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 Café concert

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Eulalie Vernier
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Féminin

Un opéra : histoire où un baryton fait tout pour empêcher un ténor de coucher avec la soprano.
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■ profession : Soliste soprano à l'Opéra de Paris

PAPIERS !
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MessageSujet: Café concert   Jeu 8 Juin - 14:01

C’était un dimanche de Juin. Eulalie avait passé la journée à répéter chez elle. Elle essayait de ne pas penser à ce qui se disait concernant les fronts étrangers. Elle ne voulait pas se faire d’illusions concernant l’arrivée potentielle des troupes alliées. Et surtout, elle ne voulait pas penser à Hasko, le bel officier fuyant qui semblait vouloir la combler d’attentions un instant et l’oublier presque ensuite. Eulalie avait peur, peur de s’attacher aux mauvaises personnes en ce temps de guerre. Mais elle avait également peur de la solitude. Ce climat de tension qui restait en sourdine malgré les événements organisés par l’occupation avait le don de miner le moral de la cantatrice. Elle s’inquiétait pour tout le monde, elle craignait les rencontres de ces derniers mois. Beaucoup d’hommes mystérieux ou inquiétants avaient croisé son chemin, comme le fils Andrieu ou Edouard Cabanel, l’ambassadeur de Vichy. Peut-être qu’un jour ils se retourneraient contre elle… Il lui faudrait être plus prudente.

Rageusement, la jeune femme plaqua ses mains sur son piano. Elle ne tenait plus en place, elle avait besoin de prendre l’air. En moins de temps qu’il n’en fallut pour le dire, elle quitta ses vêtements d’intérieur pour un tailleur en coton rose pâle, boucla rapidement ses cheveux, enfila un petit chapeau et des escarpins et sortit en s’assurant d’avoir, cette fois-ci, emporté ses papiers.
Elle marcha un moment dans les rues de Paris, sans savoir où aller véritablement. Elle déambula, détaillant les façades des immeubles qui lui plaisaient, s’arrêtant tantôt pour jouer avec un animal, tantôt pour regarder des enfants faire les idiots dans la rue.
Avaient-ils seulement conscience de l’occupation ? A les voir agir, elle avait presque l’impression qu’ils vivaient une enfance normale. Ils riaient, pleuraient, aimaient leurs parents malgré le climat de peux qui les entourait. L’innocence, résistait toujours à l’oppression.

Cette pensée fit sourire la jeune femme alors qu’elle déambulait. Elle marcha encore longtemps, une heure, peut-être deux. Elle traversa l’île de la cité sous le ciel dégagé et finit par arriver proche du Panthéon.
Tout en réalisant qu’elle commençait à avoir soif et mal au pieds, la jeune femme avisa alors un petit estancot. Les odeurs d’erzatz de café lui montèrent aux narines et réveillèrent en elle une subite envie de boisson chaude. Un joyeux brouhaha semblait émaner de l’endroit et les accents nasillards d’un accordéon ponctuaient l’ensemble. Des tablées d’hommes et de femmes, installés en terrasses, riaient et buvaient comme si de rien n’était. Replaçant une mèche de ses cheveux blonds-roux derrière ses oreilles, la jeune femme avisa une petite table ronde encore inoccupée. Délicatement, elle s’installa sur la chaise en prenant garde à ne pas y coincer sa jupe et attendit qu’un serveur vienne la voir.

Cela ne traîna pas, d’ailleurs. Un homme plutôt grand, la solide trentaine, vint rapidement dans sa direction. Eulalie le trouva beau quoiqu’un rien trop vieux selon ses goûts. Avec un sourire aimable, elle prit quelques secondes pour réfléchir, tapotant discrètement la table de ses doigts fins.

- Je vous prendrais un café ou une tisane ou quoi que ce soit qui y ressemble de près ou de loin. Et un verre d’eau fraîche également, s’il vous plaît.

Elle avait beaucoup marché et elle sentait que la seule boisson chaude n’étancherait pas sa soif. Elle laissa l’homme repartir et ferma un instant les yeux, profitant de la caresse du soleil sur sa peau et de la musique de l’accordéoniste.
Il jouait des petits airs de bal musette qu’un groupe de personnes âgées semblaient bien connaître. Assis avec leurs tasses, ils chantaient de bon cœur et riaient au souvenir de leurs aventures de jeunesses. C’était un spectacle des plus attendrissant. Eulalie pensa qu’elle aurait bien aimé pouvoir partager quelques mots avec quelqu’un à l’heure actuelle. Elle se sentait désespérément seule. Guillaume et Béatrice étaient souvent occupés, son oncle ne sortait presque plus de l’hôpital tant il y avait de travail et sa tante était accaparée par les œuvres caritatives auxquelles elle participait. Cela réduisait d’autant le nombre de personnes de confiance auprès desquelles elle aurait pu partager un moment comme celui-ci.
Perdue dans ses pensées, elle sursauta lorsque le serveur revint avec sa commande. Avec un sourire d’excuse, elle sortit son porte-monnaie de son sac.

- Excusez-moi, j’étais ailleurs. Combien vous dois-je ?

Elle régla ce qu’elle devait et se rencogna dans son siège en avalant d’un trait son verre d’eau. Elle ferma les yeux, savourant l’instant où le liquide frais descendit dans sa gorge. Une fois désaltérée, elle saisit doucement la tasse chaude et huma le parfum de la boisson. Evidemment, on était très loin des saveurs rondes et chaudes qui embaumaient l’air avant la guerre, mais même cet ersatz trouvait le moyen de lui mettre du baume au cœur. Pendant ce temps, l’accordéoniste avait entamé les accords lents et chaloupés de La Vie en Rose. Eulalie aimait bien cette chanson. Elle admirait la Môme d’une certaine façon. Elle avait une liberté, un esprit légèrement gouailleur, une décontraction populaire qu’elle ne pourrait jamais avoir. La cantatrice savait que l’opéra l’avait formatée dans un registre réservé à une élite et cela la rendait triste, d’une certaine façon. Elle aurait aimé chanter pour tout le monde, emmener la musique à ceux qui ne pouvaient pas aller vers elle.
Sans qu’elle s’en rende compte, elle tapota le rythme discrètement avec son pied, tout en fredonnant.

- Quand il me prends dans ses bras, qu’il me parle tout bas, je vois la vie en rose…

Elle riait presque de voir tous ces gens chanter, faux mais avec entrain. Quelques couples s’étaient mis à danser et réclamèrent bien vite d’autres chansons. Ce fut à ce moment là que l’accordéoniste, un homme bedonnant à la face rouge et au sourire joyeux, s’approcha d’elle.

- Eh vous mam’zelle ! Vous m’avez l’air d’aimer chanter, j’vous vois depuis tout à l’heure ! Ça vous dirait de pousser la chansonnette avec nouzaut’ ?

Eulalie, surprise, ne put s’empêcher de rougir. Elle ne s’attendait pas à ce qu’on lui demande de participer aux réjouissances… Même si son esprit lui hurlait d’accepter, son éducation lui soufflait de refuser afin d’éviter que la jeune fille convenable qu’elle était ne se donne en spectacle.

- Je suis désolée monsieur… Ce ne serait pas convenable…

L’homme partit d’un grand rire et attrapa sa main avec une certaine douceur. Ses yeux pétillaient de malice alors qu’il prenait une voix de stentor.

- Allons ! Remballez donc votre pudeur de gazelle ! Ça se voit dans vos yeux que vous aimez chanter ! Allez, venez !

Avant qu’elle ait eu le temps de résister, la jeune fille fut entraînée par l’accordéoniste et ses comparses, qui dégagèrent leur table pour la faire monter dessus. Eulalie riait, un peu nerveusement certes, et regarda cette assemblée en rougissant. Elle croisa le regard empressant de l’homme qui l’avait envoyée dans ce pétrin et soupira. De toute façon aucun des membres de l’Opéra ne la regardait… Elle pouvait bien se laisser aller ! Un peu hésitante, elle se pencha vers l’accordéoniste et lui chuchota quelques mots.

- Vous connaissez l’Amant de Saint-Jean ?

Le gros bonhomme rit de plus belle et entama les accords avec un air théâtral, donnant un rythme appuyé à la jeune femme. Déjà, quelques couples s’étaient remis à valser. Sa voix claire, maîtrisée et tremblante de juste ce qu’il fallait d’émotion, transperça l’espace.

- Je ne sais pourquoi j’allais danser… À Saint Jean, aux musettes… Mais il m’a suffit d’un seul baiser pour que mon cœur soit prisonnier !

La jeune femme souriait et se laissait emporter. Elle avait un petit côté théâtral typique des opérettes, s’adressant tantôt à la foule, tantôt à un individu dont son regard croisait le sien.

- Comment ne pas perdre la tête, serrée par des bras audacieux ? Car l’on croit toujours aux doux mots d’amour, quand ils sont dit avec les yeux !

Eulalie réalisait que cette chanson lui rappelait Hasko. Elle aussi avait cru à son affection, elle avait cherché des excuses à son absence mais elle avait fini par penser qu’il s’était lassé d’elle et s’était retirée dans son chagrin. Elle enchaîna sur le couplet suivant sans se départir de son sourire, toujours accompagnée de l’accordéoniste. Le petit café avait pris des airs de bal populaire. On se serait cru à Montmartre, dans le Moulin de la Galette, à la grande époque de Renoir. La jeune femme se rendit compte qu’elle avait tant aimé chanter qu’elle n’avait pas réalisé qu’elle était déjà au bout du morceau. Les bons moments étaient toujours les plus fugaces…

- Moi qui l’aimait tant, mon bel amour mon amant de Saint-Jean ! Il ne m’aime plus c’est du passé, n’en parlons plus…

Alors que la foule applaudissait, la jeune femme esquissa une demi révérence avant de tenter de redescendre de la table, rougissante. Elle se demandait si les gens avaient senti qu’elle était une professionnelle. Elle se demandait s’ils avaient apprécié sa voix davantage que les officiers allemands qui venaient à l’opéra. Maladroitement, tout en essayant de maintenir sa jupe, elle essaya de regagner le sol alors que l’accordéoniste entonnait un autre air de valse.

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