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 Et toi non plus, tu n'as pas changé

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MessageSujet: Et toi non plus, tu n'as pas changé   Mar 13 Déc - 21:38

Assise sur un banc du jardin du Luxembourg, Eva soupira. Elle tourna la tête à droite, puis à gauche. Personne. C’était un peu ridicule, comme situation. Son idée lui avait paru bonne sur le coup, mais en réalité, c’était une idée ridicule aussi.
Et pourtant elle n’avait pas pu s’empêcher de venir ici, sur ce banc, celui-là et pas un autre. Leur banc, à elles deux. Quand elle avait revu Emilie la veille, les souvenirs étaient remontés par vagues, des souvenirs d’une vie d’avant, d’une vie plus simple. Une vie perdue.
Au début, elle n’avait pas voulu croire ces yeux quand on lui avait présenté cette Odette. Quel drôle de nom. Elle avait douté, un peu, puis son instinct avait repris le dessus. Odette s’appelait Emilie. C’était la même Emilie, avec quelques années de plus, que celle avec laquelle elle avait lié une profonde amitié des années auparavant. Une amitié assez improbable. Eva était une miséreuse qui volait pour survivre et avait décidé d’en faire son activité à plein temps. Emilie venait d’une riche famille catholique et, sous toutes les coutures, paraissait être la parfaite femme à marier. Les deux jeunes femmes s’étaient trouvées par hasard, s’étaient appréciées, avaient noué une relation empreinte de confiance et d’affection mutuelle. Emilie était l’une des rares personnes à qui Eva avait accordé sa confiance à l’époque. Et en général.

Et puis, Eva avait intégré l’équipe d’Emil et s’était lancée dans le grand banditisme. Emilie n’avait pas approuvé ce choix, évidemment. Mais Eva s’était lancée quand même, avec les conséquences que l’on connait. Et elle était de retour à Paris maintenant. Seule. Sans Emil. Piégée par le SD. Elle n’aurait jamais pensé revoir Emilie. Un comble que les deux jeunes femmes se soient revues à une soirée mondaine, elles qui détestaient toutes deux ce genre d’évènements. Et Eva ignorait ce qu’Emilie faisait là, sous ce surnom idiot. Elle imaginait que son amie devrait être étonnée elle aussi, d’entendre qu’Eva la voleuse avait non seulement changé de patronyme, mais aussi de profession. La jeune femme était désormais l’assistante de Pierre de Boynes, le numéro deux de l’ambassade de Vichy. Une occasion en or pour le SD, qui l’avait sans problèmes transférée du Courrier Parisien. Eva ne savait pas bien encore quel poste avait sa préférence. Dans les deux cas elle était là pour surveiller et, si besoin, désigner. La responsabilité était la même. Les enjeux, un peu différents.

Au bout d’un moment, la jeune blonde pensa à s’en aller. De toute évidence, Emilie ne viendrait pas. Elle soupira de nouveau, puis leva la tête. C’est là qu’elle la vit. Elle sourit, malgré elle, un grand sourire empreint de joie et de nostalgie. Un visage allié dans ce monde en nuances de gris. Eva s’avança vers la silhouette de son amie.
« Je ne savais pas si tu penserais à venir. Je… »
Elle se tut quelques secondes, pinça ses lèvres. Elle cherchait ses mots. Les mots justes pour exprimer ce qu’elle ressentait. Elle voulait s’excuser, et elle ne savait pas bien pourquoi. Elle finit par baisser les yeux légèrement avant de les relever vers Emilie.
« Tu m’as beaucoup manqué. Je suis contente de te retrouver. »
C’était peut-être le plus simple à dire. Le plus sincère aussi.
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Emilie Parizeau
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MessageSujet: Re: Et toi non plus, tu n'as pas changé   Sam 17 Déc - 14:24

« Tu es vraiment un rayon de soleil le matin ».

Me faire accueillir par une pique de mon délicieux fiancé, une joie quotidienne. De quoi bien commencer la journée. Et je m’étais déjà lever de mauvaise humeur. Un point sur lequel j’étais assortit à Louis qui après avoir fini son thé abandonna sa tasse sur la table et quitta l’appartement en claquant la porte. Au lieu de me lamenter sur l’impolitesse de Louis, je vais me servir une tasse de café. Enfin café… On se comprends. Bizarrement sur ce point dramatique, Louis estime important de respecter le rationnement. J’avale vite, et en fermant les yeux, cette atrocité. Et suivant l’exemple de mon colocataire, j’enfile une veste attache rapidement mes cheveux en queue de cheval rapide. Tellement rapide que la moitié des mèches s’envolent autour de mon visage. Un rapide coup d’oeil à mon reflet effectue un rapide rappel à l’ordre. Déjà que je n’ai pas assez dormi, je ne peux pas y aller avec les cheveux dans cette état. L’éducation chez les bonnes soeurs m’a appris que la chose la plus importante est le visage que l’on montre au monde.

Mais même après avoir rectifié ma coiffure je ne dois pas présenter un très beau visage au monde. Je marche un peu trop vite, je tire un peu trop fréquemment et frénétiquement sur ma cigarette. Saleté. Une respiration. Puis une deuxième. Et finalement je me souviens des conseils des Services pour garder mon calme dans ce genre de situation. À savoir compter mentalement les puissances de deux. Pas très glamour. Mais ça donne quelque chose sur quoi me concentrer. Autre sur ma cigarette finie que j’écrase rageusement contre ma chaussure. Avant de presser le pas. J’ai trop trainé ce matin et je risque de rater Eva. Pour un peu quel soit à notre point de rendez-vous habituel. Mais elle y sera. Enfin je l’espère.

Hier soir, je l’ai presque immédiatement reconnu. Les années passées et un nom allemand ne change pas une personne. En tout cas pas assez pour que je puisse me méprendre. Mais Odette Chauvet ne pouvait pas adresser la parole à Eva Jürgen. Ou en tout cas, elle ne pouvait pas réellement parler de ce qui est important. Et je n’avais pas les nerfs assez solide pour faire la conversation dans le vide alors que mon passé venait me frapper. Et pas une petite tape amicale dans le dos. Non. Je m’étais prit un putain d’uppercut qui m’avait laissé pantelante et choquée. Mais quand on appartenait à la résistance on apprenait à encaisser les coups avec naturel et bonne grâce pour ne pas laisser le moindre indice. J’avais donc continuer l’air de rien ma conversation avec un dignitaire collaborationniste. Il m’est même impossible d’obtenir plus d’information un intérêt trop marquée pour elle aurait été suspect.

Enfin, une voix purement rationnelle me pousse à considérer que d’aller la rencontrer est suspect aussi. Mais c’est plus fort que moi. J’ai besoin de savoir. Finalement je suis un petit peu en retard. Tellement que visiblement Eva est sur le départ. Mais quand elle me voit, elle change d’avis. Le sourire rayonnant qu’elle m’adresse banni tout mes doutes. Elle a vieilli évidemment, comme tout le monde. La guerre a cet effet là. Mais c’est toujours la petite Eva.

Je sens une émotion étrange me submerger mais je la refoule en fouillant dans mon sac pour en sortir un paquet de cigarette que j’ouvre :

- Tu en veux une?

Une façon comme une autre de détourner l’attention d’une émotion un peu difficile à assumer. On m’a toujours apprit à faire preuve de maitrise et de pudeur lorsqu’on en arrive aux émotions. Ce qui en plus convient bien à mon caractère. Cependant ce n’est pas adapté à la situation et j’aurais préféré pouvoir faire comme Eva et montrer ce que je pense réellement de la situation. C’est quand même avec une voix légèrement enrouée que j’avoue en allumant ma cigarette.

- Toi aussi tu m’as manqué. Plus que tu ne le crois.

Je vais prendre place sur le banc en vérifiant machinalement que personne ne fait trop attention à nous.

- Je ne m’attendais pas à te voir hier. Mais j’étais contente. Tu as l’air en forme. Enfin en forme… Et je savais que je te retrouverais ici, où d’autre?

Je tire sur ma cigarette et me passe la main dans les cheveux. C’était bien la peine de faire des efforts pour rectifier ma queue de cheval.

- On a pas mal de temps à rattraper toi et moi?

Parce que je ne comptait pas abandonner son amitié de nouveau.
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MessageSujet: Re: Et toi non plus, tu n'as pas changé   Dim 1 Jan - 20:50

« Tu en veux une? »
Eva regarda la cigarette que lui proposait Emilie et refusa d’un signe de tête. La jeune femme avait un certain nombre de vices, mais le tabac n’en faisait pas partie. Pour l’instant, tout du moins. Mais la phrase suivante d’Emilie la fit frémir et sourire. De soulagement. De joie. Elle lui avait manqué aussi. Eva n’était pas la seule à avoir gardé le souvenir d’Emilie, à l’avoir chéri, à avoir pensé à elle dans les moments difficiles.  Et la voir, ici, ravivait des souvenirs d’une vie meilleure. Passée depuis longtemps.
« Je ne m’attendais pas à te voir hier. Mais j’étais contente. Tu as l’air en forme. Enfin en forme… Et je savais que je te retrouverais ici, où d’autre? »
« La surprise était partagée. Quant à la forme…on va dire que ça va. Nous ne vivons pas une période où on peut réellement être en forme, je suppose. »
Elle sentait le poids de sa double vie sur ses épaules. Mais tout le monde portait son propre poids sur ses épaules, dans une époque comme celle qu’ils vivaient. Tout le monde trainait sa peine, son deuil, ses doutes, ses secrets, ses espoirs. Beaucoup trop de poids pour les épaules d’une seule personne, mais tout Paris portait pourtant son fardeau, dignement. Emilie ne faisait probablement pas exception. Déjà, elle s’appelait officiellement Odette, cela en disait long sur le poids sur ses épaules. Eva n’avait au moins pas eu à changer de nom en partant pour Paris. Peu de gens connaissaient la petite Eva, on se souvenait peut-être de la gamine qui trainait les rues et volait les gens, et cette gamine avait bien changé en vieillissant. Ou en tout cas, Eva tentait de s’en convaincre. Parce que quand elle voyait Emilie, elle revoyait exactement celle qu’elle avait rencontré des années auparavant. Avec un peu plus de poids sur ses épaules. Un peu plus voûtée.

« On a pas mal de temps à rattraper toi et moi? »
La jeune femme hocha la tête et se rassit sur le banc, faisant un signe au passage à Emilie de s’asseoir auprès d’elle. Elle regarda au loin. Le Jardin du Luxembourg était vide, à l’exception des deux amies. Les arbres commençaient à perdre leurs feuilles et bientôt, le sol serait paré de nuances d’ocre, d’orange et de bordeaux. Elle soupira. Par où commencer ?
« Alors, comme ça, tu t’appelles Odette maintenant ? Emilie te semblait beaucoup trop moderne ? », lança-t-elle avec un sourire amusé. Odette. Quelle idée de prénom. Cela renvoyait l’image d’une femme aigrie, beaucoup trop propre sur elle-même, fervente catholique et vieille fille. L’inverse d’Emilie, en somme. Eva regarda son amie.
« Ca ne me regarde peut-être pas. Beaucoup de choses ont changé depuis la dernière fois qu’on s’est vues. J’ai changé de patronyme, moi aussi. »
Elle baissa la tête. Evoquer Emil était encore douloureux. Elle ignorait si un jour, la douleur partirait.
« Le monde était déjà compliqué quand on était plus jeunes. Mais il paraissait simple, en comparaison avec celui-ci, pas vrai ? Quand je suis partie en Allemagne, tu m’as dit de ne pas y aller, que c’était une mauvaise idée. Tu avais peut-être raison. Mais au final, Paris n’est plus ce qu’elle était. »
Elle haussa les épaules, puis soupira à nouveau. Elle avait tendance à être dramatique à souhait, parfois. Et Emilie n’avait peut-être pas franchement envie de l’entendre se plaindre et philosopher sur la simplicité de la vie alors qu’elles venaient juste de se retrouver.
« Alors, que deviens-tu, mademoiselle Emilie, pour pointer ton joli minois aux soirées mondaines ? Je croyais que tu n’aimais pas trop quand tes parents t’y trainaient de force, à l’époque où on s’est connues. Tu as fini par y prendre goût ? »
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MessageSujet: Re: Et toi non plus, tu n'as pas changé   Sam 21 Jan - 13:47

La vue d’un soldat allemand à quelques mètres de nous me valut, je le confesse sans honte, une sueur froide. Je n’avais pas besoin de ça. Mais loin de se soucier de nous, le jeune homme (21 ans à tout casser) ne se souciait pas vraiment de deux française qui trainait. Il regardait un peu tout ce qui se passait le nez en l’air comme un touriste. Et pour renforcer encore un peu le côté touriste, il prenait des photos. Et je l’entendais de temps en temps s’exclamer « magnifique » ou « typiquement français ». Je lui en donnerais moi du typiquement français. Heureusement pour toi, vénérable lecteur, j’ai beaucoup mieux à gérer que l’amateurisme confondant d’un occupant à peine sortit de ses langes. Parce qu’Eva était quand même plus importante et la situation autrement plus problématique. Heureusement dans ces situations de stress important, j’ai toujours mes cigarettes.

J’avais oublié à quel point j’aimais parler avec Eva. Mais il me suffit de quelques phrases pour m’en souvenir. Me souvenir de ça et de tout un tas d’autres choses. Pour la première fois depuis une éternité mon sourire n’a rien de feint. Parce que je peux sourire véritablement comme Emilie et pas comme Odette. Et ça fait un bien fou. J’ai l’impression de perdre les 4 ans que j’ai passé dans la résistance et qui m’ont durcit plus que je l’avais imaginé. Et puis quelqu’un qui déteste ma fausse identités autant que moi ça fait un bien fou. Parce que… un peu de sérieux s’il vous plait. Odette. Qui donne ce prénom à une jeune fille? C’est fait pour les personnes âgée. Typiquement un prénom pour quand tes parents investissent dans ton capital vieillesse. Mais les résistants n’ont pas vraiment de capital vieillesse. Tout en écoutant, Eva j’acquiesce en tirant tristement sur ma cigarette.

- Paris n’est plus ce qu’il était.

C’était une place grise et morne dans laquelle des étrangers en uniforme sombre. On y entendait autant l’allemand guttural de l’occupant que le français mélodieux de ses habitants légitime. Et cela renforçait une atmosphère étrange.

- Je suis passée au club de jazz que j'adorais, tu te souviens? Le lotus. Fermé.

Un exemple parmi d’autre de la façon dont le monde avait radicalement changé en quatre ans. Je pousse un soupir théâtrale et rejète la tête en arrière. Autant pour le côté dramatique que pour pouvoir lâché un peu de fumée de cigarette sans contaminé Eva. Puis je m’autorise un sourire en coin en entendant les questions et remarques d’Eva. Elle me connait assez bien pour savoir que les mondanités ne sont absolument pas ma tasse de thé. Tout comme le fait de m’appeler Odette, c’est une nouvelle vie à laquelle je dois me faire. J’adresse un clin d’oeil à Eva :

- Je sais que tu meurs d’envie de savoir pourquoi je vais à des mondanités au lieu de me cacher dans une bibliothèque. Mais pour faire durer le suspens, j’ai moi aussi une ou deux questions à poser. Depuis quand ma petite Eva s’ennuie en réception au lieu de trainer dans les rues de Paris et d’avoir un petit peu de… comment tu appelais ça… « de vrai vie »?

Clairement la gamine que j’ai laissé derrière moi suite à une dispute n’était pas le genre de fille à s’ennuyer en compagnie de la bonne société. Pendant que je m'ennuyais à mourir et faisait fuir avec entrain mes prétendants, Eva elle continuait à s'amuser. Et si elle ne me racontait pas ses larcins, elle ne manquait jamais une occasion de me montrer que elle, elle s'amusait. Et je ne pouvais pas lui donner tort. Je lève un doigt :

- Et si je suis devenue Odette Chauvin, toi tu es devenue Eva Jürgen. Il y a de quoi être surprise.

Je secoue tristement la tête et finit par avouer un curieux mélange de vérité et de mensonge pour expliquer un petit peu plus ma situation à Eva. J’ai longtemps pesé le pour et le contre. Emilie aurait dit la vérité à la petite Eva. Mais Odette ne peut pas dire à Eva Jürgen ce qui se passe réellement. Le mensonge pèse évidemment. Mais j’ai juré de garder le secret et je dois donc le faire.

- Derrière le changement de nom, il y a une vérité toute simple. Père était un militaire. Père est un homme qui a perdu son seul fils à cause d’allemand. Il n’a jamais supporté la défaite et s’est lancé dans la résistance.

La vérité, la pure vérité, c’est ce qui rends la nouvelle encore plus dur à annoncer et ma voix se brise alors :

- C’était plus simple s’il n’avait pas de fille. Et il était plus facile de pas avoir de père.

Mieux valait un faux père qu’un père fusillé pour résistance. Quelques larmes me piquent à la frontières des cils. La gorge me serre et je ne sais pas encore comment réagir proprement. Mensonge et réalité se mêlent si bien dans cette histoire que même moi je suis émue alors que je la raconte. Surtout que c’est la première fois que je reconnais, dans une ellipse douloureuse, que mon père est mort pour ses convictions. Et si moi je sais qu’il est mort lui jusqu’à la fin ignorait si je vivais ou non. Je ferme les yeux et attends que la tristesse de la vérité se calme un peu pour reprendre :

- Il adorait le lac des cygnes. Voilà pourquoi Emilie est devenue Odette. Et toi, qu’est-ce qui s’est passé petite Eva?

Ma cigarette est finie. Mais au fond, il s’agit là d’un soulagement. Je peux fouiller mon sac autant à la recherche de mon briquet que pour cacher mes larmes.
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MessageSujet: Re: Et toi non plus, tu n'as pas changé   Mar 7 Fév - 15:34

« Je suis passée au club de jazz que j'adorais, tu te souviens? Le lotus. Fermé. »
Eva sourit, tristement. Elle est au courant, pour le Lotus. Ce n’est pas de son fait, elle n’a absolument pas participé à la fermeture. Mais elle considère tout de même que c’est de sa faute, d’une certaine façon. Elle est complice de tout cela. L’évocation du jazz lui rappelle douloureusement Morris. Elle se demande ce qu’il est devenu. Elle espère qu’il va bien. Elle ne répond pas, se contente d’un haussement d’épaules blasé. Tous les clubs de jazz connus ont été fermés, de toute façon.
« Depuis quand ma petite Eva s’ennuie en réception au lieu de trainer dans les rues de Paris et d’avoir un petit peu de… comment tu appelais ça… « de vrai vie »? »
La jeune femme part d’un éclat de rire sincère. Elle ne prend pas vraiment le temps de répondre, Emilie lâche d’abord ce qu’elle avait sur le cœur. La triste vérité. Eva peut sentir la douleur dans la voix de son amie. Les choix d’un père se répercutant sur la vie de sa fille. Emilie n’est pas la première à vivre cette situation, elle ne sera sûrement pas la dernière. Juste une énième victime de l’injustice de la guerre. Après tout, son fils ne subit-il pas les conséquences des choix de ses parents ? Elle-même n’a-t-elle pas bâti sa vie entière en opposition aux choix des siens ?
« Eh bien, je préfère tout de même Emilie, mais je devrais pouvoir me faire à Odette », dit-elle simplement dans un sourire. Elle se devait de respecter les choix de son amie. Il faudrait qu’elle s’habitue au nouveau prénom. Mais la femme, elle, ne semblait pas avoir changé. C’était toujours son amie Emilie.

« Et toi, qu’est-ce qui s’est passé petite Eva? »
La blondinette passa rapidement une main dans ses cheveux avant de soupirer. Par où commencer ? Elle avait l’impression que tout cela était arrivé des dizaines d’années, des siècles avant ce soir. Mais c’était tellement récent, au final. Une autre vie si proche. Elle sourit.
« Tu te rappelles d’Emil ? L’allemand qui dirigeait la petite bande de voleurs de bijoux dans laquelle je me suis engagée. Celle que tu m’as fortement déconseillé de fréquenter. Eh bien, on est tombés amoureux, et on s’est mariés. Je suis devenue Eva Jürgen. »
Elle sourit, nostalgique, à l’évocation de ce souvenir. Ils avaient fait un petit mariage, discret. Mais magnifique. La bande était là, sa nouvelle famille, les personnes qu’elle aimait le plus au monde. Emil avait déniché un costard, elle avait utilisé un peu de ses économies pour s’acheter une robe longue. L’une des rares fois où Eva avait porté une robe longue. Elle avait cueilli quelques fleurs qu’elle avait posées dans ses cheveux. Le prêtre n’avait pas posé trop de questions, il était simplement heureux de voir le bonheur des gens. La cérémonie avait duré peu de temps, Eva n’étant pas très croyante. Et elle était devenue Eva Jürgen, épouse d’Emil Jürgen. Réellement le plus beau jour de sa vie. Une autre vie, avant que tout bascule. Le sourire s’effaça sur les lèvres de la jeune femme.
« Emil est mort. Il y a un peu plus de deux ans. Alors je suis revenue en France, j’ai trouvé un boulot de journaliste, et puis cet été j’ai eu une proposition de l’ambassade. Je suis assistante d’un haut fonctionnaire. Qui l’aurait cru, moi dans une petite vie rangée de secrétaire personnelle », lança-t-elle en haussant les épaules. Oui, qui l’aurait cru. Même pas elle. Elle qui rêvait de liberté et avait vécu dopée à l’adrénaline de l’illégalité se retrouvait dans un appartement parisien, à remplir de la paperasse pour Pierre de Boynes. Pas la vie idéale. Pas pour elle.
« Je n’ai pas trop à me plaindre, en réalité. J’ai une situation confortable. Mais des fois je regarde en arrière et…je ne sais pas, je me demande où est passée ma vie. Pas toi ? »
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