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 Ils avaient promis des jours faciles [Pv. Béatrice]

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Ingrid Lorre
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MessageSujet: Ils avaient promis des jours faciles [Pv. Béatrice]   Sam 21 Mai - 23:08

Lorsqu’il avait embrassé la noble profession de serveur René Plessis ne s’était jamais imaginé être un jour aux petits soins du tout Berlin. Si on le lui avait prédit il n’y aurait d’abord pas cru, puis aurait pesté et juré préférer brûler son tablier plutôt que de jouer le larbin pour des Prussiens. Mais aujourd’hui il se contentait simplement de regretter silencieusement la décennie passée et, temps difficiles et besoin de payer un toit sur sa tête obligeaient, ne manqua pas d’afficher un sourire aimable lorsqu’on lui commanda en allemand une nouvelle bouteille de vin. Comme souvent il regretta cependant de ne pas avoir le courage de faire remarquer à la table qu’en un repas seulement ils avaient le culot de consommer ce qu’il fallait à une famille parisienne trois jours pour manger. Mais après tout à quoi bon. Un geste de pseudo révolte ne lui aurait coûté qu’un sale quart d’heure et n’aurait sans doute pas empêché les Boches de bien dormir cette nuit. Il s’éloigna donc sans se faire remarquer, sous les éclats de rire d’une femme qui quant à elle ne se gênait pas pour attirer l’attention. Trouvant l’imitation de Weiss outrageusement ridicule et ainsi très réussie, Ingrid ne cherchait en effet pas à retenir un air sincèrement amusé. Au contraire, encouragée par quelques amis de tout aussi bonne humeur, le moindre prétexte pour rire lui semblait bon à saisir. A voir toutes ces dents montrées on suspectait un excellent moment, intuition confirmée dès lors qu’on savait l’entourage apprécié, repérait le cadre loin d’être désagréable et constatait en prime une assiette presque vide qui témoignait d’un déjeuner plus que satisfaisant. La contrariété fut donc d’autant plus grande lorsque ses yeux se posèrent par hasard sur sa montre. Presque quatorze heures déjà, ce qui n’était pas loin d’être problématique lorsqu’on avait des projets pour le reste de la journée et surtout l’envie de ne pas rentrer tard. Quelques secondes elle hésita, se dit que tout pouvait bien attendre une petite demi-heure encore, songea même que toute une après-midi à trainer dans un restaurant serait loin d’être un drame, mais décida finalement de se montrer raisonnable. Car ce qui est fait n’est plus à faire, disait-on. Si on avait toujours assez de temps aussi fallait-il en faire bon usage, ce qui passait par le courage de s’extraire à la facilité de la bonne compagnie. A contre cœur elle profita donc du court silence pour justifier la moue embêtée qu’elle avait soudain esquissée.

« Je n’avais pas vu l’heure, le temps passe toujours trop vite lorsqu'on est en bien entourée ! Un soupir lâché et elle haussa les épaules avec fatalisme. Malheureusement je vais devoir vous fausser compagnie, j’ai une après-midi chargée qui m’attend. »

Presque aussitôt elle se leva, par politesse imitée par les hommes présents, et adressa au passage d’aimables sourires aux femmes qui finissaient de composer la petite assemblée. Sans plus de politesse qu’un vague geste d’au revoir de la main et la promesse faite de les revoir tous très vite, Ingrid s’éloigna de la table pour rejoindre la sortie, manquant au passage d’être bousculée par un serveur qui semblait avoir la tête ailleurs. Elle remarqua cependant à peine qu’on l’avait frôlée, moins encore les excuses qui lui étaient visiblement destinées, et rejoignit simplement la voiture qui l’attendait. D’une amabilité à géométrie variable, elle eut aujourd’hui un mot de remerciement pour son chauffeur qui une fois de plus, et quoique cela consistât en son travail, l’avait attendu son broncher. Une fois assise à l’arrière elle attrapa machinalement le livre qui trainait à côté, un exemplaire d’un Schiller lu et relu mais qui plaisait toujours autant. Alors que le moteur de la voiture s’allumait bruyamment elle n’ouvrit cependant pas l’ouvrage, affichant sur un visage qui aurait dû s’apaiser sous l’effet de la prose une pointe de perplexité. Pas de questionnement bien profond cependant, ni même de vrai dilemme, un simple constat qui se fit à voix haute.

« J’aurais tout de même aimé un peu de sucre. »  
Une petite touche de douceur pour bien reprendre la journée, voilà qui faisait tout de même envie. C’était qu’on s’habituait rapidement à la gastronomie française, particulièrement aux desserts. Sourire innocent sur les lèvres, elle se pencha légèrement pour interpeller directement le jeune homme qui s’apprêtait pourtant à démarrer.
« Vous retourneriez faire préparer une boîte de spritz ? »
Soit, niveau spécialité française on avait vu mieux. Mais il y avait des choses qui ne se maîtrisaient pas, à commencer par les envies alimentaires soudaines. Et de toute façon croquer un peu d’Allemagne n’était rien d’irréalisable quand on savait tous les efforts que les établissements dignes de ce nom fournissaient pour satisfaire l’occupant. Pour peu ils égaleraient presque leurs alter égaux d’Outre-Rhin, ce qui était d’ailleurs presque vexant. Au demeurant Ingrid n’était pas fermée d’esprit, au contraire se trouvait disposée à beaucoup de flexibilité, susceptible de renoncer aux biscuits qu’elle s’était imaginé pour tout ce qui serait vaguement semblable.
« Ou n’importe quoi, mais rapidement. »
Ouverte aux alternatives certes, mais n’allait tout de même pas attendre trop longtemps. Trop aimable ou simplement bon soldat, le chauffeur s’exécuta aussitôt et s’engouffra d’un pas rapide dans le restaurant. Pendant sa courte absence Ingrid s’impatienta à peine, prit d’abord le temps de remettre un peu de rouge à lèvres, puis, la faute aux divagations naturels de l’esprit, en vint à se demander très sérieusement si elle avait quelque part à l’appartement la recette familiale de brioche à la cannelle ou s’il faudrait qu’elle la quémande à l’occasion à sa mère. Heureusement le chauffeur revint vite et coupa court à des pensées qui dérivaient un peu trop. La boîte qu’il déposa à côté d’elle tira un regard pétillant à Ingrid, qui ne pût s’empêcher de l’ouvrir pour constater qu’il s’agissait bien de ce qu’elle avait voulu en premier lieu.
Le silence indiqua qu’il était finalement temps de partir et la voiture démarra, prit d’abord la direction de la Propaganda et changea d’itinéraire lorsqu’Ingrid se rappela qu’un chauffeur était toujours plus utile lorsqu’il savait où aller.

Quelques minutes plus tard – plutôt agréables, ces rues parisiennes qui n’étaient pas encombrées –, le véhicule s’arrêta devant le Lutetia, qui en dépit d’une architecture remarquable ne brillait aujourd’hui encore pas par son caractère accueillant. Quoique par opposition à la prison qui s’élevait lugubrement à deux pas l’hôtel donnait presque envie de s’y précipiter. Ces considérations ne travaillaient cependant pas Ingrid, qui se contentait de voir dans le Lutetia le bel abri d’une institution utile et dans le lieu de détention un mal nécessaire. Sans même prêter attention à ce dernier, qui ne manquait pourtant pas de tirer aux passants des mines graves, elle entra donc dans les locaux de l’Abwehr, pas moins allègre que d’habitude. Comme toujours le hall grouillait, hommes en uniforme défilant entre des secrétaires qui semblaient toutes dotées d’un talent naturel pour avoir constamment l’air pressé, ce qui donnait un ballet tout à fait singulier. Reconnaissant quelques visages familiers, Ingrid échangea rapidement les saluts hitlériens de rigueur, devenus si normaux qu’ils ne se remarquaient plus, et gravit l’escalier qui menait aux étages.
Après avoir traversé d’un pas rapide quelques couloirs qui n’avaient pas grand-chose à envier à un labyrinthe elle arriva finalement devant un bureau tout ce qu’il y avait de plus banal. Quelques coups frappés sur la porte et elle entrouvrit la porte sans plus attendre, se penchant en gardant la main sur la poignée pour voir si celle qu’elle venait chercher était bien ici. Heureux hasard – ou plus exactement emploi du temps bien maîtrisé – Béatrice Beauclair se trouvait là, vraisemblablement occupée mais selon Ingrid pas assez pour s’abstenir de l’embêter. Soulagée de la voir et donc de ne pas s’être déplacée pour rien, elle lui lança donc l’un de ses plus grands sourires et ne manqua pas de partager sa satisfaction.

« J’ai de la chance de vous trouver là ! »
La chance s’était en réalité arrêtée au moment où, avant d’aller déjeuner, elle avait envoyé quelqu’un se renseigner sur la présence de Béatrice à l’Abwehr. Mais le détail importait peu.
« Je dérange ? »

Quelle que soit la réponse Ingrid était cependant déjà entrée et refermait à présent la porte derrière elle. Une tendance marquée à s’imposer un peu partout, surtout là où on ne l’attendait pas particulièrement, qui si elle n’avait pas été ici marquée par une amabilité loin d’être forcée, presque une obligeance amicale, aurait pu passer pour un simple manque de gêne naturel. L’habitude de surgir sans prévenir, y compris dans des endroits que beaucoup auraient jugés angoissant et toujours sans ciller, existait bel et bien. Mais une certaine sympathie pour Béatrice également. Née d’abord de l’estime, du constat que la Française fournissait un travail irréprochable, puis de l’habitude prise de ne voir ici qu’elle. Car quand bien même on la lui avait présentée comme prédisposée à la surveillance de la Luftwaffe, Ingrid, qui n’avait pas trouvé déplaisant de traiter avec plus aimable que les armoires à glace qui composaient une bonne partie du service, en était venue à considérer qu’elle ne voulait à l’Abwehr voir que Béatrice. Singulières, certaines femmes qui n’écoutaient que leurs caprices et voudraient toujours qu’ils soient flattés. Car on avait sans doute mieux à faire qu’entendre les arguments d’Ingrid, qui faisait preuve d’une ténacité admirable quand elle était décidée à obtenir quelque chose, on avait vite cédé et considéré que Béatrice pouvait bien la supporter. Comme chaque mois ou presque la voilà donc qui se glissait dans la pièce, affichant une bonne humeur qui n’allait pas aux circonstances. Quand on attendait quelques nouvelles dont les conséquences pouvaient être lourdes il paraissait qu’une mine grave était de meilleur ton.

« Comment allez-vous ? »
Sans perdre de son expression engageante Ingrid déposa sur le bureau la boîte de gâteaux qu’elle avait emportée et dénoua le ruban qu’elle avait plus tôt minutieusement refait.
« En tout cas j’espère que vous avez faim, j’ai ramené des spritz. Ce qui témoignait d’une affinité presque autant que de gourmandise. Je prévoyais d’en manger avec mon café avant de me rendre compte que la journée filait à une allure atroce. Et je me suis dit que vous aimiez sans doute cela et que ça m’excuserait de passer à l’improviste. »
Puisqu’une règle au moins universelle voulait qu’on ne puisse tenir rigueur trop longueur à celui qui s’excusait à grand renfort de petites attentions. Mais assez d’excuses fumeuses, elle ne prévoyait après tout pas de trop s’éterniser ici.
« Mais je suppose que vous avez également quelque chose pour moi. »

Non pas qu’elle était pressée de savoir ce qu’avait manigancé Krebs pour revenir afin de mieux le renvoyer d’où il venait – et plus loin encore si possible, par acquit de conscience –, mais on n’allait tout de même pas faire trainer trop longtemps la question. Regrettant de ne pas avoir de café à proximité, elle croqua tout de même dans un biscuit en attendant avec impatience d’entendre tout ce que Béatrice lui aurait déniché.

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    None are more hopelessly enslaved than those who falsely believe they are free. Hopefully I am the spirit that always denies.

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MessageSujet: Re: Ils avaient promis des jours faciles [Pv. Béatrice]   Dim 5 Fév - 19:31

- Vous êtes avec moi ?
Le regard de Béatrice, perdu dans le vague, sembla brusquement se ranimer. Elle détourna la tête pour fixer son interlocuteur d'un air interrogateur : elle avait perdu le fil.
- Vous êtes avec moi ? répéta le lieutenant Stoesser, bien conscient d'avoir perdu l'attention qui lui était due.
La formulation fit naître un sourire désabusé sur les lèvres de la jeune femme. Très bonne question, elle-même ne savait pas très bien avec qui elle était, des services secrets émigrés en Algérie, de Vichy, des Allemands de l'Abwehr ou de Léon Claussat. Elle n'avait toujours pas de nouvelles d'Alger, et personne ne semblait savoir si Vichy avait définitivement abandonné la partie ou non. Les Allemands, en la personne de Stoesser qui tentait de faire le bilan des dernières semaines, semblaient considérer que la question ne se posait pas. Et Claussat, quant à lui, Béatrice était à peu près certaine qu'il estimait que le monde entier devait être de son côté quand il l'exigeait. Bref la question du lieutenant n'avait pas de réponse, ou du moins elle aurait pu ne pas en avoir s'il ne cherchait pas simplement à savoir si elle lui prêtait attention. Là, la réponse était facile : non, mais bien qu'elle fut tentée de le lui dire et de le planter là, Béatrice se redressa sur son siège, lui fit signe de continuer et tenta de s'intéresser à ce qu'il racontait - ou plutôt aux consignes qu'il lui donnait. C'était lui qui l'avait recrutée pour l'Abwehr, et il était quasiment son seul interlocuteur au Lutetia, au grand regret de Béatrice à l'époque où elle travaillait encore de façon certaine pour les TR. Stoesser n'était pas un mauvais agent de renseignement (même s'il n'avait pas compris que s'il l’avait remarquée comme une recrue potentielle, c'est parce qu'elle l'avait bien voulu) mais il n'avait pas accès à énormément d'informations, ou alors il s'en cachait bien. Béatrice s'était souvent sentie frustrée de ne pouvoir tirer plus de lui lors de ces rendez-vous qu'il lui fixait régulièrement, dans un café ou au Lutetia comme aujourd'hui, persuadé qu'elle n'éveillerait pas autant de soupçons qu'elle le disait à circuler au siège de l'Abwehr qui, après tout, voyait défiler toutes sortes de gens. C'est encore de la frustration qui étreignit Béatrice lorsqu'elle le dévisagea, mais les informations qu'elle peinait à lui tirer n'en étaient plus l'unique raison. Ce qu'elle voyait là, tandis qu'il lui expliquait ce qu'il attendait d'elle dans les prochains jours, c'est que Stoesser ne lui serait, consciemment ou non, d'absolument aucune aide dans la situation où elle se trouvait. Lui non plus.

Elle réprima difficilement un soupir excédé, tout en songeant qu'elle devrait bien finir par se faire à l'idée que personne ne lui serait d'aucune aide, et encore moins à l'Abwehr. Stoesser s'interrompit soudain, la tirant une nouvelle fois de ses pensées moroses, mais pas pour la rappeler à l'ordre.
- Capitaine, un instant ! héla-t-il soudain en direction d'une silhouette qui se dirigeait vers la sortie.
Béatrice se tourna et croisa un instant le regard de l'une des personne qu'elle s'appliquait à croiser le moins possible à l'Abwerh : le capitaine Trinkl, qui avait parmi ses collègues une réputation typique des gens à fuir lorsqu'on était une potentielle traîtresse dans une situation aussi bancale que la sienne. Comme Stoesser lui fit signe qu'ils avaient fini et qu'elle pouvait disposer, elle se leva, jaugea une seconde le nouveau venu puis s'éloigna. Elle entendit vaguement le lieutenant dire à Trinkl qu'il avait un dossier à lui montrer, mais après tout, elle aimait autant aller se réfugier dans le bureau qu'on mettait généralement à sa disposition pour qu'elle y rédige ses rapports. De toute façon elle n'avait personne à qui donner des informations. Sinon Claussat. Autant dire qu'elle n'avait pas spécialement envie de faire du zèle, et encore moins de se frotter au capitaine Trinkl pour si peu – quand bien même ce « si peu » avait menacé de lui faire retirer ses enfants et de la dénoncer aux Allemands, se rappela-t-elle en claquant derrière elle la porte de son bureau. N’ayant désormais plus aucune raison de dissimuler sa lassitude, elle laissa cette fois échapper un long soupir. Debout au milieu de la pièce, elle considéra l’aspect inextricable de sa situation avec une amertume qui ne faisait que s’alourdir à chaque fois qu’elle prenait ne serait-ce que quelques secondes pour y réfléchir. Avec lucidité aussi : elle savait qu’elle ne pourrait pas continuer indéfiniment comme ça, qu’il faudrait qu’elle prenne une décision, tôt ou tard – et que trop tard, elle risquait de perdre beaucoup. Mais elle ne pouvait rien faire sans soutien que ce soit d’un camp ou de l’autre, mais tandis qu’elle se refusait à aller quémander quoi que ce soit aux Allemands ou à Claussat, les anciens services secrets, eux, semblaient l’avoir bel et bien abandonnée. Pas un mot depuis l’arrestation de son contact, pas l’ombre d’un signe à chaque fois qu’elle se rendait au rendez-vous d’urgence convenu des mois auparavant – et pourtant, elle y allait dès qu’elle le pouvait, bien plus souvent que la prudence l’exigeait. Elle était coincée, et pire encore : coincée avec l’ennemi. Très brièvement, un battement de cil à peine, elle pensa à son père, le soldat de la Grande guerre, mort des suites des combats, pour qui elle s’était promis de devenir une grande aviatrice. Elle pensa à lui et à la déception qu’elle devait être pour lui de là où il se trouvait, mais elle entraperçut très vite où ce genre de pensée allait la conduire, et elle ne pouvait certainement pas se payer le luxe de s’effondrer maintenant. Ce n’était pas en restant immobile au milieu d’un bureau du Lutetia qu’elle trouverait quelque chose et en attendant, si elle voulait ne serait-ce que rester en vie, elle devait au moins continuer à faire illusion. Et donc, à rédiger ses rapports.

Béatrice s’attela à la tâche sans le moindre enthousiasme, mais avec la rigueur qui faisait d’elle un bon élément, quel que soit l’employeur auquel elle répondait – en plus de l’espoir que si elle se plongeait assez sérieusement dans le travail, elle oublierait un peu le reste. Elle s’était pourtant encore laissée distraire par le souvenir de sa conversation avec Claussat quand on frappa à la porte du bureau, qui s’entrouvrit sans attendre de réponse de sa part. Il y avait toute une série de personnes susceptibles de s’imposer de la sorte mais lorsqu’elle leva la tête pour découvrir l’identité de la nouvelle venue, un pressentiment désagréable soufflait déjà à Béatrice qu’un nouveau chapitre potentiellement pénible de sa journée était sur le point de s’ouvrir. Elle croisa le regard d’Ingrid Lorre qui la gratifia d’un large sourire, et le pressentiment se confirma.
- J’ai de la chance de vous trouver là ! lança l’inopportune, même si l’aspect chanceux de la chose n’apparaissait pas aussi clairement à Béatrice. Je dérange ?
- Ah, bonjour, Frau Lorre. Non, je vous en prie…
Elle n’eut pas l’occasion d’en dire plus : Ingrid avait déjà refermé la porte derrière elle et pris une chaise pour s’y installer. Elle était de ces gens qui ne se souciaient pas de déranger, et à qui on ne le disait pas lorsque c’était le cas. Béatrice se contenta de dégager vaguement le bureau, en rangeant au passage ce qu’elle était en train de rédiger pour Stoesser, et de se composer une mine cordiale à défaut d’avoir l’air aussi avenante et satisfaite que sa nouvelle interlocutrice. Cette visite n’était pas en soi la plus désagréable qu’elle pourrait recevoir car, fait assez rare pour être noté, la redoutée Ingrid Lorre, toute glaçante que sa réputation la faisait paraître, était l’une des rares personnes dans les environs à ne pas faire peser directement une nouvelle menace sur la tête de Béatrice. Plus notable encore : elle semblait même avoir une forme de sympathie pour celle dont elle avait fait sa source d’informations personnelle au sein de l’Abwehr, source qui réalisa avec une certaine perplexité que l’officier Lorre était la première personne à lui demander comment elle allait depuis plusieurs semaines – quand bien même ce n’était probablement là qu’une formule de politesse creuse qui n’appelait pas d’autres réponse que :
- Très bien, merci.
Ce à quoi Ingrid ne répondit pas, trop occupée à dénouer le ruban d’une boîte qu’elle venait de poser sur le bureau.
-  En tout cas j’espère que vous avez faim, j’ai ramené des spritz. Je prévoyais d’en manger avec mon café avant de me rendre compte que la journée filait à une allure atroce. Et je me suis dit que vous aimiez sans doute cela et que ça m’excuserait de passer à l’improviste.

Béatrice ne sut que répondre, sinon un vague « ce n’était pas nécessaire ». L’enthousiasme et la belle humeur de la nouvelle venue tranchaient tellement avec les pensées moroses qui l’occupaient quelques minutes auparavant qu’elle avait du mal à se faire au ton de la conversation. Et surtout, cette arrivée inattendu lui rappela brusquement qu’absorbée par ses soucis, elle avait négligé ses demandes ces dernières semaines, ce qui n’allait pas être du goût d’Ingrid. A vrai dire, Béatrice avait fait quelques recherches sur ce lieutenant de la Luftwaffe qu’elle lui avait demandé de surveiller – probablement parce qu’il frayait d’un peu trop près avec Krebs – mais à part quelques rendez-vous douteux et deux ou trois bribes de conversation, elle n’avait rien de probant à lui rapporter. Et malheureusement, s’il n’entrait pas dans les assignations officielles (enfin, « officielles », selon les points de vue) de Béatrice de jouer les espionnes personnelle pour une responsable de la Propaganda curieuse et encombrée d’un certain nombre d’ennemis, ce qui impliquait qu’elle ne lui devait officiellement rien, c’était un détail que la responsable en question n’entendrait pas de cette oreille. Elle doutait pouvoir compter sur la sympathie et la belle humeur d’Ingrid Lorre pour se ranger à ce genre d’argument.
- Mais je suppose que vous avez également quelque chose pour moi, supposa d’ailleurs cette dernière en croquant dans un des petits gâteaux qu’elle avait ramenés.
Béatrice s’arracha un sourire entendu qui lui donna l’air bien plus détendu qu’elle ne l’était réellement. En vérité, elle ne craignait pas réellement des représailles en cas d’informations inintéressantes, Ingrid était trop intelligente pour se comporter comme un enfant déçu de ne pas avoir eu son jouet – un enfant qui avait probablement le pouvoir de faire de la vie de ceux qu’elle n’aimait pas un enfer. Mais ce qu’elle voulait à tout prix éviter, c’était d’éveiller sa curiosité et d’éventuelles questions sur son manque d’efficacité. Elle était bien placée pour savoir que l’officier Lorre s’arrêtait rarement avant de savoir ce qu’elle voulait. Béatrice choisit donc de botter en touche le temps de trouver une façon de présenter les choses.

- Et bien notre homme n’est pas facile à cerner, mais j’ai quelques éléments pour vous, en effet, répondit-elle en tâchant de copier l’air satisfait de son interlocutrice. Mais je vais aller nous chercher du café, d’abord, puisque vous vous êtes chargée des biscuits.
Cette vague note d’humour résonna assez peu naturellement à ses oreilles mais elle ne laissa pas le temps à Ingrid de refuser et sortit du bureau pour aller chercher deux tasses de café et un peu d’inspiration. Le temps de l’aller-retour, elle avait définitivement repris contenance et évacué de son esprit, pour un temps au moins, tout ce qui n’était pas essentiel. De retour dans la petite pièce dans laquelle elle avait laissé Ingrid, elle affichait à nouveau un air tout à fait serein et neutre qui avait au moins le mérite de faire joliment illusion, assorti sourire distant lorsqu’elle posa devant Ingrid une tasse de vrai café – l’avantage de travailler avec l’occupant. Une fois installée et bien qu’elle n’ait pas faim, Béatrice attrapa du bout des doigts un des fameux spritz.
- Pour en revenir au sujet qui nous intéresse, vous m’avez demandé ce que je pouvais trouver sur le lieutenant Ritter.
Elle ne fit pas mine de chercher à retrouver des notes : elle n’écrivait rien, c’était contreproductif quand on espionnait pour deux camps opposés à la fois, et plusieurs personnes différentes dans chaque camp. Et en l’occurrence, elle n’avait hélas pas grande chose à se remémorer. Béatrice croqua donc plutôt dans un des biscuits.
- Il ne passe pas beaucoup de temps à Orly, je ne l’ai pas beaucoup croisé là-bas, mais je crois qu’il a mieux à faire, poursuivit-elle en essayant de se souvenir si elle savait avec certitude qui il rencontrait et quel point ils étaient liés aux trafics de Friedrich Krebs. Elle en déduisit qu’elle n’avait aucune certitude mais qu’elle s’en passerait. Tant pis pour la potentielle innocence de Ritter. Il a eu quelques rendez-vous avec un certain Maüs dont vous savez, je crois, que ce n’est qu’un des prête-noms de Krebs.
… et c’était tout. L’air détaché de Béatrice se crispa pourtant à peine, elle sirota une gorgée de café en guettant une réaction du côté d’Ingrid qui avait – évidement – l’air d’en attendre plus.
- Ils se sont rencontrés à Orly une fois, je les ai entendus parler d’un convoi qui les intéressait beaucoup et qui doit partir prochainement, ajouta-t-elle en guise de conclusion.
En fait elle se souvenait surtout avoir surpris ce bout de conversation en cherchant elle-même à s’éclipser pour pouvoir se rendre au point de rendez-vous d’urgence de son ancien contact aux services des TR, où elle n’avait une fois de plus pas eu la moindre nouvelle. Tout ça pour ça, songea-t-elle, alors qu’elle aurait pu écouter un peu plus longtemps et avoir quelque chose de plus convaincant à donner à son exigeante interlocutrice. Encore un mauvais calcul.


Spoiler:
 

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En vain pour me sauver je lève mes pieds lourds
Des flots de plomb fondu subitement les baignent, à des pointes d'acier ils se heurtent et saignent (...) Soutenant un pendu ; d'effroyables sorcières dansent autour, et moi, de fureurs carnassières

©️BESIDETHECROCODILE
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MessageSujet: Re: Ils avaient promis des jours faciles [Pv. Béatrice]   Dim 12 Mar - 14:44

Spoiler:
 

Quand on savait tout ce qui se passait au Lutetia, ou au moins qu’on en avait une vague idée, la bonne humeur ouvertement affichée d’Ingrid aurait pu être jugée de mauvais goût. Mais forte d’une capacité à se détacher quand bon lui semblait de tout ce qui ne la concernait pas, elle voyait aujourd’hui l’hôtel comme porteur de bonne nouvelle. Ou plus exactement savait qu’en son sein se trouvait Béatrice Beauclair, en qui elle avait placé tous ses espoirs de se débarrasser enfin d’un collègue bien trop encombrant. Krebs avait en effet eu la peu brillante idée de revenir à Paris et, pire, de s’afficher dans les petits papiers du gouverneur. Autant dire qu’il faudrait plus que quelques accusations lancées en l’air pour le renvoyer d’où il venait – ou mieux, l’expédier très loin à l’est – et que quelques preuves minutieusement récoltées par Béatrice seraient les bienvenues. Ce qui passait notamment par l’espionnage de son entourage, dans le cas présent d’un certain Ritter. Espionnage qui, quoiqu’en disaient les apparences, n’était pas le reflet d’un simple caprice mais bien une nécessité au nom du bien public – selon les dires d’Ingrid bien sûr, qui par ailleurs était capable de justifier la destruction pure et simple de trésors de la création humaine en vertu des mêmes valeurs. Toujours était-il, donc, qu’elle était bien impatiente de découvrir quelles seraient les trouvailles de Béatrice, sur laquelle reposaient beaucoup d’espoirs. Alors qu’Ingrid finissait de défaire non sans mal le nœud trop serré de la boîte de biscuits, elle remarqua, en l’observant rapidement du coin de l’œil, que la Française semblait cependant un peu ailleurs, ou peut-être occupée à remettre ses idées en ordre. Un instant elle fut tentée de réitérer sa question pour cette fois écouter la réponse, de lui demander ce qui pouvait bien lui passer par la tête pour qu’elle ait ainsi l’air de ne pas comprendre d’où Ingrid sortait et pourquoi elle se trouvait soudain ici. Mais dans l’ordre de ses priorités envoyer Krebs partout pourvu que ce soit loin et dangereux se trouvait au-dessus des états d’âme de Béatrice. D’autant qu’elle venait de se reprendre et affichait, feint ou réel là n’était pas la question, un sourire entendu qui plut à l’Allemande. A présent rassise elle posa sur son espionne préférée – brève pensée qui aurait sans doute déplu à Dieter, mais la règle universelle voulait que les absents aient toujours tort – un regard empli d’intérêt.

« Et bien notre homme n’est pas facile à cerner, mais j’ai quelques éléments pour vous. »
Voilà une excellente nouvelle. Mais Ingrid fut coupée avant même d’avoir eu le temps de s’enthousiasmer.
« Mais je vais aller nous chercher du café, d’abord, puisque vous vous êtes chargée des biscuits. »
Impatiente  d’en savoir plus sur celui qui l’intéressait, elle se serait presque passé de café – on n’avait pas idée de lancer une pique de vif espoir et de s’enfuir dans la foulée. Mais puisque Béatrice ne lui laissait pas le choix elle la regarda partir en fronçant légèrement les sourcils et s’appuya contre le dossier de sa chaise, les bras croisés en signe de légère impatiente.
Le temps paraissait terriblement long quand on attendait quelque chose. Pendant qu’elle balayait du regard la pièce pour mieux constater son encombrement, Ingrid fut l’espace d’une seconde tentée de tendre le bras pour attraper un dossier au hasard. Au fond elle se demandait bien que l’agent de renseignements pouvait apprendre au quotidien. Quelques secrets que beaucoup auraient préférés bien gardé, sans doute. Peut-être même une poignée informations qui en plus de satisfaire un élan de curiosité pourraient se révéler utiles à Ingrid. Après tout une quelconque bribe de connaissances sur autrui était toujours bonne à prendre, juste au cas où. Mais rattrapée par une mauvaise conscience, celle qui lui murmura qu’en échange des bons services rendus par Béatrice la moindre des choses était de ne pas mettre son nez dans ses affaires – d’autant que pour apprendre quelque chose le meilleur moyen aurait sans doute été de simplement le lui demander –, Ingrid résista à la tentation. Ce qui ne l’empêcha pas de s’imaginer quelques débuts de grandes machinations et autres complots arrêtés à temps, choses qui dans son imaginaire donnaient un certain panache à Béatrice. Béatrice qui ne tarda finalement pas à revenir avec deux tasses de café. Après l’avoir chaleureusement remerciée, Ingrid reposa cependant la sienne. Elle attrapa par contre un gâteau, parfait accompagnement d’une conversation – ou plutôt d’un monologue – qu’elle espérait croustillant.

« Il ne passe pas beaucoup de temps à Orly, je ne l’ai pas beaucoup croisé là-bas, mais je crois qu’il a mieux à faire. Il a eu quelques rendez-vous avec un certain Maüs dont vous savez, je crois, que ce n’est qu’un des prête-noms de Krebs. »

Autrement dit absolument rien de nouveau, ou c’était tout comme. En tout cas rien qui puisse de près ou de loin être exploité. Car malheureusement on n’accusait pas quelqu’un sous prétexte d’une simple rencontre – quoiqu’en réalité la chose n’aurait pas été si improbable s’il elle n’avait pas impliqué de si près un proche du gouverneur. Mais il devait forcément il y avoir autre chose. Béatrice ne l’avait pas habituée à des informations aussi décevantes. Aussi Ingrid la fixa avec un air un peu pressant et des yeux grands ouverts jusqu’à ce qu’elle se décide à continuer.  

« Ils se sont rencontrés à Orly une fois, je les ai entendus parler d’un convoi qui les intéressait beaucoup et qui doit partir prochainement. »

Elle continua de la regarder avec une insistance accrue, s’attendant sincèrement à autre chose, un détail supplémentaire, n’importe quelle petite précision. Une heure, au moins un jour, peut-être ce qui les intéressait dans ce convoi ? Il n’était même pas question de certitude absolue, une intuition bien orientée aurait également fait l’affaire. Béatrice ne pouvait décemment pas s’arrêter sur ce genre d’information. Mais rien. La brune s’était tue, ce qui immanquablement laissa Ingrid sur sa fin. Quelle déception. De quoi saper une humeur pourtant radieuse. La déconvenue était d’autant plus grande qu’en lui disant qu’elle avait quelque chose Béatrice avait fait naître de grands espoirs. Il serait bon d’imposer un module « psychologie » à tous ceux qui travaillaient ici ou au moins de leur apprendre à ménager un peu mieux leurs interlocuteurs.
Son regard glissa alors de droite à gauche, se promena un instant sans s’attarder sur rien et en ignorant Béatrice, ce qui lui donna un air un peu perdu mais surtout songeur. Que répondre dans ces cas-là ? Afficher ouvertement sa frustration ? Se plaindre d’un travail mal fait ? Dans la mesure où l’agent de l’Abwehr ne lui devait en théorie rien cela aurait été malvenu. Une vague convention sociale voulait qu’on ne reproche rien à celui ou celle qui prenait bénévolement sur son temps pour aider. Et si elle ne voulait pas perdre sa source officieuse de renseignements mieux valait être indulgente. La tentation de se braquer se fit tout de même sentir, à laquelle Ingrid s’empêcha de céder en prenant le temps d’avaler une gorgée de café.

« C’est mieux que rien, je suppose. »
Béatrice ne pouvait décemment pas s’attendre à plus d’emballement. Elle n’attira cependant qu’une phrase passive agressive, soit quelque chose qui n’était pas bien haut sur l’échelle de l’insatisfaction.
« Dommage que vous ne sachiez pas de quel convoi il s’agit ni ne connaissiez la raison exacte de ses rendez-vous. »

Ingrid n’avait pas pu s’en empêcher, il avait fallu qu’elle lance cette remarque avec un fond d’amertume dans la voix. Car la contrariété échappait malheureusement à son habituelle capacité à maquiller ses sentiments. Mais presque aussitôt elle s’en voulu un peu (vraiment pas plus) de paraître aussi impassible quand dans l’absolu Béatrice avait tout de même fait un effort qui, minimum ou pas, méritait qu’on le reconnaisse. Et un rapport aujourd’hui médiocre restait contrebalancé par des services qui avaient toujours été rendus. Ingrid força donc un sourire, plus maigre mais qui laissait transparaitre un fond de sincérité.  

« Merci tout de même pour votre temps, j’apprécie. »

Dans le petit guide du parfait sociopathe se trouvait une règle d’or : savoir évaluer lorsqu’il valait mieux régner par la sympathie que par la peur. Comme elle n’avait sur Béatrice aucun moyen effectif de pression et qu’en prime – et tout de même – elle l’appréciait sincèrement, lui trouvant d’une part une retenue toujours cordiale qui la rendait tout à fait estimable et d’autre part un louable professionnalisme, Ingrid conclu donc que le visage amical valait mieux.
Après avoir reposé sa tasse sur le bureau elle se pencha légèrement en avant pour appeler, par un peu plus de proximité, à la sincérité.

« Mais est-ce que je vous en demande trop ? Il me semble que vous étiez en mesure d’en savoir plus sur les activités de Ritter, j’en conclue donc – mais peut-être à tort – que vous étiez occupée ailleurs. »  

Sans ressentir de vif élan de compassion Ingrid concevait sans mal qu’elle pouvait être, par réputation parfois plus que dans ce qu’elle demandait effectivement, d’une exigence un peu étouffante. Et si les pauvres âmes qui travaillaient avec elle méritaient, purement par l’effet du sort qui les avait envoyé là, leur quotidien sans repos, celles qui, comme Béatrice, avaient officiellement mieux à faire que lui répondre appelaient à de la clémence. Mieux, elles avaient avant tout droit à une forme de reconnaissance. Il n’était cependant pas nécessaire de s’en embarrasser trop longtemps. Puisqu’un honnête « merci » avait déjà été formulé on pouvait passer à autre chose. Cette autre chose qui s’apparentait donc à une compréhension amène de la position difficile dans laquelle se trouvait Béatrice. Après tout elle ne devait pas être payée par les services secrets à se tourner les pouces. Le monopole des emplois fictifs était détenu, tout le monde le savait, par les secrétaires et autres traductrices de certains grands officiers allemands.

« Ce que je comprends tout à fait, votre travail est d’une importance cruciale. C’est pourquoi je m’en voudrais que les services que vous me rendez empiètent trop sur vos missions quotidiennes. »

Le petit guide contenait également une rubrique sur l’illusion du choix. Et l’application quotidienne avait confirmé l’importance de créer les circonstances propices au refus pour mieux décrocher l’acceptation. Les êtres humains normalement constitués éprouvaient généralement une forme de remords à choisir la première solution, celle de la facilité, quand elle était trop ouvertement suggérée. Tout à fait calmement Ingrid rappela donc à Béatrice qu’une option toute simple s’offrait à elle.

« Si vous vouliez revenir sur votre engagement sentez-vous libre de me le dire. »

Le terme « engagement » était un peu trop fort, la réalité beaucoup plus tacite, et avait été surtout choisi pour que Béatrice n’oublie pas à quel point Ingrid comptait sur elle. Un discours si minutieusement formulé pour motiver l’espionne à ne pas baisser les bras la faisait d’ailleurs se sentir un peu désespérée. Elle n’avait plus exactement l’habitude de faire beaucoup d’efforts – ou de la relativité de « beaucoup » - pour obtenir un service. Sans doute car la notion de service lui était assez lointaine et avait été corrompue par trop d’autorité, effective ou morale. Toujours était-il qu’elle avait donc besoin de Béatrice et de son expertise en matière de surveillance. Au lieu de lui laisser saisir l’occasion de dire adieu aux heures supplémentaires elle continua donc sur sa lancée.

« Mais si jamais vous considéreriez que mettre un terme à de scandaleuses activités vaut d’y consacrer un peu de temps il serait normal que vous obteniez une contrepartie. »
On en revenait à la prétendue mission d’intérêt public qu’était l’arrêt d’activités aussi frauduleuses que dérangeantes. Et surtout à la théorie selon laquelle tout travail méritait salaire. Même s’il était ici plus question de service rendu en guise de remerciement et de motivation que de rétribution sonnante et trébuchante. Par les temps qui couraient le premier avait bien plus de valeur.
« Vraiment, s’il y a quoi que ce soit que je puisse faire pour vous remercier n’hésitez pas à me le demander et je ferai mon possible, avec d’autant plus de plaisir que vous êtes quelqu’un de tout à fait appréciable. »

C’était  incroyable, toute l’honnêteté dont elle était capable en dépit d’une claire volonté d’influencer Béatrice. Pour peu Ingrid s’étonnerait elle-même.

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    None are more hopelessly enslaved than those who falsely believe they are free. Hopefully I am the spirit that always denies.

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Ils avaient promis des jours faciles [Pv. Béatrice]

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