain d'un pas plus décidé, son bout de papier toujours à la main.
- Elle a l'air de chercher une adresse, commenta Vial (pour souligner l'évidence) en saisissant Irina par le coude pour qu'elle le suive avant de lui reprendre le bras pour longer les boutiques et les vitrines, ce qui leur permettait de tourner le dos à Bouvines, si celle-ci les regardait, je ne soupçonnais pas particulièrement Bouvines, continua-t-il à mi-voix, je l'ai juste vu passer quand je t'attendais dans le magasin...
Pendant ce temps, Bouvines traversa la route pour prendre la rue Chomel, avec un air hésitant qui n'arrangeait pas forcément les efforts de Guillaume, car elle ne cessait de se retourner sur elle-même, comme si elle avait l'espoir de reconnaître les alentours. Vial laissa passer quelques instants avant de s'engouffrer dans la rue, Irina toujours à son bras, comme deux flâneurs.
- Son vrai nom est Jeanne Leblanc, c'est une brave femme de ménage avec deux enfants, une bonne patriote dont le mari est prisonnier en Allemagne..., commentait Vial en traversant la route à son tour, je ne sais pas combien coûte tout ce qu'elle porte aujourd'hui mais quelque chose me dit que ce n'est pas avec son salaire qu'elle a pu l'acquérir, qu'en penses-tu ? Joseph ne lui donne pas d'argent quand il la voit. D'où diable vient cette accoutrement ?

Ils la virent au loin, avançant cette fois-ci d'un bon pas, en faisant claquer ses talons. Elle se retournait en permanence pour jeter des regards derrière elle, comme si elle se méfiait.
- Crois-tu qu'elle nous ait vus ? S'interrogea Guillaume, en poussant Irina dans le recoin d'une boutique pour éviter que Bouvines ne puisse les distinguer, au moins les traits de leur visage, j'aimerais vraiment savoir quelle est l'adresse qu'elle cherche. Je crois qu'elle nous cache des choses... Peut-être pourrais-tu la bousculer ?
Mais avant qu'ils ne puissent mettre leur plan à exécution, un petit homme tout ventru qui tenait visiblement la boutique remplie d'antiquités, les ayant vus s'approcher, les apostropha d'une voix forte :
- Aha, madame, monsieur ! Vous vous intéressez aux antiquités ? Madame, je crois que j'ai ce qu'il vous faut, un très beau bijou du...
Mais Vial n'écoutait déjà plus. Du coin de l’œil, il avait vu Bouvines tourner au bout de la rue et disparaître de son champ de vision, ce qu'il voulait justement éviter. Il tira Irina par le bras, en lui laissant le soin d'éconduire le vendeur entreprenant (décidément, c'était la journée) et se précipita, sans prendre davantage de précautions, jusqu'à la rue de Babylone, emplie de personnes qui profitaient des quelques rayons du soleil. Aucune Bouvines à l'horizon.
- Mais où est-elle ? S'exclama-t-il, en s'essuyant le front avant de s'adresser à son épouse improvisée sans même la regarder, tu vois quelque chose ?
Ils ne pouvaient pas l'avoir perdue... Pas maintenant, alors qu'il lui semblait qu'ils approchaient du but !

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Résister, s'il le faut, c'est combattre, et puis vainqueur ou vaincu, c'est résister quand même, c'est-à-dire rester semblable à ce que l'on est jusque dans la défaite, jusque dans les fers. [CHAMSON]
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MessageSujet: Re: De l'art et de la manière de faire une filature   Mar 12 Avr - 18:14

Bouvines, voilà, c’est ça. Bien que je ne l’aie vue qu’une ou deux fois au détour d’une mission – je suppose – je ne la connaissais pas plus que cela. Ce qui m’avait frappée, par contre, c’était ces longs cheveux bruns dont les boucles étaient fort bien dessinées, et je l’avais même complimentée je crois. Après tout, une femme au foyer qui prend soin de ses cheveux de la sorte, ce n’était pas commun. D’ailleurs, c’était bien une femme au foyer n’est-ce pas ? J’en doutais d’un seul coup : elle avait beaucoup d’allure dans ces vêtements. Je supposais qu’elle avait sorti ses habits du dimanche et ne me posai pas plus de questions, préférant me concentrer sur le jeu d’acteur de ma moitié du jour.

«  Je ne sais pas trop... Ne crois-tu pas que nous avons déjà assez de notre maison d'Ivry ? Si tu veux aller à Versailles en été, je pourrais toujours t'y emmener... Ma chérie. »

Si nous n’étions pas en pleine mission de filature, j’aurais volontiers éclaté de rire. D’un œil extérieur, cela paraissait on-ne-peut-plus normal comme situation, mais je connaissais Guillaume trop bien pour que ce refrain sonne faux à mes oreilles. Me mordant l’intérieur de la joue, je ne pus m’empêcher de sortir un petit rire niais en tapant le torse de mon ‘mari’ d’un léger mouvement de la main en gloussant :

« Oh, chéri, j’en serais ravie ! »


"Chéri". Je n’avais pas prononcé ce mot depuis la mort de mon mari, tiens. S’il me regardait aujourd’hui, bras dessus-bras dessous avec un autre homme, il aurait explosé de fureur au milieu de la rue. Finalement, ce n’était peut-être pas si mal qu’il ne soit plus là. Je ne saurais même pas dire s’il aurait pris le parti de rejoindre les rangs de la Résistance ; J’en doute fort, lui qui était si respectueux des règles. Il n’aurait pas compris que j’aide le quartier orthodoxe, il n’aurait pas accepté mes actions au sein d’Honneur et Armée, et il aurait encore moins accepté que je travaille. En tant que secrétaire en plus ; Ce n’était pas un corps de métier très glamour, rien à voir avec la mannequin qu’il avait épousé. Mais je pense que je l’aurais fait quand même. Par une autre manière sans doute, mais jamais je ne l’aurais laissé réfréner mon envie de vivre dans un pays libre et en paix. Ce n’était pas mon genre. Je me serais sans doute emparée du fusil de chasse pour tirer sur mon gibier préféré : le Boche sauvage.

« Elle a l'air de chercher une adresse. »

Me ramenant à la réalité, Guillaume me saisit par le bras et nous reprenions notre rythme initial de marche, tout en flânant dans la rue pavée, faisant mine de faire du lèche-vitrines. A demi-voix, mon patron me lança, comme pour s’excuser :

« Je ne soupçonnais pas particulièrement Bouvines, je l'ai juste vu passer quand je t'attendais dans le magasin... »

Oh il s’excusait, c’était trop mignon. Je ne lui en voulais pas – le connaissant, il ne m’aurait pas laissé tombée sans raison. Après tout, il avait assez de patience pour entretenir une image convenable lors de nos soirées mondaines, alors un petit quart d’heure d’emplettes ce n’était rien. Et en plus, il n’avait même pas à faire semblant de s’intéresser à ce que les gens de la haute lui disaient, tout en restant debout un verre de champagne à la main. Mais j’appréciais la politesse de Vial, toujours de bon goût.

« C’est toi qui l’a intégré à l’organisation ? » demandais-je sans vraiment attendre de réponse.

Quand Guillaume m’a introduit le personnage, j’ai bien cru que nous nous étions trompés de cible. Cette dame si bien apprêtée était donc une femme de ménage avec deux enfants dont le mari a été envoyé dans un trou paumé chez les Boches ? Impossible. Vial avait du se méprendre. Pourtant, j’avais assez confiance en sa physionomie pour croire qu’il s’agissait bien là de Jeanne Leblanc. Tandis que nous la suivions jusqu’à la rue Chomel, je confirmais les doutes de mon associé tout en prenant un air détaché, évitant de fixer la jupe de Madame Leblanc lorsque celle-ci se retournait, ce qui pouvait représenter un sport olympique à ce niveau-là.

« D’après ce que j’ai vu quand nous l’avons dépassée tout à l’heure, le tissu de ses vêtements est de très bonne qualité, rien à voir avec ce que l’on peut trouver dans les marchés, surtout avec le rationnement. De plus, il n’y a pas une couture qui dépasse : tout est droit, tout tombe parfaitement bien. C’est du sur-mesure, j’en suis formelle. »

Me rendant compte que je n’avais pas répondu à la question de mon compagnon de filature, j’ajoutais peu après :

« Une femme de ménage, seule avec des gosses n’aurait jamais pu s’offrir tout ça. Pour être honnête, je ne sais même pas si moi, je peux m’offrir des vêtements aussi professionnels. J’en serais presque jalouse. »

Mais alors, d’où venait tout cet argent ? Avait-elle un amant fortuné qui lui faisait de tels cadeaux ? Peut-être était-ce lui qu’elle allait voir, peut-être était-ce pour lui qu’elle s’était apprêtée de la sorte. Pour qui d’autre de toute façon ; Une mère de famille aussi précaire ne mettrait pas un tel accoutrement pour aller faire ses courses. Cela n’avait pas de sens. J’acquiesçais à la proposition de mon associé de l’ombre : il fallait la bousculer pour en savoir plus.

« Aha, madame, monsieur ! Vous vous intéressez aux antiquités ? Madame, je crois que j'ai ce qu'il vous faut, un très beau bijou du... »

Je ne l’avais pas vu venir, celui-là. Un petit homme bedonnant, au visage souriant de commercial, s’approcha de nous, espérant flairer de nouveaux clients potentiels. A peine eus-je le temps d’ouvrir la bouche pour répondre à l’antiquaire que je sentais mon bras partir sans moi. Sans même prendre la peine de regarder le responsable de mon futur déboîtement d’épaule, je criais en m’adressant au marchand :

« Excusez-nous, nous sommes pressés ! Bonne journée ! »

Alors que je m’apprêtais à enguirlander Guillaume, je me rendis compte que nous nous étions bien éloignés de notre point de départ. Il y avait du monde sur la rue de Babylone aujourd’hui, à cause du beau temps et des températures agréables. Il y avait beaucoup trop de monde d'ailleurs. C’était donc pour cela que Vial m’avait presque démonté le bras : il avait perdu la cible de vue. Bon, je voulais bien le pardonner pour cette fois, mais il avait de la chance que mes talons aient survécus à la précipitation.

« Mais où est-elle ? Tu vois quelque chose ? »

« Reprends ton souffle, nom de Dieu. On va la retrouver, elle ne doit pas être loin ! » lui répondis-je du tac au tac, essayant de garder un visage naturellement souriant tout en scrutant les parages.

Ne restant pas éternellement au milieu de la rue – nous essayions de rester discrets, autant se mêler à la foule et ne gêner personne – mon regard analysait les silhouettes qui nous entouraient. Rien. Aucune personne ne correspondait à la carrure de Leblanc. Alors qu’il aurait été facile de la repérer dans les quartiers populaires du XIXe arrondissement par exemple, elle passait inaperçue dans le flot de flâneurs élégants qui étaient de sortie ce jour-là. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin !

« Me dit pas qu’on a fait tout ça pour rien ! » lançai-je entre mes dents.

Mon impatience légendaire refaisait surface. J’aimais les missions avec des résultats concrets, et pour le coup, j’espérais vraiment pouvoir en apprendre plus sur cette femme à l’allure suspecte. Tiens, d’ailleurs, elle avait le même chapeau que…

« Là-bas ! » eu-je le temps de répliquer avant que je ne tire mon mari d’un jour par le bras.

Pour une fois, c’était mon tour de mener la danse – et accessoirement, de faire mal au bras de Vial. Me faufilant entre les passants, je remarquais qu’elle se retournait régulièrement, comme si elle se méfiait de quelque chose. Heureusement, nous étions dissimulés au milieu de la foule – comme quoi, ce n’était peut-être pas une si mauvaise chose.

Tandis que je m’approchais lentement d’elle afin de lui parler chiffon, comme le plan était prévu, elle s’arrêta d’un coup. Levant le nez à mon tour, je vis « Le Babylone » écrit avec de grosses lettres de métal. Je ne connaissais pas cet établissement, mais il était visiblement huppé. La façade était imposante, mais elle ne payait étrangement pas de mine par rapport à ce que l’on pouvait trouver dans le quartier. A y regarder de plus près, la porte d’entrée était vitrée, et il était imprudent de rester sur le chemin. Je cherchais rapidement du regard un endroit où nous pouvions nous cacher, histoire d’éviter de nous faire repérer – plus que nous ne l’étions déjà du moins – mais il n’y avait ni ruelle sombre ni mur idéalement situé. C’est en entendant le tintement d’un carillon de porte que j’eus soudain une idée.

« T’as encore du liquide sur toi ? » Demandai-je à Guillaume.

Sans attendre de réponse de sa part, je me dirigeais tranquillement vers le premier bar venu, à quelques mètres de l’hôtel, et ouvrit la porte en passant devant, contrairement à ce que veut la galanterie ; Qui a le temps pour ça de toute façon. Mon rouge à lèvres carmin s’étira en un grand sourire alors que le serveur nous proposait une table au fond de la brasserie, là où nous aurions pu discuter plus discrètement. Avec toute la politesse du monde, je déclinais la suggestion du jeune homme :

« A vrai dire, nous préférerions la table près de la vitrine. Cette rue est si jolie, nous aimerions en profiter ! »

Nous avions de la chance, car les clients de la dite table venaient de partir. Finalement installés face-à-face, je profitais de la présence du serveur pour passer commande.

« Deux cafés s’il vous plait. Noir, sans sucre ni lait. Merci ! » Ordonnais-je en souriant.

Attendant notre commande, l’heure était à la stratégie. Comment allions-nous nous y prendre pour entrer dans l’hôtel sans se faire remarquer par Jeanne ? Et si elle avait réservé une chambre, comment savoir laquelle ? Nous pouvions nous faire passer pour des clients potentiels facilement ; Après tout nous étions bien habillés, et puis avec un sourire, tout passe. Mais de là à fouiller l’établissement de fond en comble, il y a une limite tout de même.
Une fois nos commandes réalisées, je fis mine de mélanger mon café avec ma cuillère, histoire de refroidir ma boisson. Fixant le visage de mon partenaire du crime, je murmurais le plus naturellement possible :
« Un plan serait le bienvenu. T’as une idée ? »
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