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 Quand les mondanités rapprochent || Eulalie

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Hasko Landgraf
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MessageSujet: Quand les mondanités rapprochent || Eulalie   Jeu 1 Déc - 14:37


La soirée semblait indifférer Hasko Landgraf de manière totale. Il avait pourtant accepté avec enthousiasme de se rendre à l'opéra, même si cela supposait de subir Julius Kremer, qui heureusement était fort loin – il ne l'était jamais assez, mais trois sièges représentaient une distance somme toute raisonnable et propre à éviter toute espèce de conflit. C'était un bon opéra, qui pour une fois, avait le mérite de ne pas être du Wagner, que tout le monde rabâchait à toutes les sauces en criant au génie parce que Hitler l'adorait. On ne poussait pas le vice jusqu'à mettre en scène un opéra italien – Landgraf avait toujours adoré Verdi et Puccini – car il aurait été ennuyeux que des français reprennent le chœur des esclaves de Nabuccho. Non, on restait dans le consensuel, et dans le très allemand, mais La flûte enchantée de Mozart était au moins audible. C'était moins rasoir que la plupart des événements auxquels Hasko était obligé d'assister, son rôle d'outil de la propagande, toujours à son corps défendant, le conduisant à des tas de dîners officiels dont il n'avait que faire, sinon pour récolter de précieuses informations pour Reigen entre deux petits-fours.

La communication du régime était quasiment parfaite : pour un peu, on aurait vraiment cru que le Riech était encore à son apogée. Les grands événements sportifs vantaient la supériorité germanique – on lui avait même demandé, si, grand héros de guerre et escrimeur émérite qu'il était, il ne ferait pas une démonstration – et les dîners mondains se multipliaient. L'or et le vin coulaient à flot pour entretenir un faste déjà fané. Voilà pourquoi il se retrouvait à assister à un opéra : la soirée était organisée en grande partie pour les officiers de l'hôpital. Hasko s'était intéressé à la musique, mais le dîner promettait d'être quelque peu ennuyant. Ni Gantzer, ni Margarete, les deux autres membres de Reigen de l'hôpital, n'étaient là. Le reste des têtes pensantes de la Salpêtrière n'aimait pas beaucoup Hasko, et s'il se montrait toujours poli si on était aimable avec lui, il répondait sinon au mépris par le mépris. On n'avait pas oublié sa condamnation en Pologne ? Fort bien. Il n'oubliait pas la froide indifférence de tous ces médecins face à toutes les morts injustes qu'ils avaient pu rencontrer et pour lesquelles ils n'avaient rien dit.  Et de toute manière, il pensait à autre chose, pendant ce diner, étrangement silencieux.

Diriger. Ordonner. Calculer. Prévoir. Mettre au point des plans d'action. Réunir des informations. Est-ce que Kellerman ne parlait pas d'un surplus de médicament ? Est-ce qu'on pouvait le détourner ? Le faire parvenir à la résistance française ? Comment entrer en contact avec elle, d'ailleurs ? Il fallait lier plus de liens avec elle, il le savait. Et Londres, évidemment, il fallait qu'il parle à Londres.

« C'est vous le chef, Kaiser, maintenant, il faut que vous les gériez.
- Oui, monsieur, je comprends. »


Il avait répondu comme dans un rêve, d'un ton égal, assuré. Trummer lui avait confié sa succession et il avait accepté sans broncher. Hasko savait à pein comment il allait s'en sortir. Et c'était à cela qu'il réfléchissait le plus. Il connaissait ses défauts, il se savait impulsif, emporté, facilement porté à la colère dès qu'il constatait une injustice. Pourquoi l'avait-on choisi lui ? Il tenait à la vie de chacune des personnes dans le réseau et ne supporterait que très mal de les perdre. Il risquait de ne pas prendre les bonnes décisions de peur qu'il y ait trop de dommages collatéraux. Tout aurait du le porter à refuser. Et pourtant il était là. Il n'y avait personne d'autre, de toute façon. Et il fallait qu'il le fasse. La victoire n'avait jamais été aussi proche. Il fallait qu'il y aide. C'était tout. Et c'est ainsi que fixant son plat plein de mets raffinés, il ne disait plus grand-chose. Une main se posa amicalement sur son épaule :

« Eh bien, vous vous endormez, capitaine Landgraf ? »

Il sursauta et accorda un sourire à son interlocuteur : Joseph Vernier était un des derniers médecins français à travailler à l'hôpital. C'était un homme intelligent et ouvert d'esprit, avec qui il s'entendait bien. Si on l'avait invité ce soir là, c'était que sa nièce chantait – c'était l'une des chanteuses qu'ils avaient pu voir sur scène, d'ailleurs. Hasko répondit avec un brin d'amusement :

« Dormir, rêver peut-être, sans doute...oui, je rêvais peut-être un peu. » Il s'interrompit pour manger un peu, constatant finalement que son plat refroidissait. Ne voulant pas avoir l'air trop mélancolique, il ajouta d'un ton un peu plus joyeux : « C'était un bel opéra.  Et votre nièce chantait très bien, par ailleurs. A ce propos, les chanteurs ne devaient-ils pas nous rejoindre ? »

Un moment à parler d'autre chose que de résistance ou de de médecine lui ferait du bien, jugea Hasko. Il n'avait jamais eu l'occasion de rencontrer Eulalie Vernier, mais si elle était à l'aulne de son oncle et de son cousin, le sympathique Eugène, qui deviendrait sans doute un excellent médecin s'il ne s'attirait pas des ennuis avant la fin de la guerre, tête brulée qu'il était, devait être quelqu'un d'aimable et de sympathique. Ca changerait de l'équipe médicale de l'hôpital, occupée à faire passer son luxueux repas avec de la bière, sacrilège total pour Hasko qui s'il n'était pas français, connaissait bien la culture nationale du fait de ses années d'étudiant passées à la Sorbonne. Voilà pourquoi il était si content que Vernier soit là : les autres, bavarois stupides et bas du plafond, il ne pouvait plus les encadrer. Au moins Vernier avait-il une conversation intelligente – les autres étaient de toute façon trop alcoolisés pour être intéressants. D'ailleurs le médecin français hocha la tête :

« Si, pour le plus grand plaisir de ces messieurs, je suppose…Puis-je vous demander un service ? Veillez sur ma nièce si j'ai les yeux tournés. J'estime la plupart de nos confrères présents ici, mais…

-  J'accorde moi même peu de crédit à la galanterie d'officiers alcoolisés, docteur Vernier, vous pouvez donc compter sur moi. »
Il s'interrompit pour tourner la tête vers un groupe qui entrait dans le salon de réception de l'Opéra où ils dînaient. « Ah, justement, les voilà... »

De fait, tout le monde s'était levé pour applaudir. Le bruit des conversations s'amplifia lourdement alors que les officiers se mettaient à parler avec les chanteurs et chanteuses. Vernier se leva :

« Venez, je vais vous présenter. »
Il fit un signe de la main à une jeune femme : « Eulalie, viens ! Je te présente le docteur Hasko Landgraf. Docteur Landgraf, voici ma nièce, Eulalie Vernier. »

C'était une jolie femme, jugea Hasko, qui pouvait avoir entre vingt et vingt-cinq ans. Humainement, il n'avait guère d'a priori : pour juger les gens, il fallait parler avec eux – enfin, si elle acceptait de parler avec lui, car nombreux étaient les français pour qui allemand rimait obligatoirement avec nazi. Mais il ne fallait pas juger trop vite. Aussi sourit-il , abandonnant son air quelque peu mélancolique qui lui avait tenu toute la soirée et, bon gentleman, fit un délicat baise-main à la jeune femme :

« Enchanté de faire votre connaissance, mademoiselle. J'ai beaucoup apprécié votre interprétation de Pamina. Vous étiez toute aussi éclatante que la Reine de la Nuit, ce soir, ce qui n'est pas peu dire. »
Le tout dans un excellent français, qui tranchait avec son uniforme. « Voulez-vous boire un verre de champagne avec nous ?  J'ai rarement l'occasion de parler à des gens qui ne sont pas liés de près ou de loin à l'armée, aussi j'espère que vous nous ferez cette grâce. »

Eulalie Vernier lui paraissait intelligente et bien plus intéressante que tous ses confrères réunis. Voilà donc où il en était rendu, lui, l'officier à l'air mélancolique : échapper à son quotidien de tracas  et d'inquiétude, de gens à sauver et de gens à combattre,  en parlant de la vie si différente, sans doute bien plus libre que la sienne, d'une petite soprano parisienne, peut-être un futur grand nom de l'opéra.

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Un opéra : histoire où un baryton fait tout pour empêcher un ténor de coucher avec la soprano.
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MessageSujet: Re: Quand les mondanités rapprochent || Eulalie   Jeu 1 Déc - 23:27

Eulalie se courba une dernière fois avant que le rideau ne tombe. Cette représentation de La Flûte Enchantée avait été très complexe à réaliser. C'était une commande d'un groupe d'officiers allemands qui avaient contacté l'Opéra au pied levé pour organiser un concert suivi d'une réception, il y avait à peine un mois. C'était très court pour monter un opéra. Le metteur en scène avait donc décidé d'innover avec des décors très sobres, plus basés sur des ambiances colorées que réellement des scénettes fantastiques. Les costumes avaient été récupérés au Grenier. Ils avaient été utilisés pour une représentation qui s'était déroulée au début du siècle. Nul doute que les allemands n'y verraient que du feu. Pour faciliter le travail, presque tous les rôles avaient été distribués à des chanteurs certes un peu plus âgés que la moyenne, mais qui avaient l'expérience de cet opéra. Seuls deux rôles avaient échu à de jeunes voix, jugées prometteuses. Lalie avait donc eu moins d'un mois pour apprendre le rôle de Pamina alors que Christian, un baryton à peine plus âgé qu'elle, avait écopé du rôle de Pamino. Ils s'en étaient remarquablement sortis malgré l'angoisse qui les avait rongés.

Une fois dans les vestiaires, ils purent enfin se libérer des encombrants costumes et se préparer pour la soirée qui allait suivre. Ils rejoindraient les officiers à la fin de leur repas, pour le dessert. La plupart des chanteurs ne tenaient pas à dîner avec les allemands, ce que la jeune femme pouvait comprendre. Anne-Marie, une soprano de presque 40 ans qui avait joué avec brio la Reine de la Nuit se laissa tomber négligemment sur un siège dans les loges en enlevant ses parures.

- Quelle pitié, se donner autant de mal pour des rustres qui n'entendent rien à la musique ! Je suis sûre d'en avoir vu s'assoupir pendant le spectacle ! Ils n'auraient pas pu plus nous insulter !

Eulalie, devant sa table, se démaquillait en soupirant. Son aînée avait raison mais que pouvaient-ils y faire ? S'opposer frontalement aux officiers qui contrôlaient Paris, c'était signer la mort de l'Opéra...

- Au moins avons-nous fait notre travail proprement... Et puis nous avons quand même joué Mozart... Imagine leurs têtes un instant si nous avions interprété Carmen !

Lalie rit un peu alors qu'Anne-Marie et quelques autres chanteuses qui les avaient entendues commençaient à se dandiner exagérément en reprenant L'Amour est un Oiseau Rebelle avec des moues boudeuses en jouant sur leurs décolletés. Le rire, c'était encore la seule façon de combattre le cafard causé par cette satanée occupation qui n'en finissait pas. Eulalie chanta avec elle depuis sa chaise sans pour autant se prêter à leur petite comédie burlesque - elle était trop réservée pour cela-.

Après avoir enlevé les couches de fard, elle peigna ses cheveux et les recoiffa du mieux qu'elle put. Après avoir tenté, sans succès, un chignon à rouleaux, elle décida de les laisser revenir en grosses boucles sur ses épaules tout en sculptant ses mèches de devant en délicats ornements qu'elle fixa grâce à des barrettes ornées de fausses pierres. Il fallait dire que les matériaux de luxe s'étaient faits rares dans la capitale...
La jeune chanteuse enfila ensuite une robe longue noire, ornée sur le devant par un motif floral brodé dans du fil ivoire. Le col était simple et rond, comme les manches, subtilement évasées. La courbe des hanches était réhaussée par un jeu de replis plutôt séduisant. Pour parfaire sa mise, elle enfila une paire de gants longs écrus et passa un sautoir en perles de cultures. C'était un des rares bijoux réellement précieux qu'elle possédait.
Un peu de fard sur les joues, une touche de rouge sur les lèvres et de noir sur les cils et elle était fin prête.

Une fois que la troupe fut au complet, ils firent leur apparition dans le salon de l'Opéra. La jeune femme était toujours impressionnée par la splendeur de l'endroit et ne pouvait s'empêcher de s'imaginer les réceptions qui avaient pu s'y tenir à la fin du XIXe siècle. Elle pensa à ces femmes poudrées dans leurs splendides robes, que l'on ne pouvait aujourd'hui plus admirer qu'en peintures.
Comme les autres, elle répondit aux applaudissements par un aimable signe de tête et se retrouva vite perdue dans le flot des officiers qui venaient prendre à parti les artistes pour les entretenir de propos convenus saupoudrés d'un zeste de galanterie lourde et avinée.

Heureusement, son oncle Joseph vint la tirer de ce soudain mouvement de foule. Il se tenait à côté d'un officier, ce qui la fit imperceptiblement tiquer. Elle savait qu'il travaillait avec les allemands à la Salpêtrière mais était-il à ce point nécessaire de se lier à eux ? Ils restaient l'ennemi.
Elle s'approcha néanmoins avec un sourire de circonstance alors qu'elle rencontrait pour la première fois le Docteur Landgraf. Elle ne put s'empêcher d'être agréablement surprise lorsqu'il lui fit un baisemain en s'exprimant dans un français des plus corrects. C'était difficile à admettre mais il était bien plus raffiné que les officiers abrutis à la bière et à la saucisse de Francfort qu'elle avait pu rencontrer jusqu'à présent. Elle inclina la tête en réponse et le gratifia d'un sourire beaucoup moins forcé.


- Je suis moi-même enchantée de vous connaître Docteur Landgraf.

Le compliment qu'il lui fit la toucha beaucoup. D'habitude, les hommes avaient plutôt tendance à louer sa performance en rabaissant le jeu des autres chanteurs, ce qui avait tendance à l'agacer. Mais dans la façon qu'avait eu le Docteur de tourner sa phrase, il reconnaissait également le talent d'Anne-Marie, c'était agréable.

- Je me joindrai bien volontiers à vous puisque vous me le proposez ! Je n'ai pas eu l'occasion de me désaltérer depuis que je suis sortie de scène.

Elle sourit à nouveau en prêtant attention à ses remarques. Il semblait las de parler d'affaires militaires... Tant mieux, elle en avait par dessus la tête de ces hommes qui n'avaient que leur grades et leurs aventures de guerre comme sujet de conversation un tant soi peu intéressant. Lorsqu'il la lui tendit, elle saisit délicatement sa coupe et la porta à ses lèvres après les politesses d'usage. Le liquide lui fit le plus grand bien et la jeune chanteuse dû se faire violence pour ne pas tout boire d'une traite tant elle était assoiffée.

- J'espère que notre prononciation de l'Allemand lors de la représentation n'a pas été trop inexacte... Nous avons dû travailler en phonétique par manque de temps pour apprendre réellement la langue.

Monsieur Vernier, qui était resté avec eux, ne put s'empêcher de partir d'un rire franc. Même en temps de guerre, il gardait cet air débonnaire qui lui seyait si bien.

- Lalie a toujours eu le sens du détail et du perfectionnisme ! Elle s'inquiète d'un rien c'est adorable.

La jeune chanteuse rougit et se contenta de boire une gorgée de son verre en faisant tournoyer le liquide mordoré à l'intérieur. Son oncle avait ce franc-parler qui le caractérisait mais il n'était pas obligé d'en faire autant en présence d'un officier qu'elle connaissait à peine !
Joseph allait ajouter quelque chose mais soudainement, sa femme, vint le saisir doucement par le bras. Rénata était physiquement l'opposée de son mari. Petite et sèche comme un coup de trique quand il était grand et bedonnant. Cependant, elle avait toujours un éclatant sourire au visage que ni l'éclat des années ni l'Occupation ne semblait vouloir ternir.

- Joseph, très cher, je crois qu'un de ces messieurs demande à te voir... Je ne sais de quoi il s'agit mais il a l'air assez empressé, veux-tu bien venir ? Oh, Lalie, félicitations pour ta prestation, tu as été parfaite, comme toujours. Et bonsoir, cher Monsieur.

Joseph haussa un sourcil et rit en cachant une certaine déconfiture.

- Même lors des réceptions, le devoir m'appelle ! Je vous laisse donc, à plus tard !

La jeune chanteuse regarda partir son oncle avec un air quelque peu perdu puis soupira avec un léger sourire. Puisqu'il en était ainsi, elle mènerait la conversation toute seule. Elle reporta alors son regard sur l'officier. Jusqu'à présent, elle n'y avait pas prêté attention mais il était plutôt bien fait de sa personne. Il avait un petit quelque chose de chevaleresque dans son attitude, peut-être un reste de noblesse ? Ses traits laissaient pressentir une force de caractère assez exceptionnelle mais ses yeux laissaient transparaître une certaine mélancolie.

Ses yeux... Son oeil !

Lalie avait soudainement remarqué qu'un des yeux de l'officier semblait briller d'un éclat plus terne que l'autre. Elle réalisa soudain qu'il s'agissait d'un oeil de verre. Rougissant soudain, se sentant bêtement honteuse, comme si elle avait eu tort de le regarder droit dans son infirmité, elle embraya sur un nouveau sujet de conversation.

- Vous plaisez-vous à Paris, Docteur Landgraf ou l'Allemagne vous manque-t-elle ?

Elle réalisa soudain que sa phrase, prise dans un autre sens, pouvait sonner comme une terrible insulte, une invitation à retourner dans son pays. Confuse et soucieuse de ne pas froisser son interlocuteur qui la perturbait d'une façon étrange, elle ajouta :

- Je veux dire... Nous avons tous le mal du pays lorsque nous quittons notre terre, n'est-ce pas ? Après tout... Après tout, l'attachement à son foyer n'est pas l'apanage d'une nation en particulier.

La jeune femme eut un instant l'air pensif. Oui les Allemands avaient envahi sa ville et elle en détestait plus d'un. Cependant cet homme ne ressemblait pas aux autres officiers et Lalie était suffisamment intelligente pour comprendre que du bon et du mauvais pouvait se trouver dans les deux camps.

- Pour ma part, je suis arrivée ici l'année de mes 14 ans pour entrer à l'Opéra... La séparation d'avec mes parents et ma région natale fut difficile. Quand on est habitué à observer les bateaux de pêcheurs toute l'année et à vivre au rythme de la mer, le passage à la vie dans la capitale est plutôt rude.

Elle leva à nouveaux ses yeux verts vers lui, curieuse de savoir ce qu'il aurait à lui apprendre sur sa propre vie et son passé. Ce Docteur Landgraf était-il réellement fait d'un autre bois que les officiers gouailleurs présents à cette réception ? Elle le saurait très vite.

HRP:
 

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MessageSujet: Re: Quand les mondanités rapprochent || Eulalie   Mar 13 Juin - 16:11

La musique classique manquait à Hasko. C'était son oncle qui allait beaucoup à l'opéra, lui un peu moins, il préférait des mélodies plus instrumentales – les œuvres de Malher ou de Mendelsohn correspondaient bien à son chagrin et à sa  mélancolie. Mais il ne disait jamais non à un bon opéra, un de ceux qui prenaient un souffle épique, qui annonçaient des révoltes et qui parlaient de libertés, ou encore un de ceux, qui comme Turandot, exaltaient la passion et l'amour. Personne au monde ne devait pouvoir rester à cet extraordinaire morceau de bravoure qu'était Nessun Dorma. Aussi était-il ravi, réellement, de pouvoir parler avec une véritable artiste d'opéra. Parler d'autre chose que de la guerre, que de son univers chirurgical où les gens mourraient plus souvent qu'à leur tour, à tort et à travers, le soulageait un peu de son malheur. Même si oui, au fond, ce qu'il regrettait par dessus tout dans la musique, c'était le jazz, les clubs où il allait avec ses amis à Berlin et Paris, l'ambiance folle des années vingt et du début des années trente. Il regrettait ses années d'insouciance, et même si la musique était aujourd'hui différente, au moins, elle lui permettait d'oublier un peu le reste du monde, et la souffrance qui y régnait.

L'ambiance aussi était différente. Il regrettait définitivement Weimar la décadente, et le Paris de ses années à la Sorbonne, il détestait définitivement tous ces uniformes, ces viandards teutons ivres morts, buvant de la bière dans l'une des plus belles salles de la capitale française, il détestait que tout l'opéra soit centré sur l'Allemagne. Non, l'opéra n'était définitivement pas ce que Hasko Landgraf préférait, mais cela restait plus beau et plus fin que tout ce qui pouvait parler à ces gens qui étaient ses collaborateurs, ses subordonnés, ou ses supérieurs. L'opéra restait quelque chose qu'il aimait et qu'ils salissaient. Comme tout le reste. Et comme tout le reste, Hasko ne savait d'ailleurs plus très bien où il en était. Il y avait des choses qu'il voulait dire, d'autre qu'il ne pouvait pas dire, et à chaque parole, chaque pensée même, il devait peser le pour et le contre, savoir si c'était dangereux, aussi bien pour lui que pour Reigen.

Eulalie Vernier n'avait a priori rien contre lui, et ne présentait de prime abord aucun danger pour lui ou pour le mouvement. Mais cela dit, on était jamais trop prudent. Même si elle lui paraissait honnête, on ne pouvait jamais savoir, dans ce pays occupé depuis si longtemps, si les nationaux étaient ou non capable de faire la part des choses, s'ils étaient simplement hypocrites, ou on ne savait quoi. C'était complexe de s'entretenir avec des gens, ou d'être amicaux avec eux, quand ils se méfiaient de lui et que lui-même devait se méfier d'eux. Pourtant, elle lui paraissait bien jeune pour être autre chose que réservée et honnêtement polie.

Et que pouvaient-ils faire d'autre, de toute façon, eux deux, maintenant que son oncle, seul lien entre eux, était parti? Lui l'officier, si sympathique et si cultivé qu'il était, n'était jamais qu'un officier allemand un peu moins brutal que les autres, mais allemand tout de même, ce qui mettait une sacré barrière entre eux. Il avait beau être poli et sympathique, tout renvoyait à son uniforme, tout renvoyait à son nom, son accent, son passé. Il nota le regard curieux, puis gêné, de la jeune femme, sur son œil de verre. Il ne cilla pas, pourtant, mais ne releva pas plus. Il s'y était habitué, tout comme il avait l'habitude de ce champ de vision si rétréci, de ce monde qu'il ne voyait que d'un côté, faisant simplement illusion de la normalité quand il fréquentait le monde. Au quotidien, c'était un cache-oeil qu'il portait. Borgne il était, le docteur Landgraf, et il l'assumait : il avait appris à faire avec, et il savait parfaitement opérer en tenant compte de ce handicap.  Perdu dans ses pensées, il n'avait par conséquent pas entendu la question de Eulalie et y revint lorsqu'elle explicita sa pensée :

« Pas tant que cela, d'une façon qui pourrait paraître étonnante. La patrie s'emporte avec soi, je suppose, tout d'abord. Elle est là où il me reste des amis, ou peut-être là où j'en ai eu... »
Car combien étaient morts, disparus, ou ravalés au rang d'ennemis, aujourd'hui ? Il sourit d'un air un peu mélancolique : «  J'ai étudié ici plus jeune. Mes premières années de médecine furent à la Sorbonne. J'en garde un bon souvenir, et je suis content d'être revenu, même en de pareilles circonstances. L'Allemagne... » Il fit une pause, puis souffla, comme un aveu terrible, comme une souffrance, doucement : « L'Allemagne, je ne la reconnais plus... »

L'une des seules promesses tenues par Hitler, qui courrait dans les ruines du vieux Berlin. La propagande n'arrivait pas à endiguer cette plaisanterie, cet humour issu du désespoir. C'était Gantzer qui lui avait rapporté cela, de son ton si pince sans rire de noble bien né. Il n'avait pas le flegme de son ami, lui, parce qu'il se souvenait de la période heureuse où il avait pu connaître Berlin et Munich, les deux villes où son père les avaient fait aménagé, où tout était beau et joyeux. Peut-être manquait-il de flegme parce qu'il n'était pas un noble bien né – bien que son arrière-grand-père maternel, Barthold von Dimer, eut bien été un baron désargenté ruiné au jeu – pour qui la résistance était une évidence. Il n'en savait rien. Juste que toute cette souffrance était insupportable et que son  pays avait viré à la folie pure. Mieux valait écouter ce que Eulalie Vernier disait. Il sourit à nouveau  et ajouta :

« Je devais avoir dix-huit ans quand je suis arrivé ici pour faire ma première année de médecine. Je suppose que j'ai été un peu moins dépaysé que vous, je connaissais déjà Berlin. Cela dit, vous avez un avantage sur moi, je ne connais rien de la France mis à part la capitale... »
Il leva sa coupe en forme de toast : « Mais je suis sûr qu'un jour vous aussi vous verrez d'autres villes. Vous avez du talent, je crois que les opéras italiens vous accueilleront à bras ouverts. » Il sourit de nouveau : « Je parle un peu en novice, je suis meilleur connaisseur de jazz, je l'avoue. Même s'il ne faut pas le dire trop fort, avant guerre, il y avait de très bons clubs, ici. Mais il faut connaître le Paris caché, tout comme l'opéra à ses secrets. » Il eut soudainement une idée, idéale aussi bien pour parler que pour s'échapper – peut-être le champagne était-il descendu un peu plus vite que prévu. « Me feriez-vous visiter ? J'ai toujours rêvé de voir les coulisses de l'opéra, mais je n'en ai jamais eu l'occasion ! »


Spoiler:
 

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