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 La moitié d'un ami, c'est la moitié d'un traître [ PV Edouard]

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Augustin Chassagne
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MessageSujet: La moitié d'un ami, c'est la moitié d'un traître [ PV Edouard]   Dim 6 Déc - 1:25



C’était journée morne. Le ciel n’arrivait pas à se décider à pondre une de ces pluies printanières dont Paris avait le secret. Il faisait gris, les nuages rasaient les toits...Augustin jeta un oeil au ciel par la vitrine de sa librairie, et soupira. Il avait le temps, il fallait dire. Les clients ne se bousculaient pas aujourd’hui. Journée doublement morne.
Bien sûr, il aurait pu classer les livres, mais il trouvait qu’il s’y retrouvait admirablement bien dans son bordel organisé. Il avait déjà épousseté les rayonnages et passé le balai…
Bref, il pouvait en toute tranquillité d’esprit ouvrir un livre...Un de ceux qu’il avait rafistolé.
La couverture était celle des “Trois mousquetaires”...Dedans : le dernier livre de Desnos publié chez Gallimard : “Le vin est tiré.” Desnos, un poète surréaliste qui sentait donc forcément le soufre.

Avant toute chose, s’installer. Lire était une affaire sérieuse. Il rapprocha la chaise derrière son comptoir pour pouvoir poser les pieds sur une étagère, bourra sa pipe de tabac gris, l’alluma et ouvrit le livre. Enfin…

...Et son esprit se mit à divaguer dans les souvenirs. Était-ce parce que Desnos le ramenait à un temps, où il était jeune, fougueux et passionné ? Où il passait des nuits à ferrailler avec les autres étudiants sur les mérites d’Eluard, Desnos et Aragon ? Peut être...Ou peut être tout simplement avait-il l’impression d’être vieux tout à coup, et que la Sorbonne lui manquait. Il pinça les lèvres en y repensant. Cela faisait trois ans qu’il avait été viré de la Sorbonne et bien qu’il fit toujours bonne figure, pour ne pas inquiéter ses proches, il ne l’avait pas avalé. Oh, il aurait pu renier ses convictions, mais ce n’était pas le genre de la maison.
Il avait trouvé une famille d’esprit dans la franc-maçonnerie et un idéal qu’il voulait suivre. Les renier ? Mais ça aurait été comme se renier lui même ! Impensable ! La franc-maçonnerie lui manquait aussi...La loge avait été dissoute. Certains des frères avaient prudemment disparu dans la nature, d’autres étaient entrés en résistance, d’autres encore avaient tournés casaque. Un beau panel de réactions humaines : la lâcheté, le courage ou l’opportunisme. La question était : où se classait-il ?

Augustin ne brillait pas par le courage...Enfin, pas le courage guerrier s’entend. Il se voyait mal saboter des trains, poser des bombes ou tirer sur des soldats. Non, son combat était ailleurs. Tenir...Tenir face à la barbarie et au fascisme. Tenir pour que lorsque les sauvages disparaîtraient dans les tourbillons de l’Histoire (et ça, Augustin n’en doutait pas), les jeunes générations puissent lire, écouter, vivre libre, aimer qui bon leur semblera. Il n’était qu’un passeur de culture, en toute modestie.

Augustin n’était pas lâche pour autant. Il voulait bien mourir pour une cause, mais il ne voulait pas mourir bêtement, par inconscience. Il fallait être jeune pour ça. Il voulait bien mourir pour des livres, pour des amis, voire pour une femme aimée...La Patrie...C’était un beau concept certes, mais qui ne résonnait pas en Augustin, le citoyen du monde. Non, il ne se voyait pas mourir pour la Patrie.

Augustin n’avait rien d’un opportuniste. Trop de morale pour ça. Il ne trafiquait pas ses tickets de rationnements, faisait la queue comme tout le monde, s’obligeait à ne pas profiter des opportunités des richesses familiales. Les autres souffraient, pourquoi échapperait-il à ce sort, lui, juste parce que le Destin l’avait fait naître une cuillère en vermeil dans la bouche ? La compassion était sa maladie incurable.

Alors, il était resté droit dans ses bottes, avait ouvert sa librairie et dispensait des gouttes d’humanité et de savoir à qui voulait bien les prendre. Il n’était certes pas un héros.

Il en était là dans ses réflexions, quand la clochette d’entrée tinta. Il se redressa, tout sourire pour accueillir son client...


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Edouard Cabanel
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MessageSujet: Re: La moitié d'un ami, c'est la moitié d'un traître [ PV Edouard]   Dim 13 Déc - 0:01

Edouard Cabanel n'avait pas l'habitude se sentir nerveux. Alors certes, les circonstances favorables à l'inquiétude s'étaient multipliées depuis le début de la guerre, entre les rassemblements des députés à Vichy quand on vous menaçait de vous couper la gorge à la sortie, les procès iniques où vous perdiez votre conscience et votre morale ou les entretiens radiodiffusés où vous passiez pour l'ennemi à abattre, mais que vous étiez bien obligés de réaliser sous peine de voir débarquer les Allemands dans votre bureau (que les statuettes égyptiennes n'impressionnaient guère, hélas). Ce qui était bien dommage car lorsque la nervosité s'emparait de lui, l'ambassadeur de Vichy avait tendance à fumer cigarette sur cigarette pour calmer à la fois ses nerfs et les tremblements de sa main : or, les cigarettes étaient un produit de plus en plus introuvable depuis le début de la guerre et plus particulièrement en ce mois de mai 1943, un peu morose, à l'image des pensées de l'ancien député. Les magasins de Paris étaient semblables à ses réserves. Il avait eu beau chercher au fond de ses tiroirs ou de ses poches, il n'avait pu mettre la main sur une quelconque cigarette, ce qui n'était pas très étonnant quand on savait que les dernières semaines avaient été ses premières en tant qu'ambassadeur de Vichy. Aussi, lorsqu'il ôta sa cravate devant son miroir, bien réfugié dans son appartement de l'Île Saint-Louis, il se força à respirer profondément pour tenter de se calmer, avant de considérer sa mine fatiguée et grise sans complaisance. Au vu du manque d'efficacité de cette méthode, il se laissa tomber sur son lit et se prit à songer à Alice Boulanger, à son petit frère Maxime ou à son meilleur pote, Alex, qui l'auraient secoué sans ménagement s'ils avaient été là. Maxime aurait ri en se demandant où était passé le député qui envoyait des chaussures à la chambre, Alice aurait sans doute levé les yeux au ciel en constatant, une fois de plus, qu'il n'était pas très efficace. Quant à Alex, il lui aurait promis un verre après l'épreuve qui l'attendait. Il les voyait parfaitement bien, comme s'ils avaient été sous ses yeux, avec leurs mimiques mi-drôles mi-agaçantes. Seulement voilà, ils n'étaient pas là, et pour deux d'entre eux, Edouard ignorait même totalement ce qui leur était arrivé.

Mais il n'était pas question de se laisser abattre pour autant ! Qu'auraient-ils pensé de lui, s'ils savaient ? Ragaillardi par cette pensée, Cabanel se redressa et machinalement, caressa du bout des doigts le papier replié qu'il avait conservé soigneusement dans sa poche, pour vérifier qu'il était toujours là. L'adresse qu'il avait fini par trouver après plusieurs jours de recherche y était notée, par la fine écriture d'une étudiante de la Sorbonne  de sa connaissance (enfin de celle de Maxime qui l'avait ramenée à plusieurs reprises chez son grand frère) et qu'il avait retrouvée par le plus grand des hasards (enfin d'accord, il avait tourné dans l'espoir de tomber sur une personne comme elle). De l'Île Saint-Louis, il lui fallait un petit quart d'heure à pied pour y arriver, il avait donc décidé de s'y rendre en faisant mine de promener son chien, c'était beaucoup plus discret qu'en voiture officielle quand des pseudo gardes du corps qui surveillaient surtout ses fréquentations lui collaient au train. Il ferait bien attention de n'être pas suivi et tout irait bien. Il tentait de se convaincre, le jeune homme qui s'efforçait de paraître plus négligé, en se regardant une dernière fois dans le miroir. Après tout, le diplomate professionnel qu'il était, habitué des négociations, avait fait bien pire que parler à un ancien ami. Se rendre à une malheureuse librairie place Bastille ne nécessitait tout de même pas un courage extraordinaire pour celui qui avait négocié des armes durant la guerre en Espagne puis avait décidé de rejoindre le fameux général réfugié à Londres pour lui fournir des informations. Franchement, il avait vu bien pire quand il avait fallu sauver Alice Boulanger coincée dans le bureau de Brechen... Le type au nom imprononçable, n'est-ce pas ? Tous ces instants où il ne s'était pas senti particulièrement nerveux. Alors pourquoi l'était-il aujourd'hui ? Augustin Chassagne, le fantôme de son passé, qui allait bientôt réapparaître dans son existence méritait-il donc qu'il se mette dans un état de nervosité pareil ?

Ce fut avec un soupir qu'il sortit de sa chambre pour revêtir à nouveau son manteau et son chapeau qu'il avait ôté quelques dizaines de minutes plus tôt. Il entendait les enfants discuter et jouer au loin, et il regretta de devoir les quitter à nouveau. Cette pensée ne dura heureusement pas car telle une tornade, Madeleine, surgit de nulle part, déboula dans le hall d'entrée :
- Que fais-tu encore, Edouard ? Tu m'avais dit que tu serais là pour m'aider à préparer le dîner pour monsieur Airot que nous recevons ce soir ! Tu sais à quel point mon père est...
Une épouse et en plus, une épouse dans tous ses états pour accueillir un type haut placé à Vichy à qui il fallait faire des ronds-de-jambe pour plaire à Léon Claussat... Voilà une véritable raison pour quitter le domicile familial  - en espérant n'avoir jamais à y revenir. Cabanel répliqua qu'il devait sortir le chien (ce que Madeleine lui laissait volontiers faire puisqu'elle paraissait horrifiée dès que Néfertiti l'approchait de moins d'un mètre) et mu par une motivation beaucoup plus importante que deux minutes plus tôt, il sortit de l'appartement, non sans avoir promis de rapporter il ne savait quelle denrée alimentaire difficile à trouver, sauf au marché noir. Mais il n'en avait que faire, à peine avait-il fait quelques pas dehors, qu'il avait oublié ses obligations maritales et politiques. Il fut surpris du froid de cette fin d'après-midi maussade et alors que Néfertiti trottinait joyeusement à ses côtés, il fourra ses mains dans ses poches en prenant la direction de la place de la Bastille, se laissant envahir petit à petit par l'anxiété. En fait, après réflexion, il aurait préféré être déposé en voiture directement sur place. Un quart d'heure de marche, à se frayer un chemin à travers des Parisiens pressés, au côté d'un animal pas forcément très raccord sur l'état d'esprit de son maître (s'il tenait celui qui avait un jour dit que le chien était le meilleur ami de l'homme et qu'il était une éponge aux sentiments de son propriétaire...), voilà qui laissait le temps à son esprit de vagabonder. Dieu seul savait à quel point les pensées de Cabanel avaient tendance à ne jamais le laisser en paix. Enfin du coup, personne ne le savait.

Il avançait d'un pas un peu rageur, le long des rues, manquant d'ailleurs de perdre Néfertiti, arrêtée quelques instants pour renifler le tronc d'un arbre. L'esprit en ébullition, il vitupérait intérieurement à la fois contre les Boches et contre Londres, sans oublier le maréchal qui se prenait pour un grand dictateur à Vichy. Il n'avait rien demandé de tout ça, lui. Quand le général de Gaulle en la personne d'Agnan Ducort – le petit gamin de son enfance – lui avait donné une chance de racheter toutes ses erreurs en 1942, personne n'avait expliqué à Edouard qu'il risquerait sa vie en allant balader son chien. Bon d'accord, peut-être exagérait-il, car à part si Augustin voulait l'étrangler (ce qui n'était pas si improbable), personne ne le menaçait directement. Mais quand même, les soldats allemands qu'ils croisaient sur sa route et qui surveillaient les accès à la place de la Bastille où il était connu que les manifestants se rassemblaient, étaient loin de se douter de ce qu'il cherchait à accomplir – et il n'était pas besoin d'être l'ambassadeur de Vichy pour savoir comment ils traitaient ces personnes-là. En plus, il n'était franchement pas le mieux placé pour dénicher les réseaux de résistance qui pullulaient dans la capitale, surtout maintenant qu'il avait un poste prestigieux (enfin, on pouvait revenir sur le prestige) et plus de secrétaire-complice-collègue-espionne (aucune mention n'était à rayer) sous la main pour l'y aider. Mais il paraissait qu'en tant qu'ancien Franc-maçon, il devait arriver à reprendre contact avec les autres anciens initiés pour essayer de repérer un réseau qu'ils auraient pu mettre sur pied. Combien même il les avait quitté subrepticement dès début 1940, en brûlant les documents qui le concernaient alors que son beau-père Claussat faisait disparaître toute mention à un quelconque Cabanel qui serait passé au Grand Orient. Combien même il les avait trahi en continuant à participer à un régime qui les avait chassé de leurs fonctions et de leurs postes, en adoptant un texte contre les sociétés secrètes qui auraient du s'appliquer contre lui en premier lieu. Combien même il semblait être le fervent soutien d'un régime qui avait oublié ce qu'étaient l'humanisme, l'égalité et la fraternité en chemin pour promouvoir des valeurs conservatrices et nationalistes. Et c'était lui qui devait reprendre contact avec eux dans l'espoir qu'ils veuillent bien se dévoiler à lui... Seulement en ce mois de mai 1943, il n'avait plus le choix : il leur fallait gagner la guerre et toutes les volontés étaient bonnes à prendre. Sans compter qu'il avait beaucoup de mauvaises décisions à faire pardonner...

Arrivé sur la place de la Bastille, Néfertiti toujours frétillante sur les talons, Cabanel eut un instant d'arrêt et songea même à faire demi-tour. Après tout, il devait acheter... Un poulet, du foie gras ou du champagne pour Madeleine ? Il ne savait même plus. En toute mauvaise foi, il aurait pu se dire qu'il n'avait pas vu l'enseigne mais évidemment à cet instant-là, il distingua « Au livre penseur », une petite boutique parisienne typique, coincée entre deux établissements. Prenant une grande inspiration, il traversa une place presque déserte, non sans se rappeler que la dernière fois qu'il était venu ici, avec sa fille Léonie, il avait failli se faire lyncher par une foule de manifestants en colère. Et ce fut sur ce rappel sympathique de la détestation qu'il pouvait causer en tant que représentant de Vichy qu'il ouvrit la porte de la boutique dans un tintement de clochette. Son champ de vision fut d'abord perturbé par la montagne de livres qui couvrait l'endroit du sol au plafond, donnant l'air tout de suite chaleureux et accueillant à la petite boutique. Au milieu de tels compagnons, Edouard, l'ancien étudiant en littérature, était au moins dans son élément, et les livres offraient même souvent une meilleure compagnie que les gens qu'il fréquentait à l'heure actuelle (enfin dans leur majorité, les derniers écrits de Drieu La Rochelle semblaient tout de même valoir Félix Aurèle ou ce Auriot qu'il était censé recevoir chez lui). Ce ne fut que dans un second temps qu'il distingua Augustin Chassagne dans tout ce fatras. Son vieil ami de la Sorbonne s'était relevé, sans doute dans l'objectif d'accueillir son client, mais son sourire s'était figé. À l'époque où Edouard l'avait connu, il était professeur et bibliothécaire dans la célèbre université. Le destin prenait parfois des chemins de traverse étranges...
- Chassagne, le salua-t-il d'un signe de tête avec un visage sérieux mais sur lequel courrait un mince sourire, comme s'il attendait la réaction d'Augustin pour vraiment s'épanouir, je suis heureux de t'avoir retrouvé. C'est l'une de tes anciennes étudiantes qui m'a donné l'adresse. Je devais forcément te retrouver au milieu des livres !
Maladroite entrée en matière qu'il tenta de rectifier après avoir avancé de quelques pas – et avoir demandé à Néfertiti de rester dans un coin vers l'entrée :
- Cela t'ennuie si mon chien reste là ? Il fait un peu frais dehors... Je suis vraiment désolé de te retrouver là, vraiment. Je n'ai pas vraiment eu le temps de venir te rendre visite plus tôt mais je voulais te dire à quel point je suis navré de ce qui t'est arrivé. Tu te plais tout de même ici ?
Avisant le livre que Chassagne avait toujours entre les mains, il s'exclama en faisant mine de saisir l'ouvrage :
- Oh tu lis les Trois Mousquetaires ? Je me rappelle qu'on en discutait dans le temps ! J'ai toujours préféré Athos pour ma part, ça doit faire... Des années au moins.
Au moins, on pouvait donner crédit à Edouard d'être un bon politicien. Derrière son air dégagé de l'ami qui revient des années plus tard, il cachait fort bien la nervosité qui l'habitait et qui se nourrissait de la seule et unique certitude qu'il avait en cet instant : cette discussion ne pouvait que mal tourner. Restait à espérer qu'Augustin ne lui en colle pas une, même si c'était tout ce qu'il méritait.

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MessageSujet: Re: La moitié d'un ami, c'est la moitié d'un traître [ PV Edouard]   Lun 14 Déc - 2:11

Augustin se redressa et son sourire aimable se figea net. Edouard ! Le sourire descendit de plusieurs crans. Comment ce vendu osait-il poser les pieds ici ? Augustin en resta suffoqué sur le coup. Il se rappelait trop bien leur dernière entrevue, il y avait trois années de cela. Le terme houleux était un joli euphémisme. Il s’en était fallu de peu qu’Augustin casse une des précieuses statuettes égyptienne de Cabanel, sur le crâne du député. Et maintenant, Edouard, l’ami d’études, le compagnon franc-maçon, l’ami des cafés, devenu le traître absolu qui léchait les bottes des Allemands, était là, dans sa boutique, comme si de rien n’était. Comme si il n’avait pas tourné le dos à tout ce qu’Augustin chérissait, comme si la soif de pouvoir n’avait transformé le copain en politicard opportuniste...Il en avait du toupet ! Augustin le toisa avec mépris.

“Ambassadeur Cabanel…” commença-t-il.

Il y avait tous les icebergs de l’Arctique dans sa voix.

“Et bien, ça fait au moins une personne ici, de contente.”

Car autant dire qu’il ne respirait pas l’enthousiasme, l’Augustin. Franchement, son premier mouvement intérieur fut de lui dire de se tirer de là, et en vitesse, de déguerpir jusqu’à Katmandou et de ne plus jamais mais alors jamais croiser sa route. Augustin était certes non violent, mais il y avait des limites. Limites qu’à  son sens, Cabanel avait dépassé de très loin.
Pardonner ? Et puis quoi encore ! Peut être qu’Augustin aurait pu le faire, si ils avaient été moins liés par le passé. Mais quand un million de souvenirs se mettaient en travers du pardon, c'eût été pousser le bouchon chrétien bien loin.

La suite lui fit serrer les poings. Il se foutait de lui, ma parole ! Qui n’avait pas levé le petit doigt pour que les francs maçons gardent leur poste ? Qui s’était empressé de se laver les mains ? Qui s’était refait une virginité aussi rapidement qu’on cuit un oeuf à la coque ?

“Le chien peut rester, lui…”

Un temps, histoire de contenir la colère qui grondait dans sa poitrine, et de se retenir de crier. Il valait mieux que ça. Garder son calme...Garder son calme. Respirer un bon coup...

“Je suis très bien ici. Je devrais peut être te remercier, toi et tes amis ?”

Le ton ironique claqua comme la foudre. Augustin n’arrivait pas à garder un ton aimable. Il n’était pas un politicien consommé, lui. Il se savait pas masquer ses émotions. Trop entier pour cela, trop droit…

“Qui te dit que j’attendais ta visite ? Je croyais qu’on s’était dit tout ce qu’on avait à se dire, la dernière fois que l’on s’était vu. Il me semble bien t’avoir traité d’enculé,ou de salaud, je ne sais plus,  avant de quitter ton bureau, non ? Je n’ai pas changé d’avis pendant toutes ces années, ambassadeur ou pas. Je suppose que tu n’as pas l’habitude de ce genre de discours, mais tu ne t’attendais pas à autre chose de ma part, honnêtement ?

Enfin si honnêtement avait encore du sens pour Edouard...Se reprendre...Augustin se payait le luxe d’insulter un des personnages les plus haut placés de Vichy. Le luxe de la conscience. La rançon pouvait être chère car il suffisait d’un mot d’Edouard pour qu’Augustin se retrouve au frais le soir même.

La suite amena un demi sourire sur le visage d’Augustin. Pas le sourire heureux des retrouvailles. Certes pas celui qu’Edouard pouvait attendre d’un ami avec qui il avait passé de longues nuits à fumer, discuter, rire, jouer aux cartes, boire du vin, fricoter avec des filles, s’amuser quand on a la vingtaine et qu’on ne soucie de rien car l’avenir est à vous.
L’avenir avait été cassé net par Hitler et cette armistice honteuse. Il avait fallu choisir un camp…
Augustin avait été un imbécile, au fond. Il n’avait pas voulu voir le député avide de pouvoir sous le vernis de l’amitié. Ce mariage d’abord avec cette tête creuse de Madeleine !  Jolie, bien sûr, de l’éducation, évidemment, mais aucune densité, un caractère de moule trop cuite et le sens de l’humour d’un bulot...Tout ça à cause du beau-père, et les relations. Ah, les relations ! Reignier avait eu sa part de responsabilité aussi. Non, Augustin n’avait rien vu, aveuglé par l’affection et la fidélité à l’Edouard des vertes années,  et la chute avait été dure.

“On se rêve Athos pour se réveiller Rochefort, quelle désillusion. Tu devrais peut être le relire. Ça parle de loyauté, tu te souviens ?”

La loyauté aux amis entre autres...Celle à une cause. Celle à la patrie aussi. Edouard les avait toute piétiné pour n’être loyal qu’à lui même. C’est ça qui était impossible à encaisser. Si encore, Edouard suivait sincèrement Vichy par conviction, Augustin, bizarrement, aurait pu l’absoudre. Oui, si Edouard était devenu un conservateur bon teint, croyant qu’il fallait éradiquer la vermine juive et franc-maçonne pour le bien du pays, Augustin aurait eu de la peine mais il aurait compris. Cependant, Augustin n’avait aucune illusion à ce sujet. Il savait qu’Edouard avait choisi ce chemin pour sa carrière et son confort personnel. Il le connaissait trop bien. Il savait exactement en quoi Edouard pouvait croire. Que son ex-ami puissent passer par dessus ses propres valeurs pour le pognon...Non, définitivement impardonnable !

“Es-tu venu chercher un livre ?”

Ou l’amnistie ? Là, Augustin allait certainement se payer une bonne tranche de rire...Non, Edouard savait qui il était. Donc, non, ce n’était pas ça.
C’était autre chose. Augustin ne savait foutrement pas ce que ça pouvait être. En tout cas, ce devait être suffisamment important pour qu’Edouard se risque jusque chez lui. Qu’est-ce qui pouvait pousser un politique bien en vue à venir voir un ancien ami, un paria, jusque dans sa propre boutique ? Il y avait de quoi titiller la curiosité du plus blasé. Augustin avait une certaine connaissance de l’humanité, or, il fallait bien dire que l’être humain arrivait toujours à le surprendre. En bien ou en pire.
Il tira une bouffée sur sa pipe, s’appuya nonchalamment sur le comptoir, tout en observant Edouard Cabanel  de son regard bleu interrogatif.


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