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 Les questions sont rarement plus indiscrètes que les réponses [PV. Caroline]

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Ingrid Lorre
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MessageSujet: Les questions sont rarement plus indiscrètes que les réponses [PV. Caroline]   Jeu 18 Fév - 15:44

Plutôt que se répéter il lui semblait que relire était donner une preuve nouvelle d’un amour infatigable. Lassée par une journée sans intérêt, déçue par un appartement encore une fois vide, elle s’était donc laissé aller à feuilleter un roman inachevé de Schiller, une balade dans une Venise languissante et mortelle qu’elle avait presque oubliée. Se remémorant la place prépondérante de l’illusion et de la tromperie, elle se jura cependant rapidement de ne pas oublier de le laisser en évidence pour Maximilian. Ce genre de thématique l’inspirerait sans doute. Malheureusement le parallèle une fois fait elle ne parvint pas à l’oublier, si bien que sa lecture tourna rapidement à l’amer. Perdue l’envie de se perdre dans un bouquin, Ingrid referma sèchement le sien. Prise de la sensation soudaine et oppressante que puisque la lecture ne la divertissait aujourd’hui pas plus rien ne le ferait jamais, elle se releva brutalement pour faire quelques pas nerveux, les mains agitées et la mâchoire crispée. Inacceptable, cette impression que le réalisme s’immisçait jusque dans les moments qui n’auraient dû être gouvernés que par l’abstraction. Dans ce contexte peu disposée à la rationalité, elle suivit alors simplement le besoin soudain de prendre l’air, attrapa imper et sac et descendit à la hâte l’escalier de l’immeuble. Pur reflexe, lorsque l’esprit s’agitait subitement elle voulait croire que la marche pouvait faire office de diversion.

Une fois dehors elle fut soudain frappée de l’étrange sensation de se trouver dans une peinture à huile néerlandaise. Des nuages qui filaient doucement, une atmosphère étrangement légère et des couleurs orangées qui se dessinaient a-dessus des têtes, une journée qui touchait à sa fin, à s’y méprendre une toile du siècle d’or. Bien sûr l’idée lui plut assez, et avec la certitude que dans un décor de maître rien ne pouvait s’aggraver elle descendit en direction de la Seine. En quasi trois ans passés à Paris elle avait pris le même chemin d’innombrables fois, trainant un peu les pieds comme pour le faire volontairement durer. Une balade devenue avec le temps presque automatique, auquel elle dérogeait rarement mais toujours par hasard. Aujourd’hui cependant pas de fioriture, elle suivit machinalement le tracé habituel, changea de rive, longea les jardins du Luxembourg, passa devant la fontaine de l’observatoire et s’arrêta finalement, après plus d’une quarantaine de minutes de flânerie, sur la place où se croisaient le boulevard Arago et la rue du Faubourg St Jacques. Comme souvent elle vint s’asseoir sur un des seuls bancs de l’endroit, qui faisait face à l’arrière des jardins et ainsi disposait de l’emplacement parfait, choisi avec minutie car se trouvait presque à l’emplacement quasi exact duquel avait été pris un cliché qu’elle appréciait particulièrement. Une photo marquante par la spontanéité du sujet, une jeune femme qui n’avait peut-être jamais su que quelqu’un avait capturé le regard lancé un arrière et le sourire mutin. Alors assise ici Ingrid se plaisait à imaginer la scène se jouer à nouveau et à tenter de comprendre ce qui avait un jour pu pousser un photographe à se trouver à l’endroit et au moment parfait. Par habitude encore elle s’offrit ensuite un moment à suivre des yeux quelques passants qui l’intriguaient, oubliant ainsi parfaitement le tracas qui l’avait tiré dehors.
Si beaucoup de goûts et d’envies l’avaient quittée en même temps que le nazisme avait commencé à lui corrompre l’esprit, une étrange disposition à regarder passer les gens demeurait. Avec une forme de naïveté, d’amusement candide – facette de sa personnalité que plus personne ne suspectait, Ingrid aimait à suivre du regard les passants pour les dépouiller de leur identité et en créer une nouvelle de toutes pièces. Celui-ci devenait un ancien aventurier reconverti en conteur professionnel ; celle-là était une jeune aristocrate qui transportait dans son sac les preuves d’un vieux secret de famille déterré. Rien de politique, de simples parenthèses romancées en toute insouciance. Ce jeu la ramenait immanquablement à Berlin, il y a plus de vingt ans, lorsqu’avec ses frères elle passait des après-midis dans un parc à inventer des histoires toutes plus invraisemblables que les autres, dont le caractère impossible faisait tout le charme. Mais à présent qu’elle était seule la chose demeurait fade. Tous les efforts d’imagination ne suffisaient pas, elle n’aurait jamais l’originalité de ses deux frères réunis et avait aujourd’hui la sensation d’avoir fait le tour de tous les scénarios dignes de ce nom. Ne restaient que des histoires préconçues qu’elle ressortait aléatoirement, qui la faisaient sourire quelques minutes mais qui rapidement la lassaient. L’amusement déjà passé, elle laissa son dos s’appuyer contre le banc et soupira en sortant une cigarette d’un étui. Le tabac allumé elle releva la tête et posa par hasard les yeux sur une silhouette qui aussitôt lui sembla connue. Naturellement elle la suivi du regard, s’étonna d’abord de penser la connaître sans en être directement certaine mais rapidement devint persuadée de ne pas le confondre.

Elle la connaissait à peine, ne lui avait tout au plus qu’adressé quelques mots polis entre deux portes, mais cette brune dégageait cette étrange sensation de déjà-vu. Un visage qu’Ingrid était persuadée de ne jamais avoir connu mais dont les expressions revêtaient pourtant quelque chose de familier. Le coin de la bouche qui se pliait de la même manière, peut-être des prunelles au semblable fond déterminé, de simples détails qui appelaient les souvenirs. Alors que la jeune femme passait devant elle Ingrid voulu l’interpeller, ouvrir la bouche pour lui faire tourner la tête mais son nom ne lui revint d’abord pas. Nouvelle à l’ambassade, secrétaire de Cabanel, elle se rappelait sans mal de cela mais le patronyme restait incertain, si bien qu’au moment où la jeune femme l’eut dépassée elle s’était presque résolue à la laisser s’éloigner. Heureusement la mémoire lui revint subitement et aussitôt elle éleva assez la voix pour qu’on ne puisse pas l’ignorer.

« Mademoiselle Ancel ! »

Ancel. Ingrid en était presque certaine. L’attention de Caroline attrapée, elle se leva et fit quelques pas pour remonter à son niveau, souriant avec une franchise qu’elle n’expliquait pas. Tout comme elle réalisait qu’elle venait de l’interpeller sans véritable raison, simplement prise d’une envie sans fondement de s’attarder face à un visage vaguement connu mais pas encore trop vu. Les Français avaient en effet d’agréable qu’on leur parlait rarement trop longtemps, si bien qu’ils avaient pour la plupart quelque chose de quasi exotique quand bien même ils se trouvaient chez eux.

« Caroline, n’est-ce pas ? »
Ou peut-être Catherine. Au moins quelque chose de ressemblant, sans doute assez proche pour ne pas la vexer. Ingrid tira sur sa cigarette et tourna largement la tête pour ne pas gêner son interlocutrice forcée avec sa fumée.
« C’est amusant de croiser quelqu’un qu’on connaît ici, ça ne m’arrive pas souvent. »

Pour cause, les Allemands qu’elle côtoyait quotidiennement s’abstenaient souvent s’abstenaient généralement de descendre si bas. Chose pour laquelle on ne pouvait pas les blâmer, après tout on pouvait vite frôler l’ennui quand on avait l’habitude de l’agitation du vieux centre.

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MessageSujet: Re: Les questions sont rarement plus indiscrètes que les réponses [PV. Caroline]   Lun 21 Mar - 19:46

Caroline ne parvenait à décider si reprendre ses marques à Paris s'était avéré plus simple ou plus délicat qu'elle ne l'avait imaginé. Après tout, elle en était à sa seconde mission sur le terrain, et contrairement à la première fois, elle ne partait pas de zéro. Elle connaissait déjà certains réseaux, elle pouvait renouer des contacts, savait à qui elle pouvait se fier, même juste un peu, elle pour qui la confiance était devenue une denrée aussi rare que pour d'autres le tabac. Pourtant, dans ce Paris qu'elle pensait connaître sur le bout des doigts ou presque, les choses avaient changé. Plus ou moins imperceptiblement, comme si l'étau s'était subtilement resserré autour des réseaux de résistance, et que ces derniers en avait bien conscience. Tout semblait être devenu plus compliqué, et plus dangereux – même si la paranoïa toujours plus accrue de Caroline n'était probablement pas pour rien dans ce sentiment – de sorte que résistants, contacts et personnes de confiance (ou à peu près) se montraient encore moins facilement que quelques mois auparavant. On ne pouvait leur reprocher un excès de prudence, surtout depuis les derniers événements qu'elle avait suivis de loin à Londres, et réussi à se faire raconter en détails depuis son arrivée à Paris par son (cher) partenaire et pseudo-patron. Néanmoins cette relative invisibilité des réseaux compliquait de beaucoup la tâche de la jeune femme qui n'avait été parachutée avec pour seul moyen de retrouver ces derniers qu'un rendez-vous déjà manqué. Il y avait quelques jours, désormais, que celle qui se faisait appeler Clémence était de retour à Paris, et malgré ses recherches actives entre deux séances de confrontation avec les machines à écrire de l'ambassade de Vichy, ses anciens compagnons lui échappaient. La seule piste qu'elle tenait réellement était celle de ce Guillaume Vial, mais un Vial qui travaillait pour l'armée de Vichy et qu'il n'était pas question d'approcher sans en savoir plus. D'autant que la priorité restait de retrouver PILOT qu'elle avait manqué une première fois à cause de ce fichu mauvais temps anglais qui empêchait les avions de décoller. Et sans radio, ni nouveau point de rencontre... Cela revenait à chercher une aiguille vivante et peu encline à se laisser trouver dans une botte de foin allemande. Autant dire qu'à son grand agacement, alors qu'elle quittait l'ambassade et un rapport qu'elle n'avait pas fini de taper (mais Cabanel, absent, ne pourrait pas le lui reprocher - et de toute façon elle n'était pas là pour recopier des compte-rendus) Caroline n'était pas beaucoup plus avancée que quelques nuits auparavant, quand elle atterrissait dans les cimetières, profanait les tombes et confondait les ambassadeurs avec les intermédiaires.

Il restait néanmoins à la jeune femme une chance de pouvoir cesser de jouer au chat et à la souris avec PILOT : le rendez-vous manqué. Ce jour-là, alors qu'elle quittait l'hôtel Matignon en essayant d'éviter la sorcière des lieux – à savoir Yvonne, qui l'avait déjà prise en grippe, pour une raison qu'elle ignorait – il y avait exactement une semaine que la rencontre aurait dû avoir lieu. Caroline avait décidé de tenter de se rendre au même lieu, à la même heure, en espérant que ses anciens camarades de terrain auraient la même idée, faute de quoi elle allait devoir se lancer dans une chasse à l'homme qui ne la ravissait pas. Elle comptait beaucoup sur PILOT, implanté dans Paris et ses alentours depuis longtemps, pour prendre contact avec d'autres réseaux, puisque telle était sa mission, ainsi que celle de Cabanel, qui n'avait visiblement pas été très chanceux dans ce domaine... ou compétent, selon le point de vue, voilà ce que ça donnait de recruter ses agent chez les pontes de la collaboration. Peut-être était-ce d'ailleurs ce qui perturbait le plus l'agent du SOE depuis son retour : là où lors de sa précédente mission, elle avançait à pas masqué et se tenait le plus loin possible de toute forme de représentation des autorités allemandes et françaises, elle devait désormais se glisser le plus naturellement du monde parmi eux, et faire avec sans leur donner la possibilité de deviner qu'elle se sentait épiée au moindre de ses mouvements. Ce qui n'était peut-être pas qu'une impression d'ailleurs, Yvonne devait probablement tenir un petit carnet noir dans lequel elle notait les allées et venues, les rencontres, et peut-être même les pauses-café de ses collègues. Entre cette vieille peau et l'ambassadeur Cabanel, qu'elle était censée assister autant que surveiller selon les mots de Buck – c'est dire si la confiance régnait –, Caroline n'aurait pu être mieux entourée. Et encore, c'était sans mentionner les rapports, les courriers à taper sur des papiers à en-tête de l'ancienne République Française qu'il fallait recouvrir, et les machines à écrire, dont l'utilisation forcée faisait chaque jour regretter un peu plus profondément à la jeune femme de n'avoir pas demandé une formation accélérée en secrétariat. Si bien qu'elle ne put s'empêcher de penser que si un jour sa couverture tombait, ce ne serait pas à cause de sa fausse identité trop proche de la vraie, d'un message radio intercepté par les Allemands ou d'une trahison, mais parce qu'on se serait enfin rendu compte que la secrétaire imposée par Cabanel ne savait pas taper plus de trois courriers par heure – et encore.

Mais elle avait visiblement encore un peu de répit devant elle. Un coup d'œil discret jeté derrière elle confirma en effet à Caroline que les rues qu'elle traversait rapidement étaient encore désertes, signe qu'elle n'était pas suivie. Elle effectua quand même de larges détours, à pied et en métro, pour s'en assurer et faire en sorte d'arriver vraiment pile à l'heure du rendez-vous (avec une semaine de retard, certes). Sans qu'elle n'en prenne réellement conscience au début, longer les rues d'un quartier qu'elle avait tant de fois arpentées avant la guerre lui tira quelques pensées plus mélancoliques qu'elle ne l'aurait voulu, mais parvenue à proximité de la petite place qui était le but de son trajet, en même temps qu'au souvenir de l'arrestation d'une partie des personnes avec lesquelles la jeune photographe qu'elle avait été errait dans ces rues, elle se rappela à l'ordre et se concentra sur son objectif du jour. Elle connaissait très bien ce lieu de rendez-vous : elle y avait pris une photo dont elle n'était pas peu fière, très peu de temps avant son départ pour l'Espagne. Une femme qui attendait, un homme l'avait appelée et ce que Caroline avait figé sur le papier glacé, c'était tout juste l'instant où l'inconnue avait jeté un regard derrière elle, un petit sourire aux lèvres. La place avait bien changé depuis ce moment, et même depuis le dernier passage de l'agent du SOE qui nota que la statue d'Arago qui y trônait encore fièrement lors de sa dernière mission avait disparue. Acte de vandalisme ? Besoin en matériau qui auraient poussé les Allemands à fondre le bronze ? Elle n'eut pas le temps de s'interroger plus avant : alors qu'elle faisait quelques pas prudents vers le centre de la place où se trouvaient des bancs, Caroline repéra une silhouette assise sur celui où, justement, elle s'était elle-même un jour installée et avait pris le fameux cliché. Une femme, impossible à reconnaître à cette distance, qui avait elle aussi l'air d'attendre quelque chose - en tout cas, elle n'était pas occupée. Méfiante, l'ancienne photographe observa scrupuleusement les environs, à la recherche de quoi que ce soit pouvant lui indiquer qu'il s'agissait d'un piège, mais s'il y avait bien quelques passants aux alentours, ces derniers se contentaient justement de passer et d'avoir l'air inoffensifs. Elle n'y reconnut pas même le visage d'un des membres de PILOT, mais il restait quelques minutes avant l'heure effective du rendez-vous. Caroline hésita un instant, puis se décida à passer devant le banc en question pour aller attendre un peu plus loin s'il s'avérait que sa méfiance n'était pas fondée. Elle s'approcha donc à un rythme soutenu, mais naturel, tout en jetant à la femme installée sur le banc un regard à la dérobée. Aussitôt, elle se crispa : l'inconnue, cette fois, n'en était pas une – ou pas exactement. Elle maugréa un juron silencieux, et continua comme si elle n'avait rien vu, croisant les doigts pour passer inaperçue... mais elle sentit bien un regard s'arrêter sur elle, et avant qu'elle ne puisse être hors de portée de voix, la femme s'exclama : 
- Mademoiselle Ancel !

Mademoiselle Ancel n'eut d'autre choix que de s'arrêter, et de feindre la surprise en se voyant ainsi interpellée. Elle se figea, juste le temps pour l'Allemande de se lever et de s'approcher, une cigarette à la main. 
- Caroline, n'est-ce pas ? reprit celle-ci avec une once d'hésitation.
- Oui, c'est bien ça... Madame Lorre ? répliqua l'intéressée sur le même ton.
Si elle fit mine de chercher un instant le nom de son interlocutrice, ce ne fut qu'une façade. En réalité, elle se souvenait fort bien d'Ingrid Lorre, responsable de la section culture de la Propaganda (pas sa meilleure amie au premier abord, donc), que l'on croisait régulièrement à l'ambassade et que chacun s'accordait à définir comme glaçante. Il en aurait fallu plus pour troubler Caroline, si elle n'avait pas eu l'impression d'être l'objet de regards parfois insistants les rares fois où elles s'étaient trouvées dans une même pièce, ce qui ne se mariait pas bien avec la méfiance exacerbée dont l'agent clandestin savait faire preuve. Cette Ingrid, qui avait l'air de s'entendre plus ou moins bien avec Cabanel, ne lui disait rien qui vaille. Et évidemment, sa présence sur cette place non plus, encore moins maintenant qu'il était certain qu'elle pouvait reconnaître à la fois son nom et son visage.
- C'est amusant de croiser quelqu'un qu'on connaît ici, ça ne m'arrive pas souvent, reprit l'Allemande en soufflant des volutes de fumées dans lesquelles le regard de Caroline se perdit un court instant. 
Amusant n'était pas le terme que cette dernière aurait employé, mais elle n'en montra rien et afficha l'air le plus naturel possible - qui ne l'était donc pas tout à fait, mais en présence d'un membre des autorités d'occupation, après tout, cela n'avait rien de surprenant. L'espace d'un court instant, elle envisagea toutes les situations, à commencer par celles où Ingrid n'était bel et bien pas là par pur hasard. Mais étrangement, il n'émanait de l'inquiétante femme aucune hostilité. Troublant. Caroline eut une pensée peu amène pour Cabanel qui pourrait se méfier de ses accointances chez les Allemands (il lui fallait bien quelqu'un pour râler, tant pis s'il n'y était pour rien) puis se décida à répondre afin de ne pas avoir l'air plus suspecte qu'elle ne pouvait déjà l'être. 
- Ce n'est pas très fréquenté, c'est vrai, lâcha-t-elle. Je ne m'attendais pas à vous voir ici !
Elle tenta un sourire amusé pour donner le change, tout en ne pouvant s'empêcher d'avoir une pensée pour les temps où ce quartier était beaucoup moins moribond, et où le seul Allemand qu'elle y croisait, entre trois communistes et deux photographes (quand ils n'étaient pas les deux à la fois) était beaucoup plus agréable et fréquentable que Frau Lorre. Elle s'abstint d'en piper mot, songeant que son interlocutrice surprise n'aurait pas la même nostalgie qu'elle des moments où son entourage était un condensé des ennemis du régime nazi.

Au lieu de cela, elle étudia un instant les traits d'Ingrid, tout en continuant à se demander ce qu'elle faisait là, et plus largement, pourquoi elle semblait lui porter plus d'intérêt que n'en méritait a priori une secrétaire de l'ambassade de Vichy. Maintenant que la conversation était lancée, elle avait deux choix : l'écouter et s'éloigner le plus rapidement possible en espérant qu'il ne se produirait rien de plus – ce qui impliquait de s'éloigner également de son rendez-vous hypothétique – ou chercher à en savoir plus en continuant à échanger des banalités – ce qui ne l'avançait pas non plus beaucoup pour PILOT. Frustrée par les imperfections de ces deux solutions, Caroline jeta un regard autour d'elle, mais n'y repéra une fois de plus personne ressemblant de près ou de loin à un membre du SOE. Quelque chose lui disait qu'elle s'était trompée en venant ici. Réprimant un soupir, elle reporta toute son attention sur Ingrid : quitte à s'être déplacée, autant en profiter.
- Enfin, je ne viens pas souvent par ici, reprit donc la jeune femme.
Caroline essaya d'avoir l'air vaguement plus avenante qu'à l'ordinaire en prononçant ces quelques mots, et ce malgré toute la méfiance que lui inspirait Frau Lorre dont elle ignorait toujours la raison pour laquelle elle l'avait arrêtée, s'il y en avait véritablement une.
- Mais j'en déduis que vous, si.... Vous aimez ce quartier ?
Elle n'avait plus qu'à espérer qu'elle ne faisait pas la conversation à une personnalité du régime nazi pour rien. Et, très paradoxalement... que personne de PILOT ne viendrait.

Spoiler:
 

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La liberté appartient à ceux qui l’ont conquise.


Dernière édition par Caroline Sinclair le Sam 18 Fév - 21:33, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Les questions sont rarement plus indiscrètes que les réponses [PV. Caroline]   Dim 17 Avr - 17:27

A présent qu’elle se trouvait face à Caroline elle se demanda un instant pourquoi ne pas s’être contentée de la laisser filer, ou tout au plus d’un aimable signe de main qui n’aurait pas appelé à la conversation. Une envie inexplicable, simplement irrationnelle à présent qu’Ingrid se rappelait qu’elles n’avaient en théorie rien à se dire. Les ragots d’ambassade ne l’intéressaient en effet pas, les vies privées de ceux qui la peuplaient guère beaucoup plus. Elle était d’ailleurs plus susceptible de changer de route et prétextant une excuse vaseuse – si tant est qu’elle prenne la peine d’en imaginer une – quand une vague connaissance sans pouvoir l’approchait que d’adresser allègrement la parole. Et pourtant elle se retrouvait à présent plantée face à Caroline, sur les lèvres un sourire dont la discrétion était gage de sincérité. Elles ne s’étaient croisées que peu de fois, parlé encore moins, et pourtant la secrétaire avait toujours appelé à autre chose que l’indifférence, la faute à une sensation immédiate et persistante de déjà-vu. Et à présent qu’elle l’observait de près l’impression se confirmait, un air de famille lointain mais troublant. Ou alors une simple projection, l’envie de voir un regard à la semblable dureté de premier abord là où il n’y avait pourtant aucune similitude. Consciente de la possibilité Ingrid préférait cependant l’exclure, le souvenir ayant un aspect quasi romantique qui lui plaisait assez. Représentation factice du passé, peut-être. Tant pis. Face au rationnel qui voulait indiquer une tromperie de l’esprit elle continuerait de se voiler la face, à voir dans les traits de Caroline un portrait tiré d’antan.
Mais brusquement la rêverie se dissipa, l’attention d’Ingrid rattrapée par une question.

« - Mais j'en déduis que vous, si.... Vous aimez ce quartier ?
- A vrai dire je ne sais pas vraiment. C’est loin d’être l’endroit le plus passionnant de Paris mais il y a quelque chose de… particulier, je suppose. »

Réminiscence d’un temps révolu, détestable et dont les échos d’une certaine douceur de vivre résonnaient pourtant presque agréablement. Pacifistes, communistes, et autres esprits contestataires, il paraissait qu’ils s’étaient un jour tous croisés ici, ce qui naturellement se devait d’inspirer un certain mépris. Au moins de façade ; tout occupant qui se respectait ayant l’obligation tacite de ne pas se pâmer sur la nature autrefois anticonformiste du secteur. Cependant un quartier qui, bien qu’un temps politiquement mal famé et aujourd’hui délaissé, conservait une âme qu’Ingrid avait peut-être inventé de toutes pièces mais qui la séduisait. Spontanéité libre d’avant-guerre, qui de façon inavouée lui rappelait une jeunesse berlinoise dont toute l’étroitesse nazie n’effacerait jamais totalement le souvenir facétieux. A la nostalgie réprimée elle préférait donc la réponse évasive, plus facile à formuler et sans doute de meilleur ton.
Un arrêt mis à la songerie, prenant conscience du retard qu’elle imposait peut-être à Caroline, et compréhensive elle indiqua la rue vers laquelle elle se dirigeait.  

« Je comptais aller dans la même direction, si ça ne vous ennuie pas je vous accompagne un moment. »

Et si cela l’ennuyait – possibilité hautement improbable selon Ingrid – merci de feindre le contraire. Peut-être la faute à un manque d’habitude l’Allemande acceptait mal les contrariétés quotidiennes, cela lui tirait immanquablement une moue embêtée qui n’annonçait jamais rien de très bon.
Négligemment elle laissa tomber sa cigarette à peine consumée de moitié et reprit le fil de son discours tout en commençant à marcher. Discours qui d’ailleurs n’eut pas besoin d’être encouragé, l’envie spontanée de faire trainer la conversation étant assez évidente. Quoique qu’il s’agissait plutôt d’un monologue qui semblait s’engager. Ce qui était assez flatteur pour Caroline quand on savait que la bavardise d’Ingrid ne venait saouler que ceux face auxquels elle se sentait à l’aise, sinon pour qui elle éprouvait une sympathie certaine. Mais aussi fallait-il croire qu’une incapacité à percevoir qu’ils fatiguaient était le propre des gens prolixes, si bien qu’ils étaient susceptibles d’interpréter l’intérêt sur des figures pourtant lasses. Ici elle jugea donc l’attitude de Caroline engageante, dont le sourire soigné lui rappela même élogieusement les modèles d’Heinrich Schlesinger. Sur cette nouvelle filiation dans l’attitude elle ne pipa cependant pas mot, puisque faire remarquer sans raison flagrante que la brune aurait pu, par sa façon d’être, inspirer le talent d’un artiste aurait sans doute sonné étrangement. A force de répétitions Ingrid avait en effet conclu que ce genre de compliment sincère mais fantaisiste ne tirait souvent qu’un air gêné et un silence embarrassé. Tant pis pour l’éloge, Ingrid s’efforça donc de reporter toute son attention sur sa propre histoire.

« C’est en fait une série de hasards qui m’ont poussé par ici. Ou une série de photographies, plus exactement. »

Deux phrases qui auraient sans doute été une explication suffisante et que la bienséance aurait pu simplement faire suivre d’une « et vous ? ». Non pas que les raisons de Caroline ne l’intéressent pas – l’indiscrétion n’était que retardée, pas avortée –, plutôt un élan verbeux qui voulait s’exprimer. Sans avoir besoin qu’on lui demande plus de détails Ingrid se fit donc un devoir d’en donner.

« En réalité je n’ai jamais trop aimé cela, la photo. Pendant longtemps j’ai considéré que c’était une solution de facilité pour ceux qui voulaient désespérément créer sans avoir de talent pour un autre art. Mais heureusement j’ai appris à l’apprécier assez et en arrivant en France j’étais même débarrassée de mes a priori négatifs. Et un jour – pour ne rien vous cacher je ne sais plus exactement comment ni pourquoi, je suis tombée sur des clichés remarquables. »

Ses goûts avaient au cours des quinze dernières années été gondolés pour un certain nombre de bonnes raisons et davantage encore de mauvaises. Une maturité esthétique un peu, une épuration artistique surtout. Notamment une permission donnée à quelques uns d’édicter l’acceptable et l’outrageux, l’autorisation prise de choisir ce qu’ils aimaient et de détruire le reste. Brûlés les sujets qui ne convenaient pas à une convenance fasciste intégrée, l’avant-gardisme ou la provocation, ne demeuraient que des œuvres rendues formellement belles par une réponse à une série de critères. Ce qui chez Ingrid se traduisait par des compositions contemporaines à présent détestées, une attirance pour quelques peintres interdits douloureusement intériorisée. Mais la photographie semblait faire exception à la règle, l’intérêt pour cet art relevant plus du changement personnel que de l’avènement du nazisme.
Le visage illuminé par le souvenir de ce jour où elle avait posé les yeux sur ces images qui avaient donné une allure à Paris, Ingrid s’arrêta soudain pour se tourner vers Caroline. Regard brillant et mains qui s’agitaient dans le vide, inconsciemment elle voulait simplement transmettre l’étrange sensation, qui deviendrait obsession, qu’avait fait naître cette découverte.

« Ils donnaient la sensation d’avoir capturé un mouvement, des regards, parfois même une pensée, tout simplement le vivant. En cela ils étaient assez uniques. Elle hocha légèrement la tête et corrigea son propos. Sont assez uniques ; bien sûr je les ai toujours. »

Elle se remit à marcher lentement si bien que, le nez en l’air alors qu’elle concluait finalement, on pouvait voir une flânerie innocente. Ce qui s’approchait assez de la réalité.

«  Longue histoire pour simplement dire que j’ai eu envie de voir l’envers du décor et que çà et là j’ai donc commencé à arpenter la ville pour tenter de retrouver les endroits qui sont sur papier glacé. Et même si j’ai épuisé tout ce qu’il y a à découvrir je continue à venir par ici régulièrement. »

On avait beau ne pas concevoir une vie sans s’épuiser dans les mondanités, un peu de tranquillité n’avait jamais tué personne. Au contraire, quelques heures de répit hebdomadaires permettaient de repartir s’y noyer avec d’autant plus d’entrain.

« Après tout ce quartier est presque apaisant, n’est-ce pas ? L’endroit idéal pour éviter Berlin ! »

Mais quand on travaillait auprès d’un éminent nom de la collaboration la présence allemande ne devait pas être dérangeante, et surtout pas inquiétante. N’étaient embarrassés par l’occupant que ceux qui avaient quelque chose à se reprocher, ce qui ne pouvait pas être le cas de Caroline. Car bien qu’empêchées sur bien des aspects les autorités françaises étaient supposément capables d’engager un personnel fiable ; après le fiasco sur lequel s’était terminé le mandat du précédent ambassadeur elles en avaient pour le moins tout intérêt. Au nom de la tranquillité nécessaire la secrétaire devait donc être une jeune femme au passé limpide et à l’histoire banale, tout ce qui plaisait en ces temps troubles. L’idée que ce soit l’absence d’occupant que Caroline soit venue chercher tira donc un éclat de rire franc à Ingrid. On aurait vraiment tout imaginé.

« - Vous habitez par ici, je suppose ?

Mais elle se ravisa aussitôt et se répondit d’un ton grave, index posé sur les lèvres en signe de perplexité.
- Non. »

Elle resta quelques secondes l’air incertain, oscillant légèrement la tête de droit à gauche. Caroline lui avait-elle dit qu’elle se rendait régulièrement ici ou le contraire ? Pour trouver confirmation elle se tourna vers son interlocutrice, les sourcils légèrement froncés. Pas suspicieuse, loin de là, à trop parler d’elle Ingrid n’était simplement plus certaine de ce qu’avait annoncé Caroline. Mais persuadée de ne pas s’être étonnée en apprenant que la jeune femme habitait dans un quartier aussi morne elle conclut donc qu’elle ne l’avait pas fait. L’air dubitatif ne dura ainsi pas et Ingrid retrouva un sourire bienveillant en annonçant à voix haute ce dont elle était désormais certaine.

« Vous venez de me dire que vous ne veniez pas souvent, pardonnez l’inattention. Une raison particulière, dans ce cas ? »

Car il lui semblait que l’hôtel Matignon n’était pas exactement dans les parages, les cafés pas les plus animés ni même bien approvisionnés en produits de qualité, si bien que les raisons pour une balade semblaient manquer. Mais pas d’humeur pointilleuse, Ingrid était disposée à accepter n’importe quoi ou presque.

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MessageSujet: Re: Les questions sont rarement plus indiscrètes que les réponses [PV. Caroline]   Dim 26 Fév - 17:06

Au moins, une chose était sûre maintenant : Caroline ne retrouverait pas PILOT aujourd’hui. D’une certaine façon, c’était un progrès, puisque quelques minutes plus tôt, rien n’était certain. Mais Ingrid Lorre était apparue et désormais il n’était plus question d’une quelconque rencontre tant que l’épouse d’un officier de la Gestapo (et encore, si elle n’était que ça) était susceptible de voir ou d’entendre quelque chose – surtout quand l’épouse en question avait déjà l’air de s’intéresser d’un peu trop près à « mademoiselle Ancel ». Là encore, pourtant, rien n’était certain, Caroline n’arrivait pas à décider s’il s’agissait de suspicion, d’un simple intérêt qui tombait franchement mal ou d’un effet de son retour à la clandestinité qui avait tendance à la pousser à la paranoïa. L’expression avenante de l’allemande, et son évidente absence d’intention de lui sauter dessus pour lui faire avouer tout ce qu’elle cachait rendait plus probable la dernière hypothèse, d’autant que cette chère mademoiselle Ancel, petite provinciale du fin fond de l’Auvergne aux parents bien placés montée à Paris pour y exercer la respectable profession de secrétaire dans la très honorable institution qu’était l’ambassade de Vichy –  cette jeune femme dont elle s’efforçait de tenir le rôle sans grincer des dents n’avait a priori rien fait qui puisse éveiller le moindre soupçon chez Ingrid. Bon d’accord, elle ne savait pas taper à la machine, ce qui pouvait paraître étrange pour une secrétaire. Mais Caroline était convaincue de n’avoir jamais eu de déboires avec cette machine tout droit sortie de l’enfer devant Ingrid. Et persuadée que, de manière générale, ces derniers la faisaient passer pour une incompétente plus que pour une potentielle espionne à la solde des Anglais, infiltrée dans le but de recueillir des informations et de contacter les réseaux de résistance avec l’aide de l’ambassadeur lui-même. En tout cas, elle l’espérait car la façon dont elle se sortirait de cette conversation avec Ingrid Lorre en dépendait. En fait, sa survie en général tenait à la véracité ou nom de l’idée que plus le mensonge est gros, mieux il passe. Voilà qui promettait des merveilles pour la suite, lointaine ou plus rapprochée, comme par exemple la suite de cette fameuse conversation tout à fait badine avec l’une des nazillonnes les plus en vues de la France occupée.

- A vrai dire je ne sais pas vraiment, répondit d’ailleurs la nazillonne en question quand la résistante l’interrogea sur son affection pour le quartier (mais sans rire, que faisait-elle dans cette galère ?). C’est loin d’être l’endroit le plus passionnant de Paris mais il y a quelque chose de… particulier, je suppose.
Galère ou non, en d’autres circonstances, Caroline n’aurait pu qu’être d’accord avec Ingrid – ce qui n’arriverait très probablement plus jamais. La jeune photographe qui avait parcouru ces lieux non loin de son repaire de Montparnasse, à l’affut de la moindre scène à immortaliser, cette jeune femme-là qu’elle avait un jour été aurait même pu ajouter que le moindre mètre-carré de Paris pouvait s’avérer passionnant pour peu qu’on sache regarder. Ici, la vacuité presque comique du socle robustement planté au milieu de la place, mais privé de la statue qu’il surélevait autrefois, remplacée par un pigeon. L’élégance dédaigneuse et surannée d’une femme sans âge qui passait sur le trottoir d’en face en tenant en laisse un bichon aux poils lustrés qui semblait sorti de la même époque révolue que sa maitresse. Ingrid elle-même, dont les traits que Caroline fixait avec ce regard direct, perçant qui gênait souvent ses interlocuteurs, s’étaient un instant détendu en une expression songeuse, presque absente, mélancolique qui convenait si bien aux lambeaux de souvenirs soulevés par les lieux. Hélas, le regard avide de la photographe avait disparu. La guerre y avait eu le même effet qu’un filtre sur la lentille d’un appareil et Caroline se souvint que la statue avait été fondue pour l’effort de guerre, que la femme au bichon trop maigre avait tracé des traits maladroits sur ses jambes pour faire croire qu’elle portait des bas, introuvables depuis des mois, et qu’Ingrid était une ennemie et un potentiel danger. Un danger franchement collant et on ne peut plus mal tombé, maugréa-t-elle intérieurement lorsqu’elle lui proposa de l’accompagner un moment – et il était de notoriété publique qu’on ne disait pas non à Frau Lorre. Caroline hocha la tête et jeta un dernier regard autour d’elle, un soupir réprimé au bout des lèvres. Les retrouvailles avec PILOT attendraient. Encore.

Les deux femmes si mal assorties se mirent en marche en un même mouvement, dans un silence qui ne dura pas plus de quelques secondes, Ingrid ayant visiblement envie de faire la conversation – tandis que la fausse secrétaire (enfin, vraie-fausse) tâchait de réfléchir à un moyen de tirer quelque chose d’intéressant de cette entrevue, outre l’assurance que tout ça n’était pas un beau numéro destiné à lui faire baisser la garde pour mieux la démasquer plus tard. Mais la journée avait commencé de manière contrariante et il devait être dit quelque part qu’elle se poursuivrait sur le même ton, voire pire, car Caroline n’avait pas encore trouvé l’ombre d’une accroche pour faire dire à Ingrid des choses qui pourraient lui servir que cette dernière, de son côté, trouva le moyen de piétiner le semblant de début de certitude qu’elle n’était pas immédiatement en danger.
- C’est en fait une série de hasards qui m’ont poussé par ici. Ou une série de photographies, plus exactement.
Heureusement, toute à ses souvenirs, Ingrid ne sembla pas réaliser que son interlocutrice s’était brutalement crispée, ni que son « ah oui ? » intéressé fut un peu plus étouffé qu’il ne l’aurait dû. Heureusement, elle ne se tourna pas vers Caroline dans l’attente d’une autre réaction, ne pouvant ainsi voir que pendant un court instant, cette dernière avait pâli. Heureusement, elle poursuivit son histoire sans se préoccuper de cette pseudo-mademoiselle Ancel qui, elle, tentait de se persuader que cette petite phrase ne contenait pas de lourds sous-entendus sur ce qu’elle savait ou non de sa véritable identité.
- En réalité je n’ai jamais trop aimé cela, la photo. Pendant longtemps j’ai considéré que c’était une solution de facilité pour ceux qui voulaient désespérément créer sans avoir de talent pour un autre art. (Kapa, en son temps, aurait pu hausser un sourcil et prétendre se vexer.) Mais heureusement j’ai appris à l’apprécier assez et en arrivant en France j’étais même débarrassée de mes a priori négatifs. Et un jour – pour ne rien vous cacher je ne sais plus exactement comment ni pourquoi, je suis tombée sur des clichés remarquables.
A voir le visage illuminé d’Ingrid, que Caroline fixait avec d’autant plus d’intérêt qu’elle y cherchait désormais le moindre cillement, la moindre crispation qui aurait pu la trahir, lui prouver que cette conversation n’était pas qu’une simple coïncidence – à voir son visage, ses mains qui s’agitaient pour illustrer ses paroles, on pouvait deviner que ce souvenir la ravissait réellement. La vision avait quelque chose d’étrange, presque dérangeant, associée à une femme avec la réputation glaçante de Frau Lorre, mais c’était bien de la sincérité que son attitude dégageait ; et franchement, qui aurait pu l’en croire capable ?  
- Ils donnaient la sensation d’avoir capturé un mouvement, des regards, parfois même une pensée, tout simplement le vivant, poursuivit pourtant Ingrid. En cela ils étaient assez uniques. Sont assez uniques ; bien sûr je les ai toujours.

Caroline resta un instant interdite, perturbée par cette situation absconse dans laquelle elle en était à se demander si l’une des plus grandes émules du nazisme n’était pas en train de lui parler avec enthousiasme et admiration de ses propres photos, elle qui pensait tenir plus du péril rouge que de l’artiste accomplie auprès de tout ce qui ressemblait à un nazi. Abasourdie, mais aussi inquiète, elle fronça les sourcils en détournant le regard. Etaient-ce vraiment ses clichés dont Ingrid parlait ? Et était-ce une coïncidence, un de ces hasards cocasses (même si son sens de l’humour lui faisait légèrement défaut actuellement) et ironiques qu’on ne pensait voir que dans les romans ? L’Allemande venait de décrire avec une exactitude troublante ce que Kapa, à l’époque, avait voulu montrer sur ses photos – une exactitude qui plongea cette dernière dans un abîme de perplexité à l’idée que celle qu’elle insultait intérieurement de nazillonne quelques minutes plus tôt pouvait avoir chez elle des clichés qui lui appartenaient (ce qui au passage, soulevait la question de la façon dont ceux-ci avaient atterri entre ses mains, mais ce n’était pas le mystère le plus urgent à résoudre). Caroline était si plongée dans ces questions qu’elle en oublia presque que son interlocutrice poursuivait, en expliquant qu’elle avait voulu voir l’envers du décor de ces fameuses photos. Sur cette place. Il commençait à ne plus y avoir beaucoup de place pour le doute, et elle n’était pas certaine de savoir si elle devait en rire ou s’en affoler. Ingrid parlait-elle en toute innocence ou savait-elle parfaitement à qui elle s’adressait ? Pouvait-on être assez tordu pour imaginer un stratagème pareil – quel que soit le stratagème qu’il pouvait y avoir derrière cette conversation ? L’envoyée du SOE prompte à voir le danger partout ne parvenait pas à décider. Et décida pour la millième fois au moins depuis son arrivée de détester Edouard Cabanel, qui avait trouvé le moyen de jouer les rapprochements avec cette Ingrid Lorre sans quoi elles ne se seraient jamais croisées à l’ambassade. Oui, c’était stupide, mais il fallait bien en vouloir à quelqu’un.

- Après tout ce quartier est presque apaisant, n’est-ce pas ? L’endroit idéal pour éviter Berlin ! conclut soudain l’Allemande.
Caroline manqua de s’étouffer et ne put réprimer un éclat de rire moins nerveux qu’elle ne l’était réellement. Eviter Berlin, tu parles. Elle était tombée en plein dedans et vue la tournure que prenait la conversation, elle s’en serait volontiers passé. Mais comme il fallait jouer le jeu, elle allait jouer les mademoiselle Ancel modèles et rétorquer qu’elle ne pensait pas qu’on puisse vouloir fuir Berlin quand on s’appelait Ingrid Lorre, mais cette dernière ne lui en laissa pas le temps. Une question fusa, inattendue au point où en était la discussion.
- Vous habitez par ici, je suppose ?
- Je…
- Non, se reprit Ingrid, l’air perplexe. Vous venez de me dire que vous ne veniez pas souvent, pardonnez l’inattention. Une raison particulière dans ce cas ?
Caroline, qui avait failli sursauter devant l’interruption qui laissait penser que l’Allemande connaissait déjà la réponse (ce qui n’était jamais bon et aurait eu un écho désagréable avec ce qui s’était dit auparavant) esquissa un vague sourire tout en se rappelant intérieurement à l’ordre. Suspecte ou non, il fallait qu’elle arrête d’interpréter le moindre signe comme un danger, sinon elle ne tiendrait pas un mois à l’ambassade. Ce qui était déjà un bon score, ceci dit, se rappela-t-elle en pensant à l’espérance de vie des opérateurs radio du SOE. D’autant plus bon qu’en plus d’être un opérateur radio du SOE, elle travaillait au milieu des collabos les plus convaincus et venait d’apprendre que l’épouse d’un officier de la Gestapo, elle-même vaguement (voire plus) dangereuse, et déjà un peu trop intéressée par son cas, connaissait ses photos – et par extension peut-être tout ce qui faisait d’elle quelqu’un de peu apprécié par les nazis. Sans savoir que c’était elle. Pourquoi avait-elle accepté cette mission déjà ?

- Oui, je rendais visite à un ami de ma famille qui n’habite pas loin… Et comme j’ai mon après-midi libre, j’en profite pour me promener, répondit-elle néanmoins.
Elle afficha tout le naturel dont elle était capable et son air le plus « mademoiselle Ancel » possible – lequel air consistait en un difficile équilibre entre le côté abruti... enfin candide de la provinciale juste débarquée et quelque chose qui ne tranchait pas totalement avec sa véritable attitude, histoire d’avoir l’air vaguement crédible. Certes, son air candide n’était généralement pas le plus réussi, mais elle avait fini à se faire à l’idée qu’elle n’était pas obligée de se donner l’apparence d’une débutante naïve sous prétexte que son alias venait d’un coin reculé et moyennement bien identifié de la France (elle comptait sur le fait que la plupart des Parisiens ne l’identifieraient pas bien non plus et sur les descriptions que lui en avait fait un camarade de Londres qui y avait vraiment (sur)vécu).
- J’admets que ce n’est pas le quartier le plus animé de la ville, mais vous avez raison, au moins, on y est au calme. Et je connais mal Paris, je n’y ai fait que des courts passages jusqu’ici, je fais un peu de tourisme, ajouta Caroline en jetant un nouveau sourire amusé.
Elle se tut un instant pour faire mine d’observer les environs. En vérité, elle connaissait déjà assez bien ces rues qui les rapprochaient du cimetière du Montparnasse – l’ironie devait être le thème de la journée – et cherchait surtout une façon de rebondir sur autre chose que des banalités. Elle avait besoin d’être fixée concernant les photos. Elle devait aussi essayer de comprendre à quel point Ingrid pouvait lui être utile et s’il y avait un moyen intéressant d’exploiter l’intérêt qu’elle semblait lui porter. Elle doutait pouvoir en tirer quoi que ce soit pour la partie de sa mission qui concernait les réseaux de résistance à contacter, mais pour le renseignement et le petit ajout de Buckmaster qui voulait avoir Cabanel à l’œil, pourquoi pas ?

- Il faut bien que j’en profite pour voir un peu autre chose que les statuettes de monsieur Cabanel, lança-t-elle, sur le ton de la plaisanterie. Je ne doute pas qu’il soit un bon ambassadeur pour Vichy, mais il a des passions qui me dépassent un peu.
Elle eut un petit rire avant de se tourner franchement vers Ingrid.
- Enfin je ne sais pas si vous avez passé plus de quelques secondes dans son bureau mais vous verrez si vous en avez l’occasion ! J’aurais préféré des photos de Paris comme celles de… enfin, celles dont vous parliez, je crois que vous ne m’avez pas donné l’auteur.
L’air léger et le ton humoristique qu’elle s’était forcée à adopter lui semblèrent faux, mais sans doute était-ce parce qu’elle savait, elle, que cette question n’était pas innocente et ne visait pas simplement à plaisanter sur les travers de l’ambassadeur.
- En parlant de monsieur Cabanel, vous travaillez souvent ensemble ? Vous le connaissez bien ? Pardonnez l’indiscrétion, je viens d’arriver, je ne maîtrise pas encore tous les habitués de l’ambassade.
Il n’y avait plus qu’à espérer que l’envie d’Ingrid de faire la conversation s’étendrai jusque dans ces sujets beaucoup plus triviaux que les questions de photographies.

Spoiler:
 

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MessageSujet: Re: Les questions sont rarement plus indiscrètes que les réponses [PV. Caroline]   Mar 4 Avr - 21:50

Pour compenser son léger manque d’attention précédent Ingrid tourna franchement la tête en direction de Caroline tout en continuant à avancer sans se presser. Le fond de son discours, pas totalement inintéressant mais assez banal, la passionnait cependant toujours un peu moins que la forme. Elle s’efforça tout de même d’acquiescer à intervalles réguliers pour prouver qu’elle ne décrochait pas.

« Oui, je rendais visite à un ami de ma famille qui n’habite pas loin… Et comme j’ai mon après-midi libre, j’en profite pour me promener. J’admets que ce n’est pas le quartier le plus animé de la ville, mais vous avez raison, au moins, on y est au calme. Et je connais mal Paris, je n’y ai fait que des courts passages jusqu’ici, je fais un peu de tourisme. »

En comparaison aux premiers arrondissements ce coin de Paris n’était pas exactement le plus passionnant mais quand on avait assez de temps libre pourquoi pas. Au fond la flânerie avait quelque chose d’addictif et car la rue exerçait une forme d’attraction irrésistible, avec toujours quelque chose de nouveau à montrer, toujours beaucoup à voir quand on ne cherchait rien, une fois qu’on s’y était lancé il devenait difficile de s’arrêter. Et en dehors de l’engrenage dans lequel on était vite pris quand on commençait à marcher par pur plaisir elles s’accordaient au moins à reconnaître qu’on n’était ici pas embêté. Sinon quelques drapeaux à croix gammées qui parsemaient çà et là le paysage, rappelant que le Paris d’avant-guerre n’était plus, la quasi-absence de lourdes bottes cirées faisait presque oublier un instant la présence allemande. Enfin sauf lorsqu’on croisait, la faute à un mauvais hasard, une figure de l’occupation qui n’avait apparemment rien de mieux à faire que vous prendre en griffes. Heureusement ladite figure n’avait aujourd’hui en tête rien de mauvais, au contraire, et approuva chaleureusement l’envie de prendre l’air de Caroline. Cette dernière semblait cependant multiplier les raisons de se trouver si loin de l’ambassade et la dernière n’était pas du meilleur goût.

« Il faut bien que j’en profite pour voir un peu autre chose que les statuettes de monsieur Cabanel. Je ne doute pas qu’il soit un bon ambassadeur pour Vichy, mais il a des passions qui me dépassent un peu. »
« Chacun ses manies, je suppose. »

Ce qui, accompagné d’un haussement d’épaules sec et d’un léger pincement de lèvres, n’était pas le signe d’une incompréhension des passions de l’ambassadeur mais plutôt d’un léger froissement causé par la plaisanterie. Jusqu’à preuve du contraire le rôle d’une secrétaire n’était pas de se moquer des lubies de son patron. Mais c’était encore trop peu pour qu’Ingrid en tienne une quelconque rigueur, au fond elle comprenait bien que les méandres de l’Egypte ancienne et plus particulièrement de ses statuettes puissent laisser perplexes – oui, vraiment, dès qu’elle y pensait plus d’une demi seconde elle ne pouvait s’empêcher de conclure qu’il y avait des sujets de fascinations socialement plus défendables. Aussi elle força un léger sourire pour signifier qu’elle comprenait la tentation de se moquer.

« Enfin je ne sais pas si vous avez passé plus de quelques secondes dans son bureau mais vous verrez si vous en avez l’occasion ! J’aurais préféré des photos de Paris comme celles de… enfin, celles dont vous parliez, je crois que vous ne m’avez pas donné l’auteur. »

Elle avait bien entendu la question sous-tendue. Mais Caroline se remettrait sans doute sans difficulté de l’absence de réponse. Car au lieu de lui donner le nom du photographe, ou au contraire de lui avouer (ou plutôt de faire un effort minimum pour un mensonge crédible) qu’elle ne se souvenait plus, Ingrid se contenta de rester silencieuse. Elle aurait aimé insister encore un peu sur la beauté fugace des clichés, sur cette atmosphère si parisienne qu’ils avaient saisie, où les consciences hiérarchiques faites de rangs et de distances semblaient gommées, ce qui faisait émerger des bribes de souvenirs, quelques images du Berlin de son adolescence que, sans le savoir, Caroline rendait encore plus poignantes.  Mais malheureusement Ingrid n’avait pas exactement envie de partager avec quiconque le nom de Kapa, qui malheureusement, après quelques recherches, allait beaucoup trop de paire avec les perdants espagnols. Quand bien même l’artiste n’aurait sans doute rien évoquer à Caroline – sans vouloir se montrer vexante elle n’était pas exactement l’archétype de la Parisienne au courant de l’actualité photographique –, par principe au moins Ingrid préférait éviter de s’associer, même de très loin et sur un plan purement artistique, avec qui aurait été un évident ennemi. Elle laissa donc à Caroline le soin de continuer sur sa lancée, ce qui ne fut pas difficile.    

« En parlant de monsieur Cabanel, vous travaillez souvent ensemble ? Vous le connaissez bien ? Pardonnez l’indiscrétion, je viens d’arriver, je ne maîtrise pas encore tous les habitués de l’ambassade. » 

Ingrid n’était pas à proprement parler une habituée mais lors de ses passages elle ne manquait pas de se faire remarquer, ce que Caroline ne mettrait sans doute pas longtemps à découvrir. Elle était après tout la mieux placée pour relever les visages récurrents et leurs petites habitudes. Mais pour lui faciliter la tâche – qui dans l’absolu n’était pas des plus faciles – elle lui répondit de façon concise mais honnête.

« C’est une question légitime. Mais en réalité on ne travaille pas vraiment ensemble. Je collabore surtout avec les services culturels de l’ambassade. »
Elle fit une pause, constata la vague ironie de son propos et ajouta donc :
« Ou plutôt le contraire. »
Ce n’était ni subtil ni particulièrement drôle mais de sa propre remarque lui tira un air amusé. Pour continuer dans cet élan de bonne humeur elle ajouta une remarque qui rebondissait un peu tardivement sur le trait d’humour précédent de la brune.
« Mais j’apprécie monsieur Cabanel et ses statuettes. » 
Elle se pencha légèrement vers Caroline pour ajouter sur le ton de la confidence :
« On ne peut pas nier qu’il soit un homme charmant. »
Caroline l’interpréterait comme bon lui semblerait.
« Vous avez beaucoup de chance de travailler avec lui, de nombreuse de femmes tueraient pour votre poste. » 
L’image d’une horde de jeunes femmes se liguant contre la nouvelle secrétaire lui tira d’ailleurs un rictus amusé. Mais elle ne voulait surtout pas se faire oiseau de mauvais augure. Elle ajouta donc sur un ton léger :
« Je vous souhaite en tout cas bien du courage pour vous y accrocher. »

Cela ne sonnait pas aussi encourageant qu’elle l’aurait voulu mais tant pis, l’esprit y était. Elle n’eut de toute façon pas le temps de tenter de se rattraper, alors qu’elles arrivaient à l’angle d’une rue, au bout de la place qu’elles venaient de traverser, elles manquèrent d’être bousculées par un jeune homme qui s’enfuyait à grandes enjambées, serrant contre lui une précieuse besace de laquelle s’envolaient quelques malheureux papiers. Sans même remarquer les deux femmes il continua sa route en se retournant régulièrement mais surtout sans ralentir, forcé de constater que les deux policiers français qui le suivaient de près ne perdaient pas de terrain. L’un sifflet à la bouche, l’autre qui lui scandait de s’arrêter immédiatement, les deux représentants de l’ordre ne firent pas plus attention aux deux passantes et se précipitèrent là où le hors la loi venait de tourner. La scène, au lieu de lui tirer la moindre expression de compassion, fit esquisser à Ingrid tout au plus un léger mouvement des épaules, pas loin d’être totalement désintéressé, pendant qu’elle suivait les trois coureurs d’un regard peu passionné.

« En voilà un qui n’ira pas bien loin. »

Après ce constat de l’évident elle céda tout de même à la curiosité et se pencha pour ramasser un tract qui était tombé devant elle. Et bien qu’elle se doutât de ce qu’il pouvait bien y avoir écrit, le lire lui fit poser, d’un geste si brusque et involontairement théâtral, une main sur la région douloureuse du cœur. Par réflexe elle chercha le regard de Caroline dans lequel elle aurait aimé voir un peu d’effroi également, soit la seule réaction qui valait face à bout de papier, puis rapidement chiffonna le ramassis d’insultes et le jeta comme si elle avait manqué de se brûler.

« Il y a des choses qu’il vaudrait mieux ne jamais voir. »

Plus secouée par quelques mots que par l’idée que le fugitif finisse dans l’heure au fond d’une cellule, d’un geste ferme de la tête elle voulut oublier. Ingrid ne put cependant pas masquer un instant de flottement, durant lequel son regard se perdit le long de la rue, heureusement quasi déserte mais dans laquelle elle espérait qu’on vienne rapidement ramasser les odieux signes de résistance, fut rapidement jeté par-dessus son épaule sans chercher à trouver quelque chose en particulier, puis revint se poser sur Caroline, accompagné d’un sourire dont il était difficile de déterminer ce qu’il se cachait derrière. Un instant de détresse, celle de la nazie convaincue qui ne voulait pas croire que les dissidences ne se soient pas tues ; mais au fond un certain soulagement, celui de voir un visage presque familier. C’était terriblement irrationnel, cela faisait même mal, mais l’attrait de souvenirs devenus vestiges était trop fort. De nouveau elle détailla les traits de Caroline, avec un peu trop d’attention sans doute, ce qui lui donna par ailleurs la parfaite occasion d’enterrer l’incident tout juste aperçu.

« Vous vous demandez sans doute pourquoi je vous ai interpellée. »
Au fond elle méritait bien de connaître la raison de cet anormal intérêt.
« A première vue nous n’avons pas beaucoup de choses en commun et surtout je ne vous connais pas vraiment. »

Elle soupira bruyamment avant de continuer.
« Mais c’est incroyable ce que vous me rappelez quelqu’un, quelqu’un dont j’étais proche. Vous avez le même regard, c’en est presque troublant. »


Cet air d’en savoir beaucoup mais d’en dire peu, qui enrobait d’un halo de presque mystère, trop fascinant pour être suspicieux, d’une beauté qu’on ne voulait pas troubler. Dans son souvenir Frieda n’avait pas ce brun ambré ni ce nez un peu court et impérieux, mais ces mêmes yeux, d’un vert pâle piqué de marron, dans lesquels se mélangeait un peu de curiosité, de témérité et d’une douceur dont on ne savait jamais si elle était profondément sincère ou un peu feinte, ces yeux qui ne s’oubliaient pas. L’imaginer il y a vingt ans, au bras de son frère, aussi heureuse que lui, qui ne se doutait encore de rien et représentait alors pour Ingrid une forme d’idéal, cela était douloureux. Maintes fois elle aurait voulu l’oublier, rayer de sa mémoire cette femme dont le pacifisme la dégoûtait et dont le bonheur la rendait malade de jalousie, mais irrésistiblement elle y revenait, ressassait, regrettait presque. Depuis qu’elle l’avait aperçue à l’ambassade elle aurait voulu dire à Caroline comme elle lui ressemblait et toute la nostalgie à la fois heureuse et éprouvante qu’elle appelait. Il lui aurait sans doute manqué de mots pour lui dire à quel point elle lui inspirait des sentiments contradictoires, d’une quiétude profonde et quasi insouciante à un peu d’amertume, celle-ci qui caractérisait peut-être les regrets. Mais de toute façon la question ne se posait pas, Ingrid songeait beaucoup mais n’avait pas la spontanéité pour avouer quelque chose de si personnel à une inconnue. En dévoilant un détail elle avait déjà l’impression d’en avoir beaucoup trop dit. Un peu gênée, chose qui ne lui était pas exactement familier, elle détourna les yeux pour fixer un instant le vide et ajusta inutilement la manche de son chemisier. L’air un peu égaré, elle fit une remarque en allemand, à voix basse, qui n’était destinée qu’à elle.

« Etrange, ce déjà-vu… Frieda s’en amuserait. »
Elle redressa le menton pour retrouver un peu de prestance, tourna un peu la tête et haussa le ton en revenant au français.
« Je ne suis pas exactement une sentimentaliste mais à chaque fois que je vous aperçois de bons souvenirs remontent. »

Ce qui, face à quelqu’un, faisait naître un léger malaise. Les inconnus devraient être par nature des êtres impersonnels, or Caroline se dotait malgré elle de l’attitude inverse. Une fois de plus Ingrid se dit qu’il valait mieux tenter de ne plus y penser, chose qui bien sûre était plus facile à envisager qu’à faire réellement.

« Cela vous arrive-t-il aussi, de passer quelque part où vous n’êtes jamais allé ou de rencontrer quelqu’un mais d’être persuadée que ce n’est pas vraiment la première fois ? Comme si… Je ne sais pas. Comme si des détails qui auraient pu être insignifiants étaient en réalité des signes, les preuves que ce lieu ou cette personne auront d’une manière ou d’une autre une importance significative. »

Voilà qui commençait à partir dangereusement loin et qui s’éloignait un peu trop d’une discussion qui se serait contentée de banalité. Consciente de s’être égarée, Ingrid secoua la tête avec indolence puis jeta un œil à sa montre, prête à trouver l’excuse de l’heure pour s’éloigner et mettre fin à cette conversation qui virait à des considérations beaucoup trop personnelles.

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