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 Comme au bon vieux temps // Augustin & Caroline

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Caroline Sinclair
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MessageSujet: Comme au bon vieux temps // Augustin & Caroline   Dim 27 Déc - 0:02

Paris n'avait pas beaucoup changé en l'absence de Caroline, ce qui aurait pu être une bonne nouvelle si cela ne signifiait pas surtout que les Allemands étaient toujours là. Hélas, depuis son dernier soir aux environs de la capitale, quand un avion était venu la conduire vers des contrées moins hostiles (quoique, la maison de fou qu'était le SOE et Londres sous les bombes ne relevaient pas non plus de la promenade de santé) aucun miracle ne s'était produit. Et dans les rues qu'elles connaissait bien, mais pourtant bizarrement étrangères de la capitale, les rouges et les noirs se déclinaient toujours sur fond blanc,  s'accordant très mal – à bien y réfléchir – avec le vert-de-gris des uniformes. Et ils n'étaient pas peu nombreux, ces uniformes. Caroline avait même la désagréable impression qu'on ne pouvait pas faire trois pas sans leur tomber dessus, ce qui faisait beaucoup moins de pas que lors de son précédent passage dans la capitale où pourtant, déjà, elle les trouvait un peu trop envahissants à son goût. D'accord, même s'ils n'avaient été que deux dans toute la ville, elle aurait probablement trouvé que ça en faisait deux de trop, mais tout de même. Les Boches étaient sur les dents, ce qui, là encore, n'était pas exactement une excellente nouvelle. Ils étaient plus vulnérables, et probablement moins efficaces lorsqu'ils se prenaient encore pour les maîtres du monde. Maintenant, même Paris semblait avoir perdu de ses allures de destination idylliques : l'on croisait définitivement moins d'officiers en goguette, et plus de soldats en patrouille. Un sursaut de prudence qui n'était pas franchement du goût de Caroline qui ne s'en sentait que plus obligée de regarder derrière son épaule pour guetter le moindre mouvement suspect. Voilà qui n'allait pas arranger ses tendances à la paranoïa (mauvaise nouvelle pour son cher (ou non) patron de l'ambassade, elle qui était déjà insupportable en temps normal).

Mais l'ambassade de Vichy où elle n'avait pas encore tout à fait pris son poste de secrétaire (ce dont elle n'avait pas particulièrement hâte, d'ailleurs, elle n'osait imaginer le nombre de machines à écrire qui devait s'y trouver) et les Allemands dans les rues de la ville n'étaient pas, dans l'immédiat, ses principales préoccupations (même si les soldats l'étaient toujours un peu, certes). Pour l'heure, Caroline devait reprendre ses marques dans Paris et surtout, se trouver un logement. Mission importante s'il en était : Cabanel ne pouvait pas l'héberger à Vanves une seconde nuit, et de toute façon, elle préférait éviter de passer plus de temps que de nécessaire avec lui. Une soirée avait suffi à la conforter dans son idée que Londres avait parfois des idées vraiment saugrenues dans le choix de ses informateurs, quand bien même l'idée d'avoir une source d'informations telle qu'un représentant de Vichy lui-même pouvait en effet avoir l'air alléchante. La collaboration entre la radio du SOE tout juste parachutée et l'ambassadeur Cabanel promettait, comme il l'avait dit lui-même, de grandes choses. Et comme il n'était pas plus question de compter sur lui pour les fondamentaux qu'il n'avait visiblement l'intention de l'aider, Caroline allait s'en tenir à ce qu'elle avait déjà prévu. Elle savait où trouver un logement – ou du moins, une aide précieuse. L'idée lui trottait dans la tête depuis quelques jours, peu après avoir été informée qu'elle serait bientôt de nouveau sur le terrain, et qu'il lui faudrait se débrouiller seule pour ce genre de détails – Buck avait sa propre définition du mot « détail » à bien y songer – étant donnée l'urgence de la situation. Après tout, elle connaissait Paris, elle devait être capable de trouver un point de chute par elle-même, n'est-ce pas ? Heureusement qu'elle était, en toute modestie, en effet pleine de ressources.

Le nom d'Augustin s'était imposé comme une évidence. Elle ne l'avait pas revu depuis qu'elle était partie avec bagages, époux et enfant à naître et elle ignorait ce qu'il était devenu mais une chose était sûre à ses yeux : l'ancien professeur de littérature ne pouvait pas cautionner ce qui se passait en France. Ils avaient passé assez de temps à user ensemble leurs cordes vocales, de façon parfois véhémente, dans de longues discussions, elle estimait le connaître assez bien pour en être certaine. C'est pourquoi elle avait assez confiance en lui pour chercher à le retrouver, alors que renouer avec les personnes qui connaissaient la très officiellement disparue Karolina Pakoslawski était plutôt à prohiber maintenant qu'elle était sur le terrain. Le SOE  avait ses règles. Mais Caroline  était loin de Londres, de Buck et de Beaulieu. Sur le terrain, les règle s'adaptaient – et ce n'était pas là, en plein cœur de Paris, qu'un des formateurs du SOE allait pouvoir venir lui faire le moindre reproche. La place de la Bastille, ces gens-là ne la voyaient qu'en photo dans leur bureau, et encore, pas de très bonnes photos, songea l'ancienne photographe au souvenir des cartes postales qui ornaient l'antre de l'un de ses professeurs. Et dire que l'on osait acheter et envoyer ces horreurs en guise de souvenir. Caroline poussa un soupir et leva les yeux, non sans songer qu'il était difficile de rendre justice à cette place – puisque c'est bien à la Bastille qu'elle se trouvait – même maintenant. Néanmoins, si elle balaya largement l'endroit du regard, ce fut plus pour vérifier que personne ne prêtait attention à elle que pour apprécier la majesté des lieux et, sans traîner, elle s'engagea dans une rue en périphérie de la place.

C'est là qu'était censée se trouver une petite librairie, Au livre penser, où un étudiant de la Sorbonne lui avait affirmé qu'elle pourrait trouver Monsieur Chassagne, qui avait quitté son poste de bibliothécaire. Ce qui était probablement une façon diplomatique de dire qu'il en avait été chassé. Caroline n'avait pu s'empêcher d'avoir un instant d'inquiétude : se faire renvoyer était parfois la première étape d'un parcours qui ne finissait pas bien. Heureusement, l'étudiant lui avait parlé de la libraire, non loin de la place de la Bastille. Librairie qu'elle trouva bientôt, et une fois devant la devanture, la jeune femme s'arrêta un instant. La rue était calme, personne ne lui prêtait attention... elle n'avait plus qu'à entrer. Mais fallait-il entrer ? Sa confiance en son ancien tuteur ne s'était pas émoussée entre la Sorbonne et la Bastille, mais était-ce bien prudent ? Pour elle, comme pour lui... elle savait à quel point les agents du SOE pouvaient s'avérer de véritables aimants à problèmes pour ceux qui les entouraient. A nouveau, elle laissa échapper un soupir puis, tranchant avec ses hésitations de dernière minute, elle appuya sur la poignée et ouvrit la porte, qui l'annonça avec un tintement de clochettes qui donnait tellement dans le cliché de la boutique parisienne qu'elle faillit en sourire. Elle referma derrière elle avec un soin maniaque, puis s'autorisa enfin à observer les lieux... qui se résumaient à des étagères entières couvertes de livres. Cette fois, elle sourit franchement. Voilà un endroit dans lequel on s'attendait à trouver Augustin Chassagne.

- Il y a quelqu'un ? lança-t-elle à la cantonade en constatant que le comptoir était vide. Augustin ?
Tout en appelant, elle s'avança dans la tanière de l'ancien bibliothécaire, promenant son regard sur les rayonnages qui s'étiraient à n'en plus finir. L'endroit sentait bon le vieux livre et à nouveau, elle esquissa un sourire en retournant vers elle le livre abandonné sur le comptoir dont elle parcourut quelques lignes. Machinalement, elle se dirigea ensuite vers une fenêtre d'où elle jeta un coup d’œil dans la rue, mais alors qu'elle laissait retomber le rideau, des bruits de pas la poussèrent brusquement à se retourner... pour se retrouver face à une silhouette plus que familière.
- Ah, enfin, tu t'étais caché ? lâcha-t-elle aussitôt qu'elle eut reconnu Augustin Chassagne lui-même, en chaire et en os. Surprise, surprise !
Elle écarta vaguement les bras pour appuyer sa dernière exclamation, un large sourire aux lèvres, non sans étudier ses traits. Lui non plus, n'avait pas vraiment changé. Mais cette fois, c'était plutôt une bonne chose.
- Avant que tu ne dises quoi que ce soit : je suis désolée de n'avoir pas donné de nouvelles et surtout, appelle-moi Caroline. Et ne me demande pas pourquoi, c'est un secret.
Elle assortit ces paroles d'un clin d’œil complice, qui tranchait avait la dureté dont s'étaient empreints ses traits depuis qu'elle avait goûté aux joies de la clandestinité. Mais peu important son apparente sévérité, au fond, Caroline non plus n'avait pas beaucoup changé. Et elle était sincèrement ravie de ces retrouvailles (presque) inattendues.

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MessageSujet: Re: Comme au bon vieux temps // Augustin & Caroline   Sam 2 Jan - 0:06

Le soir tombait lentement sur la Place de la Bastille. Il était presque temps de fermer la boutique. Cela n’avait pas été une mauvaise journée. Augustin avait eu quelques clients...Dont un provincial qui croyait que tout ce qui venait de Paris était forcément plus chic. Vu la dizaine de livres avec laquelle le client était parti, Augustin ne l’avait pas détrompé.
S’il fallait être totalement honnête, heureusement qu’Augustin ne dépendait pas de la librairie pour vivre. Les Chassagne étaient riches, et même si Augustin ne travaillait pas dans les usines de feu son père, il recevait une rente confortable. Son cher ami Antoine Curinier , devenu l’époux de sa soeur, s’avérait être un excellent capitaine d’industrie, et guerre ou pas, on avait toujours besoin de tissus. Le compte en banque d’Augustin ne criait donc pas famine.
En bon protestant réformé, Augustin n’aimait pas l’ostentatoire. Ses vêtements étaient de bonne facture, fait dans des tissus solides, mais d’une coupe toute calviniste.
Il ne manquait de rien ou plutôt il ne manquerait de rien si il ne s’obstinait pas à vivre avec ses tickets de rationnement comme n’importe quel parisien. L’argent n’excusait pas tout, selon lui.
Cela désespérait sa mère qui en bonne maman ne voulait pas voir maigrir et dépérir son fils. Aussi, après le traditionnel repas dominical, Odile s’arrangeait pour que son fils reparte avec des gâteaux secs fait maison, de la soupe, des morceaux de rôti...Bref de quoi le nourrir à peu près correctement jusqu’au dimanche suivant. Augustin n’arrivait pas à refuser : c’était autant de preuves d’amour maternel. Et qui aurait été assez noble pour refuser les biscuits à la cannelle d’Odile ? Franchement, personne. Augustin ne maigrissait donc pas. On était mardi, une chance...

Non, les seuls goûts de luxe d’Augustin, signe qu’il était d’une famille aisée se trouvaient au premier étage de sa boutique, dans son appartement comme Caroline le découvrirait bientôt.

Pour l’heure, il était dans son arrière boutique, à vérifier ses stocks et crayon calé sur l’oreille comme un vulgaire commis, il réfléchissait à quels livres commander dans le mois qui venait. D’affreuses bluettes sentimentales à deux sous se vendaient comme des petits pains, hélas. Des jeunes filles rosissantes en achetaient par brouettes...Augustin ne désespérait pas de les aiguiller vers des romans sentimentaux certes mais avec plus de style ou de tragédie. “La princesse de Clèves” , “Anna Karénine”, “Le rouge et le noir”...Et qui sait, de là, les emmener vers les firmaments de la littérature. Selon Augustin, un être qui lisait n’était pas totalement perdu. Même si il lisait uniquement les rubriques sportives du Courrier Parisien…

Il n’entendit pas la clocher tinter, absorbé qu’il était dans la réserve. Ce fut la voix qui le tira de ses réflexions gestionnales. Il tiqua. Il connaissait cette voix ! Et d’ailleurs, la propriétaire devait le connaître également pour l’appeler “Augustin”. Rachel ? Non, elle n’avait pas cet alto caressant. Emy ? Non...Inés ? Non, hélas, cette voix là, il l’aurait reconnu entre mille.
Bon, il n’y avait pas trente six façon de savoir. Augustin sortit de l’arrière boutique.

“Je suis là...J’arrive.”

Et là, le choc. Karolina ! Karolina qui était sensée être à Londres avec mari et enfant, bien à l’abri. Karolina à Paris !  Elle se retourna et il put constater qu’elle n’avait pas changé d’un poil. Même chevelure brune-fauve épaisse, même regard volontaire, même sourire  moitié ironique, moitié amical. Karo, quoi ! Augustin se sentit lui sourire en retour. Oui, pour une surprise, c’en était une, et de taille. Il resta quelques secondes sans voix avant de s’avancer et de la prendre dans ses bras pour lui donner une vigoureuse et affectueuse accolade. Ensuite, il lui planta deux bonnes bises, une sur chaque joue pour faire bonne mesure.
Ce n’était pas dans ses habitudes. Vraiment pas. Augustin était plutôt baise main, salutations distinguées avec les dames. Ainsi avait-il été éduqué. Il n’y avait bien qu’avec  Rachel, Karolina et sa soeur qu’il se comportait différemment.

Un secret ? Pourquoi cela ne l’étonnait même pas ? Karolina avait couvert la guerre d’Espagne, était rentrée en vraie baroudeuse, était partie pour Londres dès que l’appel avait été entendu...Si elle était de retour à Paris, ce n’était pas pour enfiler des perles, Augustin en aurait mis sa main à couper.

Allez, c’est pas si grave. Je suis juste content de te voir, tu sais. Et je crois qu’il vaut mieux que je ne saches rien de tes secrets. Si je sais dans quoi tu t’es embarqué, je vais passer mes journées dans l’angoisse. dit-il avec un brin d’ironie.

Comme si ça ne suffisait pas de se faire du mauvais sang pour Rachel...Il était vraiment maudit avec ses amies. A moins qu’il n’aime que la fréquentations des femmes à tempérament de feu...

Tu restes pour quelques temps, j’espère ? Je manque de compagnie revigorante, ces derniers temps.

Augustin sortit sa montre à gousset, hérité de son grand père et consulta l’heure. 18h30. Autant fermer la boutique tout de suite.

Je vais fermer la boutique. Ce n’est pas tous les jours que ma meilleure amie déboule sans crier gare. Tu as le temps de boire un verre ou manger un bout, voire les deux ? Je me suis sacrément amélioré en cuisine. Ce n’était pas difficile, ceci dit.

Augustin retourna le petit écriteau “ fermé”, donna deux tours de clef et tira le rideau en velours vert qui masquait la porte. Il se doutait bien qu’il allait devoir faire une croix sur un restaurant ou une brasserie. Quelque chose lui disait que ce n’était pas prudent. Et puis, soyons honnête, il avait bien envie de l’avoir pour lui tout seul une heure ou deux. Qui sait quand elle reviendrait ?

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MessageSujet: Re: Comme au bon vieux temps // Augustin & Caroline   Lun 25 Jan - 23:13

A la réflexion, Caroline ne savait pas exactement à quelle réaction s'attendre de la part d'Augustin. Elle espérait – et pensait pouvoir imaginer sans trop se tromper – qu'il serait content de la revoir (ou du moins, pas mécontent) mais après tout, elle débarquait chez lui à l'improviste, après être partie précipitamment des années plus tôt, sans véritable explication et sans donner de nouvelles... Qui savait ? On n'imagine pas toujours le nombre de choses qui peuvent se produire en trois ans, surtout trois ans de guerre, et au fond, très au fond d'elle, Caroline ne put s'empêcher de se découvrir une pointe d'inquiétude au moment de se trouver face à son ancien tuteur. Elle l'aurait volontiers prévenu, mais faire passer un message en France depuis Londres à quelqu'un qui ne possédait pas de radio et ne s'y attendait pas relevait de l'impossible. D'une certaine façon, se montrer ici était un coup de poker, et si la jeune femme ne doutait pas réellement d'Augustin, elle n'en fut pas moins légèrement soulagée de voir un large sourire se peindre sur ses traits lorsqu'il la reconnut. En moins de temps qu'il n'en fallait pour le dire, elle se retrouva serrée entre ses deux bras, et laissa échapper un vague éclat de rire, elle qui avait perdu l'habitude des effusions (si on pouvait considérer qu'elle l'avait un jour eue, ce qui n'était pas vrai). Mais elle était aussi ravie de son petit effet de surprise, elle lui rendit donc volontiers son étreinte, assortie d'un sourire amusé. Au moins, l'ancien professeur avait l'art de dissiper les doutes rapidement ! Et même s'il s'avérait plus tard qu'il ne pouvait rien faire pour elle, Caroline ne serait pas venue pour rien, elle repartirait au moins avec la satisfaction d'avoir revu un visage ami. Et plus qu'ami, Augustin était probablement l'une des rares personnes qu'elle pouvait considérer comme de la famille encore vivante, ou du moins presque libre de ses mouvements – puisque qu'elle ne se faisait guère d'illusion sur le sort de ceux qu'elle avait laissés en Pologne. Le savoir toujours égal à lui-même et content de la retrouver avait quelque chose de rassurant que même elle ne pouvait qu'apprécier. Quand bien même ce qu'elle faisait surtout, c'était s'éviter ce genre de considérations qui l'obligeaient à envisager le pire pour ceux dont elle n'avait pas de nouvelles.

Elle avait mieux à faire de toute façon, notamment s'excuser de son silence, et surtout faire comprendre à Augustin ce qu'il devait comprendre sans trop lui en dire, à commencer par le fait qu'elle ne s'appelait plus Karolina, puisqu'il ne l'avait jamais connue que sous ce nom.
- Allez, c’est pas si grave. Je suis juste content de te voir, tu sais. Et je crois qu’il vaut mieux que je ne sache rien de tes secrets. Si je sais dans quoi tu t’es embarqué, je vais passer mes journées dans l’angoisse.
- Je me tais, répliqua aussitôt Caroline, je ne voudrais pas te donner plus de cheveux blancs !
Elle lui lança un sourire innocent, et se prit à le détailler un peu plus précisément. Elle était de mauvaise foi : il n'avait pas (encore) vraiment vieilli. Il avait l'air plus inquiet qu'avant la guerre, sans doute (mais qui ne l'était pas ?) mais même à bien y regarder, Augustin Chassagne était resté le même. En plus poussiéreux, du loin de l'arrière-boutique de sa librairie dont il semblait sortir. Il n'avait même pas l'air d'avoir véritablement maigri, alors que la tendance à Paris était aux joues plus ou moins creuses et aux longues attentes vaines devant les boutiques.
- Tu restes pour quelques temps, j’espère ? Je manque de compagnie revigorante, ces derniers temps.
La question du libraire sortit Caroline de ses pensées, et pendant un instant, le temps pour lui de consulter sa montre, elle hésita. Par réflexe, elle jeta un regard autour d'eux. Ils étaient seuls, évidemment, personne n'aurait eu l'idée saugrenue d'écouter une conversation entre un ancien professeur et ce qui semblait être une vieille connaissance. Pour autant, elle préférait aborder le véritable sujet de sa visite une fois certaine qu'ils seraient tranquille.
- Quelques temps, oui, répondit-elle vaguement. Comment, tu manques de compagnie alors que tu est entouré de bouquins ? Je suis déçue, Augustin, moi qui pensais que Baudelaire suffisait à ton bonheur !
Baudelaire ou un autre, à la réflexion, elle n'avait jamais su quel auteur avait sa préférence – s'il en avait vraiment un, d'ailleurs, elle le soupçonnait d'être incapable de choisir. Tout en parlant, elle s'était vaguement approchée de l'une des fenêtres de la petite boutique pour glisser un regard à l'extérieur, sous prétexte de le suivre alors qu'il se dirigeait vers la porte. Dehors, la rue était vide.
- Je vais fermer la boutique. Ce n’est pas tous les jours que ma meilleure amie déboule sans crier gare. Tu as le temps de boire un verre ou manger un bout, voire les deux ? Je me suis sacrément amélioré en cuisine. Ce n’était pas difficile, ceci dit.

Était-ce possible ? Caroline ne put s'empêcher de s'esclaffer. Dans le temps, même une volaille sur le point d'être rôtie cuisinait mieux qu'Augustin – à peu près.
- Je ne veux pas passer à côté de ça... !
Les nouveaux talents de cordon bleu du professeur Chassagne constituaient en soi une excellente raison de rester. Et puis autour d'un repas au moins, ils auraient le temps de discuter. Caroline consentit donc à cesser d'épier l'extérieur de la librairie pour suivre son ami vers l'étage supérieur où il devait vraisemblablement habiter. Elle hésita un instant alors qu'ils s'apprêtaient à monter, se demandant brusquement s'il avait bien fermé la porte à clef, mais se résigna à renoncer à aller vérifier. Comme comportement suspect, on faisait difficilement moins discret... Et il n'avait pas besoin de connaître immédiatement ses charmants et nouveaux réflexes. La jeune femme se contenta de jeter des regards curieux autour d'elle, découvrant la nouvelle antre de son ancien tuteur, qui n'avait rien à envier à l'habitation qu'elle lui avait connue avant la guerre.
- C'est agréable ici, tu as aussi des talents caché pour arranger les intérieurs ? lança-t-elle avec humour.
Caroline fit quelques autres commentaires amusés sur les lieux, un demi-sourire aux lèvres, tout en en faisant l'air de rien un tour attentif. Arrivée devant une fenêtre qui attira un instant son attention, elle se retourna enfin vers Augustin qui commençait à s'affairer. 
- Ne te décarcasse pas pour moi ce soir... Il se peut que tu aies d'autres occasions de nous faire un repas, glissa-t-elle soudain.
Ces quelques mots lâchés, Caroline de rapprocha d'Augustin et s'appuya sur un petit meuble pour lui faire face et prendre un instant pour le dévisager. Maintenant qu'ils étaient bien certains d'être seule, autant expédier rapidement ce qui la préoccupait. 
- En fait, je ne suis pas là par hasard... J'ai un service à te demander, reprit la jeune femme en jouant sans s'en rendre compte avec un bibelot qu'elle faisait rouler entre ses doigts (une manie de s'occuper les mains qui ne passait décidément pas). Ça va te rappeler le bon vieux temps : j'ai besoin d'une chambre. 
Et évidemment, elle avait pensé à lui. Qui d'autre ? Il était définitivement une des rares personnes en qui elle avait confiance à pouvoir encore lui rendre ce service. Tous les autres, la joyeuse bande de La Coupole, un peu trop communiste au goût de ces chers Boches, avaient été arrêtés, dès 1940. A ce souvenir, l'ancienne photographe qui n'y avait échappé que de peu retint une grimace et surtout, leva un doigt pour interrompre Augustin avant d'avoir sa réponse. 
- Avant de dire quoi que ce soit écoute-moi, lui demanda-t-elle, plus grave que quelques minutes auparavant. Je ne peux pas te donner de détails, mais je sais que tu sais que je ne suis pas revenue pour rien. Et que ce que je fais n'est pas... du tout légal. Je ne peux pas te cacher que si tu m'aides, tu prends un risque, et je veux être certaine que tu en as conscience, et que tu sais que si tu refuses, je serais bien la dernière à t'en vouloir.
Caroline plongea dans les yeux de son ancien tuteur un regard décidé, sans détour. Elle était aussi honnête qu'il lui était possible de l'être, et elle avait bien conscience qu'elle embarquait Augustin dans une situation incertaine (l'espérance de vie réduite des opérateurs radio du SOE lui revint brusquement en mémoire). Elle était sincère en disant qu'elle ne lui en voudrait pas. Mais au fond, elle le connaissait bien, assez pour se douter de sa réponse, et c'est pour cela qu'elle s'était sentie obligée de le prévenir. Tout en se faisant intérieurement la promesse, s'il acceptait, de tout faire pour le mettre le moins possible en danger.

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MessageSujet: Re: Comme au bon vieux temps // Augustin & Caroline   Jeu 27 Oct - 23:18

Que c’était bon de la voir rire ! Bon, même si Augustin avait toujours l’impression tenace que Karo...Non, Caroline se moquait  toujours un peu de lui. Elle était là, elle était en vie, et c’est tout ce qui importait pour l’instant.
Il fit une moue déçue quand elle lui parla de ses cheveux blancs.


Mais je n’en ai quasiment pas, voyons ! J’ai juste les tempes qui grisonnent. Comme Clark Gable.


Et il fit un large sourire tout heureux de sa plaisanterie stupide. Parce qu’entre Clark Gable et lui, il y avait un gouffre, que dis-je un abysse…
Les réflexes ont la vie dure. Il avait suffit de cinq minutes avec son amie pour qu’il laisse le costume du professeur au vestiaire, pour n’être qu’Augustin, un libraire défraîchi à qui il arrivait d’avoir un humour tout à fait contestable. Humour que Karo...Ah mais zut ! Caroline, appréciait en d’autres temps.
Il remarqua bien qu’elle jetait des coup d’oeils dehors, qu’elle observait les alentours, l’air de rien. Il ne pipa mot. Il se doutait bien qu’elle n’était pas venue à Paris pour enfiler des perles ou faire commerce de morue séchée. Au fond, il ne voulait pas savoir. Il préférait encore le doute qu’une absolue certitude qui aurait considérablement augmenté sa consommation de tabac à pipe.


Ils montèrent à l’étage, donc. Pour entrer dans le confortable trois pièce-cuisine d’Augustin. Les Chassagne étaient riches, oui, et si Augustin s’habillait souvent de façon stricte, il n’en était pas de même pour son chez lui. Il aimait le luxe confortable. Caroline put donc découvrir le salon-salle à manger d’Augustin, meublé dans le style Louis-Philippe. Tous les meubles étaient simples mais élégants, cirés comme il fallait. Un tapis persan recouvrait le sol autour du canapé et des deux fauteuils, tendus de tissu chamarré. Des coussins invitaient naturellement à la détente. Au dessus de la cheminée en marbre, trônait un tableau qu’elle avait déjà vu dans son ancien appartement : une peinture naïve des portes d’Ispahan, où un jeune homme en costume blanc, adossé contre un mur, souriait. Le visage d’Augustin (car c’était lui sur le tableau) avait une expression douce que Caroline ne lui avait jamais vu, à part là. L’oeuvre était signée d’un mystérieux “A.d.J”...
A part ça, des livres évidemment, comme si il y en avait pas assez dans la boutique. Des bibliothèques ornaient tous les murs disponibles. Tous ceux qui étaient indispensables à Augustin, selon lui, et personne ne sera étonné qu’il y en ait beaucoup. La tapisserie à fleurs faisait vieille cocotte, mais étrangement, cela ne détonnait pas dans cette atmosphère d’un autre siècle. C’était comme si Augustin avait voulu se faire un nid hors du temps, hors de ce temps si contraire à sa nature profonde.
La pièce donnait sur un couloir où l’on trouvait plusieurs pièces en enfilade : la cuisine, très petite, deux chambres, et luxe inconcevable dans ce quartier populaire, une salle de bain avec une vraie baignoire, qu’Augustin avait fait installé aussitôt en possession des lieux. Se laver dans un tube en métal devant le fourneau, avec casserole d’eau chaude, très peu pour lui.

Donne moi ton manteau que je te débarrasse…


Augustin aida Caroline à enlever son manteau, comme il le faisait machinalement pour toutes les femmes, oubliant que ce genre d’attention pouvait tout à fait agacer la fière Caroline.
Il rangea correctement le tout sur le porte manteau et invita son amie à s’asseoir confortablement.


Evidemment, au lieu de s’asseoir, Caroline se mit à tripoter une salière en argent, tout en lui expliquant sa venue...sans rien lui expliquer en fait. Augustin avait ouvert la bouche pour répliquer qu’elle continua sur sa lancée.
Et voilà...Elle s’était forcément embarquée pour une aventure périlleuse ! Ce qu’il risquait lui ? Il s’en fichait bien, vu qu’il commençait à avoir une trouille bleue...pour elle. C’était foutu: il aurait peur désormais.
Augustin regarda gravement Caroline et se pinça les lèvres.


Je ne vais pas faire l’étonné. Je ne fais pas dans la légalité pour tout, bien que je suis certain que mes activités de sauvetage de livres soient bien moins dangereuses que les tiennes...Dont je ne veux aucuns détails, d’ailleurs.
Je vais juste te dire que tu es ici chez toi, aussi longtemps qu’il le faudra, c’est tout. Et que si ça sent le souffre, j’ai une jolie propriété dans la drôme, assez loin du premier village. Je suis ton ami, et si l’on veut survivre à tout ce fatras fasciste dehors, il faut s’en tenir aux valeurs auxquelles on tient...Et l’amitié en fait partie.
De plus, je serais bien plus inquiet de te savoir dans Paris sans aucune nouvelle. Je préfère te voir régulièrement ici, au moins, je saurais que tu es toujours en vie.


Et puis, étrangement, un sourire de canaille monta sur son visage, alors qu’ils se dévisageaient sentencieusement jusque là.


Au fait...Je t’ai menti pour la cuisine.... Mais ma mère me donne toujours de quoi tenir un siège, et sa cuisinière fait des miracles avec presque rien.
Alors ?  Rôti de porc, pommes dauphines et carottes, ça ira comme menu à Madame ? Je n’ai qu’à faire réchauffer. Ça, j’y arrive à la perfection !


Oui, il souriait, le bougre, content de sa facétie.

On va se déboucher une bonne bouteille. Ton retour est à fêter.

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MessageSujet: Re: Comme au bon vieux temps // Augustin & Caroline   Dim 12 Mar - 19:46

La tanière d’Augustin – qui ne ressemblait finalement pas du tout à une tanière, ou alors une tanière de luxe – avait quelque chose de réconfortant. Une atmosphère feutrée, paisible, qui enveloppa aussitôt Caroline tandis que son regard exercé aux détails se posait un peu partout autour d’elle. Tout était désuet, des fauteuils colorés à la tapisserie fleurie, en passant par les meubles cirés et le grand tapis persan aux rouges un peu délavés, mais tout semblait exactement à sa place dans cette pièce presque entièrement tapissée de bibliothèques pleines à craquer. Hors du temps, c’est la façon la plus exacte que trouva Caroline pour définir ce petit univers sur lequel régnait un tableau qu’elle reconnut aussitôt, le portrait d’Augustin dont le visage doux, cette expression qui avait toujours intrigué la jeune photographe, mettait une touche finale à l’harmonie des lieux. Elle sourit en constatant que les livres qui occupaient tous les pans de mur possibles, s’entassaient toujours dans un chaos dont Augustin seul connaissait la logique mais qui contribuait au charme de la pièce. C’était décidément un petit îlot de paix que cet endroit, à moins que ce sentiment inattendu de sécurité qui s’était emparé de Caroline ne soit qu’une réaction éphémère à l’inquiétude que soulevait l’extérieur, les rues dans lesquelles il fallait avancer masquée sans en avoir l’air, avec le sentiment que la véritable raison de sa venue à Paris était écrite sur son front et visible de tous. Un comble, alors que les professeurs du SOE allaient jusqu’à rappeler la façon dont devait arranger ses cheveux une fois en France pour se fondre totalement dans le décor. Mais elle n’avait pas besoin d’une coiffure pour rester discrète, ou d’éviter les regards chez Augustin. C’était probablement pour ça qu’elle était venue, malgré toutes les consignes qui voulaient qu’on ne reprenne pas contact avec d’anciennes connaissances sans se méfier. Si elle n’était pas forcément plus en sécurité avec celui qui avait été son mentor qu’ailleurs, Caroline savait au moins qu’aucun danger ne viendrait de lui. Et c’était comme si l’ambiance paisible et coupée du monde de cet appartement était là pour le lui confirmer.

C’est pourquoi elle ne tourna pas indéfiniment autour du pot et lui annonça presque de but en blanc la raison pour laquelle elle était là. Elle savait très bien, elle aurait même pu jurer, avant que cet avion qui l’avait larguée derrière les lignes ne décolle de Tempsford, qu’il allait accepter de l’aider. On lui avait dit que la guerre changeait les gens et qu’elle devait se méfier des amis d’un temps qui n’existait plus, mais Augustin Chassagne échappait à ces considérations – ce qui tombait bien puisqu’il était probablement le seul des amis de ce fameux temps révolu à encore pouvoir l’aider.
- Je ne vais pas faire l’étonné, répondit Augustin, très sérieux. Je ne fais pas dans la légalité pour tout, bien que je suis certain que mes activités de sauvetage de livres soient bien moins dangereuses que les tiennes... Dont je ne veux aucuns détails, d’ailleurs. Caroline esquissa un sourire amusé : du sauvetage de livres, elle aurait dû s’en douter. Je vais juste te dire que tu es ici chez toi, aussi longtemps qu’il le faudra, c’est tout. Et que si ça sent le soufre, j’ai une jolie propriété dans la Drôme, assez loin du premier village. Je suis ton ami, et si l’on veut survivre à tout ce fatras fasciste dehors, il faut s’en tenir aux valeurs auxquelles on tient...Et l’amitié en fait partie. De plus, je serais bien plus inquiet de te savoir dans Paris sans aucune nouvelle. Je préfère te voir régulièrement ici, au moins, je saurais que tu es toujours en vie.
Il y eut un court silence pendant lequel ils se dévisagèrent gravement. Malgré ses certitudes, Caroline se sentit soudain vaguement soulagée – vaguement seulement car c’était désormais officiel : elle avait mêlé Augustin à ses affaires et si l’on écoutait les statistiques (qui n’existaient pas vraiment d’ailleurs), elles risquaient de lui coûter plus qu’il ne l’imaginait.
- Merci, Augustin, répondit-elle simplement avec un sourire mince mais sincère. Elle en avait même cessé de jouer avec la salière dont elle s’était emparée plus tôt, et pendant quelques secondes, un nouveau silence s’installa. Caroline ne put s’empêcher d’imaginer que dans un film, on aurait parlé de tension dramatique, et de grimacer intérieurement en espérant que ça vie ne ressemblait pas à un mauvais policier aux effets de suspense attendus (ce qui était un peu le cas, à bien y réfléchir).

Mais très vite, l’air espiègle d’Augustin chassa la gravité de l’instant, son visage s’anima, quittant le sérieux nécessaire à leur conversation, et Caroline ne put qu’en faire autant lorsqu’il passa aux aveux :
- Au fait... Je t’ai menti pour la cuisine....
- Haha, j’aurais dû m’en douter ! répliqua-t-elle. Elle s’était laissée attendrir par l’émoi des retrouvailles, et ça n’allait pas du tout. Augustin était peut-être le meilleur ami qu’on puisse avoir, mais il ne serait jamais grand cuisinier.
- … Mais ma mère me donne toujours de quoi tenir un siège, et sa cuisinière fait des miracles avec presque rien. Alors ?  Rôti de porc, pommes dauphines et carottes, ça ira comme menu à Madame ? Je n’ai qu’à faire réchauffer. Ça, j’y arrive à la perfection !
- Et tu es fier de toi, en plus ? rétorqua Caroline. Ça va, je m’en contenterai, même si je suis très déçue.
Elle fit une moue faussement boudeuse. En vérité, c’était un véritable festin qu’il lui proposait quand on pensait au strict rationnement auquel la ville était soumise. Elle n’avait pas encore eu le temps de se rendre compte à quel point les difficultés s’étaient accrues depuis sa dernière mission, mais les files interminables qu’elle avait croisées en chemin, alors que la fin de journée approchait et que les boutiques devaient être presque vides, lui avaient donné quelques indices. Mais comme pour tous ceux qui avaient assez d’argent, Augustin semblait passer au moins un peu au travers de la crise. Pour le moment, en tout cas, car elle s’était laissé dire par des camarades revenus en Angleterre que même au marché noir, les denrées manquaient (oui, les agents de retour au bercail avaient leurs priorités lorsqu’ils racontaient leurs déboires ; la nourriture en faisait partie).
- On va se déboucher une bonne bouteille. Ton retour est à fêter, ajouta Augustin, témoignant d’une seconde priorité bien française : boire.

Caroline, qui s’était remise à jouer inconsciemment avec la salière en argent qui avait le malheur de se retrouver à proximité, se redressa vivement.
- Je sais que tout est prétexte à boire mais tu manques à tout tes devoirs : tu ne m’as pas fait visiter ! lança-t-elle en jetant un regard autour d’eux.
A vrai dire, d’où elle était, elle voyait déjà une partie non-négligeable de l’appartement. Le salon qui lui avait semblé si réconfortant, la petite cuisine, et elle devinait un couloir qui menait sur plusieurs portes. Mais si elle gardait un demi-sourire aux lèvres, sa demande n’était pas tout à fait innocente : elle avait besoin de voir les lieux, de les mémoriser, de repérer les accès… Pendant un moment, elle s’était laissé envelopper par l’ambiance paisible et hors d’âge de l’antre du libraire, mais l’instant de grâce s’était en partie dissipé et les vieilles habitudes (pas si vieilles que ça d’ailleurs) revenaient. Pour être à l’aise, totalement à l’aise, il fallait qu’elle sache exactement où elle se trouvait. Elle ne laissa donc pas le choix à Augustin et s’engouffra dans le fameux couloir.
- Au fait, il y a deux ou trois choses que tu dois savoir, quand même, commença-t-elle pendant qu’elle se faisait montrer les deux chambres. Je m’appelle officiellement Caroline Ancel, je suis secrétaire pour l’ambassadeur Cabanel à Matignon et je viens de quelque part en Auvergne – et je t’interdis de te moquer, ajouta-t-elle en pointant un doigt accusateur vers lui. Il faudra qu’on trouve une histoire pour expliquer pourquoi tu m’héberges…
Tout en parlant, elle observa avec une attention légèrement dissimulée les deux chambres et la salle de bain (qui lui tira une exclamation amusée : Augustin tenait visiblement à son petit confort). Pour être tout à fait heureuse, Caroline aurait aimé un autre accès vers l’extérieur que la porte d’entrée, mais comme elle ne pouvait malheureusement pas tout avoir et qu’elle avait déjà un logement, elle dut donc s’estimer heureuse.
- … Et je n’ai évidemment ni mari, ni enfant, ni rien fait d’intéressant sinon monter à Paris pour avoir un travail de secrétaire, poursuivait-elle alors qu’ils revenaient vers le salon. J’ai une vie d’un ennui profond, en résumé.
Elle leva les yeux au ciel avant de les fixer sur Augustin pour observer sa réaction même si un court instant, son esprit divagua vers André, vers sa petite Alice qui balbutiait ses premières phrases dans un pensionnat anglais, vers sa sœur et puis tous les autres, en Pologne, plongés dans le silence. Alors qu’elle suivait Augustin dans sa cuisine, elle se revit dix ans plus tôt (ça ne les rajeunissait pas) alors qu’elle emménageait chez lui pour la première fois. Elle lui avait dit qu’il lui sauvait la vie, à l’époque (la pension qu’elle avait déniché était affreuse à ce point), si elle avait su que ça serait presque réellement le cas des années plus tard…
- Bon, on l’ouvre cette bouteille ? demanda-t-elle pour chasser la nostalgie. A ton tour de parler : Qu'est-ce que tu deviens ? Qu’est-ce qui s’est passé à la Sorbonne pour qu'ils osent te faire partir, ces abrutis ?

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La liberté appartient à ceux qui l’ont conquise.
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Comme au bon vieux temps // Augustin & Caroline

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