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 [Alentours d'Igny] Tombée du ciel (ou à peu près) // Eddy & Caroline

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Caroline Sinclair
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■ profession : Secrétaire (non) (surtout complice) d'Edouard Cabanel, radio du SOE.

PAPIERS !
■ religion: Elle ne croit pas en Dieu, c'est une perte de temps !
■ situation amoureuse: Mariée à un aviateur des FFL actuellement en mission en Afrique du Nord.
■ avis à la population:

MessageSujet: [Alentours d'Igny] Tombée du ciel (ou à peu près) // Eddy & Caroline   Ven 18 Déc - 0:54

- Ready ? Go !
La voix du jeune copilote se perdit presque dans le rugissement des moteurs et le souffle bruyant de l'air qui leur fouettait le visage. Pourtant Caroline savait parfaitement ce qu'il avait dit. Debout face à l'ouverture béante par laquelle elle ne distinguait rien sinon les silhouettes noire des arbres qui se détachaient sur une nuit d'encre, elle s'autorisa une longue inspiration. Finalement, l'heure du grand saut avait fini par arriver. Elle fit deux pas, écarta les bras, s'appuya des deux côtés de la porte, et contempla un instant le vide à ses pieds.
- Et bonne chance !
Ce fut la dernière chose qu'elle entendit. Soudain, elle s'élança et en l'espace d'un court instant le bruit des moteurs, la voix de Georges, le bruit de l'air, tout cela avait disparu. Elle chutait librement dans un silence presque étourdissant qui l'avait toujours étonnée, lors de son premier parachutage en France comme lors de ses quelques sauts d'entraînement. Un silence à peine brisé par le froissement velouté de son parachute qui s'ouvrit sans difficulté (un soulagement, comme toujours, la légende voulant qu'un sur dix ou vingt pouvait d'être abîmé et provoquer la frayeur de sa vie à un agent, quand ce n'était pas la dernière). Machinalement, elle leva les yeux, la tête renversée en arrière pour voir le Lysander s'éloigner, soulagé de l'une de ses passagères, mais pas plus : elle était larguée sans bagages cette fois. Une préoccupation de moins : Dieu seul savait - c'est-à-dire personne - où pouvaient atterrir les containers qui précédaient généralement les agents. La seule chose de certaine était qu'il fallait généralement crapahuter dans les bois ou les champs pour tout retrouver, et étant données les incertitudes de la soirée, Caroline n'était pas mécontente de n'avoir à s'occuper que d'elle même - et du type qui agitait vaguement sa lampe torche au loin. Et de la DZ, le fameux terrain de largage, celui qu'on se donnait tant de mal à choisir sur le terrain et dont personne n'était jamais content - elle en avait fait l'expérience elle-même. La basse altitude à laquelle étaient contraints de voler les avions du SOE ne laissait généralement pas beaucoup de suspens aux agents sur ce qui les attendait à l'atterrissage. Et à moins d'un soudain coup de vent, Caroline pu rapidement constater qu'elle se dirigeait droit sur une série de petits îlots blancs qu'elle distinguait mal à cause de l'obscurité, quand bien même la lune était encore pleine.

Dans d'autres circonstances, elle aurait pu sourire au souvenir des histoires de parachutage que l'on se racontait avec humour dans les pubs anglais où les agents secrets non pas de Sa Majesté - non, le MI6 ne les aimait pas beaucoup - mais de Churchill lui-même avaient l'habitude de se retrouver. Chacun avait son anecdote, sa touche d'humour sur l'originalité dont pouvaient faire preuve les agents chargés de choisir les DZ, ou encore les pilotes dont on se demandait parfois où ils avaient appris à lire des coordonnées (Caroline se souvenait encore de sa première mission et de sa randonnée impromptue dans les bois pour retrouver Frédéric - sujet inépuisable de plaisanterie pour lui, d'ailleurs). On ne comptait plus, à l'entraînement comme pour de vrai, les mauvaises chutes, les parachutes dans lesquels on s'empêtrait, les arbres au mauvais endroit... Quitte à rire plus tard d'une frayeur qui n'avait rien eu de drôle sur le moment. Oui, dans d'autres circonstances, la jeune femme aurait volontiers souri de tous ces souvenirs, mais la nervosité de l'instant et surtout, peut-être, la perspective d'avoir à atterrir en plein milieu d'un cimetière (les îlots blancs, à mesure qu'elle descendait, se révélaient être des tombes) avaient dans l'immédiat l'effet d'une douche froide sur son sens de l'humour. Et s'il était probable qu'elle en rirait plus tard, encore fallait-il qu'il puisse y avoir un « plus tard ». Car outre le fait qu'elle courait le risque de se rompre le cou entre deux croix (un comble pour une incroyante dont la famille était juive), elle ne savait toujours pas ce qui l'attendait à l'arrivée. Un certain Roland selon les dires de Buck et son ordre de mission. Mais savoir que le Roland en question devait la conduire à l'ambassadeur de Vichy n'était pas pour la rassurer. Méfiante, Caroline l'était, un peu trop sans doute par moments. Mais sans être paranoïaque, il y avait de quoi avoir de sérieux doutes. La grimace qu'avait fait Buck en prononçant dans la même phrase les noms Cananel, de Gaulle (puisque l'ambassadeur était censé travailler pour la France Libre) et Vichy avait de toute façon donné le ton.

Mais s'il n'y avait pour l'instant pas de Roland ou qui que ce soit d'autre à l'horizon, la jeune femme approchait en revanche dangereusement d'une stèle surmontée d'une grande croix – heureusement qu'elle n'était pas superstitieuse. Elle esquissa quelques mouvements pour essayer de dévier un peu sa trajectoire puis, le cœur légèrement battant, elle adopta la position qu'on leur avait appris à l'entraînement et attendit l'atterrissage... Qui aurait pu être plus violent, du moins jusqu'à ce qu'elle ne roule contre quelque chose qui s'avéra – évidemment – être une tombe. Et avant que son parachute n'achève de s'affaisser autour et au-dessus d'elle, elle eut tout juste le temps de faire la connaissance de François Berthe, tante regrettée, 1871-1940 (en voilà une qui avait au moins le sens de la date).
- C'est pas vrai, qui est l'abruti qui m'a trouvé une DZ pareille ! marmonna-t-elle, furieuse, en essayant de se dégager.
Empêtrée à la fois dans sa combinaison qui n'avait définitivement rien de pratique et dans la large toile blanche qui semblait avoir quelque chose contre elle, Caroline mit quelques longues secondes à émerger de son amas de tissu, les cheveux en bataille et le regard peu amène vrillé droit devant elle – à savoir sur cette chère Françoise qui ne lui avait rien fait sinon lui causer un bleu, probablement. Reprenant ses esprits, parce que ce n'était certainement pas le moment de traîner, elle se libéra du parachute... et fut sur ses pied en un bond en repérant une silhouette qui approchait. Elle ne prit pas le temps de noter que l'adrénaline lui permettait de faire ce qu'elle voulait de cette fichue combinaison, en revanche, elle porta immédiatement la main à l'une de ses poches, celle dans laquelle Johnny avait glissé un pistolet « bien de chez tonton Hitler » quelques heures plus tôt. Fou ce que Tempsford pouvait sembler loin, dans ce coin perdu de l'Île-de-France, au milieu des ancêtres des habitants d'Igny – si elle était bien dans les environs d'Igny. La question pouvait se poser, mais elle avait dans l'immédiat un potentiel problème plus sérieux que sa localisation exacte.

- Qu'est-ce que vous fichez ici ? demanda-t-elle abruptement au nouveau venu, en glissant sa main dans sa poche, prête à toute éventualité. C'est vous Roland ?
L'homme se tenait désormais devant elle et, la pleine lune jouant enfin son rôle, Caroline put prendre un instant pour le dévisager. Il ne portait pas les imperméables du SD, et n'avait pas vraiment l'air patibulaire d'un homme de la Gestapo. Il devait avoir son âge environ et à première vue, l'air de quelqu'un de tout à fait banal – dommage qu'il soit en plein milieu d'un cimetière, au cœur de la nuit, entrain de faire face à quelqu'un qui venait visiblement d'être largué par un avion allié. La banalité en prenait un coup. La discrétion aussi, songea la jeune femme parachutée en question, qui venait d'interpeller un parfait inconnu par un pseudonyme de résistant. Quand bien même elle ne devait pas se tromper. Parce qu'il fallait au moins avoir des choses illégales à faire pour se trouver là à une heure pareille. Ou alors il s'agissait bel et bien d'un homme de la Gestapo (ou autres acolytes) et dans ce cas, au point où elle en était de la discrétion... Heureusement, il n'avait pas l'air de vouloir lui sauter dessus pour l'arrêter, aussi tacha-t-elle de cesser de songer au pire des scénarios, pour mieux lui dire ce qu'elle avait à lui dire - qu'elle n'était pas contente, en substance.
- Qu'est-ce que c'est que cette fichue DZ que vous avez trouvé ? Vous auriez voulu trouver plus petit et moins adapté, vous n'auriez pas pu ! reprit-elle. Un cimetière, non mais vraiment...
Tout en parlant, elle s'était mise à vider ses quelques poches, et à déposer rapidement le tout sur le voisin de Françoise, un certain Robert Mesnain tout aussi regretté que la précédente. Rapidement car elle avait beau ne pas être ravie de l'accueil, il n'était pas celui qu'elle avait redouté et il n'était pas question de laisser le temps aux Allemands de venir se rattraper. Une fois débarrassée de tout son matériel, elle fit descendre d'un coup la fermeture de sa combinaison et put enfin s'en extraire et se retrouver dans une tenue un peu moins suspecte.
- Bon vous avez fini de protester ? lança-t-elle enfin à Roland qui se défendait sans se soucier de le couper ou non. Il va falloir cacher tout ça...
Le but était généralement d'enterrer le parachute, la combinaison et tout ce qui n'était pas essentiel, ce qui allait être compliqué mais ne manquait pas d'ironie dans un cimetière. Et d'ailleurs... Un cimetière ! Françoise était inaccessible, en revanche la tombe de Robert était couverte par une plaque qui ne semblait pas scellée.
- Désolée Robert, marmonna-t-elle. Tenez prenez ça, ajouta-t-elle pour Roland en lui fourrant trousse de secours et pelle dans les bras.
De son côté, elle récupéra le Mauser et la petite boîte en fer qui contenait les fameuses pilules à ne pas confondre, glissa la photographie de sa fille dans une poche puis rassembla en tas la (trop) grande toile et sa combinaison. Enfin, elle poussa de toutes ses forces sur la plaque de pierre qui fermait la tombe de ce cher Robert... avec un succès limité.
Bon, qu'est-ce que vous attendez pour m'aider ? gronda-t-elle en se tournant vers Roland. Dépêchez-vous, pas question de prendre racine par ici.
Pour une première rencontre... c'était une première rencontre. Et encore, Caroline ignorait qui se cachait derrière Roland !

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MessageSujet: Re: [Alentours d'Igny] Tombée du ciel (ou à peu près) // Eddy & Caroline   Sam 26 Déc - 0:32

Edouard Cabanel s'ennuyait ferme. Accroupi dans les fourrés, comme le dernier des criminels, il attendait avec de moins en moins de patience le son caractéristique d'un avion anglais qui aurait bravé la Manche, ses tempêtes et ses lignes allemandes pour survoler la tranquille et charmante commune d'Igny – charme auquel l'ambassadeur de Vichy était fort peu sensible au beau milieu de la nuit, il fallait malheureusement l'avouer. Bon évidemment, les avions anglais n'étaient pas forcément plus faciles à reconnaître que leurs homologues allemands (même si ces derniers avaient pour habitude d'être un peu plus agressifs) mais le silence dans cette clairière au croisement de la rue des Apprentis et du chemin de Limon était tel qu'Edouard avait décidé de prendre le premier bruit de moteur pour l'avion qu'il attendait, maintenant pour la deuxième nuit. En plus, les avions anglais avaient tendance à envoyer des petits cadeaux sous forme de parachute à ceux qui les attendaient en bas, sans doute en récompense de leurs longues heures d'attente dans le froid et la boue, à la seule lumière des étoiles. Et comme ils n'avaient jamais très bon goût à Londres – comment expliquer sinon qu'ils avaient toujours une reine, qu'ils buvaient du thé et pire encore, semblaient se régaler de pudding ? Edouard avait conclu à des différences culturelles irréconciliables devant ces affolantes coutumes –, ils avaient tendance à offrir des présents un peu ratés, en pensant faire plaisir. Il faudrait un jour que quelqu'un se dévoue pour dire à Londres que les armes et les instructions, c'était certes utile, mais beaucoup moins sympathique que du chocolat ou toute autre denrée peu facile à trouver en ces temps de disette en France. Cela motiverait davantage les troupes en tout cas, Cabanel en était persuadé. Mais comme il n'avait pas de radio (pourquoi il faisait le pied de grue dans un tel endroit sinon ?), il ne pouvait pas se plaindre officiellement. S'il avait un jour imaginé qu'Alice Boulanger et ses récriminations lui manqueraient... ! Et encore, ne savait-il pas encore quel était le cadeau qui allait lui tomber du ciel ce soir-là, sinon l'ambassadeur aurait sans doute pris les jambes à son cou. Mais comme il était bien sympathique et bien dévoué – et même un peu efficace, devait-il admettre en toute modestie, il continuait de patienter, et sans geindre, ce qui lui était imposé puisqu'il était seul. Avec la chance qu'il avait, ce n'était pas encore cette nuit que les Anglais avaient réussi à passer les lignes allemandes pour lui délivrer leur paquet. Il s'autorisa un soupir exaspéré (hé, cela lui était tellement rare de se plaindre), en s'imaginant repartir encore bredouille un soir de plus, comme quelques jours auparavant quand il avait failli mal finir. Au choix embroché par la baïonnette d'un soldat allemand ou assassiné des mains de son beau-père en découvrant que son ambassadeur de beau-fils avait fini en prison. Heureusement, contrairement aux Allemands et à Claussat, le ridicule ne tuait pas, lui, sinon Londres aurait depuis longtemps sa mort sur la conscience. Quelque chose lui disait que cela aurait arrangé beaucoup de monde. En premier lieu, Edouard lui-même qui n'en pouvait plus de courir en banlieue parisienne – et encore « banlieue » était un grand mot pour qualifier ce petit village loin de tout – à la simple mention d'un chat à neuf vies à la radio, puisque là était son code. Si ce n'était pas la preuve qu'on se moquait de lui ! Bon, ce n'était pas terrible comme façon de mourir mais il pouvait au moins compter sur son ami Reigner pour lui faire une oraison funèbre capable de relever un peu l'honneur. Du moins l'espérait-il.

La suite de l'attente fut plus floue pour Cabanel. Il fallait croire qu'il s'était mis à somnoler, tout en claquant des dents, ce qui était une combinaison assez étrange. Un grondement le tira dans un sursaut de ses songes, dans lesquels il faisait la Une du Courrier Parisien avec pour titre « L'ambassadeur de Vichy en flagrant délit » et une photo de lui dans les fourrés. Il se redressa en s'ébrouant à demi, tout en se demandant avec inquiétude s'il n'y avait pas quelques bêtes sauvages dans les environs. Et s'il était attaqué par un renard ? Il n'avait absolument rien pour se défendre à part sa lampe torche qu'il avait laissée éteinte pour éviter de trop signaler sa présence aux soldats allemands – il aurait été bien en peine de leur expliquer qu'il était parti chercher des champignons à une heure pareille. Pire encore, y avait-il des loups ? Il tentait de se rappeler s'il y avait toujours des loups aux alentours de Paris ou si on n'en trouvait que dans les massifs montagneux (une réponse cruciale qu'on n'apprenait pas à l'école) quand il constata enfin que le grondement était de plus en plus proche et de plus en plus fort. L'avion anglais aux drôles de cadeaux ! Enfin tout à fait réveillé, il sauta sur ses pieds, faillit trébucher sur une racine, laissa échapper sa lampe qui chuta à terre dans un boucan qui aurait pu alerter tous les loups jusque dans les Alpes et laissa échapper un juron qui seyait fort mal à l'ambassadeur de Vichy. Il ne fallait pas qu'il manque l'avion, sinon le pilote ferait demi-tour sans rien larguer et il aurait l'air malin à expliquer cela à Londres par la suite. À défaut de s'imaginer la tête du général à l'idée que ses agents s'endormaient dans les fourrés en rêvant d'être des célébrités dans le journal, Edouard préféra récupérer la lampe et sans avoir le temps de vérifier qu'elle était toujours en état de marche (il le saurait bien assez tôt), il se précipita au centre de la clairière pour émettre deux signaux, un court puis un long, comme la chef de la Brigade (sans doute trop occupée avec le reste de son réseau à dormir plutôt qu'à venir chercher des parachutes) lui avait ordonné de faire pour que le pilote de l'avion sache qu'il était en territoire ami. Au grand soulagement de Cabanel, il réussit à accomplir à faire fonctionner la lampe qui troua pendant deux courts instants l'obscurité de la nuit. L'ambassadeur crut pendant quelques secondes qu'il n'avait pas été vu par le pilote, quelques secondes pendant lesquels il resta debout, tout essoufflé alors qu'il venait à peine de courir plusieurs mètres (il lui faudrait songer à reprendre le sport, qu'il avait arrêté en quittant Vichy et ses thermes), tout pantelant, le cœur battant et la tête levée en direction des étoiles, cherchant il ne savait quoi, un signe, un bruit qui lui aurait indiqué que son radio avait sauté de son avion pour venir lui rejoindre. Avait-il fait une erreur ? S'était-il trompé de code ? Le pilote avait-il cru avoir affaire à un Allemand qui tentait de les piéger ? Mais à peine Edouard eut-il le temps d'échafauder des hypothèses que ses yeux habitués à la nuit distinguèrent enfin un objet au loin qui chutait lentement en direction des silhouettes massives des arbres, dont les feuillages se détachaient comme des ombres chinoises, baignées par les rayons de lune. Que diable ce radio était-il allé se jeter dans la forêt au lieu de la clairière comme cela était prévu ? Il ne lui manquait plus qu'un coéquipier suicidaire, franchement. Même si on le comprenait, sa situation ne donnait pas envie de se jeter dans le vide du haut d'un avion pour venir le rejoindre – combien même Edouard avait des revendications tout à fait légitimes à faire transmettre à Londres. Il poussa de nouveau un soupir et perdu pour perdu, il ralluma la lampe torche pour éviter de se casser le coup ou faire de mauvaises rencontres de loups (au point où il en était, si les Allemands étaient dans le coin, ils avaient surtout entendu le bruit des moteurs), et avança à grands pas pour cueillir son paquet cadeau peut-être perché sur une branche.

En fait de forêt, c'était surtout un cimetière qui s'étendait derrière la rangée d'arbres, comme put le constater Cabanel une fois passé les frondaisons. Les habitants d'Igny avaient installé leurs ancêtres au calme à l'écart du village, même si la tranquillité des morts était visiblement perturbée par un petit individu qui s'agitait sous l'immense toile d'un parachute. La vision aurait pu être drôle en d'autres circonstances car le radio avait tout l'air d'un fantôme sorti de l'une de ses tombes sagement rangées les unes à côté des autres, mais Edouard fut surtout rassuré de constater que le parachuté ne s'était pas rompu le cou en tombant sur une stèle et qu'il n'allait pas devoir agrandir le cimetière au beau milieu de la nuit – ses habits un peu défraîchis à cause des longues heures passées dehors n'étaient franchement pas faits pour creuser une tombe et en plus il n'avait pas de pelle à disposition, la chef de la Brigade ne l'ayant pas prévenue que certains espions venus de Londres avait des instincts suicidaires. Tout en éteignant sa lampe, il s'approchait encore pour aider le cadeau à se débarrasser de son paquet encombrant quand, enfin, un petit bout de femme émergea de la toile, dans une combinaison complète qui limitait ses gestes. Edouard voyait assez mal les traits de son visage mais ses deux yeux brillant et perçants se posèrent sur lui, alors qu'une cascade de cheveux blonds ou légèrement bruns, c'était difficile à dire, recouvraient ses épaules.
- Qu'est-ce que vous fichez ici ? Demanda-t-elle d'un ton dur en sa direction, alors qu'il allait se présenter, c'est vous Roland ?
Voilà qui commençait bien ! Ce n'était visiblement pas la politesse ni l'amabilité qui étouffait sa visiteuse impromptue du soir – bon d'accord, on n'avait pas forcément le temps de s'étendre en formules de courtoisie mais tout de même, il venait de passer plusieurs heures à grelotter en l'attendant et en plus, elle était en retard. Réprimant l'envie de tourner les talons et de l'abandonner là avec son parachute et une certaine Françoise Berthe dont la stèle avait l'air plus accueillante, il répliqua au tac au tac :
- Je venais prendre l'air dans le cimetière, ça me paraissait tellement approprié... Ro-quoi ? Reprit-il alors qu'un rayon de lune dévoilait davantage le visage fermé et décidé de la jeune femme qui semblait avoir quasiment son âge et qui paraissait être prête à lui bondir dessus (combinaison et parachute compris) au cas où il s'avérait être dangereux (ce en quoi elle avait une haute opinion de lui), ah oui, Roland, c'est le nom de code dont on m'a affublé. Je suis venu vous chercher, évidemment. Encore que, vous avez eu de la chance, je n'avais quand même pas que ça à faire, que d'écouter la BBC, j'ai failli rater le code hier soir.

Ses problèmes n'eurent pas l'air de passionner la jeune femme qui s'était mise à fouiller frénétiquement dans ses poches pour en sortir divers petits objets et qui avaient ses propres récriminations :
- Qu'est-ce que c'est que cette fichue DZ que vous avez trouvé ? Vous auriez voulu trouver plus petit et moins adapté, vous n'auriez pas pu. Un cimetière, non mais vraiment...
Edouard leva les yeux au ciel en se disant qu'il jouait de malchance. Comment pouvait-on être aussi peu compréhensifs à Londres ? Pourquoi toujours lui refiler les coéquipiers les mieux disposés ? Visiblement, Alice Boulanger avait trouvé son maître en matière de revendications syndicales. Au moins, elle, elle avait attendu de réellement commencer à travailler pour se plaindre. La nouvelle venue attaquait directement, à croire que son passage de la Manche et son saut en parachute n'avaient été qu'une promenade de santé. A ce rythme-là, elle était en grève dans une heure. Et dire que c'était elle qui était censée transmettre ses plaintes à Londres !
- Un « Dézed » ? Vous voulez dire ce terrain ? Figurez-vous que je n'ai pas choisi cet endroit, marmonna-t-il en réponse, je le découvre en même temps que vous et je n'en suis pas plus ravi que vous.
Non vraiment s'il avait pu rester dormir chez lui (dans son lit ou sur le canapé selon l'humeur de Madeleine, les deux lui convenaient), il n'aurait pas hésité. Une chance qu'il n'était pas particulièrement impressionnable, un autre que lui aurait peut-être réfléchi à deux fois avant de s'engager dans un cimetière en pleine nuit. Après tout, il avait fouillé des tombes égyptiennes et découvert des momies dans sa jeunesse, ce n'était pas Françoise Berthe qui allait l'effrayer.
- Bon vous avez fini de protester ? Lui lança-t-elle (Edouard faillit s'étrangler, pour une fois que ce n'était pas lui qui se plaignait !), alors qu'elle avait ôté sa combinaison pour dévoiler une silhouette svelte, il va falloir cacher tout ça...
Cacher tout ce bardas ? Mais bien sûr, les Anglais auraient du prévoir encore plus encombrant, histoire de les aider. Mais pendant qu'Edouard restait interdit, la jeune femme s'activait dans tous les sens, à lui donner le tournis. Soudain, sans un mot d'explication, elle se mit à pousser de toutes ses forces sur une plaque de pierre qui fermait la tombe d'un certain Robert, sans succès. Était-elle devenue folle ?
- Bon, qu'est-ce que vous attendez pour m'aider ? Gronda-t-elle en direction d'Edouard qui l'observait avec des yeux ronds, dépêchez-vous, pas question de prendre racine par ici.
- Remarquez, si les Allemands nous repèrent, ils pourront creuser nos tombes directement, vous aviez tort de vous plaindre de votre terrain d'atterrissage, répondit-il pince-sans-rire en s'approchant, vous voulez cacher votre parachute dans la tombe de Robert. Notre collaboration – sans mauvais jeu de mot – commence bien, on en est déjà à profaner des tombes. De grandes choses nous attendent.
Se faisant et non sans songer qu'il lui faudrait lui rappeler qu'ici, c'était lui qui donnait les ordres, il se pencha à son tour et mis à profit ses années de musculation pour déplacer la pierre tombale de plusieurs centimètres afin qu'elle puisse y glisser ses affaires. Aucune vengeance divine ne lui tombant sur la tête, il referma ensuite la tombe, tout en espérant que personne ne viendrait un jour déterrer Robert (sinon une sacrée surprise l'attendait) puis se redressa en époussetant son pantalon plein de boue. C'était enfin à lui de prendre les rênes de l'opération.
- A moins que vous n'ayez encore des choses à dire à vos nouveaux amis du cimetière, je propose que nous levions le camp, lui lança-t-il en rallumant sa torche puis ajouta en prévoyant une protestation, si vous voulez que je retrouve le chemin, c'est indispensable, on n'y voit goutte dans cette clairière.

Lui faisait signe de le suivre, il retourna sur ses pas, jusqu'à l'endroit où il avait patiemment attendu, pour ensuite retrouver la voiture de l'ambassade que l'on mettait généreusement à sa disposition. D'habitude, c'était plutôt pour se rendre aux rendez-vous avec le gouverneur de Paris ou l'ambassadeur du Reich, mais une voiture était tout aussi utile pour aller chercher les espions anglais parachutés dans les bois, il aurait été dommage de la gâcher après tout, quand les automobiles étaient si rares. Et quand le chauffeur de l'ambassade constaterait que la jauge d'essence avait beaucoup trop diminué, il mettrait cela sur le compte  de ce mauvais ersatz.
- Nous allons prendre la Citroën, expliqua-t-il à la jeune femme derrière lui, dont le visage semblait soudain méfiant, en lui désignant l'automobile noire à moitié dissimulée sur le bord du chemin de la Li.. Limonade peut-être, ne vous inquiétez pas, j'ai évidemment un laissez passer, j'ai l'autorisation pour conduire la nuit.
Sans lui laisser le temps de répliquer, il lui indiqua la portière passager, et grimpa sur le siège du conducteur, en remisant la lampe torche dans la boîte à gants. Il n'était pas fâché de quitter le charmant village d'Igny. Il lui faudrait penser à revenir de jour pour mieux le visiter – sans compter que Françoise et Robert avaient bien le droit à un bouquet de fleurs pour tant de services rendus.
- Nous n'allons pas rentrer directement à Paris, continua-t-il en faisant démarrer le moteur qui hoqueta, c'est trop dangereux de passer les lignes de contrôle en pleine nuit, même si je suppose que vous avez des papiers d'identité. On va faire profil bas pour le moment et nous rentrerons demain. J'espère que vous avez un logement au moins, je ne peux quand même pas tout vous fournir, je ne suis pas logeur. Déjà que ç'a été compliqué de vous garder le poste de secrétaire à l'ambassade... Entre les espions allemands, ceux de Vichy et les arrivistes qui voulaient la place, j'ai eu du mal à faire comprendre que c'était déjà réservé aux Anglais...
La voiture bondit en avant et se mit à rouler à bon train en direction de Vanves, à peine à vingt minutes de là. Edouard se sentait nerveux, si bien qu'il ne pouvait s'empêcher de monologuer. Après tout, il avait attendu de longues semaines avant que l'on daigne lui envoyer une radio, il fallait bien que l'on écoute un peu ses plaintes. Vu qu'il ne pouvait pas les partager avec quiconque, celles-ci.
- Au fait, s'interrompit-il tandis qu'il prenait un virage à toute allure, vous ne m'avez pas dit comment je dois vous appeler.
Il se risqua à jeter un coup d’œil vers sa voisine, pour constater qu'elle affichait un mélange d'air buté et contrarié. Si on pouvait douter de leur capacité à collaborer efficacement, au vu de la façon dont leur rencontre s'était déroulée, une chose était néanmoins certaine : elle n'avait rien d'un cadeau !

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« On peut trouver du bonheur
même dans les endroits les plus sombres.
Il suffit de se souvenir
d’allumer la lumière »
J.K. Rowling © .bizzle


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MessageSujet: Re: [Alentours d'Igny] Tombée du ciel (ou à peu près) // Eddy & Caroline   Dim 1 Jan - 19:05

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Être parachutée directement dans un cimetière, franchement, il fallait avoir un sacré sens de l’humour pour ne pas être tenté de faire immédiatement demi-tour. Heureusement, Caroline n’était pas superstitieuse pour deux sous (sons sens de l’humour, lui, avait tendance à se crisper lorsqu’elle était envoyée en mission) et de toute façon, mauvais signe ou non, il n'était définitivement plus question de faire demi-tour. Et plus possible. Déjà, les ronflements des moteurs de l'avion s'effaçaient dans le ciel d’encre qui pesait sur Igny et il ne restait plus dans ce cimetière que la jeune femme et le fameux Roland - ainsi que Françoise et tous ses amis macchabées, mais à part dans le cas extrême où il serait question de venir les rejoindre prochainement, ils risquaient fort de ne pas être d'une très grande utilité. Tant pis, donc, pour l'atterrissage de mauvais augure, peu élégant et très moyennement confortable, même si Caroline se prit un court instant à regretter de ne pas pouvoir raconter cela à ses camarades de Londres, dans un de ces pubs qu'ils affectionnaient, où elle aurait probablement gagné des points au concours du parachutage le moins réussi (parmi ceux, du moins, qui étaient encore là pour en témoigner). Juste derrière celui qui s'était retrouvé nez à nez avec une compagnie d'oies plutôt courroucées d'être dérangées en pleine nuit. Et elles n'avaient rien à envier aux Allemands, selon lui, quand il s'agissait d'être hargneuses et agressives – en plus, les Allemands, eux, ne pinçaient pas. Dommage, Caroline ignorait si elle aurait un jour l'occasion d'aller réclamer ses points ; dans l'immédiat, la probabilité de finir par n'avoir plus que Françoise à qui raconter ses mésaventures paraissait définitivement plus élevée. Ou en tout cas, elle le deviendrait s’ils ne quittaient pas rapidement ce fichu cimetière. C’est pourquoi elle commença à s’agiter dans tous les sens possibles et imaginables (mais avec efficacité) dès qu'elle fut certaine que Roland n'était pas le premier d'une cavalerie d'imperméables ou d'uniformes venus la cueillir dès son arrivée. Elle n’était certes pas d’une amabilité étouffante pour une première rencontre mais elle était beaucoup trop fébrile pour ça. Les pilotes du SOE accomplissaient un certain nombre de prouesses, mais ils ne pouvaient empêcher leurs appareils de faire un boucan à réveiller les morts et surtout, les Boches (un problème dont on n’avait toujours pas réussi à se débarrasser : un parachutage en montgolfière serait probablement plus silencieux, mais risquait de s’avérer moins efficace). Or si les morts d'Igny n'avaient pas l'air d'humeur à s'en plaindre, les Allemands, eux, avaient l'oreille plus sensible et s'ils avaient entendu l'avion, ils devaient déjà être en alerte. L’agitation de la nouvelle parachutée n’était donc pas tout à fait disproportionnée et uniquement due à la forte tendance qu’avait la nervosité de s’emparer d’elle une fois envoyée en territoire ennemi. Passer de l’Angleterre à la France occupée, c’était comme retenir son souffle pour une durée indéterminée après avoir pu respirer comme bon lui semblait. Et l’intrépide Caroline allait probablement avoir besoin de quelques jours pour reprendre son souffle.

En attendant, elle aurait peut-être été mieux inspirée d’accorder au dénommé Roland plus d’attention qu’elle ne lui adressait de plaintes, cela lui aurait peut-être évité de se demander ce que, franchement, un intermédiaire tel que lui pouvait bien avoir de mieux à faire que d’écouter la BBC pour venir la chercher, alors qu’il était justement loin d’être un simple intermédiaire. Malheureusement Caroline était bien trop concentrée sur son objectif immédiat, quitter les lieux, pour se demander qui pouvait bien être ce type qui avait l’air de découvrir son propre pseudonyme et ne choisissait même pas ses DZ (dit comme ça, d’ailleurs, le fait qu’il n’était pas juste un membre du SOE en charge des opérations de parachutage paraissait pourtant évident). Si elle s’était interrompue ne serait-ce que deux secondes dans son manège, elle aurait même peut-être pu se rendre compte que le fameux ambassadeur Cabanel auquel elle était censée servir de secrétaire et qui allait vite être déçu par ses dons inexistants de dactylographe et Roland se trouvaient être la même personne. Mais le seul coup d’œil qu’elle daigna lui lancer ne dura pas plus d’une petite seconde, et il avait pour but de l’encourager à se remuer quand bien même elle ne lui laissait pas la moindre chance de faire quoi que ce soit. Jusqu’à ce qu’elle ne se soit attaquée à la plaque de pierre qui recouvrait la tombe de Robert du moins. On aurait pu penser qu’elle aurait dû se douter qu’elle ne parviendrait pas à la faire glisser seule mais ce bon vieux Churchill ne disait-il pas « agissez comme s’il était impossible d’échouer » ? Bon d’accord, il était peut-être surtout temps de ralentir un peu, mais Caroline adressa plutôt un nouveau reproche à son compagnon d’infortune qui ne manquait décidément pas d’ironie.  
- Remarquez, si les Allemands nous repèrent, ils pourront creuser nos tombes directement, vous aviez tort de vous plaindre de votre terrain d'atterrissage, lança-t-il en s’approchant, vous voulez cacher votre parachute dans la tombe de Robert. Notre collaboration – sans mauvais jeu de mot – commence bien, on en est déjà à profaner des tombes. De grandes choses nous attendent.
- Tout à fait, encore faudrait-il qu’on passe la nuit. Poussez, rétorqua la jeune femme en s’appuyant à nouveau sur la plaque.
L’aide de Roland s’avéra fort utile et enfin, la pierre bougea dans un raclement désagréable. Caroline alla ramasser comme elle le pouvait sa combinaison et l’immense toile du parachute (en essayant de ne pas s’emmêler dans les diverses lanières qui commençaient sincèrement à l’agacer) et fit rentrer le tout dans la tombe. Elle adressa mentalement un mot d’excuse à Robert lorsqu’elle rajouter par-dessus la toile le matériel dont elle n’avait plus besoin, tout en se demandant si Roland travaillait lui aussi avec l’ambassadeur pour parler de leur future collaboration – ce qui était un fort mauvais jeu de mot en y réfléchissant. Comme elle ne faisait visiblement pas une grande différence lorsqu’il s’agissait d’ouvrir ou de refermer des tombes, elle le laissa se charger de Robert pour vérifier qu’elle n’avait rien oublié et surtout, jeter un coup d’œil autour d’eux. A l’exception du raclement que produisait la dissimulation des preuves qu’on avait un jour eu l’idée saugrenue de parachuter une radio du SOE dans le cimetière d’Igny, tout était paisible autour d’eux. Le ciel était toujours aussi sombre, malgré la lune sur le déclin qui avait permis l’opération, il devait être aux alentours de trois ou quatre heures du matin. Le seul mouvement que repéra l’œil affuté de l’ancienne photographe fut celui d’une toute petite silhouette qui fila entre deux stèles, probablement un renard dérangé par leur intrusion presque fracassante dans le monde sans doute ordinairement très silencieux des nuits à Igny. Caroline frissonna légèrement, réalisant pour la première fois que l’air était plus froid qu’il n’en avait l’air lorsqu’elle était engoncée dans sa combinaison, avant de se retourner vers Roland qu’elle entendit se redresser derrière elle.

- A moins que vous n'ayez encore des choses à dire à vos nouveaux amis du cimetière, je propose que nous levions le camp, suggéra ce dernier.
Elle allait répondre que c’était ce qu’elle disait depuis dix minutes quand il alluma soudain une lampe torche, la même qui avait dû servir aux signaux qu’avait aperçus le pilote et son navigateur avant de la lâcher dans le vide. La jeune radio fut si outrée par ce manquement aux consignes de sécurité les plus élémentaires qu’elle hésita un instant avant de protester, hésitation qui permit à son compagnon de reprendre la parole.
- Si vous voulez que je retrouve le chemin, c’est indispensable, on n’y voit goutte dans cette clairière.
- Vous verrez, on y verra beaucoup mieux quand les Boches auront débarqué avec leurs phares et leurs projecteurs, répondit-elle du tac au tac. Baissez-la plus, au moins, vous êtes d’une discrétion à réveiller Françoise !
Elle en faisait peut-être un peu trop : rien du côté de Françoise ni de Robert n’indiquait que les morts étaient très décidés à se réveiller, pas plus que les Allemands ne semblaient disposés à débarquer. Elle n’eut donc d’autre choix que de le suivre au travers de la clairière en ravalant ses commentaires. Mais tout de même, il aurait pu faire en sorte de pouvoir retourner sur ses pas sans lampe de poche, après tout une voiture, ce n’était pas ce qu’il y avait de plus compliqué à retrouver… Une voiture. L’incongruité de cette pensée frappa brusquement Caroline lorsqu’elle se retrouva nez à nez avec un véhicule noir à moitié caché (ce qui ne ressemblait pas à un bon signe) qui ressemblait à s’y méprendre aux jouets préférés de la Gestapo ou du SD pour faire une entrée remarquée sans avoir besoin de se faire annoncer. Elle s’arrêta net, le cœur battant, et jeta un regard méfiant à Roland, s’attendant presque à voir deux imperméables bondir hors de la voiture pour lui sauter dessus. Mais une fois de plus, rien ne se produisit et il alla même jusqu’à confirmer qu’il s’agissait bien de sa voiture.
- Nous allons prendre la Citroën, ne vous inquiétez pas, j'ai évidemment un laissez-passer, j'ai l'autorisation pour conduire la nuit.
Caroline ne répondit pas, trop occupée à chercher à le dévisager pour décider une bonne fois pour toute si elle pouvait ou non lui faire confiance – avec la réserve que le mot « confiance » impliquait la concernant. Roland n’eut pas l’air de s’en préoccuper outre mesure, il se contenta de lui désigne le côté passager avant de grimper dans la voiture le plus naturellement du monde, sans avoir l’air de comprendre l’effet que pouvait faire ces fichues tractions quand on n’était pas prévenu. La jeune femme soupira et en déduisit qu’elle n’avait plus qu’à le suivre. Elle jeta un dernier regard autour d’elle, puis monta à son tour dans l’habitacle, à l’instant même où son compagnon mettait le contact.
- Nous n'allons pas rentrer directement à Paris, lança-t-il avant même qu’elle n’ait le temps de s’enfoncer dans son siège.
- Comment ça ? rétorqua-t-elle en se tournant vivement vers lui.
- C'est trop dangereux de passer les lignes de contrôle en pleine nuit, même si je suppose que vous avez des papiers d'identité. On va faire profil bas pour le moment et nous rentrerons demain. J'espère que vous avez un logement au moins, je ne peux quand même pas tout vous fournir, je ne suis pas logeur. Déjà que ç'a été compliqué de vous garder le poste de secrétaire à l'ambassade... Entre les espions allemands, ceux de Vichy et les arrivistes qui voulaient la place, j'ai eu du mal à faire comprendre que c'était déjà réservé aux Anglais...

Caroline consentit à esquisser un sourire à la fois ironique et amusé mais, pour une fois, elle garda le silence tandis que Roland continuait à monologuer. Elle aurait pu répondre par une remarque bien sentie à chacune de ses phrases (notamment qu’on aurait tort de croire que Londres excellait dans la fabrication de faux papiers, qu’elle n’avait aucune intention de se faire loger par un type qui respectait aussi si mal les consignes de sécurité et qu’à choisir, elle aurait préféré laissé son poste de secrétaire à tous les espions arrivistes du monde) mais son regard se laissa happer sur la route qui défilait à vive allure par la fenêtre et elle perdit le fil de ce qui se disait à côté d’elle. On y est, songea-t-elle en voyant un panneau d’indication en allemand. Elle était de retour derrière les lignes, dans la peau d’une personne qui n’était pas tout à fait elle, pas tout à fait différente non plus, au milieu du panier à crocodiles que constituait les milieux de la collaboration qu’elle n’avait pas particulièrement hâte de découvrir. Londres et l’espèce de légèreté du fin du monde qui y régnait lui semblait bien loin d’un coup, alors que revenait doucement le mélange bien connu d’appréhension, d’angoisse et d’adrénaline qu’elle avait laissé derrière elle lors de son départ l’année précédente. Caroline n’était pas mécontente d’être là, elle voulait être là, de toutes ses forces. Il allait juste falloir quelques temps à la fausse secrétaire d’ambassade pour reprendre ses marques et laisser derrière elle la sensation de se jeter allègrement dans la gueule du loup. Délaissant la route, elle jeta un regard furtif à Roland qu’elle distinguait mieux que dans l’obscurité blafarde du cimetière. Pour la première fois, elle réalisa que derrière ses paroles qui se voulaient nonchalantes, voire amusantes, il avait l’air nerveux. Ses mains étaient légèrement crispées sur le volant et il roulait vite, tout en gardant les yeux fixés sur la route. Il devait définitivement avoir une trentaine d’année et portait des vêtements un peu trop élégants pour aller repêcher des radios parachutées. Caroline lui trouva un air pince-sans-rire qui collait assez bien à la façon dont il avait répondu à toutes ses remarques dans le cimetière. Qui était donc ce type qui ne ressemblait à aucun des agents qu’elle avait pu croiser au cours de ces dernières années ?
- Au fait, s'interrompit soudain Roland, poussant sa voisine à détourner les yeux, vous ne m'avez pas dit comment je dois vous appeler.
Voilà qui était plutôt une bonne question. L’agente du SOE eut une pensée pour sa fausse identité, mademoiselle Ancel, née loin de Paris dans la province française, jeune secrétaire montée à la capitale après avoir été recommandée par un parent bien placé qui connaissait l’ambassadeur. On était loin de la photographe polonaise socialiste partie couvrir la guerre d’Espagne et elle avait un peu de mal à s’imaginer dans le rôle de la jeune fille sage. Mais Roland n’avait pas à savoir tout ça et dans la mesure où ils n’étaient pas censés se croiser tous les quatre matins, elle se contenta du strict minimum.
- Pour vous, je suis Clémence, vous n’avez pas besoin d’en savoir plus pour le moment, répondit-elle avec un air buté.
Elle aurait pu changer de pseudonyme, mais étant donné qu’elle était censée retrouver un réseau qui n’avait plus de radio et qui n’avait d’ailleurs donné aucun signe de vie digne de ce nom depuis un certain temps, autant ressusciter Clémence qui avait déjà fait parler d’elle dans la résistance et que PILOT connaissait.

Cette question l’ayant ramenée sur Terre, Caroline s’arracha à la contemplation de la route et des virages que la voiture prenait plus ou moins rapidement pour se tourner vers son compagnon. Il était temps de se remettre en selle.
- Vous comptez me dire où on va passer la nuit ? C’est un endroit sûr ? Est-ce qu’il y aura une radio sur place ? Je suis censée confirmer mon arrivée à Londres cette nuit dans l’idéal, mais à condition d’être certaine de pouvoir émettre sans problème, sinon ça devra attendre demain, débita-t-elle rapidement, sans lui laisser le temps d’en placer une. Vous savez s’il y a beaucoup de gonio qui tournent dans le coin ?
Un court instant, elle se remémora les exercices du SOE dont les formateurs avaient toujours beaucoup d’imagination lorsqu’il s’agissait de les entraîner à émettre dans les conditions les plus stressantes possibles, tout en leur assurant que ça restait une promenade de santé comparé à ce qu’ils vivraient sur le terrain. Vu la façon dont certains trouvaient le moyens d’inverser les lettres ou de dépasser, même de quelques secondes, les vingt minutes imparties pour émettre, heureusement qu’ils n’étaient qu’une minorité à devenir opérateur radio (Caroline eut une pensée pour Clément, qui semblait faire exprès d’être doué partout sauf pour ça malgré les conseils qu’elle s’était échinée à lui donner). Maintenant qu’elle était sur le terrain, les avertissements qu’on leur avait donnés prenaient une autre dimension. Mais elle n’y était pas encore, aussi chassa-t-elle ces pensées pour revenir à l’essentiel.
- Il faudra me dire ce que vous pouvez sur la mission aussi : les informations qu’on peut trouver, les réseaux qui ont été contactés – d’ailleurs, est-ce que vous avez des nouvelles de…
La jeune femme s’interrompit brusquement. Son regard avait quitté Roland pour glisser sur la route et ce qu’elle aperçut droit devant eux lui glaça les sangs. Elle crut un instant que sa paranoïa (qui faisait un retour fracassant) lui jouait des tours mais hélas non, elle ne rêvait pas : c’est bien un contrôle qu’ils avaient droit devant eux, et sur lequel ils arrivaient d’ailleurs rapidement.
- Vous n’avez pas dit qu’on devait éviter les contrôles en pleine nuit ? demanda-t-elle sèchement même s’il n’y était probablement pour rien (elle avait arrêté de le soupçonner de vouloir l’arrêter : ils progressaient). Est-ce que c’est normal qu’ils soient là ?
Comprendre : se doutaient-ils de quelque chose et avaient-ils installé un contrôle à la hâte après le passage de l’avion ? Ou était-ce un barrage de routine ? Caroline fixa durement les silhouettes qui s’agitaient devant eux en faisant signe à la voiture de s’arrêter. Par réflexe, elle resserra sa veste autour d’elle, surtout pour dissimuler le Mauser qu’elle avait glissé à sa ceinture, faute d’avoir le temps de le dissimuler dans la boîte à gants.
- J’ai une arme, s’ils nous font sortir de la voiture ils la verront, lâcha-t-elle entre ses dents serrées. Et surtout je m’appelle…
Mais déjà, Roland devait baisser sa vitre et elle n’eut pas le temps d’en dire plus – ce qui était dommage : ses papiers n’indiquaient pas du tout Clémence, mais bien Caroline – Caroline Ancel, mais Caroline tout de même. Evidemment, il fallait que les Boches leur tombent dessus maintenant. Leur collaboration commençait peut-être bien, comme l’avait dit Roland plus tôt, mais elle risquait surtout de ne pas durer très longtemps, à ce rythme…

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Edouard Cabanel
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MessageSujet: Re: [Alentours d'Igny] Tombée du ciel (ou à peu près) // Eddy & Caroline   Mar 7 Mar - 2:27

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Edouard Cabanel n’avait pas spécialement pris le temps de s’expliquer auprès de son paquet cadeau tombé du ciel (et accessoirement lui dire qui il était, tant cela lui semblait évident). Depuis qu’il avait grimpé dans la Citroën, il avait mis le pied au plancher pour faire rouler la voiture et arriver le plus rapidement possible à Vanves où ils pourraient se terrer dans la vieille maison familiale en attendant que le jour perce, en dissipant les brumes de la nuit qui dissimulaient (plus ou moins bien) les avions anglais à la défense anti-aérienne des forces allemandes. Le soleil levé, ils pourraient rentrer à Paris sans avoir l’air trop suspect – car depuis plusieurs années maintenant, l’on savait bien que les personnes qui sortaient après le couvre-feu ne faisaient pas des promenades de santé mais étaient plutôt animées par les plus mauvaises intentions (on voyait bien que les Allemands n’avaient pas pensé aux propriétaires de chiens en instaurant ce couvre-feu stupide, soit dit en passant). En attendant de pouvoir enfin rouler dans les rues de Paris où il pourrait s’amuser à conduire en évitant les calèches et les vélos, il fallait surtout fuir le plus loin possible du point de largage du cadeau anglais. Edouard n’avait aucune idée du degré d’efficacité des moyens techniques des Allemands mais il ne tenait franchement pas à savoir s’ils arrivaient à découvrir où les Lysander anglais débarquaient les secrétaires d’ambassade. Aussi, il roulait à toute vitesse, en prenant les virages de manière serrée, la faute à sa nervosité qu’il dissimulait derrière son babillage et sa nonchalance apparente. Il n’y avait pas de raison pour que ce trajet se déroule mal, se répétait-il, aucune raison. Ils verraient bientôt la silhouette familière de l’église de Vanves, puis la mairie bordée de l’école municipale. Puis un peu plus loin, le grand pavillon des Cabanel, massif et silencieux dans lequel ils pourraient se couler et enfin disparaître loin de tout, insoupçonnables. L’ambassadeur jeta un coup d’œil à sa montre pour constater qu’ils n’étaient partis que depuis une dizaine de minutes. La moitié du trajet.

Faiblement éclairée par les phares spéciaux de couvre-feu de la voiture, la route défilait sous ses yeux. Cabanel, concentré sur le chemin pour ne pas foncer dans une ornière – il ne manquait plus que ça, il voyait déjà les gros titres des journaux, l’article de Puerno sur les dangers des routes de campagne et les appels de Vichy pour lui sommer d’expliquer ce qu’il faisait si tard loin de son bureau -, eut soudain l’impression qu’ils étaient seuls au monde. Ils avaient quitté tout village d’où pouvait encore percer une lumière mal dissimulée derrière un volet ou des rideaux. Personne ne se risquait à faire des promenades de santé ou à conduire à une heure aussi avancée de la nuit. C’est comme si en plongeant le monde dans le noir, la nuit avait repoussé la guerre et l’Occupation, les avaient effacé d’un simple trait de plume. Quelques étoiles brillaient juste dans le ciel, comme avant. Comme lorsqu’il était petit garçon et qu’il allait dans le jardin de la maison familiale la nuit pour essayer de les compter, comme si rien n’avait changé depuis ce temps. Mais ce sentiment ne dura pas. Peut-être parce qu’à la position à laquelle il se trouvait, Cabanel savait très bien que ce n’était pas vrai. Peut-être parce qu’il transportait une femme qui pouvait être arrêtée, torturée et tuée à tout moment. De toute façon, il avait bien grandi et il savait que, tapi dans l’ombre, pouvait surgir n’importe quel danger pour vous engloutir. Les loups avaient disparu d’Île-de-France depuis bien longtemps mais les monstres qui continuaient à se cacher dans les sous-bois étaient autrement plus dangereux. Edouard le savait bien, il les côtoyait à longueur de journée, et ils se dissimulaient désormais derrière des uniformes et des costumes tout ce qu’il y avait plus fréquentable – enfin si on ne les laissait pas parler trop longtemps.

Pour se changer les idées, tout en continuant de parler, il jeta un coup d’œil vers sa nouvelle comparse, qu’il distinguait un peu mieux dans l’habitacle de la voiture que dans le cimetière. Il fallait dire, pour sa défense, que trop occupé à profaner la tombe de Françoise, il n’avait pas eu le temps d’étudier la secrétaire qu’on lui avait envoyé de Londres. La jeune femme avait tourné la tête vers la vitre de voiture où défilait le paysage. Mais il pouvait tout de même voir un profil buté, un nez fin, deux yeux clairs et brillants, un visage encadré par de longs cheveux – bruns, il en était sûr désormais. Il y avait quelque chose d’étrange qui émanait d’elle, quelque chose de différent d’Alice Boulanger. Là où Alice paraissait encore parfois une jeune fille boudeuse et capricieuse, maladroite et impulsive, cette nouvelle résistante, plus âgée, dégageait de l’assurance et prenait un air décidé. Cabanel ne savait rien de son passé, de son caractère (même s’il avait eu un aperçu dont il se serait volontiers passé dans le cimetière) mais il avait l’impression de déjà la connaître. La quittant des yeux, il se fit la réflexion que décidément, les Anglais avaient le chic pour lui envoyer de sacrées personnalités. Il allait finir par croire qu’ils ne souhaitaient pas lui faciliter l’existence.
- Pour vous, je suis Clémence, vous n’avez pas besoin d’en savoir plus pour le moment, lui dit la nouvelle arrivante en le ramenant à la réalité, après qu’il lui ait demandé comment il devait l’appeler.
Edouard ne put s’empêcher de grimacer à moitié. D’accord, il voulait bien admettre qu’elle ne lui disait pas son véritable prénom, mais il voulait bien faire semblant d’y croire, comme il ferait semblant de penser qu’elle était née en Corrèze ou en Auvergne – il ne savait plus bien, mais en tout cas, une des régions de prédilection de Puerno et des agriculteurs, mais elle allait bien devoir finir par lui donner une identité complète si elle voulait travailler pour lui à l’ambassade. Pas sûr que les services de renseignements allemands ou ceux de Vichy – Edouard avait parfois la désagréable impression que son ambassade était un nid à espions de tous bords, mais de préférence de ceux qui lui pouvaient leur vouloir du mal -, pas sûr donc qu’ils se laissent berner par un pauvre prénom. Autant coller une étiquette « espionne anglaise » à « Clémence » pour encore plus leur faciliter le travail.
L’ambassadeur allait lui en faire la remarque, quand, profitant du silence qui s’était installé pendant quelques secondes dans l’habitacle de l’automobile, elle prit à son tour la parole pour débiter une foule de questions, comme si elle avait enfin attendu qu’il se taise pour déverser tout ce qu’elle avait sur le cœur depuis son arrivée :
- Vous comptez me dire où on va passer la nuit ? C’est un endroit sûr ? Est-ce qu’il y aura une radio sur place ? Je suis censée confirmer mon arrivée à Londres cette nuit dans l’idéal, mais à condition d’être certaine de pouvoir émettre sans problème, sinon ça devra attendre demain. Vous savez s’il y a beaucoup de gonio qui tournent dans le coin ?

En prenant un virage un peu serré qui eut le mérite de faire taire Clémence, Edouard ne put s’empêcher de lever un sourcil avant de ramener la voiture sur une ligne droite et de répondre d’un ton plus ironique qu’il ne l’aurait voulu :
- Je ne doute pas que vous allez manquer à Londres mais vos contacts vont en effet devoir attendre demain. Vous pensez qu’ils s’en remettront ?
Croisant le regard peu amène de la jeune femme, il compléta, en lâchant un instant le volant pour lever les mains comme un accusé pris en faute :
- Comme je vous l’ai dit, nous n’allons pas directement à Paris. J’ai beau avoir l’autorisation de rouler de nuit, je préfère éviter au maximum les contrôles pour ne pas attirer l’attention sur vous – enfin nous, nous ensemble même. Mais ne vous inquiétez pas, nous allons dans une de mes propriétés à Vanves. C’est quand même plutôt sûr, poursuivit-il de façon plus badine, à part quelques renards aux alentours et mes horribles photos de famille dans ma maison, on devrait être assez tranquilles.
Il ne mentionna pas (volontairement) ses statuettes égyptiennes, en songeant qu’elle les découvrirait bien assez tôt.
- Par conséquent, à moins que les Anglais aient inventé des radios un peu plus transportables que celle dont on nous a affublé et qui pèse bien ses kilos, et donc que vous en cachiez une dans vos poches, nous n’avons pas de moyen de vous faire émettre pour confirmer votre arrivée, je suis navré, dit-il avec une grimace. Inquiétons-nous d’abord de vous faire arriver à bon port à destination et nous reparlons des go… Enfin de ces antennes que transportent les Allemands.
Ce n’était pas totalement faux. Pour le moment, la route et l’accueil qu’allait réserver Yvonne à la nouvelle venue à l’ambassade étaient autrement plus inquiétants que les émissions de codes (incompréhensibles). Dans le premier cas, il s’agissait d’éviter les barrages, et dans l’autre de bien s’assurer que nul n’allait protester contre la faveur que l’ambassadeur accordait à une totale inconnue et arriviste, venue tout droit du fond de sa campagne. De nouveau, Cabanel se tourna vers son paquet cadeau et croisa le regard de la jeune femme qui, visiblement, n’appréciait que peu ses tentatives d’humour. Franchement, il aurait dû demander ce critère essentiel à Londres pour sa secrétaire : du second degré. Sauf que les Anglais ne lui avaient évidemment pas demandé son avis avant de faire passer les entretiens d’embauche, évidemment. Et vu leur peu d’humour (exception faite de Churchill, puisqu’il aimait à se moquer des espions ambassadeurs de Vichy, il fallait se rendre à l’évidence), on pouvait même être certain que cette compétence n’était même pas rentrée en ligne de compte. Formidable, il allait devoir travailler avec une spécialiste des « girafes ayant de longs cous » et « de tante Augustine faisant du vélo en short », qui n’aimait même pas en plaisanter. Il espérait au moins qu’elle tapait à la machine à la vitesse de l’éclair. Et avec un peu de chance, les Allemands allaient vite finir par se lasser et rentrer d’eux-mêmes chez eux, pour le débarrasser d’elle. Ceci dit, avec un spécimen qui boudait alors même qu’on était allé gentiment la chercher dans un cimetière au beau milieu de nulle part, ça donnait envie de fuir, c’était clair.

Si Edouard avait de moins mauvaise foi, peut-être aurait-il concédé que ce n’était pas le moment de plaisanter – mais il était habitué à évacuer son stress de cette manière (ainsi qu’à être de mauvaise foi, hélas). Il fallait avoir le cœur sacrément accroché pour sauter du haut d’un avion en pleine nuit, sans savoir sur quoi ni sur qui on débarquait (il eut une pensée émue pour Françoise à la tombe si bien placée), surtout pour se jeter dans la gueule du loup, à savoir la France occupée, quand on était bien au chaud en Angleterre (toutes proportions gardées, les pauvres Anglais avaient une drôle de pluie qui leur tombait généralement sur la tête, probable que ça jouait dans leur peu d’humour).
Mais apparemment, Clémence – ou quel que soit son nom - n’avait pas l’intention de se laisser perturber car elle enchaîna sur de nouvelles questions, signe, s’il en fallait encore, qu’elle devait être bien plus anxieuse qu’elle ne paraissait l’être :
- Il faudra me dire ce que vous pouvez sur la mission aussi : les informations qu’on peut trouver, les réseaux qui ont été contactés – d’ailleurs, est-ce que vous avez des nouvelles de…
- Mais oui bien sûr…, commença Edouard avec ironie car elle allait forcément déchanter devant sa faible avancée (il avait passé un peu trop de temps à sauver Alice des bureaux des officiers allemands pour avoir bien vraiment pris contact avec des réseaux, il faisait ce qu’il pouvait), mais voyant à son tour les silhouettes non loin sur la route, il s’interrompit également.
Sentant son sang se glacer dans ses veines, il ralentit imperceptiblement, ayant oublié tout ce que sa voisine avait pu lui demander, toutes ses plaisanteries et toutes les plaintes qu’il avait pourtant à lui adresser. Plus loin, sur la chaussée, des sentinelles allemandes avaient installé un point de contrôle improvisé. Des voitures militaires étaient garées sur le bas-côté, les phares voilés, mais à la lumière des torches des hommes, on distinguait très bien qu’ils devaient être une dizaine et qu’ils étaient accompagnés d’un chien. Edouard se crispa. Ils n’étaient qu’à plusieurs centaines de mètres, les Allemands les avaient forcément vus, il était désormais impossible de faire demi-tour. Le temps qu’il cherche désespérément une solution qu’il ne trouva pas, ils étaient déjà arrêtés par un soldat en longue capeline verte qui leur faisait signe de ralentir par de grands gestes. Un très court instant, Cabanel envisagea de forcer le passage, mais cette folle pensée ne dura pas. Heureusement, ce n’était pas lui qui allait semer qui que ce soit avec cette voiture. Et puis, surtout, il se rappela qu’il était ambassadeur. Généralement, c’était plutôt pour le déplorer, mais en l’occurrence, il fallait bien que ça lui serve à passer entre les mailles du filet. Enfin, il ne restait qu’à l’espérer.

- Vous n’avez pas dit qu’on devait éviter les contrôles en pleine nuit ? lui demanda Clémence très sèchement dans une non-tentative de soutien, est-ce que c’est normal qu’ils soient là ?
- Evidemment que non, grommela Edouard en ralentissant, vous pensez qu’ils s’amusent souvent à faire des barrages en pleine nuit sur la route d’Igny à Vanves ?
Alors qu’il arrêtait le véhicule et coupait le contact (qu’est-ce qu’on ne faisait pas pour économiser l’essence), tout en souriant de manière crispée au soldat qui lui faisait signe de baisser sa vitre, il entendit dit bas mais distinctement :
- J’ai une arme, s’ils nous font sortir de la voiture ils la verront. Et surtout je m’appelle…
Clémence n’eut pas le temps d’en dire davantage  car déjà, Edouard avait obéi aux ordres du soldat. Heureusement pour elle, finalement, car cette nouvelle révélation lui aurait probablement attiré des reproches bien sentis. Une arme ? Une arme ?! A quoi pensait-elle donc ? Si jamais les Allemands la voyaient porter une arme, c’en était fini d’eux, les règles étaient plutôt strictes sur la question – Cabanel se rappelait encore du moment où ils avaient réquisitionné des pistolets de chasse juste après l’armistice (et plus particulièrement d’un article de Puerno sur la question, preuve s’il en fallait encore qu’il lisait beaucoup trop Puerno pour s’en souvenir aussi bien). Bref, ce simple petit objet prouvait plus que n’importe quels papiers d’identité ou lettres de dénonciation la véritable fonction de Clémence en France. Se pouvait-il que tout allait s’arrêter ce soir-là ? A cause d’un maudit flingue et d’un contrôle impromptu à quelques kilomètres à peine de Vanves ? Edouard n’eut pas le temps d’y réfléchir davantage car le soldat penché pour les voir derrière la fenêtre ouverte braquait sur eux une lampe torche qui l’éblouissait. Trop tard pour cacher l’arme : le moindre geste de Clémence serait désormais vu par le Teuton.
-  Vous êtes qui et qu’est-ce que vous faites sur la route cette nuit ? S’écria l’homme avec un fort accent d’outre-Rhin.
- Vos papiers d’identité, tout de suite ! Renchérit un de ses collègues qui s’était approché dans un cliquetis inquiétant, la main sur la détente de son pistolet.
Le cœur battant, la main tremblante, Edouard se pencha vers son tableau de bord pour y saisir son ausweis spécial pour la nuit et sa carte d’identité. Il jeta un coup d’œil à Clémence mais il ne parvint pas à distinguer ses traits. Il sentait pourtant l’anxiété qui émanait d’elle. A moins que ce ne soit que lui, mais il avait un peu de mal à faire la part des choses.
- Bonsoir messieurs, leur dit-il en tendant les papiers, avec un sourire forcé, nous allons dans ma maison de campagne à Vanves pour la nuit. J’espère qu’il n’y a pas de problème ?
L’homme armé se saisit des papiers pour les examiner pendant que l’autre continuait de braquer sa torche sur eux. Edouard allait décliner son identité quand le soldat qui regardait les papiers s’écria soudain :
- Mais… Mais c’est monsieur l’ambassadeur ! Herr Cabanel, pardonnez-moi, je ne vous avais pas reconnu !
Cabanel qui pensait mourir d’apoplexie à chaque seconde sursauta mais passa la tête par la portière pour mieux voir celui qui venait de l’interpeller :
- Ah, Schneke. Quel plaisir de vous voir ici.
- Schön, corrigea automatiquement le sergent qui travaillait sous les ordres de Brechen… Quelque chose, et qui avait souvent croisé l’ambassadeur à Paris lors de ses missions de surveillance, mais que faites-vous si tard loin de la ville ?

Cabanel eut un rire idiot, bien conscient que Schneke ou quel que soit son nom attendait sa réponse pour avoir une bonne histoire à aller raconter à Brechen… Truc, de préférence qui ne soit pas trop en faveur de l’ambassadeur de Vichy. Mais après tout, s’ils voulaient s’en sortir, il allait falloir donner du ragot. Edouard eut un large sourire qui se voulait gêné :
- Je préfère me rendre dans ma maison de campagne quand… Enfin vous voyez, quand je suis avec mademoiselle et que je n’ai pas besoin que mon épouse le sache.
D’accord, ce n’était franchement pas terrible comme explication mais on faisait ce qu’on pouvait, Edouard n’avait jamais prétendu être très doué pour inventer des mensonges plus gros que lui. Pour appuyer ses propos, il se tourna un instant vers Clémence qu’il distinguait mieux depuis que le premier soldat avait renoncé à les éblouir en baissant sa torche – depuis qu’il savait que se tenait là l’un des ténors de la collaboration parisienne et que cela serait sans doute du plus mauvais effet que de le brutaliser :
- Nous voulions passer… La nuit ensemble, n’est-ce pas, ma chérie, affirma-t-il en posant sa main de manière possessive sur la cuisse de la jeune femme, comme le ferait un amant, évidemment, je crois que nous n’avons pas été aussi discrets que je l’espérais.
Comme brûlé par le regard de Clémence, il ôta sa main brusquement et se retourna vers ses interlocuteurs pour prendre un air ennuyé :
- Pourrais-je vous demander de garder le secret, messieurs ? Je ne tiens pas à ce que mes escapades nocturnes fassent les choux gras des soirées mondaines parisiennes.
- Les choux gras ? répliqua spirituellement le premier soldat.
- Bien sûr, bien sûr, l’interrompit Schön ou Schneke avec un geste, cela reste entre nous. Monsieur l’ambassadeur n’a pas de comptes à rendre. Je regarde juste les papiers de mademoiselle et vous pouvez partir.
Cabanel remercia, en se disant que Brechen… Quelque chose allait sans doute être mis au courant, et qu’il était malheureusement bien bavard, mais il s’inquiéterait des possibles conséquences plus tard. Pour le moment, il importait de se sortir de ce traquenard. Clémence tendit ses papiers, que le soldat examina d’un coup d’œil avant de tout leur rendre :
- Pardon pour le dérangement, vous pouvez circuler.
Edouard remit en marche le véhicule et au moment d’embrayer, il lâcha presque négligemment :
- Mais dites-moi, vous cherchez quelqu’un en particulier ce soir avec ce contrôle ?
- Oh oui, lui affirma le premier soldat avec son fort accent, méfiez-vous, monsieur, les routes sont peu sûres, les ennemis auraient largué des personnes cette nuit. Mais nous les attraperons évidemment.
- Evidemment, répéta Cabanel d’un ton un peu aigre, en sentant sa gorge se serrer, je ne vais donc pas m’attarder pour vous laisser travailler. On y va, mon amour ?

Après avoir salué une dernière fois ses nouveaux amis allemands, il remonta sa vitre et la voiture bondit en avant pour passer le contrôle. Pendant quelques secondes, Cabanel crut que c’était une mauvaise plaisanterie, qu’ils avaient tout compris et qu’ils allaient les arrêter, mais à son grand soulagement, les silhouettes disparurent bientôt dans la nuit et ils passèrent le panneau de Vanves. Il se rendit compte seulement alors qu’il tremblait comme une feuille, que tous ses muscles étaient contractés et qu’une fine sueur lui coulait sur la tempe.
- Un flingue, sérieusement ? lança-t-il d’un ton acerbe en direction de Clémence, vous aviez bien failli nous faire prendre. S’ils nous avaient demandé de sortir… Ah, s’ils nous avaient descendus, je vous aurais étranglée !
Il ne termina pas, encore un peu ébahi par la frayeur qui s’était emparé de lui et qui retombait progressivement. Il n’était pas du genre à ressasser ses mésaventures mais là quand même, il avait des revendications :
- Vous direz à Londres que je ne ferais plus jamais ça, d’accord ? J’ai juste signé pour donner des informations, pas pour parcourir la campagne à la nuit tombée. On ne m’a jamais dit qu’on me confierait ce genre de tâches. Moi aussi, je risque gros pourtant, comme vous tous.
Voilà, c’était sorti. Ce n’était pas plus mal d’avoir une radio finalement, on pouvait toujours espérer transmettre ce genre de messages aux Anglais. Et puis comme tant qu’à faire, il valait mieux s’éviter de recommencer ce genre de nuit, il était même prêt à garder cette toute nouvelle complice.
- Finalement, comment est-ce que je dois vous appeler ? J’aimerais quand même bien savoir comment se nomme ma maîtresse, ironisa-t-il.
Alors qu’il lui posait sa question, il voyait enfin apparaître la façade de son manoir et non sans soulagement, la fin de ses ennuis pour la nuit. Presque du moins, cette Clémence était bien du genre à lui attirer des ennuis sans fin !

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« On peut trouver du bonheur
même dans les endroits les plus sombres.
Il suffit de se souvenir
d’allumer la lumière »
J.K. Rowling © .bizzle


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