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 l'empire des vanités | Wilhelm

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Franziska Becker
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MessageSujet: l'empire des vanités | Wilhelm   Mer 1 Fév - 15:53


Franziska & Wilhelm
« Le monde est un grand bal où chacun est masqué. »
- Luc de Clapiers





À la voir ainsi apprêtée, on aurait pu aisément penser Franziska sur le point de se rendre à un rendez-vous galant. Tailleur beige tiré à quatre épingles, boucles savamment ramassées au-dessus de sa nuque pour cascader avec volupté sur ses épaules, un halo de parfum la nimbant sans être entêtant et un rouge cinglant pour retracer le moelleux de ses lèvres, la jeune femme avait bien tout l’air d’avoir endossé sa tenue de combat, fidèle à l’image de créature à la fois bienveillante, serviable et un peu sotte que son métier exigeait de la voir endosser. Tranquillement assise dans un café non loin du Louvre, l’Allemande aurait pu incarner l’archétype de la jouvencelle attendant son jules pour une entrevue en tête-à-tête, avant peut-être d’aller se promener aux Tuileries, la belle au bras du chanceux séducteur, comme si le monde autour d’eux avait cessé d’exister… Oui, définitivement, il y avait parfois beaucoup d’ironie dans le métier de Fran : dans les missions d’importance, celles où le rôle officiel que lui conférait son poste à l’Ambassade cédait la place à une quasi tâche d’espionne, elle devait dans la majorité des cas, ironiquement, ne pas avoir l’air de travailler. Jolie poupée sans cervelle, gratte-papier servile, ou juste femme –et à ce titre, « sous-estimable » à souhait par ces messieurs-, il n’y avait qu’à gommer sa nature profonde, et à faire illusion, tout en gardant yeux et oreilles bien ouverts, en quête d’informations à glaner ou de détails à remarquer, puisque comme en présence de domestiques, jugés invisibles et donc inoffensifs, certains se plaisaient à se vanter, ou encore à vous rappeler que vous n’étiez qu’une future mère au foyer, qui ne devait attendre de la vie qu’une tripotée d’enfants et un gentil mari, tout ça en étant continuellement appelée « ma petite ». Trop de confiance en soi, d’égo en soi, amenait à faire des erreurs… Et si la demoiselle semblait en faire continuellement, en jouant le personnage d’une gentille écervelée compétente mais d’une naïveté affligeante en matière d’intrigues, elle les décelait au contraire très bien chez autrui, pour mieux rapporter sa secrète récolte après coup à son cher collaborateur, Hans Jaeger.

Ce jour-là, cependant, ce ne serait pas une prestation de haute volée qu’aurait à offrir Becker, pas du moins selon ce qu’elle avait prévu quant au déroulé de l’entretien à venir. Allons, après tout, Wilhelm Feigel était un ami, n’est-ce pas ? Il connaissait notre anti-héroïne depuis une petite éternité, ce qui en soit aurait simplifié la tâche de Frany si elle avait souhaité manœuvrer dans le dos de celui qui la retrouverait sous peu, mais le recours à de telles extrémités aurait été aussi exagéré que d’utiliser de la dynamite pour faire du jardinage –n’en déplaise aux admirateurs devant l’Eternel du Parti, jamais avare en démonstrations outrancières et autres débordements autocratiques. Le sujet serait des plus légers, pensez-donc : la future installation d’une statue en l’honneur d’Arno Breker, non loin du Grand Palais, rien de moins. La Ville Lumière allait se voir gratifiée d’un nouveau joyau artistique à arborer tel un énième diamant ajouté à sa parure déjà éclatante –du moins était-ce ainsi que les autorités de la capitale se figuraient la chose-, il aurait été plus que dommage, et même criminel, de ne pas songer à une collaboration étroite entre la Propaganda et l’Ambassade, afin de fêter on ne peut plus dignement cet évènement prestigieux ! Forte donc de cette amitié par ailleurs tombant très bien, Franziska s’était mis en tête de proposer une sorte de partenariat à Wilhelm, trop heureuse de pouvoir offrir à son supérieur une chance de se rapprocher de l’institution dont il convoitait la direction depuis si longtemps. Tout le monde se trouvait gagnant, pourquoi hésiter… Et même plus gagnant qu’elle-même se le figurait, compte-tenu du petit arrangement entre son père et Wilhelm, dont elle ignorait tout. En soi, la belle n’aurait pas non plus fait la fine bouche, si l’occasion de glaner quelques renseignements utiles de la boucher de Feigel concernant la Propaganda : tout le monde se trouvait à même d’accepter de menus arrangements avec la probité et la franchise, du moment qu’une maigre contrepartie, au minimum, était obtenue en retour. La guerre avait cet effet tristement miraculeux, d’enseigner la résilience, la capacité à se satisfaire de peu, vu que tout, en générale, aurait pu être pire…

Quoi qu’il en soit, le projet en lui-même, départi de ses ramifications les plus secrètes, demeurait des plus intéressants, et tout à fait à même de redorer un peu le blason de la nation allemande suite au lancement de tristes rumeurs d’un débarquement allié à venir, en réponse auxquelles l’armée avait bien sûr sévi, au détriment de l’image de leur patrie. Il était grand temps de redorer leur blason, pour une fois indépendamment de l’encensement habituel du IIIème Reich, et c’était avec une satisfaction à peine dissimulée que la jeune femme s’attelait à cette tâche, ne boudant pas son plaisir de pour une fois avoir la sensation de servir son pays, et non Hitler. Ce fut donc avec un air de sincère bonheur, à la fois dû à l’ouvrage dont elle s’était chargée ainsi qu’au fait de revoir une connaissance agréable, que Fran salua son invité, se levant tout sourire lorsqu’il approcha de leur table pour venir lui claquer affectueusement la bise :

-Merci d’être venu, c’est un plaisir de te voir.

Même au cœur d’un des pires conflits que le monde engendrerait jamais, de tels moments arrivaient encore à se produire, presque insolemment, et sans pudeur.






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MessageSujet: Re: l'empire des vanités | Wilhelm   Mar 7 Fév - 20:03


L'Empire des vanités
Vanité des vanités, tout est vanité [feat Franziska Becker]



Il y a des jours où le fait d’occuper un poste à responsabilité présente des avantages non négligeable. Celui de choisir librement son emploi du temps en fonction des personnes qu’il faut rencontrer, par exemple. En recevoir certains, bon gré mal gré ; en éconduire d’autres. Et, en conséquence, celui de pouvoir donner rendez-vous à certains dans un café, y passer une bonne heure, avoir une conversation intéressante, souvent, et même agréable, parfois. Et tout cela sur son temps de travail. Une véritable bouffée d’air frais, en somme. Malgré ce qui l’on aurait pu croire, le directeur de la Continental Films n’était pas un artiste bohème aux moeurs dissolues qui pointait de temps en temps son nez sur les plateaux de tournage et passait le reste de ses journées et de ses nuits à sillonner la ville. Son travail, Wilhelm Feigel le faisait consciencieusement, et le trouvait réellement passionnant. Il y avait des moments de creux entre deux projets de tournage, mais souvent des périodes d’accélération quand on se trouvait au milieu du tournage d’un long métrage ou de l’organisation d’un événement parisien. Feigel avait bien ce côté mondain que ses proches lui connaissaient et que quelques mauvaises langues ; mais on le trouvait bien souvent seul affairé à son bureau, derrière des monceaux de dossiers et une épaisse fumée de cigarette, si bien qu’il avait réussi à se forger la réputation d’un homme fiable. Il gardait les mondanités pour les moments où rien ne l’appelait ailleurs.

Mais en cet après-midi ensoleillé de Septembre, ce n’était pas de mondanités qu’il s’agissait. C’était plutôt… qu’était-ce au juste ? Une relation professionnelle, l’objet d’un arrangement réalisé quelques mois plus tôt avec un géniteur inquiet. Et une affection sincère, aussi. Franziska Becker avait contacté le directeur de la Continental en début de semaine pour l’inviter à boire un café en ville, au prétexte d’une conversation qu’ils devaient avoir au sujet d’une possible collaboration entre la Propaganda et l’Ambassade. Feigel avait sans tardé répondu favorablement à la proposition, qui l’arrangeait, il devait l’admettre : pour parvenir à croiser la jeune femme régulièrement sans attirer sa curiosité, voire ses soupçons, il devait parfois développer des trésors d’ingéniosité. Les deux Allemands avaient beau avoir développé une amitié sincère au fil de leurs rencontres successives à Paris, s’il multipliait les invitations, elle risquait de finir par trouver cela étrange. Et que pourrait-elle s’imaginer, avant de se rendre compte de la petite mission pour laquelle il avait été mandaté par Herr Becker ? Son rôle devait se borner pour l’instant à prendre régulièrement de ses nouvelles et à écrire à son père pour le rassurer sur le bon comportement de sa chère fille. Becker aurait bien sûre souhaité qu’il prenne un réel ascendant sur elle afin de l’influencer dans le bon sens… mais cela était difficile à mettre en oeuvre. Il ne se voyaient pas tant que cela, et le reste du temps, Franziska demeurait un électron libre avec une sacrée dose de caractère. Il l’admirait un peu pour cela. Être une employée subalterne dans l’administration de l’ambassade… cela ne devait pas être facile tout les jours. Jusqu’à maintenant, elle s’était tenue tranquille. En semblait même avoir endossé un rôle qu’elle exécutait à la perfection.

Comme aujourd’hui, par exemple. Feigel avait quelques minutes de retard. Il lui arrivait de faire attendre son interlocuteur pour affecter un air de dandy pressé ou par simple calcul ; il est parfois bon de savoir se faire désirer ou agacer un peu autrui avant une conversation qui s’annonce mouvementée. Le reste du temps, quand il le fallait, Feigel était exact. Pour une fois, le retard n’avait pas dépendu de lui : il avait simplement quitté son bureau trop tard après avoir terminé, de justesse, de dicter une lettre à sa secrétaire. Franziska était déjà là. Il l’aperçut de loin sur la terrasse du café où ils avaient coutume de se retrouver, non loin du Louvre. Il faut dire qu’elle attirait le regard : tenue éclatante et tirée à quatre épingles, lèvres carmin, allure distinguée. Elle était rayonnante. Il hâta le pas pour ne pas la faire attendre. Quand il arriva à la table qu’elle avait choisi à l’extérieur - il faisait beau, et la température de Septembre permettait encore de prendre un verre en terrasse -, elle se leva avec un sourire qui illumina son visage et vint à sa rencontre pour lui faire la bise. Une manière de Parisiens. A Berlin, Wilhelm avait davantage été habitué à l’accolade avec ses amis proches, la poignée de main virile avec ses connaissances du parti, le hochement de tête poli pour ces dames. Mais l’image chaleureuse qui émanait du Français ne s’était pas démentie pour les Allemands qui étaient arrivés avec l’armée d’Occupation en 1940 : les Français se « font la bise », du moins entre amis proches. Wilhelm répondit au salut chaleureux de son amie :

« Plaisir partagé, mon amie ! Mais dis-moi, chère Franziska, je vois que tu t’appropries à merveille « les moeurs françaises » ! remarqua-t-il sur un ton de plaisanterie, prononçant ces derniers mots en Français en affectant un accent distingué. Tu pourrais te fondre dans le paysage sans problème !

Et il sourit pour appuyer la plaisanterie. Certains Allemands auraient pu prendre mal une telle remarque, tant les bons mots concernant les Français étaient courants dans les cercles d’occupants où l’on ne ratait jamais une occasion de railler gentiment l’occupant. Rarement en sa présence, toutefois. Même s’il n’est pas en situation de se rebiffer, il serait mal venu de donner de l’Allemagne une image d’indélicatesse.

Elle avait commencé à le tutoyer spontanément, il y a quelques temps. Peut être la dernière fois qu'ils s'étaient vu en face à face, il y avait déjà quelques semaines de cela. Il avait remarqué le changement sans le lui faire remarquer, bien sûr. Manière de faire passer leur relation sur un autre plan, celui d'une complicité amicale qui n'était pas déplaisante. Elle n'en savait rien, mais il commençait à apprécier la mission qui avait commencé par lui déplaire et qui consistait à garder un oeil sur elle pour le compte de son père. Leurs origines communes n'y étaient pas pour rien dans cette complicité de plus en plus affirmée. Ils possédaient un dénominateur commun : Berlin, mais aussi les milieux intellectuels où évoluaient leurs familles respectives. Wilhelm s’assit devant Franziska à la petite table ronde, ouvrant son pardessus sans l’enlever. On pouvait tout de même sentir une légère brise souffler sur la terrasse. Mais ce n’était pas désagréable.

« Cela fait un moment… que deviens-tu ? » s'enquit-il en préalable, profitant des quelques minutes de conversation innocente qui leur restait, avant d'évoquer les raisons professionnelles de leur rendez-vous.

Avant qu’elle puisse répondre, le garçon de café fit irruption sur la terrasse et se posta devant leur table, carnet en main, prêt à noter la commande, mais sans prononcer une parole excepté un vague bonjour. Les Français qui ne parlaient pas Allemand semblaient parfois craindre de les offenser en parlant leur propre langue maternelle, alors que quelques occupants francophiles saisissaient au contraire la moindre occasion pour exercer leur Français.

« Je vais prendre un café, »  dit Wilhelm en Français.
Et il se tourna vers Franziska pour l’inviter à commander à son tour. L'atmosphère était à la légèreté en ce mois de Septembre 1943.

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MessageSujet: Re: l'empire des vanités | Wilhelm   Jeu 2 Mar - 18:52


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Le compliment de Feigel, aussi fin et sans doute fondé puisse-t-il être, tira un sourire affable à sa cible, quoi que dans le fond, l’acceptation de ces quelques mots flatteurs eût été plus polie que ravie, à la vérité. Fran ne le pensait pas insincère –du moins ni plus ni moins que n’importe quel homme adressant un compliment à une représentante du beau sexe-, ni obséquieux, il ne s’agissait en fait que d’une question de fierté, rien de plus. La jeune femme n’avait rien contre les Françaises, mais pour sa part, elle avait vu le jour outre-Rhin, et ne le regrettait pas, n’en déplaisent aux amoureux du pays de Molière et de Pétain. Fière de sa nationalité, de ses origines et de ce qui la rattachait à la grande nation qu’était redevenue l’Allemagne, malheureusement grâce à Hitler et à ses adeptes, elle ne sentait nullement le besoin de se rêver dans la peau d’une autre, aussi raffinée fût la réputation que lui octroyai sa naissance. À l’inverse de nombre de ses compatriotes stationnés à Paris, la capitale n’était pas encore parvenue à voler son cœur, malgré des charmes que la bureaucrate reconnaissait sans mal, bien que n’en perdant nullement son sens commun, ni ne passant son temps à s’extasier à chaque pas sur un trottoir de la ville lumière. De l’architecture et de l’art, bien évidemment, une ambiance très particulière, sans nul doute, de l’élégance à revendre, pourquoi pas, mais rien de bien extraordinaire au fond, et telle une Parisienne, ironiquement, Franziska faisait la fine bouche, insensible à la magie  des lieux, et se refusant à céder à la francophilie qui, telle une fièvre infectieuse, causait des ravages au sein des forces d’occupation. Comme s’il n’existait pas d’autres métropoles tout aussi enivrantes que Paris, de femmes plus altières et plus désirables que les Françaises vêtues de Chanel, nimbées de parfum hors de prix… C’était si surfait. Peut-être était-elle jalouse… ? La question, pleinement légitime, paraissait un brin hors de propos, puisque ce bon Wilhelm, que nous étions en droit de penser suffisamment connaisseur en matière de beauté pour être pris au sérieux, venait de l’adouber en tant que dame de grande classe, Frany n’avait donc plu grand-chose à envier aux fantasmes ambulants peuplant les milieux chics, ainsi que les Champs Elysées, écorchant quelques phrases en allemand avec un accent « tellement gracieux ».

Hors de l’ambassade, suzeraineté de Jaeger dont les grandes qualités avaient néanmoins à cohabiter avec une francophilie plus qu’avérée, Becker rencontrait un peu moins de cette admiration vibrante pour leurs hôtes forcés, face à laquelle son indifférence polie jouait le rôle de barrière imperméable entre son patriotisme et les pouvoirs de séduction de la cité des amoureux ; il n’y avait qu’à cheminer l’esprit perdu dans ses pensées, sans s’attarder sur le cadre de vie tout de même de rêve dans lequel elle évoluait, mais n’aurait pas souhaité arpenter jusqu’à la fin de ses jours… Et se contenter de gentiment pardonner à ses semblables leur coup de cœur pour le moins débilitant, en un sens. Quel être suffisamment censé aurait refusé une occasion de pouvoir juger par devers lui les travers d’autrui, franchement ?

-Tu es trop bon, le remercia Franziska. Après tout, tirer le meilleur de son environnement n’est-elle pas une qualité toute germanique ?

De tels propos pouvaient aisément semer la confusion, concernant la position de la secrétaire relative au nazisme : comme nombre de ses concitoyens, et certains officiers de la Wehrmacht,  seule la grandeur retrouvée de l’Allemagne lui importait, à l’inverse des préceptes vaseux d’Hitler, pour lesquels Fran n’éprouvait que mépris, ce qu’elle aurait fait devant l’œuvre ridicule d’un fou. Cependant, dans l’esprit de bien des peuples opprimés par le dernier Reich en date, sa patrie se trouvait ramenée à la seule idéologie du Führer, comme si le simple fait d’être né à Berlin et alentour faisait automatiquement de vous un nazi pur et dur, pleinement convaincu par les discours enflammés du leader fasciste. Bien évidemment, la réalité ne se trouvait jamais ni toute blanche, ni toute noire…. Comme avec tous les clichés, la simplicité séduisait, bien plus que d’essayer de faire la part des choses, un réflexe compréhensible, lorsqu’on songeait à toutes les horreurs commises par les troupes d’occupation, loin d’aider à garder l’esprit clair, autant qu’à développer une relative germanophilie. Même une fois le conflit mort et enterré, de vivaces rancœurs perdureraient… Ne restait plus qu’à espérer que Franziska n’en paierait pas le prix le plus fort.

Ses jambes se croisèrent par réflexe lorsqu’elle retrouva sa chaise, aussi « confortable » que pouvait l’être ce type de siège à l’assise faite de paille tressée, quoi qu’à nouveau, soigner les apparences se trouvait de mise, devant un amie de sa famille, un aîné, ainsi qu’à un gradé, plus que par simple respect de la croix gammée. Réussir en affaires dépendaient plus souvent qu’on ne le pensait aux petits détails, comme par exemple le sourire affable, que d’aucuns auraient même dit politique, que Becker dégaina en réponse au cordial mépris de leur serveur. Il ne s’avérait pas immensément plaisant de traiter avec quelqu’un de renfrogné… Le célèbre adage de « sois belle et tais-toi », que son propre père aurait tellement aimé la voir suivre scrupuleusement, serait suivi à la lettre, du moins pour moitié, et vous n’aurez nullement besoin de nous pour déterminer de laquelle il était présentement question. Frany aurait pu gentiment encourager leur garçon de café à plus de cordialité, ne serait-ce qu’avec un sourire, par exemple en commandant quelque chose de relativement complexe et long à préparer –plus qu’un verre d’eau ou qu’un café, s’entend-, mais ce n’était pas sa bataille principale actuelle, ni une solution viable afin de se montrer agréable. Une diplomate, plus encore qu’une membre de l’administration, se devait de jouer sur la carte de la séduction, quitte à sombrer corps et biens dans la démagogie. Ce n’auraient pas été les politiciens qui l’auraient démentie… Ou alors juste pour sauver les apparences.

-La même chose pour moi, merci, répondit la secrétaire au serveur, dans la langue maternelle de ce dernier, mais avec un accent ne laissant aucune once de doute quant à ses racines.

Un peu de pitié n’avait jamais tué personne… Et si le peu de cas que faisait la belle de toute cette culture française dont on lui rabâchait souvent les oreilles régulièrement tenait plus du secret de polichinelle que du secret-défense, un fond de bonne volonté ne pouvait que paraître méritoire.

Une fois leur témoin disparu sans laisser de traces ni demander son reste, Fran repassa en allemand :

-Tout va pour le mieux, je te remercie ; et j’espère que pour toi également. L’ambassade ne désemplit pas, chaque jour est un peu un défi en soi, mais le travail y est très plaisant.

Son seul regret était que bien trop de monde l’imaginait simplement plantée derrière sa machine à écrire, à enregistrer les rendez-vous de son patron et à prendre des notes lors de réunions, comme si la facette d’adjointe de son poste passait à la trappe, à la faveur de la seule fonction de potiche gratte-papier. Comme si une femme ne se révélait pas capable de seconder efficacement un homme à poste haut placé, et par là même assurer quasiment les mêmes fonctions que lui… Son orgueil se rebellait, vexé de se voir tant sous-estimé ; son instinct, cependant, l’enjoignait à ne pas défendre sa position, pour mieux profiter de l’éventuel avantage que lui conférait le fait de se voir si piètrement considérée. Pour une fois, et une fois seulement, elle se taisait, et se contentait d’être belle…

-Et toi, la Continental ? lui demanda la brunette, avec un enthousiasme poli. Ça ne doit pas être de tout repos, avec la Propaganda qui doit certainement te demander un temps infini… Et toutes ces stars qui en ont après toi, conclut-elle, à la manière d’une plaisanterie.

Une femme, classiquement, n’aurait aspiré qu’à cancaner à propos du dernier acteur à la mode, pour laquelle elle et ses amies avaient le béguin, puisqu’il s’agissait d’une créature futile, avec peu de suite dans les idées, et rarement un plan consistant à atteindre leur but par des moyens détournés. Franziska se trouvait bien loin d’être classique, et Wilhelm, observateur comme il l’était, et depuis le temps qu’il la côtoyait, devait bien le soupçonner, somme toute.








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Citation : Daniel Defoe

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MessageSujet: Re: l'empire des vanités | Wilhelm   Mer 19 Avr - 22:03


L'Empire des vanités
Vanité des vanités, tout est vanité [feat Franziska Becker]




On pouvait diviser les occupants en plusieurs catégories. Il y avait ceux qui étaient là comme occupants et le faisaient savoir. Ils étaient ici en pays conquis: ils auraient pu être en France, ou en Pologne, ou dans n’importe quel espace où leur aspiration au fameux « Lebensraum » aryen, que la situation eût été la même à leurs yeux. On était là pour administrer, diriger. Conquérir. Pacifier. Paris ne valait pas Berlin, et on y était de passage, par simple obligation professionnelle. Il s’agissait de faire son travail et d’être le plus zélé possible. Peut-être même cela vaudrait-il une promotion ou une montée en grade. Pour d’autres, cette indifférence à l’égard du territoire occupé se doublait d’une forte nostalgie à l’égard de la patrie, du « Heimat » laissé derrière soi. Ceux-là étaient souvent de simples soldats qui étaient ici par contrainte. Feigel n’était pas dupe: tous ses compatriotes n’étaient pas là par fierté de porter l’étendard germanique outre-Rhin. Il devait y en avoir à qui tout cela était tout à fait égal. Mais en sus de ces deux types d’occupants, il y en avait un troisième, que nous pouvons désigner sous le doux nom de francophile. Celui-ci est un conquérant conquis. Berlin lui manque, mais pour rien au monde il ne quitterait Paris; pas déjà. Il a fait de l’Occupation une expérience de vie. L’occasion pour lui d’acquérir pouvoir et considération, mais aussi culture et rencontres, bien que tous les Parisiens ne soient pas ouverts à de telles rencontres. Quel dommage. Une intention de cohabitation et de mixité culturelle si louable… Cet occupant-là est parfois naïf. Il se prend à vivre dans un rêve où il n’est plus l’occupant, où Paris n’est plus l’occupée. Mais il l’avouera jamais. Pas même à lui-même. Interrogez-le, il se récriera vivement: le Reich n’est-il pas au centre d’un vaste ensemble européen qui aurait tout à gagner à se placer sous son aile ? La race germanique n’est-elle pas celle des maîtres ? Oui, mais au fond… « j’ai deux amours… mon pays et Paris… »

Il y avait un peu de ça chez le directeur de la Continental. Déjà en Allemagne, les phrases  un peu vides de ses camarades de parti n’avaient jamais réussi à conquérir complètement son coeur, et quand il les répétait, c’était soi par habitude, soit par un trait d’humour… ou par calcul. Mais personne n’aurait pu lui faire renier en son âme et conscience l’admiration qu’il avait toujours eu pour la culture française. Donc oui, s’adapter au terrain était pour lui une qualité indéniable, d’autant plus quand on ne souhaitait pas seulement maîtriser Paris, mais aussi se faire aimer d’elle.

« Clausewitz a parlé ! » répondit Wilhelm en souriant devant le trait d’esprit de son amie. Après tout, on était entre gens cultivés. « D’ailleurs, nous sommes à un endroit stratégique ! »

Il parcourait du regard le vaste panorama que leur offrait la terrasse ensoleillée. Le café se trouvait tout près du Louvre, non loin de la Mairie du Premier arrondissement, dans une avenue perpendiculaire au quai que l’on pouvait d’ailleurs apercevoir d’ici. Des étudiants, des couples, des Allemands, venaient s’y promener en fin d’après midi. A cette heure de la journée, l’avenue était encore peu fréquentée à part quelques passants qui n’étaient pas ici pour flâner mais plutôt dans un but précis, et que Feigel détaillait d’un coup d’oeil comme s’il était curieux d’y apercevoir une connaissance.

Les commandes furent prises par un garçon de café toujours aussi taciturne, et Franciska put répondre à la question de son interlocuteur par quelques explications de circonstance. Rien d’inattendu: la jeune femme semblait avoir trouvé dans l’ambassade un rythme de vie auquel elle s’était adaptée. Elle avait bien changé depuis son adolescence durant laquelle son caractère parfois revêche avait pu donner quelques sujets d’inquiétude à son père. Inquiétude qui ne semblait plus avoir lieu d’être, à présent. Après tout, pour le moment, Franciska Becker n’avait que ce que l’on pouvait attendre d’une bonne employée d’ambassade. Discrète, elle n’en conservait pas moins le sens de l’initiative. Si elle continuait ainsi, elle finirait par passer par l’âme damnée de l’ambassadeur. Ou alors elle se ferait oublier, en bonne secrétaire. Mais son véritable rôle auprès de Jaeger dépassait sa fonction officielle, et Wilhelm avait déjà eu l’occasion de le constater.

« J’imagine ! Monsieur l’ambassadeur doit avoir fort à faire pour coordonner tous nos services. Et le… dialogue avec Vichy continue, sans doute, même si l’on dit qu’ils tendent à se faire plus conciliants, ces derniers temps… »

Il fallait parfois hausser le ton pour imposer certaines mesures. Mais curieusement, c’étaient souvent les Français qui prenaient les devants. Quand il s’agissait de pérenniser leur propre occupation, ceux-ci pouvaient se révéler étrangement imaginatifs.

Franziska lui retourna la politesse en l’interrogeant à son tour sur son quotidien à la Continental. Elle prenait un ton enthousiaste et presque mondain, quoi que sa manière d’évoquer les « stars » de la Propaganda n’était pas dénuée d’un certain humour. Il répondit avec un petit rire et un geste de modestie:

« Ces stars, nous les créons, chère Franziska ! La propagande a quelque chose d’amusant: il nous faut montrer la bravoure des soldats allemands en France, alors deux options se présentent à nous: soit nous allons chercher un soldat pour en faire un acteur, soit nous prenons un acteur que nous faisons soldat ! C’est « la magie du cinéma », conclut-il en Français.

Un travail prométhéen, en somme. Tirer une image claire de ce que l’on veut montrer, et qu’il n’est bien souvent qu’une abstraction: la bravoure, la loyauté, le respect des traditions…

« Mais c’est vrai que le travail est parfois ardu, et les demandes se multiplient. On m’a récemment parlé d’un projet de film sur les dangers de la Franc-maçonnerie. Autant dire que je ne maîtrise pas le sujet ! Et à présent, ce projet dont nous devons parler, si je ne m’abuse ? »

En effet, l’entretien avait un but précis: il s’agissait de nouer une nouvelle collaboration entre l’ambassade et la Propaganda, pour couvrir un événement culturel d’ampleur: l’inauguration d’une grande statue d’Arno Breker édifiée près du Grand Palais. Du côté Propaganda, rien de très compliqué sur le plan technique: des Actualités cinématographiques, un petit reportage sur le sculpteur afin de faire découvrir aux Parisiens ce qui apparaissait actuellement comme la quintessence de l’art sculptural Allemand… mais tout cela exigeait une coordination, tout de même.

« Hans Jaeger m’en avait touché un mot il y a déjà quelques temps. D’ailleurs, comment va-t-il ? »

Cela faisait un moment que Wilhelm n’avait pas croisé le supérieur de Franziska. Et même si Jaeger pouvait sans doute lui être utile en temps venu, il était de ces gens qu’il ne valait mieux pas quitter des yeux trop longtemps.  


(Désolée, ça commence à faire long comme temps de réponse... concours oblige :S)

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