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 On juge les intentions en plus des faits [Pv Alexandre]

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Ingrid Lorre
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MessageSujet: On juge les intentions en plus des faits [Pv Alexandre]   Mar 28 Mar - 22:39

Malgré des fenêtres grandes ouvertes pour laisser encore un peu profiter de la douceur de septembre, l’air de la pièce était déjà alourdi par la fumée qui s’accrochait un peu partout et laissait une odeur très caractéristique, qui masquait celle du parfum boisé des vieux meubles. Dehors il ne faisait pas encore totalement nuit et les dernières lueurs du jour se mêlaient à celle des lampes dont les rayons s’accrochaient sur les médailles militaires et faisaient un peu plus miroiter les bracelets des épouses. Entre uniformes sans un pli et robes majoritairement d’une élégante sobriété, les couleurs arborées par les invités étaient par ailleurs peu chatoyantes, se détachaient difficilement les unes des autres mais créaient un ensemble assez harmonieux. Le brouhaha que causait toutes les conversations en comités restreint surpassait facilement le grincement du parquet et le claquement simultané des talons. Les portes qui menaient aux pièces attenantes, plus petites mais propices à un peu de calme, étaient grandes ouvertes mais presque personne ne les avait encore franchies.

Ingrid avait prétendu que cette réception ne serait pas grand-chose mais avait évidemment fait son possible pour rappeler à tout le monde, si tant est qu’on ait eu la drôle d’idée de l’oublier, qu’il fallait à Paris compter sur les Lorre. Il était difficile de dire si c’était leurs rangs, l’estime personnelle qu’on avait pour eux, l’hypocrisie de beaucoup ou encore le fond de peur qu’ils inspiraient qui avait poussé les invités à se montrer, mais toujours était-il que l’évènement était pour le moment réussi. Les restrictions étaient ce soir un concept très abstrait mais l’abondance qui frôlait l’indécence était le lot quotidien de tout officiel ou de celui ou celle qui avait su se lier aux bonnes personnes. Grands crus et mets venus d’une des meilleures cuisines de la capitale, le tout dans un appartement réquisitionné et dans lequel on n’avait pas à chercher longtemps pour comprendre à qui la guerre avait profité, ici le paroxysme de l’absence de scrupules était atteint. Ce soir les considérations autour des failles du Reich semblaient particulièrement lointaines, l’atmosphère était très loin d’être défaitiste – et si tous les esprits n’étaient pas à la fête le plus grand nombre avait le bon goût de le cacher. Dans un salon qu’on sentait chargé d’histoire, décoré avec une évidente minutie mais qui revêtait malgré tout un aspect assez impersonnel, se côtoyaient donc bon nombre de figures de l’occupation, principalement Allemande mais pas que.
Malheureusement Vichy était loin de ne recruter que les meilleurs. Si on s’en tenait à des considérations mondaines on pouvait même avancer que les autorités avaient, pour quelques-uns au moins, tablé dans le pire. En témoignait ce cher Félix Aurèle, qui en dépit d’un certain charisme ne parvenait pas à attirer la moindre sympathie. De son sourire sournois à ses intonations continuellement exagérées et toujours nasillardes, le genre à donner des envies de suicide jusqu’à la dactylographe la plus aguerrie, tout en lui voulait faire fuir. Si bien qu’en plus de se demander ce qu’elle avait fait au bon Dieu pour mériter qu’il s’obstine à lui parler – certains parieraient sur une simple question de karma –, Ingrid maudissait ce politiquement correct qui l’avait poussé à ne pas exclusivement inviter ses compatriotes. Elle était parfois bien trop aimable pour son propre bien, c’était maintenant évident. Tant pis pour cette farce qu’était l’amitié franco-allemande, elle jurerait la prochaine fois que les cartons d’invitation s’étaient malencontreusement perdus. Il suffirait d’accuser Weiss, tout le monde serait d’accord pour admettre qu’il était le coupable idéal, quelles que soient les circonstances. Pendant qu’elle était occupée à alterner entre profond regret de ne pas s’être montrée plus sélective, tentative de déterminer si cela ne faisait pas déjà plus de deux minutes qu’elle faisait bonne figure (temps au-delà duquel il devenait acceptable de fuir) et sérieuse envie de boire un verre de vin rouge, Félix Aurèle continuait donc à bavasser, tout inspiré qu’il était ce soir.  

« C’est vrai qu’on n’y pense pas assez souvent mais les bégonias font d’excellentes plantes d’intérieur. »
La remarque pour le moins incongrue la tira de ses pensées et fit tomber sur son le politicien un regard interloqué.
« Pardon ? »
Etait-il sérieusement en train de lui parler du pot de fleurs qui était posé à côté ? Dans l’infinité de sujets qu’il avait sous la main, de la programmation théâtrale au champagne qu’il sirotait en continu en passant par le péril rouge, il choisissait le jardinage… La croyait-il trop idiote pour pouvoir tenir une conversation sur un sujet qui n’était pas à peu près domestique ? Ou était-il simplement l’incarnation du profond ennui ? Toujours était-il que la remarque parut à Ingrid si hors de propos qu’elle n’était pas certaine de l’avoir bien comprise.
« Je soulignais simplement votre main verte. »  

Elle retirait immédiatement tout ce qu’elle avait jamais pu dire à propos de Puerno : par comparaison son avis sur la cuisson des bulots était acceptable – n’allons pas jusqu’à le qualifier de passionnant. Car il fallait croire que oui, Félix Aurèle ne voyait pas meilleur sujet que les bégonias. A ce niveau-là de manque d’appréciation de son interlocutrice on frôlait l’extraordinaire. S’il manquait d’autant de jugeote avec tous ceux qu’il croisait il devait à côté de cela être une sorte de génie politique pour traîner encore par ici. Ingrid aurait aimé lui dire que le mérite ne lui revenait absolument pas et que si vraiment il voulait féliciter quelqu’un il faudrait trouver la jeune femme qui travaillait pour elle. Mais comme Aurèle n’était sans doute pas le genre d’homme apte à comprendre qu’une femme n’ait pas spécialement à cœur de réserver un temps quotidien à l’arrosage amoureux de ses plantes, Ingrid s’abstint et se contenta d’un sourire qui visait vaguement à le remercier. Sauf qu’elle n’était ni assez passionnée par l’horticulture ni suffisamment intéressée par la personne qu’était Félix Aurèle – au contraire, il venait de finir de la convaincre qu’il méritait tout son mépris – pour se forcer à l’avoir dans son champ de vision plus longtemps.

« J’adorerais continuer à parler jardinage avec vous mais je vois mon mari qui me fait signe. »

Ce qui n’était absolument pas vrai, Maximilian était tout au plus à peu près dans son champ de vision, mais était une excuse tout à fait valable pour s’extirper de cette discussion. Après un sourire faussement amical elle s’éloigna donc et poussa un long soupir au moment où son bras fut attrapé par Romy Fischer, une femme d’officier qu’elle pourrait presque qualifier d’amie et qui n’avait pas manqué une miette de l’air profondément ennuyé d’Ingrid.

« Une minute de plus et j’arrivai en renfort. »
Une minute de moins aurait été préférable. Mais tant pis, l’intention était tout de même louable, même si elle doutait qu’elle ne se soit jamais transformée en acte.  
« Quelle plaie, celui-là. »
« La dernière fois que je l’ai croisé il a tenu à me faire l’historique de l’escalier de l’opéra. »

Cette apparente obsession pour le jardinage et la décoration intérieure frôlait la névrose. Mais mieux valait passer à autre chose, le personnage ne valait pas qu’on s’y attarde trop longtemps. Après un rapide regard jeté, pour constater qu’il avait déjà resserré ses griffes sur une autre victime, elle se tourna de nouveau vers la blonde qui était arrivée à propos et fut encore une fois frappée par ces prunelles à ce point changeantes. Romy avait en effet d’étonnant ces yeux si clairs que chaque reflet un peu trop vif les dépossédait de leur couleur pâle. Parfois troublés, à cause de la lumière d’une lampe seulement, de fugaces éclats orangés, ce soir ils étaient devenus presque aussi verts comme sa robe. Quand elle la croisait Ingrid se demandait immanquablement, et ce soir ne faisait pas exception, si ce n’était pas à cause de ces yeux trop clairs que son visage prenait malgré lui un air d’absence et que les sourires qui voulaient être francs restaient inconsistants. Restait que derrière ces traits un peu désaffectés se trouvait une compagnie qui, à défaut d’être véritable mordante, valait mieux que beaucoup d’autres. Ingrid resta donc de longues minutes à discuter, principalement de sujets triviaux, avant de s’excuser, jugeant tout de même souhaitable de ne pas se laisser monopoliser trop longtemps.

Passer de convive en convive, surtout en en évitant quelques-uns et en s’attardant auprès de beaucoup d’autres, devint vite épuisant. Chaque fois elle écoutait, parlait, et en fonction de qui se trouvait face à elle savait auquel des deux elle devait employer le plus de force. Au bout d’un moment, cependant, elle considéra qu’un instant de répit, une minuscule parenthèse seulement, lui ferait le plus grand bien. Machinalement elle se dirigea vers la cheminée, éteinte depuis l’hiver dernier, pour attraper un paquet de cigarettes caché derrière une petite pendule toute droite sortie d’un autre siècle, d’une certaine simplicité mais de très belle facture et dont toute l’originalité se trouvait dans ce cadrant arrière, bien caché des regards inattentifs et qui, par reflet dans le miroir, donnait l’heure exacte, contrairement aux aiguilles de devant qui s’étaient arrêtées pour indiquer faussement trois heures. Une fois de plus l’objet lui tira un sourire presque amusé qui s’estompa cependant vite, dès qu’elle eut relevé la tête. En constatant qu’elle avait totalement manqué Alexandre Reigner elle arrêta brusquement la main qui portait le briquet au niveau de sa bouche. Obnubilée par l’envie de souffler un instant elle ne l’avait même pas remarqué, quand pourtant il se tenait juste à côté, mais ne manqua pas de s’excuser. Ou plus exactement de se rattraper, en reposant aussitôt briquet et cigarette pour mieux faire part de son plaisir de le voir. Tant pis pour sa minute de solitude, de toute façon quelqu’un l’aurait troublée. Et puis Alexandre n’était pas le pire.

« Maître Reigner, je suis ravie que vous ayez pu venir. »
L’avocat faisait partie de ce maigre panel de Français qu’elle ne regrettait pas de voir ici et pour qui elle ressentait, en plus d’une totale absence de mépris, une forme de sincère sympathie. Pas excessivement vive, mais qui avait le mérite de l’honnêteté.
« J’avais peur qu’une affaire à dormir debout ne vous retienne. »

Ce qui, dans un temps où la justice n’était pas exactement parée de ses plus nobles atours, aurait été risible si Alexandre ne traînait pas avec lui cette réputation de rester redoutable malgré les circonstances. Le commun des mortels aurait sans doute trouvé qu’il s’agissait d’une raison suffisante pour surtout rester à distance (dans le doute mieux valait garder les requins éloignés), mais le mélange de ténacité et de talent le rendait, d’après Ingrid, digne d’un grand intérêt. Ajoutons à cela une verve garantie par le métier d’avocat plus un esprit bien fait et on comprenait pourquoi elle avait tenu à l’inviter.

« J’espère que vous appréciez la soirée. Elle n’a pas beaucoup de prétentions mais elle a au moins le mérite d’une compagnie plutôt bonne. »
Surtout si on avait un goût marqué pour l’uniforme. En voyant passer sous leur nez Félix Aurèle qui se pavanait toujours elle ne retint cependant pas une grimace et nuança aussitôt son propos.
« A quelques exceptions près, bien sûr. »
Mais à rien ne servait d’en faire une maladie. Elle secoua légèrement la tête, comme pour en retirer l’image du grand collaborateur et put de nouveau afficher un visage aimable.

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MessageSujet: Re: On juge les intentions en plus des faits [Pv Alexandre]   Dim 25 Juin - 17:58

Les bretteurs se jaugèrent une dernière fois derrière les mailles serrées de leur masque, puis bondirent l’un sur l’autre. Les lames des épées eurent à peine le temps de se rencontrer, déjà l’une d’elles faisait mouche après avoir habilement glissé vers le bas du corps. La touche était au pied, l’arbitre signifia la fin de l’assaut, provoquant un brusque mouvement de recul de la part des deux épéistes. Cette manche était terminée, Reigner l’emportait avec une avance de trois touches, ce qui concluait cette séance de manière plutôt acceptable. Il salua son adversaire, ôta son masque, et alla lui serrer la main avec un sourire sobre mais satisfait. Le goût d’Alexandre pour les victoires (ou sons dégoût des défaites) ne s’arrêtait pas à la barre où il s’était taillé cette fameuse réputation d’avocat redoutable. Il le poursuivait jusque dans cette salle d’escrime où certains de ses confrères et lui avaient leurs habitudes. Les réussites à l’escrime lui avaient toujours paru s’obtenir presque de la même façon que dans les prétoires : on bataillait, parfois férocement, non sans coups bas et selon des tactiques plus ou moins subtiles. On devait s’attendre à tout de la part de l’adversaire et être prêt à parer tous les coups. L’escrime avait néanmoins un avantage : ni la guerre ni les Allemands ne changeaient rien à ses règles, contrairement à ce qui se passait dans les tribunaux et à l’extérieur de cette salle de manière générale. Reigner s’était découvert un certain attachement à cette immuabilité, lui pour qui les derniers mois écoulés n’avaient pas franchement un parfum de réussite. Aujourd’hui et ici, au moins, sa victoire était incontestable, et sans conséquences pour qui que ce soit.
- Bravo Reigner, c’était pas mal ! Vous n’avez plus qu’à nous payer un verre pour fêter ça !
Sans conséquences pour qui que ce soit, sinon peut-être son portefeuille. Et encore : ce jour-là, Alex avait une excuse pour le sauver lui aussi.
- Pas ce soir, je suis de mondanités, rétorqua-t-il tout en retirant son équipement.
Deux ou trois têtes dans le vestiaire se tournèrent vers lui.
- Ah, vous allez chez les Lorre ?

Il y avait dans la voix de René Fanton, avocat lui aussi, une certaine réprobation qui n’échappa pas à Reigner, mais qu’il préféra ne pas relever. C’était bien là qu’il allait. L’influente Ingrid Lorre lui avait fait parvenir une invitation, et il n’avait pas jugé utile ou très malin de décliner. Depuis le début de la guerre, Alexandre veillait à ne pas pencher d’un côté ou de l’autre, et ce d’autant plus depuis qu’il s’était découvert un ennemi maître-chanteur en la personne de Léon Claussat. Et Frau Lorre n’était pas la plus désagréable de ses compatriotes, loin de là, ils avaient déjà eu quelques conversations plutôt plaisantes, de celles que l’on a lorsque l’on trouve quelqu’un à sa mesure. Puisqu’il fallait continuer à se montrer, autant le faire en bonne compagnie.
- Ce n’est pas une invitation qui se refuse, se contenta-t-il de répondre.
- Allez donc manger des petits fours et boire du champagne avec les Boches, pendant que le pays crève de faim… des pourris tous ces gens ! marmonna Fanton dont les mots firent à nouveau se tourner quelques têtes.
- Oui, mais les pourris ont des bons crus… et les bons crus font les bonnes cuites, rétorqua aussitôt celui qui avait proposé une tournée pour détourner l’attention.
Un éclat de rire salua le mot d’esprit, et chacun retourna à sa conversation. Alex, qui avait fréquenté (et défendu) assez de pourris pour savoir que ce n’était pas l’apanage des nazis jeta un regard appuyé à Fanton. Comme ils quittaient ensemble la salle d’escrime, Reigner se tourna vers son collègue.
- Allez-y doucement, René, vous n’avez pas envie que n’importe qui vous entende. Et le barreau a perdu assez de bons avocats comme ça.
Il administra à son collègue, un de ceux qu’il appréciait raisonnablement, une tape amicale sur l’épaule puis tourna les talons. Reigner avait toujours été doué pour se concilier son entourage dans son intérêt, mais il n’était pas totalement dépourvu de sincérité. Le renvoi et la disparition de certains confrères en 41 avait marqué tous les esprits de cet Ordre des avocats qui se croyait intouchable jusque-là.

Alex passa chez lui en coup de vent, le temps de se préparer rapidement. Depuis le départ de Louise et des jumeaux, et surtout depuis sa première entrevue avec Carron et Claussat, il ne faisait guère qu’y dormir, quand il ne lui arrivait pas de rester à son bureau sous prétexte de devoir travailler tard – ce qui n’était pas toujours totalement faux, au grand désespoir de sa secrétaire qui bataillait pour garder, de son côté, un rythme de travail correct. L’oisiveté ne réussissait pas à Alex, elle le poussait à ressasser et malgré le flegme et le cynisme détachés qu’il arborait en toutes circonstances, le noir qu’il avait à broyer continuait à s’épaissir. Il n’avait presque plus de nouvelles de sa famille, ce qui était, il le supposait, sa sanction pour le peu d’informations satisfaisantes qu’il fournissait sur Eddy. Philippe pourrissait toujours en prison et même s’il la voyait régulièrement, Alexandre avait la sensation d’avoir perdu tout véritable contact avec Julie. L’influence d’Aurèle, son poste à l’ambassade, tout cela semblait lui convenir et avait érigé un mur épais entre eux. Quant à Eddy, leur complicité retrouvée et les verres au Caribou étaient autant de moments où la culpabilité d’Alex le rongeait de plus belle. Non les choses n’avaient définitivement pas un parfum de réussite et l’activité débordante de Maître Reigner n’était pas étrangère à l’ampleur du découragement qui le guettait.

Il n’en laissait pourtant rien paraître, et c’est en apparence tout à fait détendu qu’il fit son entrée sur les lieux de la réception, qui battait déjà son plein lorsqu’il arriva. Une femme chargée de veiller au confort des invités lui prit sa veste et lui proposa une boisson qui fit sourire sans joie Alex à la pensée de la tirade de son collègue, qui n’avait pas tout à fait tort. Il saisit néanmoins la coupe de champagne et entreprit de faire un premier tour du propriétaire. Il y avait là tout le gratin côté Allemands mais aussi côté Vichy, même s’il fallait s’entendre sur une définition large du mot « gratin », songea Alex en croisant le regard de Félix Aurèle. Ses sentiments pour son beau-frère n’étaient décidément jamais si méprisants que lorsqu’ils se croisaient, heureusement, l’émule de Vichy et l’un des pires représentants du collaborationnisme exacerbé était actuellement en grande conversation et il ne jugea visiblement pas utile de s’interrompre pour saluer Reigner, qui ne s’en porta pas plus mal. Il adressa quelques signes de tête à quelques connaissances, tout en cherchant vaguement l’hôtesse de la soirée. Mais d’Ingrid, point de trace. En revanche, on reconnaissait bien dans le soin porté à toute la réception – du buffet au personnel tiré à quatre épingles – son souci de rappeler à tout Paris qu’il fallait compter avec elle, ou en tout cas, avec les Lorre. Ce que personne n’avait encore eu l’occasion d’oublier, en témoignait la réputation glaçante d’Ingrid et celle de son mari que l’on disait en lice pour prendre la tête de la Gestapo à Paris (Alex avait beau être désespéré, il n’en était pas moins bien informé). Tout avait visiblement été préparé avec soin, y compris les invités, dont les uniformes d’apparat brillaient de toutes leurs médailles, entre deux robes dont le métrage de tissu aurait de quoi faire s’étrangler la ménagère moyenne. L’ambiance était étonnamment sereine, presque joyeuse selon les groupes que l’on croisait, et ce malgré les nouvelles pourtant peu reluisantes venues du front. A Paris, l’occupant avait un don certain pour faire comme si tout allait bien, sans que l’on ne puisse définir s’il s’agissait là de véritables capacités de dissimulation ou une trop grande propension à faire l’autruche.

Alexandre se laissa attirer dans un groupe hétérogène de femmes et d’hommes allemands et français, qui commentaient la dernière exposition du musée de l’Orangerie avec un enthousiasme qui le laissa vaguement perplexe, lui qui n’était pas féru de l’art de Jacques-Emile Blanche et n’imaginait pas sans difficulté un colonel allemand s’extasier dans le portrait de Proust – mais soit. La conversation roula agréablement et l’avocat ne s’éclipsa finalement que pour aller chercher à boire. Il aperçut enfin rapidement la maîtresse des lieux, fort occupée à passer de convive en convive et il serait probablement allé la saluer si quelques bibelots exposés n’avaient pas un instant attiré son attention. Reigner n’était pas un grand collectionneur, ni un grand connaisseur d’art – il laissa cela à Cabanel qui était bien assez au courant pour deux. Il n’avait pas besoin de l’être pour se douter que les quelques pièces qu’il avait sous les yeux étaient d’une grande valeur, et probablement très ancienne, ce qui n’avait rien d’étonnant au domicile de la très cultivée Frau Lorre. Non, ce qui arrêta réellement le regard d’Alexandre, ce fut une petite statuette en bronze. Elle représentait un chat, et il avait assez subi les assommantes tirades d’Eddy pour reconnaître la déesse Bastet, dont les yeux en pâte de verre reflétaient assez étrangement les lumières de la réception (il lui sembla se souvenir d’une anecdote de son ami sur les découvreurs d’une tombe effrayés par ces reflets). Son cou était orné d’un collier peint, à l’exception du pendentif qui semblait être une véritable pierre précieuse. Une belle pièce, et si Alex pouvait en être certain, c’est parce qu’il connaissait cette statuette. Cette réminiscence le frappa. Il fronça les sourcils, étonné par cette familiarité qui n’était pas uniquement due au fait que les divers bureaux d’Eddy avaient toujours contenu des dizaines d’œuvres assez similaires. Non il connaissait cette pièce. Il la connaissait même bien. Il se souvint brusquement de l’appartement familial d’Albert Cohen, alias Cicéron, ami de presque aussi longue date que Cabanel. Les Cohen, à la tête d’un véritable empire dans l’édition, possédaient une collection impressionnante d’œuvres d’art. Dont une petite statuette en bronze de Bastet, dont Alex se souvenait très bien désormais car il n’avait pas pu s’empêcher de reprocher à Cohen de se laisser coloniser par les lubies d’Eddy. Une Bastet en bronze avec un pendentif et des yeux de verre. Celle qu’il avait sous les yeux.

Alex se redressa vivement. Les Cohen, juifs, avaient disparu sans donner le moindre signe de vie depuis des mois. Nul ne savait vraiment s’ils avaient été arrêtés ou s’ils avaient réussi à s’enfuir avant. Il se souvenait qu’Edouard lui avait un jour raconté avoir vu des caisses entières de leur collection dans le département du Louvre où les Allemands stockaient les œuvres spoliées aux familles juives. Mais visiblement, les hauts dignitaires du Reich et leurs musées n’étaient pas les seuls bénéficiaires de ces razzias. D’autres se servaient également. Reigner jeta un regard autour de lui, sans comprendre s’il était réellement en colère et pourquoi. Albert Cohen était un ami, un de ces qui avaient écopé des surnoms antiques de leur professeur de latin, l’un des quelques complices qu’Eddy et lui avaient parfois associés à leurs frasques lycéennes. Il s’était préoccupé de son sort, mais n’avait jamais vraiment agi plus avant ou songé à ses collections. Pourtant lorsqu’il leva la tête et aperçut à quelques pas seulement Ingrid qui semblait vouloir s’échapper un instant de la foule, il n’envisagea pas une seconde de laisser cette découverte sans suite. Il savait que certains membres des autorités allemandes profitaient des spoliations pour se servir discrètement. Et il savait aussi que ce comportement n’était pas particulièrement apprécié dans les hautes sphères nazies. Et il avait besoin d’une petite victoire – ou au moins de sentir qu’il avait le dessus sur quelque chose. Frau Lorre dut se rendre compte qu’il l’observait car elle leva soudain la tête vers lui et interrompit son geste.
- Maître Reigner, je suis ravie que vous ayez pu venir, lança-t-elle. J’avais peur qu’une affaire à dormir debout ne vous retienne.
Alex, remis de sa surprise et bien décidé à produire son petit effet, esquissa un sourire amusé.
- Il y a toujours des affaires à dormir debout, il faut bien accepter de ne pas se laisser retenir parfois. Et puis l’invitation était alléchante.

Il observa un instant la femme qui se trouvait face à lui. Elégante au possible, Ingrid dégageait l’assurance de ceux qui se savent parfaitement à leur place, et chez eux un peu partout. En d’autres circonstances, il aurait pu l’apprécier plus sincèrement, mais sa position en faisait quelqu’un d’aussi digne d’intérêt que redoutable. Quelqu’un sur qui il n’était jamais inutile d’en savoir un peu plus qu’elle ne l’aurait souhaité.
- J’espère que vous appréciez la soirée. Elle n’a pas beaucoup de prétentions mais elle a au moins le mérite d’une compagnie plutôt bonne. Elle grimaça en voyant passer Aurèle dont la présence à cet instant de la conversation fit une ironique coïncidence. A quelques exceptions près, bien sûr, ajouta-t-elle.
- Il ne tient qu’à nous de savoir qui éviter, et la compagnie est toujours bonne, rétorqua Alex en voyant disparaître son beau-frère. C’est une soirée intéressante, je ne suis pas mécontent d’être venu.
Il avait ajouté cela sur le même ton détaché, un peu ironique, mais il n’en pensait pas moins.
- J’étais justement en train de découvrir une partie de votre collection. Vous avez des pièces plutôt anciennes, c’est impressionnant.
Profitant du passage d’un plateau, Reigner saisit deux coupes de champagne et en tendit une à Ingrid comme le parfait gentleman qu’il n’était que quand ça l’arrangeait. Il continua, parfaitement badin :
- Celle-ci ressemble à celles qui hantent le bureau de Cabanel… vous devez bien vous entendre si vous collectionnez vous aussi les reliquats d’Egypte antique ! Vous ne lui répèterez pas ça, mais je pense qu’avec ses pièces, on pourrait remeubler une partie du Louvre, ajouta-t-il en levant faussement les yeux au ciel.
Il sirota une gorgée de champagne en jetant un nouveau regard sur le chat en bronze qu’il venait de désigner. Comme s’il voulait vérifier qu’il ne faisait pas erreur avant de lancer les hostilités, mais il était sûr de lui.

- C’est à se demander d’où peuvent pleuvoir toutes ces statuettes égyptiennes, ceci dit, je crois avoir une idée de l’endroit où vous avez trouvé celle-ci… Est-ce que le nom de Cohen vous dit quelque chose ? asséna-t-il sans rien perdre de son affabilité.
Il s’arrêta un instant pour observer la réaction d’Ingrid, mais pas assez pour lui permettre de répliquer.
- Entre avocats, nous disons souvent « bien mal acquis ne profite jamais… qu’à ceux qui sont assez malins pour ne pas se faire épingler ». Et vous êtes plutôt de ceux qui ne se font pas épingler, n’est-ce pas ? Enfin pas toujours.
Plus sérieux, il esquissa toutefois un sourire grinçant.
- Il me semble que je vous ai interrompue alors que vous alliez fumer, vous voudriez peut-être poursuivre cette conversation plus au calme ? suggéra-t-il soudain.
Et dire qu’il avait dans l’idée de ne pas trop se faire d’ennemis chez les Allemands… voilà qui était raté.

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MessageSujet: Re: On juge les intentions en plus des faits [Pv Alexandre]   Dim 1 Oct - 23:08

C’était une soirée ordinaire comme elle les appréciait et qui la rassurait. Tout y était prévisible, les sourires de façade, les discussions qui esquivaient les sujets trop sérieux, l’alcool qui montait un peu à la tête et aux joues et finalement la sensation d’avoir oublié un instant tout le sérieux d’une situation qui devenait très préoccupante. Les mondanités étaient en somme des points fixes, une règle à laquelle on ne dérogeait pas et qui donnaient au moins l’illusion d’une stabilité qui ne pourrait jamais chanceler, une forme de propagande pour l’élite. Campagne pour l’Allemagne, cette soirée n’en restait pas moins une vitrine pour le couple Lorre, qui jusqu’à maintenant pouvait se targuer d’une réussite. Aussi, et malgré une fatigue qui commençait à se faire sentir, Ingrid n’eut pas d’effort particulier à faire pour esquisser un sourire poli, d’autant plus qu’Alexandre la lançait sur un sujet qu’elle affectionnait. Et en comparaison à certaines conversations qu’elle avait eues un peu plus tôt, en bonne compagnie même le point de croix aurait pu lui paraitre intéressant – mais à choisir elle prenait tout de même la flatterie.

« J’étais justement en train de découvrir une partie de votre collection. Vous avez des pièces plutôt anciennes, c’est impressionnant. » 
« Je ne l’ai pas entamée hier. »

Et surtout elle avait eu l'occasion de dernièrement bien l'étoffer. La vilénie était parfois une voie de succès plus sûre que la vertu. Si au quotidien ce genre d’adage la révulsait, elle qui était d’un procédurier à faire se lever les yeux au ciel et qui admettait difficilement d’exception à la règle, il y avait tout de même un domaine dans lequel elle l’appliquait. D’une certaine manière elle se contentait de compenser son trop plein de zèle habituel en faisait, au nom d’un amour de l’art impossible à réfréner, quelques écarts qui, pour sa défense, étaient de toute façon monnaie courante dans les hautes sphères. Mais si elle témoignait à Alexandre une véritable estime et ce qui s’approchait par moment à de la sympathie elle n’allait tout de même pas se laisser aller à détailler la manière dont un bon nombre de bijoux historiques avaient atterris ici. Quoiqu’il fût du genre à défendre l’indéfendable, Ingrid avait-elle un minimum de bon sens pour ne pas se vanter de ses appropriations à défaut de s’en sentir désolée.  
Son regard suivit celui d’Alexandre et se posa sur une minuscule statuette. Un sourire ricocha en la voyant, petite trouvaille parmi d’autres, qu’elle affectionnait sans qu’elle ne revête de valeur sentimentale. Au milieu d’inestimables autres trésors qui avaient échoué au Jeu de Paume ce chat dont les prunelles retenaient sans mal les yeux qui les croisaient avait accroché sa curiosité. Et malgré des goûts alternant principalement entre classicisme et romantisme, Ingrid s’était permis l’extravagance de la ramener chez elle. Mais au milieu de pièces rares si elles n’étaient pas uniques cette divinité égyptienne détonait à peine, tout au plus faisait pencher un instant la tête d’attention lorsqu’on la remarquait.

« Celle-ci ressemble à celles qui hantent le bureau de Cabanel… vous devez bien vous entendre si vous collectionnez vous aussi les reliquats d’Egypte antique ! Vous ne lui répèterez pas ça, mais je pense qu’avec ses pièces, on pourrait remeubler une partie du Louvre. »
L’Egypte antique, en dehors de son « acquisition » nouvelle, elle la laissait bien volontiers à Cabanel ! D’autant qu’il était trop amusant de rire de sa passion pour qu’elle s’y lance aussi, elle aurait perdu un sujet qui prêterait toujours à rire. Sincèrement amusée par ce qui ressemblait beaucoup à un trait d’humour, elle se pencha légèrement vers Alexandre pour y répondre.
« Je vous promets d’être aussi muette que les tombes qu’il affectionne tant. »

Elle pensait pouvoir passer à autre chose, peut-être avoir l’occasion de lui parler de cette horloge qui lui paraissait bien plus intéressante que ce chat, mais il ne lui laissa pas le temps de s’extasier sur sa brillante originalité.

« C’est à se demander d’où peuvent pleuvoir toutes ces statuettes égyptiennes, ceci dit, je crois avoir une idée de l’endroit où vous avez trouvé celle-ci… Est-ce que le nom de Cohen vous dit quelque chose ? »
Brusquement elle arrêta son geste. Sa cigarette n’était pas encore portée à ses lèvres et lentement sa main se baissa comme si, prise sur le fait, elle pouvait encore faire marche arrière. Bien sûr qu’elle connaissait le nom de Cohen. Ingrid n’avait pas l’excuse de ne pas savoir.
« Entre avocats, nous disons souvent « bien mal acquis ne profite jamais… qu’à ceux qui sont assez malins pour ne pas se faire épingler ». Et vous êtes plutôt de ceux qui ne se font pas épingler, n’est-ce pas ? Enfin pas toujours. »

Ingrid eut la brutal et douloureuse impression de faire soudain les frais de ce qu’elle appréciait habituellement chez l’avocat. Le sens de la formule et un esprit affuté, autant de traits particulièrement appréciables du moment qu’ils n’étaient pas dirigés à son encontre. Elle les avait trouvés particulièrement appréciables, ses tournures piquantes quand elle n’était pas pleine d’un certain cynisme. Elle lui avait loué une répartie admirable et ne s’était pas étonnée qu’il soit considéré comme parmi les plus redoutables de sa profession. En somme elle le trouvait un homme dont le charme résidait dans ses répliques et face auquel on ne s’ennuyait pas, celui à qui il faisait toujours bon parler quand les mondanités trop lisses commençaient à devenir suffocantes. Mais à présent elle retirait tout ce qu’elle avait jamais pu penser de bon à son propos.
Brusquement son sourire se perdit et ses mains tressaillirent légèrement avant de se raidir. Ses yeux clairs plantés sur lui, elle nota cet air affable qui ne le quittait pas et qui à présent le rendait détestable. Ne manquait plus qu’un petit sourire amer et il aurait tout du parfait avocat véreux et conspirateur. Ah! Mais voilà que le rictus arrivait. Il méritait bien sa réputation… Etait-ce cette attitude qui frôlait la suffisance qu’il arborait au milieu d’une salle d’audience ? Et balançait-il de petites piques au milieu d’un argumentaire avec cette horripilante facilité ? En tout cas il avait au moins réussi une chose en un temps record : se faire fondamentalement détester. Pourtant il partait de loin. Et soudain l’estime qu’elle lui témoignait venait de s’envoler pour laisser place à un profond mépris, qu’elle lui cracha d’ailleurs du bout des lèvres.
« Je n’aime pas les questions rhétoriques à moins de les poser. »

Inutile de prétendre. Il ne fallait pas être d’une légendaire perspicacité pour comprendre qu’Alexandre était bien trop informé pour être berné. Le nom des Cohen était certes connu de ceux qui s’intéressaient aux belles choses mais de là à faire un immédiat rapprochement avec la statuette… De toute évidence Alexandre savait pertinemment d’où, ou plutôt de qui, elle venait. Etait-ce un pur effet du hasard ? Venait-il simplement de la remarquer et n’avait pas réussi à se mordre la langue ou au contraire soupçonnait-il Ingrid depuis quelque temps déjà et attendait la bonne occasion pour le lui faire savoir ?

« Il me semble que je vous ai interrompue alors que vous alliez fumer, vous voudriez peut-être poursuivre cette conversation plus au calme ? »
Sans un mot elle lui passa devant pour faire quelques pas jusqu’à une porte qui ouvrait sur un bureau où elle l’invita à entrer.  
« Après vous. »

Elle entra à sa suite, déclencha au passage l'interrupteur et referma précautionneusement la porte derrière elle. Une fois à l’intérieur elle porta à ses lèvres la cigarette qu’elle avait toujours entre les doigts et l’alluma avant de tendre son étui à Alexandre, pour qu’il se serve si le cœur le lui en disait. Il avait beau être à cet instant l’incarnation de tout ce qui se faisait de plus exécrable, elle n’en restait pas moins civilisée. Elle souffla une première volute de fumée sans quitter Reigner des yeux et les détourna un instant seulement, le temps de faire quelques pas en direction du bureau pour se rapprocher d’un cendrier.
Ici le brouhaha de la fête semblait loin et on distinguait plus clairement le bruit des premières gouttes qui venaient s’écraser contre la vitre. Elles arrivaient une à une, claquant de droite à gauche, tombaient timidement et leur cadence, au lieu de s’accélérer, demeurait fixe et lente. Le voile des nuages devenait cependant de plus en plus sombre et une ombre menaçante s’était déjà répandue sur Paris. Mais l’averse qui entacherait ses carreaux tous juste lavés n’était pas exactement la priorité d’Ingrid.

« Je ne vais pas vous faire l’insulte de nier et je déteste perdre mon temps alors venez aux faits. Qu’est-ce que vous voulez ? »

Peu habituée à en rencontrer, chaque contrariété était perçue comme une insulte, un coup à sa fierté et une forme d’insolence qui lui donnait immédiatement des envies tempétueuses mais la laissait à la place dans une colère froide. En un instant ses nerfs devenaient des fils électriques et elle aurait voulu s’abandonner à des gestes de rage, signe d’une révolte de l’impuissance, mais elle n’était pas femme à se laisser aller au moindre éclat déplacé. Ce tremblement de tout son être ne s’exprimait qu’à travers une voix devenue tranchante, une bouche qui avait perdu tout sourire et un regard qui semblait souhaiter tous les maux du monde.
Avant qu’il n’ait le temps de lui répondre elle ajouta une remarque qui lui paraissait nécessaire.

« Et soyez raisonnable, n’ayez pas l’orgueil de croire que vous pouvez véritablement me nuire. »

Elle se trompait rarement dans la formulation de ses phrases. La situation n’était pas difficile à comprendre et en quelques secondes elle l’avait calculée, décortiquée, pour en arriver à la conclusion qu’Alexandre se posait en potentiel fâcheux contretemps mais n’était pas un obstacle insurmontable. En tout état de cause l’avocat pouvait lui attirer les reproches de ses compatriotes et la méfiance de sa hiérarchie, mais elle considérait avoir bien trop de ressources et un carnet d’adresses trop rempli pour que ses écarts ne lui causent trop de mal. Mais quand, comme elle, on tenait une raison de vivre dans l’image d’exemplarité qu’elle polissait au quotidien, imaginer sa réputation ternie était insupportable. Alors non, sur le papier il ne lui pouvait pas grand mal, mais en pratique descendre de son piédestal de parfaite nazie était une punition inenvisageable. Ingrid Lorre tenait entre autres cette aura glaciale au centre de laquelle elle se complaisait de cette forme de sainteté patriotique qui lui avait attiré l’estime puis l’amitié des pires, et il était hors de question que cette saleté d’avocat ne lui retire son auréole. C’était incroyable, comme en quelques secondes à peine il était parvenu à se défaire de toutes les qualités que lui trouvaient Ingrid pour ne devenir plus qu’un nuisible qu’elle aurait volontiers écrasé si elle l’avait pu… Malheureusement, à moins de le pousser par la fenêtre, ce qui était tout de même flagrant d’une part, peut-être un peu trop radicale de l’autre, elle ne voyait pas de moyen de s’en débarrasser dans l’immédiat. Et elle le suspectait beaucoup trop habile et sournois – sa réputation parlait pour lui – pour que très rapidement il couvre ses arrières. Déjà elle se projetait, imaginait ce qui suivrait de cette discussion, et évidemment elle en arrivait à croire que la plus sûre manière de s’en sortir était l’accord et non la confrontation. Reigner était bien trop adroit et surtout habitué aux situations les plus folles, la méfiance était et serait de mise. Et malgré la fureur dans laquelle cette situation la mettait Ingrid était capable d’un minimum de clarté : la colère ne valait pas de dépenser son énergie et la façon la plus pragmatique de régler cette affaire était d’entendre ce qu’il avait à dire et de convenir d’un accord, pas d’envisager de se venger avant même qu’il n’ait eu le temps de s’exprimer. Disposée à l’écouter, elle jugea tout de même nécessaire de lui remettre la situation en perspective, des fois qu’il se soit senti pousser des ailes et ait l’espace d’un instant oublié face à qui il se trouvait.

« Au cas où cela vous serait sorti de la tête il n’y a personne ici ou à Berlin qui ignore mon nom et je pourrai bien vous avoir poussé par-dessus la balustrade que d’une manière ou d’une autre je m’en sortirai. »
Elle souffla une nouvelle bouffée de fumée et, après avoir serré les dents de contrariété, une ombre de sourire lui passa sur la bouche, à de demander si elle était simplement parvenue à retrouver son masque courtois ou si c’était d’imaginer la chute d’Alexandre qui l’apaisait sincèrement.    
« Mais je n’ai pas envie de dépenser mon énergie à me défendre alors je vous en prie, dites-moi en quoi je puis vous aider. »
Elle eut un geste poli de la main pour lui laisser la parole. Et qu’il ne tente pas de l’entourlouper en se croyant en pleine plaidoirie, elle n’avait pas la patience pour des détours.

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On juge les intentions en plus des faits [Pv Alexandre]

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