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 "Ouvre les yeux"

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MessageSujet: "Ouvre les yeux"   Mar 29 Juin - 18:38

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-Vous plaisantez? J'habite porte d'Orléans, je ne peux quand même pas rentrer à pied!

-Je suis désolé ma p'tite demoiselle, mais c'est comme ça. Plaignez-vous à ces terroristes...


Le gendarme, un homme d'une cinquantaine d'année, petit, gros, et certainement chauve sous son képi éclata de rire, alors que, furibonde, je fis demi tour, et m'engageais dans la rue adjacente. Le prototype des hommes que je détestais. Des soudards, imbus de leur minuscule part d'autorité, et qui se permettaient de vous reluquer des pieds à la tête, en bavant presque, sans se cacher. Ca me donnait envie de le gifler, si je n'avais pas une dose de sang froid plus importante que la moyenne.

Il y avait une autre station de métro, à trois pâtés de maisons plus loin. Ce n'était pas la bonne ligne, il y avait plus de changements, mais ça valait tout de même mieux que de rentrer à pied...

Il était tard, à cette heure ci, les bus ne passaient plus. Je sortais de la énième répétition, épuisée, et, en arrivant vers la bouche de métro, j'avais vu beaucoup de monde... Trop pour que ça soit normal. M'approchant, j'avais saisi les mots "mort" et "attentat". Le gendarme avait confirmé. Un officier SS avait été abattu. Un grand tireur, il n'avait fit aucune autre victime. Un acte isolé. Dans la panique, le tireur avait surement dû s'enfuir. Fin de soirée, les gens sortent du spectacle, du restaurant... La station était bondée. Les allemands et la gendarmerie avaient bouclé toute la station, à la recherche d'indice. Ils pouvaient y passer la nuit, j'étais certaine qu'ils ne trouveraient rien.

Je connaissais un petit raccourcis, pas loin, qui me permettrait de rejoindre la deuxième station plus rapidement. De nuit, cela pourrait s'avérer dangereux, car peu fréquenté, mais j'étais tellement fatiguée que mon instinct de survis et mon habituelle prévention furent rapidement balayés par une douleur à la jambe. Courbature... Comment, après dix huit ans de danse classique, pouvais-je encore avoir des courbatures? Cela me dépassait. J'avançais dans les petites rues, mal éclairées, et surtout désertes, commençant à regretté d'avoir prit ce raccourcis en pleine nuit, quand, à l'autre bout de la rue, je cru distinguer un camion allemand. Immédiatement, je m'arrêtais, légèrement inquiète. Un camion militaire, à cette heure ci, dans une petite rue calme, cela ne présageait rien de bon. Pourtant, je ne pouvais pas faire demi tour maintenant. Prudemment, j'avançais un peu, me dissimulant dans les ombres de la rue mal éclairée. Des cris, des ordres plutôt, me parvenaient de la cour intérieure de l'immeuble.

-Bringen Sie, in der Stelle, schicken Sie Sie ab!

Amenez les... En rang... Dépêchez-vous... Je fermais les yeux. Ces ordres en allemand me donnaient froid dans le dos. Cela ne présageait rien de bon... Des torches dansaient dans la cour intérieure, éclairant des ombres. Des soldats, qui maintenaient des jeunes garçons... Pas plus âgés que moi... Mon Dieu! Je plaquais mes mains sur ma bouche, pour étouffer mon cri. Pourtant je ne pouvais pas bouger, j'étais pétrifiée. Il ne fallait pas qu'ils m'entendent, ni me voient, j'en avais conscience, sinon, ils penseraient que j'étais complice et...

Une autre voiture arriva de l'autre côté de la rue. Cela me rendit mes moyens. Je reculais entre les deux immeubles derrière moi, me dissimulant aux phares qui risquaient de me surprendre, si ça n'était pas déjà le cas. Je fermais les yeux, me mordant les lèvres. Oui j'avais peur, peur de mourir ce soir dans cette rue, alors que je n'avais rien fait de mal... Parce que j'étais là, au mauvais endroit au mauvais moment. Le moteur se coupa, les portières claquèrent, les bottes battaient le pavé... Mais pas dans ma direction. Je retins avec difficulté un soupir de soulagement. Un officier sans doute. De loin, des mots me parvenaient:

-Attentat in der Metro... Mord... Repressalien...

Attentat dans le métro, assassinat, représailles. J'avais peur de comprendre ce que cela voulait dire... Oh non...

-Auf den Knien! Schnell!

Mon coeur battait tellement vite que j'avais l'impression qu'il allait sortir de ma poitrine. Ils allaient les exécuter... là, comme ça... NON! Cela me révoltait, mais que pouvais-je faire? Risquant un coup d'oeil, à la lumière des torches, je vis une partie de la scène. De là où j'étais, je vis deux jeunes garçons, agenouillés, le visage en sang. L'un d'entre eux était blessé, une balle dans la hanche. Il gémissait, mais avait bien plus de courage que j'en aurais jamais, se tenant droit, essayant de ne pas vaciller. Leurs deux visages seraient à jamais gravés dans ma mémoire. Alors que les soldats se mettaient en position pour les fusiller, l'officier les arrêta. Je ne vis pas son visage, mais au ton de sa voix, à la manière dont il se déplaçait... Je savais qu'il se délectait de ce qu'il faisait. Il sortit son pistolet, et, l'appuyant au centre du front du premier, il appuya sur la détente.

Les larmes aux yeux, désespérée de la mort de ces garçons que je ne connaissais même pas, je me rejetais brutalement en arrière, dans l'ombre. Mes jambes tremblaient, et je faisais un effort surhumain pour rester debout. Le second coup parti, me faisant sursauter, et la première larme coula le long de ma joue. Larme de peur, de détresse, de lâcheté aussi. Seigneur... Pourquoi tout ça? Un troisième coup suivit, m'enserrant la gorge. Un quatrième me fit rouvrir les yeux. J'avais l'impression de recevoir un coup de poignard dans le ventre. Je me haïssais de me sentir aussi impuissante. Pourquoi? Pourquoi? POURQUOI? C'était le seul mot qui me venait à l'esprit. Un cinquième coup de feu retentis, et je m'agrippais au mur pour ne pas m'écrouler, le souffle court, la gorge nouée de sanglots, les yeux baignés de larmes.

Le silence se fit, immédiatement. Lourd, oppressant, horrible. J'avais mal, mal pour eux, que je ne connaissais pas, que je ne connaitrai jamais. Peut être étaient-ils de sales gosses insupportables... Des étudiants sérieux, ou encore fils uniques que leurs parents chérissaient... Ils étaient ce qu'ils étaient, mais ils ne méritaient pas de mourir ainsi, dans une cour, de nuit, sommairement exécutés.

Le silence fut rompu par le départ des soldats, qui revenaient dans la rue principale. Je reculais encore, entre les deux immeubles, pour ne pas être vue. Ils portaient les corps. Cinq cadavres... Mort pour quoi? Un soldat tenait des tractes... Du peu que je pus lire, je vis qu'il s'agissait de tractes communistes. Morts pour leurs idées, leur pays. Ils n'avaient pas vingt-cinq ans... Les soldats et leur officier remontèrent dans le camion, et dans la voiture. Ils démarrèrent, et la rue fut de nouveau déserte. J'aurais aimé me laisser glisser à terre, éclater en sanglot, évacuer la peur et le désespoir que j'avais ressenti, mais ce n'était ni le lieu, ni l'instant. Alors, sortant de ma cachette, je me mis à courir, courir... Plus vite que je n'avais jamais courut, pour, d'une certaine manière, échapper à toute cette violence dont j'aurais préférée ne jamais être témoins. Un cris au bord des lèvres... Ce mot, ce mot unique qui était le même depuis toujours: POURQUOI? Aveuglée par mes larmes, je ne vis pas que j'étais de nouveau dans une rue un peu plus fréquentée, et heurtais quelqu'un de plein fouet, manquant de nous faire basculer à terre tous deux. Je n'avais même pas la présence d'esprit de m'excuser, tellement j'étais paniquée.

-Caroline? appela alors une voix.

Une voix que je connaissais... La voix de la personne dans qui j'étais rentrée si violemment. Je relevais les yeux, vers Elsa, qui me regardait, plus que surprise.

-Elsa...

Les larmes redoublèrent à mes yeux, et ce fut plus mon coeur que ma raison qui parlèrent quand je me jetais au coup de mon amie.

-Oh Elsa, je suis désolée, je n'aurais pas du te parler comme ça la dernière fois... Pardonne moi, s'il te plait...

Elle ne réagit pas immédiatement. Contre ma hanche, à son côté, je sentis quelque chose de dur, froid, et anguleux. Je reculais, et regardais... Une arme? Relevant les yeux vers elle, je les ouvris en grand. Le monde étaient entrain de s'écrouler... Différemment, ça n'était pas possible.
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MessageSujet: Re: "Ouvre les yeux"   Jeu 1 Juil - 15:49

« Alors à tout à l’heure, hein ? souffla le garçon, les yeux posés sur la jeune femme qui lui faisait face. »
Ça se voyait dans son regard, à Antoine, qu’il attendait une réponse. Quelques mots chaleureux ou rassurants, un encouragement peut-être, ou même un simple « oui ». Mais quelque chose qui l’assurerait que, en effet, ils se retrouveraient plus tard, ou demain, avec tous les autres. Elsa quand à elle, arma son revolver et le bruit si caractéristique du chargeur qu’elle actionna fut la seule réponse qu’obtint la question maladroite du gamin. Avec ses dix sept ans au compteur et le Colt qui pesait dans ses main, il faut dire qu’il avait quand même peur. Un peu. C’était la première fois qu’il partait à l’action pour la nouvelle recrue qu’il était, et si le faire avec Elsa avait un côté rassurant de par son expérience, il fallait admettre qu’elle n’était en revanche pas la personne la plus indiquée pour soigner les inquiétudes de dernière minute. Elle les prunelles définitivement froides qu’il rencontra lorsqu’elle leva les yeux lui firent presque regretter ce qu’il venait de dire.
« C’est compris ? Tu ne bouges pas de là avant que je sois sortie. Si au bout de dix minutes il ne s’est rien passé, tu te barres. »
Tout en parlant, Elsa dévisagea Antoine qui se contenta de hocher doucement la tête. Il connaissait son rôle sur le bout de doigts. Lui, il était en défense. Il la couvrait si elle était suivie, tout comme l’autre copain, dissimulé de l’autre côté de la rue. Non, il ne bougerait pas. Mais il aurait quand même bien voulu qu’elle lui réponde, la chef.
« Bonne chance…
- Caches-toi. »

La chef en question posa sur lui deux prunelles froidement insistantes. Elle ne répondait jamais à cela. Le garçon baissa la tête et alla prendre son poste, dans le creux que faisaient deux immeubles, à quelques pas de l’entrée de la station de métro tandis qu’elle coinçait son arme à sa ceinture, sous une veste de cuir noir. Habillée à la garçonne, Elsa vérifia que l’arme était totalement dissimulée puis sortit de l’ombre et s’engagea dans les escaliers, sous le panneau indiquant « Opéra ». La soirée touchait à sa fin, il y aurait beaucoup de monde sur le quai à attendre la rame. Beaucoup d’officiers allemands, sortant des restaurants et autres lieux à eux seuls réservés. Dont ce général qui, chaque jeudi soirs, se rendait au même endroit pour manger, sur le boulevard Haussmann, avant de marcher un peu, toujours dans les mêmes rues, et de prendre le métro, toujours à la même station. C’était ce qu’un mois de filature avait révélé à la brigade et maintenant, il était temps d’agir. Ce que faisait Elsa, lorsqu’elle poussa une porte de service réservée aux cheminots. Là, un homme l’attendait. Lorsqu’il entendit la porte, il se dirigea tranquillement vers son bureau, pour annoncer à la population qui se tassait sur les quais qu’un incident technique à la station Bourse risquait de bloquer la rame pour deux ou trois minutes. Un bourdonnement mécontent se fit entendre. Tant pis, l’on attendrait deux ou trois minutes, puisqu’il le fallait. Pendant ce temps, la jeune femme s’engouffra dans une autre ouverture qui donnait, cette fois-ci, sur un escalier descendant directement sur les voies. Dans la journée, l’ampoule qui éclairait ce dernier avait grillé, disait-on. Aussi se retrouvait-elle dissimulée dans une obscurité quasi-totale, pouvant observer à son aise et sans être vue, le quai de la station Opéra.

Là, à quelques mètres de l’endroit où elle se trouvait, un homme d’un quarantaine d’année, cintré dans son uniforme nazi, plaisantait avec un collègue. Au nombre d’insignes qu’il portait, on pouvait facilement deviner son grade et le nombre de services rendus à la nation allemande qu’il portait à son actif. Des services pour lesquels, dans très peu de temps, Elsa allait le remercier. A sa façon. Sans perdre un seul instant, elle descendit sur les rails. Elle ne craignait rien, un incident technique, avait-on dit. Le brouhaha sur les quais s’intensifiait de secondes en secondes, au fur et à mesure que les gens descendait tandis que, dans un coin d’obscurité, un canon se levait. Il fallait être précis. Le général était la seule cible et malgré le nombre de personnes présente, il ne fallait pas faire d’autre victime. Il fallait éviter le reste de la population qui attendait tranquillement sans se douter de rien. Alors la résistante attendit, immobile. Devant le général, un homme portant un chapeau noir ne bougeait pas plus. Une minute. Dans cent vingt secondes, la rame arriverait. L’homme au chapeau plongea la main dans sa poche, semblant y chercher quelque chose. Le temps filait, Elsa ne fit pas le moindre mouvement. L’homme se retourna, ne trouvant visiblement pas ce qu’il voulait. Le général, lui, continuait à discuter joyeusement. L’homme râla, tourna les talons, tête baissée. C’est qu’il y tenait à cette montre, elle lui venait de son grand-père, mort durant la grande guerre. Alors il s’éloigna, sourcils froncés, en ignorant qu’il avait été, l’espace d’un instant, l’élément qui allait faire ou non basculer la soirée. La voie était libre. L’allemand faisait face à l’immobile jeune femme, sans la voir. Deux minutes. Alors froidement, sans hésiter, elle appuya sur détente. Par deux fois, les coups claquèrent. Le brouhaha se tut un instant tandis que sur le quai, un nazi portait la main à son torse et s’écroulait.

Une longue seconde s’écoula. Elsa rechargea son arme et tourna vivement les talons. Un premier cri s’éleva, troublant le silence consterné qui s’était un instant durant emparé de la station. Alors, tandis qu’un vent de panique se levait, une jeune femme portant une veste en cuir et une casquette de gavroche se glissait rapidement dans un couloir de service, mains dans les poches et tête baissée. Il fallait sortir de l’autre côté, par une issue de secours. Elle força légèrement le pas. Elle était seule, elle pouvait se le permettre. Dehors, les camarades avaient certainement entendu les détonations et attendaient, tendus, de la voir ressortir. Ils ne bougeraient pas avant, il le fallait. Devant elle, un homme accourait. Boris, un cheminot qui n’était au courant de rien. Il remarqua rapidement cette jolie rousse qui s’éloignait du lieu d’où venaient les coups de feu. Alors il s’arrêta. Il venait de fermer l’issue de secours. C’étaient les ordres : en cas d’attentat, bloquer toutes les sorties possibles. En quarante années passées à travailler dans le même domaine, il n’avait jamais vu ça. En cinquante trois années de vie non plus. Boris comprit en la voyant, cette femme. Et finalement, qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire à lui, les ordres ? C’étaient les allemands, l’ennemi, pas ces gamins que l’on fusillait pour avoir essayé de s’y opposer. Alors il fit demi-tour, tandis que deux prunelles glaciales se posaient sur lui, inquisitrices. Rapidement, il sortit les clefs de sa poche et ouvrit la porte qu’on lui avait recommandé de garder fermée. Elsa, quant à elle, comprit aussi. Elle ne s’arrêta pas mais, lorsqu’elle passa devant cet inconnu, elle lui adressa un signe de tête. Et Boris, malgré l’impassibilité de cette jeune rousse aux yeux bleus, lui rendit un sourire en sachant qu’il ne s’était pas trompé. Derrière elle, il referma puis s’élança en direction du quai sur lequel, au milieu de la panique général, gisait un général allemand dont le sang recouvrait encore une vieille montre, tombée de la poche d’un passant.

Elsa sortit sans se retourner. Des deux côtés de la rue, elle sentit la présence d’Antoine et d’un autre garçon. Elle ne fit pas un geste, continuant à marcher, un peu plus lentement pour ne pas être repérée. Eux, allaient attendre encore quelques secondes. Une minute peut-être puis ils allaient aussi se séparer, une fois sûrs que personne ne la suivait. Ils ne seraient pas de retour chez eux avant une demi-heure, peut-être plus : il fallait vérifier que l’on était pas pris en filature ; mais au moins, ils rentreraient. Dans son coin, Antoine sourit : Elsa ne lui avait peut-être pas répondu mais oui, ils se reverraient. Tous. Cette dernière, quant à elle, tourna au coin de la rue et s’éloigna d’un pas vif, toujours aussi froide. Tuer ne lui plaisait pas mais c’était nécessaire. Il ne fallait pas se poser de questions une fois que l’arme était braquée sur la cible et cela, elle savait parfaitement le faire. Néanmoins, personne, pas même elle, ne pouvait ignorer la petite piqure brûlante qui se faisait sentir, après. Allemands, nazis ou rien, elle venait tout de même de tuer un homme. La jeune femme ne laissa rien sur son expression trahir cette vérité et continua à avancer.

Elle marcha ainsi de longue minutes, définitivement certaine d’être tranquille, quand son regard perçant remarqua un mouvement vif, devant elle. Avant qu’elle ne puisse réagir, un corps la heurta brusquement, manquant de la jeter aussi sec à terre. Néanmoins, les mains de la résistante se refermèrent autour des épaules de l’imprudente et elle parvint à conserver son équilibre. Autour d’elles, les passants s’étonnèrent un instant avant de renouer avec le fil de leurs propres pensées. Il se passaient trop de choses, en ce moment, pour se poser plus de question là-dessus. Elsa, quant à elle, baissa les yeux sur celle qui venait de lui rentrer dedans.
« Caroline ? lâcha-t-elle. »
Un éclair de surprise parvint à échapper à la froideur de ses traits tandis qu’elle dévisageait, profondément étonnée, cette amie qu’elle avait si malmenée, deux jours plus tôt, dans ce café au pied de la tour Eiffel. Les yeux de la parisienne, gonflés de larmes, attirèrent tout de suite son attention, ainsi que la voix avec laquelle elle prononça son prénom. Mais encore une fois, elle n’eut pas le temps de dire quoi que ce soit avant que la jeune femme ne se jette vivement à son cou, étouffant un sanglot.
« Oh Elsa, je suis désolée, je n'aurais pas du te parler comme ça la dernière fois... Pardonne moi, s'il te plait... »
L’intéressée ne comprenait pas. Enfin, elle voyait très bien de quoi voulait parler Caroline, mais elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait, pourquoi une telle attitude et encore moins l’état dans lequel elle se trouvait. Mais ce qui était plus urgent encore, c’était que la danseuse s’était serrée contre elle. Or, le temps de cette étreinte, Elsa sentit son revolver encore vaguement chaud s’appuyer contre sa hanche… ainsi que contre celle de Caroline. Aussitôt, cette dernière recula en baissant les yeux. Un éclat indéfinissable passa dans les prunelles impassible de la jeune femme tandis que l’autre ouvrait des yeux ronds encore brillants de larmes et la dévisageait. A son tour de ne pas comprendre.

Sans plus attendre, la clandestine lui fit un signe impératif de se taire et l’entraîna quelques pas plus loin, dans le recoin que formaient deux immeubles. Là, elle la lâcha et jeta un regard perçant derrière elle. Les badauds continuaient tranquillement leur vie sans plus leur accorder la moindre importance. Bien. Revenant à sa froideur initiale, elle tourna la tête vers Caroline, à la fois paniquée et ébahie. Il y eut un instant de silence entre les deux femmes avant qu’Elsa ne se décide, pour une fois, à poser des questions.
« Caroline, qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-elle sur un ton dur, où elle laissa néanmoins percer un brin de surprise. »
Ce faisant, elle refit passer sa veste par-dessus sa taille, afin de dissimuler l’arme que son amie avait laissée à découvert un moment, juste assez pour se rendre compte de ce que c’était. Elle se doutait bien que cela allait éveiller des questions chez elle, surtout avec la conversation qu’elles avaient eu deux jours plus tôt. Mais avant toutes choses, il fallait qu’elle se calme. Qu’était-il arrivé ?

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MessageSujet: Re: "Ouvre les yeux"   Ven 2 Juil - 14:35

Avant que j'eus le temps de faire ou dire quoi que ce soit, d'un regard et d'un geste, Elsa m'imposa le silence. Une arme... Elsa avait une arme... C'était le monde à l'envers. Elle me prit par le bras, sans rien dire, et m'entraina loin de la rue bondée, entre deux immeubles. Impression de déjà vue, d'étouffer. Je serais les dents, essayant de me calmer. C'était fini, j'étais en sécurité... Du moins pour le moment.

Silence... Encore, toujours. Entre nous, ça semblait être devenu le seul moyen de communication ces derniers temps. Prometteur... Enfin, Elsa se décida à briser le silence, d'un ton dur, impérieux, elle me demanda:

-Caroline, qu’est-ce qui se passe ?

Je fermais les yeux, voyant encore la scène se dérouler devant mes yeux. Les coups de feux résonnaient dans ma tête, inlassablement. Les éclairs des détonations semblaient continuer à flasher derrière mes paupières. Je rouvris les yeux, et fixais Elsa, qui était toujours aussi impassible. Alors, j'entrepris de lui raconter, tout, dans le détail. Le métro fermé à cause de l'attentat, mon détour pour prendre une autre station, et le camion. Les coups de feu, les cinq cadavres... Ce n'étaient que des enfants... Peu à peu, mes larmes s'assèchent, et j'ai l'impression d'être plus dur. Pourtant, cela me touche tellement. C'est comme si je n'avais plus de larmes... Il faut que je devienne plus forte. C'est la guerre! Il est tant que je me réveille. Je regarde Elsa, elle semble ailleurs... Elle a fait en sorte de dissimuler son arme à nouveau, mais je sais qu'elle est là, elle ne pourra pas changer ce que j'ai vu.

-Elsa, pourquoi tu as ça? demandai-je en désignant sa hanche, essayant d'arrêter l'emballement de mon esprit.

Notre dernière rencontre me revint en mémoire. Ne plus me voir, dangereux pour moi... Et maintenant ça. Tout s'éclaira soudain.

-Tu es résistante?! m'écriai-je en ouvrant de grands yeux.
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MessageSujet: Re: "Ouvre les yeux"   Sam 3 Juil - 17:53

Les prunelles de la jeune clandestine ne lâchèrent pas un instant Caroline, dures et distantes. Peut-être trop, vu la situation – car il avait bien fallu que quelque chose de particulier ne se produise pour mettre la danseuse dans cet état – mais cela ne changeait rien aux yeux d’Elsa, sans mauvais jeu de mot. Encore moins lorsqu’elle était à l’action, où garder son sang-froid plein et entier était plus que nécessaire. Et même s’il semblait que tout était tranquille, que personne ne paraissait l’avoir suivie ou remarquée, les choses ne se termineraient réellement que lorsqu’elle serait rentrée, et que les deux garçons en auraient fait de même. Du moins, pour ce soir. Car les doutes, la possibilité d’être arrêtée à tout moment, tout cela pourrait-il réellement prendre fin ? Non, pas avant que la guerre, cette guerre souterraine, pas celle que la France avait perdue, ne s’achève elle aussi. D’une façon ou d’une autre. Lorsque le pays serait libéré, lorsque le printemps reviendrait… ou bien pour elle, quand les allemands lui mettraient la main dessus ou la tuerait, tout simplement. Ce qui, inutile de se leurrait, revenait au même. Alors non, peut-être que, tant que tout ça durerait, les grands yeux bleus d’Elsa qui vrillaient ceux de Caroline ne se départiraient jamais de cette dureté.

La jeune femme attendit, sans ajouter le moindre mot, que son amie ne réponde à sa question. Rien en elle ne trahissait les questions qu’elle se posait, pas même ce coup d’œil furtif qu’elle jeta à la rue, afin de vérifier qu’elles n’avaient toujours pas attiré l’attention de qui que ce soit. Il ne faudrait pas rester là trop longtemps. Enfin, la danseuse rouvrit ses paupières, plongeant dans le regard de son interlocutrice, immobile et muette, puis desserra les lèvres qu’elle avait, l’espace d’un moment, gardées serrées. Derrière son impassibilité sans faille, Elsa se fit attentive. Elle ne bougea à aucun moment du récit. Même quand Caroline commença, lui parlant des conséquences de sa propre action. La pagaille. Celle qui ne manquait jamais de succéder aux paniques, comme celle qu’elle avait laissée derrière elle en s’enfuyant au travers des couloirs de service. Ce que lui disait son amie ne venait que confirmer ce dont elle n’avait pas longtemps douté : le général était mort et la chose risquait de faire grand bruit. Les journaux du lendemain parleraient sans doute d’une attaque terroriste, d’une allemand lâchement assassiné et appellerait à la délation contre quiconque pouvant être suspecté de faire partie de ces fauteurs de troubles qui mettaient en danger la vie des populations en plus d’empêcher toutes relations cordiales avec le Reich pouvant adoucir la dure situation dans laquelle la France se trouvait. Ce qui faisait rire les allemands autant que les membre de la Résistance. Comme si la chose était envisageable…

Caroline continua son récit. Elsa la vit se reprendre peu à peu. Pourtant, ils étaient terribles les mots de la danseuse lorsqu’elle décrivait la façon dont ces cinq garçons avaient été exécutés. Si pas un trait de se crispa sur le visage de la clandestine, intérieurement, la colère guettait. Une de ces colères froides qu’elle n’exprimait jamais et dont les absences la faisaient passer parfois pour insensible. Il n’en était rien. Seulement, inutile de perdre du temps et son sang-froid à réagir de la même façon que tout un chacun. On n’avançait pas à s’indigner ou à s’émouvoir mais on se rendait plus vulnérable, même l’espace d’un instant, à laisser entrevoir la façon dont les choses nous touchaient. Alors non, la jeune femme resta de glace, songeuse, et laissa un silence s’installer lorsque Caroline en eut terminé. Elle imaginait sans mal les cinq gamins collés contre leur mur alors qu’ils comptaient simplement aller balancer leurs tracts. C’était tellement drôle de voir les soldats tirer sur de malheureuses feuilles lorsqu’elles leur tombaient dessus. Un jeu. Un jeu d’enfant qui s’était achevé en cauchemar d’adulte, trop vrai. Un cauchemar où l’on fusillait des gosses lançaient des feuilles.

« Elsa, pourquoi tu as ça ? »
La voix de Caroline sortie l’intéressée de ses pensées. Elle suivit le regard de son amie, bien que sachant parfaitement de quoi elle parlait. L’arme qu’elle avait aperçue ; inutile de songer y couper et pourtant, il aurait tellement mieux valu qu’elle ne se pose pas de question. Pour elle comme pour la clandestine qui releva lentement la tête et posa ses grands yeux glacés sur elle. Elle ne devait rien savoir, il le fallait. Quitte à la blesser une seconde fois, comme elle l’avait déjà fait, deux jours plus tôt. Pourtant, cette fois, Caroline ne lui laissa pas le temps de répliquer. Sous le regard attentif de son amie, un éclair passa dans ses yeux. Un éclair qui en disait long.
« Tu es résistante ?! s’écria-t-elle.
- Moins fort, répliqua aussitôt Elsa en l’entrainant un peu plus avant dans le recoin. »
Elle jeta un regard derrière elle. Nulle question de paranoïa. Simplement, les oreilles trainaient partout ces derniers temps. Alors mieux valait prendre trop de précautions que pas assez. Une fois qu’elle se furent enfoncées, la jeune femme dévisagea un instant la danseuse. Elle la connaissait assez pour savoir que, quel que soit le mensonge qu’elle lui inventerait pour justifier la présence de ce revolver, elle ne la croirait pas. Et, bien que dangereux, peut-être au fond n’était-ce pas plus mal. Peut-être comprendrait-elle enfin pourquoi il ne fallait pas qu’elles se revoient. Au fond, perdre cette amie n’était pas ce qu’elle désirait, mais ce genre de considération ne faisaient pas le poids face à l’insensibilité de ses idées.

« J’ai tué cet allemand dans le métro, répondit-elle froidement, sachant pertinemment que cette réponse serait suffisante. »
L’idée d’avoir tué un homme ne sembla pas lui faire quoi que ce soit. Il y avait longtemps, bien longtemps qu’elle s’était résolue à cette fatalité : tuer était nécessaire. Alors encore une fois, inutiles les états d’âmes. Caroline devinerait-elle que le général de ce soir n’était que le dernier en date d’une longue série ? La verrait-elle comme l’un de ces terroristes que l’on dépeignait dans les journaux ou toujours comme cette Elsa qu’elle connaissait depuis vingt ans ? A vrai dire, cette dernière n’avait jamais accordé la moindre importance à ces choses que l’on disait sur elle et ses camarades. Mais Caroline savait et, bien que son amie se doutât qu’elle n’en tirerait aucune mauvaise attention, il fallait tirer les choses au clair.
« Caroline, il ne faut pas que tu dises un mot à qui que ce soit. Tu comprend pourquoi je dois m’éloigner. Alors oublies cette conversation, oublies ce que tu as vu ce soir. Tu ne dois pas rester ici, et encore moins avec moi, reprit-elle. »
Sa voix était glaciale et ce qu’elle disait sans appel. Elle devait partir, mais avant cela, ses prunelles dures plongèrent dans celles de son amie, attendant une réponse.

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MessageSujet: Re: "Ouvre les yeux"   Sam 3 Juil - 22:28

Tout devenait si limpide. C'était pour ça qu'elle avait été aussi froide et distante avec moi, pour éviter de m'attirer des problèmes. Comment avais-je pu croire qu'elle tirait un trait sur vingt ans d'amitié, comme ça, sur un coup de tête? Même s'il était clair qu'elle avait été tellement blessée intérieurement qu'il serait impossible que tout redevienne comme avant. Je pensais à sa mère et à sa soeur, et j'avais mal. Où étaient-elles? Etaient-elles seulement toujours en vie? Ces interrogations m'oppressaient, mais il était impossible d'avoir des réponses auprès des autorités, il ne fallait pas rêver. Son père peut être... Mais lui aussi était juifs, et des rumeurs tellement atroces courraient sur le sort réservé aux soldats alliés capturés, à fortiori s'ils étaient juifs. J'en avais des frissons dans le dos. Comment des êtres humains pouvaient-ils faire cela à leurs semblables? Cela me dépassait.

Devant mon exclamation, Elsa m'intima immédiatement de me taire.

-Moins fort!

Plus surprise par son affirmation qu'impressionnée par son ton, je m'exécutais. Elle me prit fermement par le bras, et m'attira plus loin dans la ruelle. Elsa était résistante... Une fois le premier moment de stupeur passé, cela me parut comme tomber sous le sens. Elsa avait toujours eut ce caractère fort, terre à terre, dont j'étais totalement démunie. Elle était bien plus forte que je ne le saurais jamais, bien plus déterminée aussi. Enfants, nos mères disaient que nous nous complétions, ce n'était peut être pas totalement faux, en fin de compte. Totalement opposées, et pourtant, nous nous adorions, enfants. Voyant mon regard plein d'incompréhension, elle entreprit d'expliquer, sommairement, mais expliquer tout de même, ce qui c'était passé.

-J’ai tué cet allemand dans le métro.

Je déglutis, sans rien dire. Elsa avait toujours été un excellent tireur, ça ne m'étonnait pas qu'elle ait réussit son coup. Involontairement, elle était responsable de la mort des cinq jeunes garçons, mais comment savoir directement ce qui se serait passé? Qui aurait imaginé que les allemands réagiraient aussi vite? Il était évident que des représailles auraient eut lieu. Certes, il fallait se débarrasser des hauts dignitaires, c'était le meilleur moyen de désorganiser l'armée, mais chaque assassinat entrainait l'exécution sommaire d'innocents. Etait-ce le prix à payer?

-Caroline, il ne faut pas que tu dises un mot à qui que ce soit. Tu comprend pourquoi je dois m’éloigner. Alors oublies cette conversation, oublies ce que tu as vu ce soir. Tu ne dois pas rester ici, et encore moins avec moi.

Et comme une gentille petite fille, je suis sensée obéir? Non Elsa, tu me connais bien trop pour savoir que je ne te laisserai pas comme ça, quoi que tu dises.

-Non, dis-je simplement.

Moi aussi je savais être ferme et froide. Résolue aussi. Je ne pouvais pas continuer à me voiler la face. Je voyais bien dans les yeux d'Elsa qu'elle avait comprit ce que j'allais demander, et je savais aussi qu'elle n'était pas prête à accepter, aussi entrepris-je de soigneusement choisir mes arguments pour la convaincre.

-Réfléchis à tout ce que je pourrais t'apprendre! Le nombre de haut dignitaires nazis et collaborateurs qui viennent me voir danser tous les soirs et qui me couvrent de cadeau. Ils pensent tous la même chose des danseuses: qu'elles sont stupides, volatiles, et juste bonne à mettre dans un lit, alors tant qu'à faire, autant en profiter. Imagine... Je ne veux pas rester en arrière!

Ce n'étais pas un coup de tête, loin s'en faut, mais je n'étais pas sure qu'elle me laisse emporter la bataille aussi facilement.
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MessageSujet: Re: "Ouvre les yeux"   Jeu 8 Juil - 17:00

Quelle réponse pouvait-elle bien vouloir trouver dans les yeux de la danseuse quand elle aurait seulement pu tourner les talons ? Ce qu’elle venait de dire n’en attendait pas. Ou alors peut-être une simple promesse de la part de Caroline à s’en tenir là, un « oui » qui mettrait fin à la discussion comme à leurs entrevues jusqu’à ce que ces jours sombres ne s’effacent, puisqu’il le fallait. Avec n’importe qui d’autre, Elsa ne se serait sans doute pas payé le luxe d’attendre. Avec n’importe qui d’autre, Elsa n’aurait de toute façon pas répondu comme elle l’avait fait et rien de cette conversation ne se serait passé comme ça. Sans doute serait-elle déjà repartie. Son amitié, malgré la distance qu’elle conservait, pour la danseuse était certainement ce qui la retenait encore. Vingt ans. Vingt ans pour un simple « oui » ? Non. Par ces vingt ans justement qui les liaient, elle la connaissait bien. Trop bien pour seulement imaginer qu’elle allait lui donner lui donner la réponse qu’elle attendait. Cela se lisait sur les traits de Caroline, qui se fermèrent à peine les derniers mots de la clandestine prononcés. Cette dernière, en dévisageant son amie, pouvait presque deviner ce qu’à son tour elle allait dire.
« Non. »

Elsa soupira, intérieurement. Elle vrilla la jeune femme des yeux. Évidement. Comment aurait-elle pu espérer une seule seconde que les choses s’arrêteraient là ? Qu’elle se contenterait de hocher la tête et de s’en aller. Pourtant, rien n’aurait mieux valu. A continuer à la fréquenter, Caroline se mettait en danger et Elsa ne risquait pas moins. La solitude était le prix de la vie qu’elle menait. Cachée, traquée sans doute, comme tous les autres, l’amitié pour elle n’était qu’un péril de plus. Du moins, c’était là la façon dont la froide jeune femme voyait les choses. Et à ses yeux, rien que le fait d’avoir pris le risque de se confier à la danseuse en était la preuve. Au fond, elle lui faisait confiance, autant que possible, mais personne, en ces temps perturbées, n’était à l’abri de rien. Une arrestation, une erreur, même futile, et tout pouvait basculer. Caroline en était certainement consciente, d’ailleurs. Pourtant, l’éclat que Elsa pouvait voir allumer son regard ne trompait pas. Elle savait, oui elle ne pouvait que deviner ce que la jeune femme allait lui dire, lui demander même. Et, sans que rien ne vienne perturber son expression de glace, elle se prit à espérer qu’elle ne le ferait pas. Elle secoua d’ailleurs froidement la tête, négative, avant même qu’elle n’ait ouvert la bouche. Ce qui ne la dissuada pas de dire ce qu’elle avait à dire, au contraire.
« Réfléchis à tout ce que je pourrais t'apprendre! Le nombre de haut dignitaires nazis et collaborateurs qui viennent me voir danser tous les soirs et qui me couvrent de cadeau. Ils pensent tous la même chose des danseuses: qu'elles sont stupides, volatiles, et juste bonne à mettre dans un lit, alors tant qu'à faire, autant en profiter. Imagine... Je ne veux pas rester en arrière! »

La jeune femme dévisagea un instant son amie, glaciale, le regard plus dur encore qu’il ne l’était auparavant. Elle se doutait qu’elle ne disait pas ça sur un coup de tête, sous le choc de ce qu’elle avait vu quelques moments plus tôt et que sais-je encore. Et avec n’importe qui d’autre, sans doute n’aurait-elle pas été aussi catégorique lorsque sa voix fusa, aussi dure et ferme que ses yeux.
« Non, Caroline. »
Encore une étrangeté de l’amitié, des sentiments qu’Elsa repoussait aussi loin d’elle que possible. Son interlocutrice n’aurait pas été la danseuse, elle ne se serait sans doute pas opposé à la chose de manière si brusque et définitive. Ses arguments tenaient largement debout, même si dans la brigade, il était hors de question d’envoyer les unes et les autres dans le lit des allemands. Utiliser des relations pour obtenir des informations, faire diversion, oui. Mais aller jusque là, jamais. Si elles rejoignaient la résistance, c’était pour se battre et non pas pour se changer en la première prostituée venue – comme l’avançaient parfois les journaux. Mais connaître les hautes sphères germaniques, savoir qui était qui, leur plaire même pouvait être un atout majeur. Mais voilà, Caroline était Caroline. Et pour Elsa, il n’était pas question de l’embarquer là-dedans, atout ou non.

Devant la réaction de son amie face à son refus, elle laissa un éclair allumer un instant ses prunelles de marbre. Jetant un regard à la rue, d’où on ne pouvait plus les voir ni les entendre : elles étaient trop loin, elle darda ensuite un regard semblable à un trait de glace dans celui de son amie. Vivement, elle sortit son arme, la rechargea en laissant le craquement familier résonner juste autour et la tint levée entre son amie et elle. Puis, coupant toute réplique ou tentative de réponse, elle prit la parole.
« Tu vois ça ? Caroline, écoutes moi. Je ne te parle plus de danser et de faire la midinette devant deux ou trois salauds. Je te parle de faire la guerre, et plus d’y jouer. Les tuer et savoir que, pour chacun d’entre eux que tu vas descendre, cinq gosses risquent de finir contre un mur ! fit-elle, non sans une dure véhémence qui ne lui échappait que rarement. Voir partir les autres à l’action sans savoir s’ils vont en revenir, ne pas les voir revenir… et vivre en sachant que n’importe quand, une patrouille peut te tomber dessus et te faire payer tout ce que tu leur auras fait perdre avant de servir de toi pour se venger de la mort d’un des leurs. »
Sa voix s’éteignit ici. Oh, elle pourrait continuer, il y avait tant à dire. Mais c’était assez. L’espace d’un instant, un éclat avait réussit à faire briller ses prunelles lorsqu’elle avait évoqué ceux qui tombaient à l’action, mais son ton dur, insensible, ne s’était pas adoucit une seule fois. Elle ne cessait de vriller son amie des yeux. Tout ce dont elle venait de parler, elle y était résignée. Elle savait que rien ne pourrait l’éviter, et ça ne semblait plus lui faire ni chaud ni froid – erreur, mais elle se n’avait plus même besoin de faire un effort pour ne rien laisser paraître.

« Hors de question, acheva-t-elle enfin, répondant encore une fois à la question implicite de la danseuse. »

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MessageSujet: Re: "Ouvre les yeux"   Lun 12 Juil - 23:05

Bien sur que ce n'était pas suffisant pour la convaincre, bien sur qu'elle n'aurait pas dit oui immédiatement. Je poussais un soupire résigné. Elle voulait encore me protéger...

-Non, Caroline.

Tellement prévisible, tellement évident... Tellement douloureux aussi... Alors que je ne voulais faire que ce que j'avais l'impression de DEVOIR FAIRE, on me rangeait, bien proprement, bien sagement, dans un placard où l'on était certain de ne pas me faire le moindre mal, de ne pas m'abîmer, ni me briser. "Fait bien attention, Caroline, on ne sait jamais... ". Trop douce, trop naïve, trop tendre... Trop faible en un mot.

-Tu vois ça ? Caroline, écoutes moi. Je ne te parle plus de danser et de faire la midinette devant deux ou trois salauds. Je te parle de faire la guerre, et plus d’y jouer. Les tuer et savoir que, pour chacun d’entre eux que tu vas descendre, cinq gosses risquent de finir contre un mur ! Voir partir les autres à l’action sans savoir s’ils vont en revenir, ne pas les voir revenir… et vivre en sachant que n’importe quand, une patrouille peut te tomber dessus et te faire payer tout ce que tu leur auras fait perdre avant de servir de toi pour se venger de la mort d’un des leurs.

Elle marqua un temps d'arrêt, semblant se demander si elle en avait assez dit, avant d'achever:

-Hors de question! catégorique.

J'avais parfaitement conscience de ce qu'elle disait. C'était justement pour que cette folie s'arrête que je voulais aider, participer, faire quelque chose, et ne pas rester les bras ballant, ayant une peur monumentale que l'officier qui avait commanditer l'exécution de ce soir se trouve parmi tous ces hommes qui, tous les soirs, me laissaient présents, fleurs et billets doux. Soudain agacée, je relevais la tête, vivement, vrillant mes yeux bleus-verts dans ceux, d'un bleu glacé, de Elsa.

-Alors j'imagine que savoir que l'un des lieutenant les plus proche de Himler sera dans la capitale la semaine prochaine pour faire une inspection des forces en place ne t'intéresse absolument pas?

J'avais conscience d'avoir fait mouche, tout en dévoilant ce en quoi je pourrais être utile. Pourtant, fidèle à elle même, elle n'eut aucune réaction. Mais, un je ne sais quoi chez elle me fit comprendre qu'elle serait sans doute intéressée. Je me redressais, voulant montrer un peu de fierté.

-Chacun dispose de ses propres armes. Ah et pour information, je n'ai pas eut besoin de coucher avec un allemand pour savoir ça.

Butée, moi? A peine...
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MessageSujet: Re: "Ouvre les yeux"   Ven 16 Juil - 22:48

Caroline était butée. Et Elsa le savait parfaitement. Pourtant, un regard particulièrement – et volontairement – dur vrillé dans ses prunelles, elle espérait qu’elle comprendrait. Qu’elle comprendrait qu’il valait mieux pour elle qu’elle n’insiste pas et que, du moins, c’est ce que la jeune rousse aurait voulu, la discussion était close. Inutile de chercher plus loin, sa réponse était définitive. Enfin, c’est ce qu’elle pensait. Même si, dans un coin de sa tête, quelque chose lui soufflait qu’une telle résistance – sans mauvais jeu de mot – était ridicule. Au fond, même dans cet esprit froid et parfois insensible, peut-être ce soir là y avait-il une plus grande part de sentiment que de raisonnement. Peut-être ne pouvait-elle pas s’empêcher de se souvenir de ce jour, celui où trois des camarades sur quatre seulement étaient rentrés et avaient du lui raconter la façon dont Marc avait eu le thorax percé de cinq balles allemandes. Oh oui, elle ne s’en souvenait que trop bien, tout comme de ces traits de glace qu’elle avait eu tant de mal à conserver quand la brûlure qui l’avait saisie à cet instant lui laissait encore d’amères douleurs. Elsa eut un imperceptible frisson, qu’elle réprima aussitôt, se maudissant de se laisser aller à y repenser en présence de son amie. Pourtant… Et si, à son tour, Caroline ne revenait pas ? Et si cette jeune femme, presque cette sœur, qui venait de relever si fièrement la tête en plantant son regard dans le sien tombait aussi ?

« Alors j'imagine que savoir que l'un des lieutenant les plus proches de Himmler sera dans la capitale la semaine prochaine pour faire une inspection des forces en place ne t'intéresse absolument pas ? »
Oui, sans doute y avait-il de cela dans le refus d’Elsa. Uniquement de cela, ne laissant pas de place à ses habituels froids calculs, à cette logique implacable et ce terrible cynisme dont elle savait ordinairement faire preuve. Quelles autres pensées sinon celle de pouvoir perdre la dernière personne la raccrochant un tant soit peu à sa famille et aux temps joyeux auraient pu la faire rester de marbre à ce que venait de dire la danseuse. Un général proche d’Himmler à Paris était une occasion qui ne se manquait pas. Bien sûr, peut-être l’aurait-elle su d’une autre façon. Mais tard, bien plus tard et peut-être même trop tard. Caroline avait-elle conscience de l’importance d’une telle informations et su moment à laquelle elle la lui donnait pour la brigade ? Oui, sûrement. La jeune clandestine, dont le regard se fit un brin plus intense à la nouvelle, pouvait presque le lire dans toute son attitude. Elle était sûre d’elle, certain d’avoir marqué un point. Et elle n’avait que trop raison. Personne n’aurait jamais pu parler de cela à Elsa, à point si nommé.
« Chacun dispose de ses propres armes. Ah et pour information, je n'ai pas eut besoin de coucher avec un allemand pour savoir ça. »

Chacun ses armes, oui. Les allemands avaient les leurs, puissantes. Les parisiens, eux, les cherchaient. Et Caroline en était une. Une à ne pas négliger, la chose était évidente. La jeune résistante dévisagea son amie.
« Que tu ais couché avec un allemand ou non pour savoir ça n’est pas mon problème, répliqua-t-elle, presque cinglante. »
Elle darda encore quelque seconde un regard intense sur elle avant de se détourner, rangeant l’arme qu’elle avait encore en main. Un rapide coup d’œil jeté à la rue lui confirma qu’elles étaient toujours absolument seules et anonymes. Sans doute la vérification pourrait-elle passer pour superflue, mais imaginez un seul instant quel quelqu’un ne surprenne une telle conversation. Ce qui se disait entre les deux femmes étaient une véritable mine pour un quelconque espion, ce qui allait d’ailleurs à l’encontre de toute règle de sécurité. Mais surtout, Elsa avait besoin de songer à ce que ce qu’elle venait d’entendre impliquait. Une fois encore, son implacable esprit reprenait le dessus. Avoir la danseuse dans leurs rangs était un atout qui ne se refusait pas. Amitié ou non, elle ne pouvait décemment, en tant que chef, ignorer tout ce qu’elle pourrait apporter. Une moue, fugace, tordit ses lèvres pâles quand ses prunelles revirent à son amie.
« Caroline, tu n’as pas conscience de ce que ça veut dire, fit-elle en la fixant sans ciller. »

Elle s’appuya contre le mur se trouvant derrière elle sans la lâcher des yeux. Enfin, elle était redevenue cette résistante impassible, fermée à toute émotion qu’elle était réellement. L’hésitation qui la tenaillait, elle ne pouvait s’en débarrasser totalement, mais sa dureté habituelle avait reprit le dessus.
« Coucher avec un nazi ne te suffiras pas, peu importe la raison pour laquelle tu l’as fais, reprit-elle, glaciale. Caroline, imagine. Est-ce que tu pourrais tuer cet homme ? Est-ce que tu pourrais faire sauter un bureau plein d’autres hommes ? Réfléchis bien à ce que tu dis, on ne joue plus. »

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MessageSujet: Re: "Ouvre les yeux"   Sam 17 Juil - 11:49

J'étais presque certaine d'avoir vu passer une lueur intéressée, très intéressée même, dans son regard, quand elle avait entendu mes paroles. Mais je ne me serais pas laissée aller à me réjouir ou à penser avoir gagner la partie trop vite. C'était Elsa que j'avais en face de moi... Et au concours de qui est la plus butée, nous nous valions largement. Le problème, c'est que je n'avais pas beaucoup plus d'argument que celui ci. Mais je savais que cela l'intéresserait. Aux réceptions, les hommes parlent. Français ou allemands d'ailleurs. Ils ne font pas attentions à celles qu'ils estiment être des beautés sans cervelles qui ne sont qu'un ornement de plus à leur bras. Alors ils dévoilent pas mal de leurs plans, parlent des évènements à venir...

Elsa répondit après quelques instants:

-Que tu ais couché avec un allemand ou non pour savoir ça n’est pas mon problème.

Je levais les yeux au ciel. Il faudrait quand même qu'un jour elle apprenne que ce n'est pas en étant désagréable qu'on trouvait des gens pour nous aider. Elle me fixa, je ne baissais pas les yeux. J'étais déterminée à faire ce que je pensais, et savais être bien. Alors qu'Elsa rangeait son arme, je m'appuyais contre une caisse en bois laissée là à l'abandon, sortant mon miroir de mon sac. Maintenant que j'étais plus calme, je pouvais me rendre compte de la tête que j'avais. Merveilleux. Si jamais on me croisait dans la rue, on ne manquerait pas de me remarquer, ce qui n'étais pas vraiment le but. Avec un mouchoir, j'essuyais mon maquillage qui avait coulé.

-Caroline, tu n’as pas conscience de ce que ça veut dire, finit par lâcher Elsa.

Elle change de stratégie? J'avais l'impression qu'elle était moins catégorique dans son ton. A croire que mon argument avait fait son petit effet.

-Coucher avec un nazi ne te suffiras pas, peu importe la raison pour laquelle tu l’as fais. Caroline, imagine. Est-ce que tu pourrais tuer cet homme ? Est-ce que tu pourrais faire sauter un bureau plein d’autres hommes ? Réfléchis bien à ce que tu dis, on ne joue plus.

Je fermais mon petit miroir d'un coup sec. Premièrement, je n'avais jamais couché avec un nazi - enfin si, mais à cet instant, je ne le savais pas encore- et s'il fallait le faire, je le ferais. Deuxièmement, ils ne méritaient que la mort, ces assassins. Troisièmement, Elsa savait que je pouvais lui apprendre des choses très utiles, la preuve.

-On ne peut jamais savoir exactement ce qui se passera face à l'action, dis-je froidement, un peu résignée, le regard dans le vague. Rien ne se passe jamais comme prévu. C'est ça le problème avec les plans.

La comparaison était peut être un peu futile, mais c'était comme à l'opéra. On pense que tout est calé, en répétition, tout est parfait, mais, le jour de la première, il y a un accro, un problème, une fausse note... Et pourtant, le spectacle doit continuer.

-De toute façon tu sais que je pourrais t'apprendre des choses très utiles, alors s'il te plait arrête de faire comme si tu avais encore besoin de réfléchir.
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MessageSujet: Re: "Ouvre les yeux"   Lun 19 Juil - 23:35

Le claquement sec avec lequel Caroline referma son miroir n’étonna pas Elsa. Toujours aussi impavide, elle ne cessait de la fixer. Au fond, elle savait pertinemment que la logique et le bon sens ne lui laissaient absolument plus aucune raison de refuser à son amie ce qu’elle lui demandait. D’ailleurs, si la danseuse n’avait pas été, justement, cette amie, jamais elle ne se serait heurtée à une telle opposition de la part de la jeune chef quand elle pouvait lui apporter tellement d’atouts. Des informations, des contacts, des relations… Et tant d’autres choses encore qu’il serait stupide de négliger. Mais voilà, Caroline était Caroline – au risque de le répéter – et il n’y avait dans les réticences d’Elsa qu’un reste de sentiment totalement humain. Ne pas vouloir revivre une perte. Pas encore une fois, pas si peu de temps après… lui. Derrière le masque impassible de ses traits, cette idée lui arracha un frémissement. Intérieur. Etait-ce une raison valable, finalement, pour vouloir garder la danseuse loin du conflit ? Peut-être, mais plus aux yeux de la froide clandestine maintenant que des pensées plus rationnelles avaient repris le dessus. Et pourtant, si seulement elle avait pu ne serait-ce qu’imaginer ce qui allait découler de ce retour de logique, peut-être se serait-elle, pour une fois, laissée aller à ce qu’elle voyait comme une stupide faiblesse.

« On ne peut jamais savoir exactement ce qui se passera face à l'action. Rien ne se passe jamais comme prévu. C'est ça le problème avec les plans. »
Oh oui, on ne pouvait jamais rien prévoir. Du moins, il y avait toujours une part de hasard, d’incertitude – la suite n’allait que trop le leur prouver. Mais de cela, elle n’en savait encore rien, aussi se contenta-t-elle de dévisager Caroline, sans avoir l’air ni d’acquiescer, ni l’inverse, aux paroles qu’elle venait de prononcer. Etait-elle réellement capable de pointer son arme sur quelqu’un, de l’abattre de sang-froid comme elle finirait, d’une manière ou d’une autre, par y être forcée ? Elsa la savait mesurée, plus sensible qu’elle ne l’avait jamais été, même lorsqu’elle l’on parlait encore d’elle comme d’une jeune fille agréable quoique légèrement distante par moments. Dans les rangs même de la brigade, il y en avait qui ne s’étaient pas si facilement résignés que cela à l’idée de tuer un homme. Certains, plus rares, s’y refusaient et se montraient utile de toute autre manière possible. Ce qui, d’une façon ou d’une autre, conduisait à la mort de ces même hommes qu’ils se refusaient à abattre eux-mêmes. Mais ce genre de réflexions, à moins d’avoir une raison valable d’en faire part, Elsa les gardait pour elle.

« De toute façon tu sais que je pourrais t'apprendre des choses très utiles, alors s'il te plait arrête de faire comme si tu avais encore besoin de réfléchir. »
La jeune femme releva la tête, esquissant à peine une moue sans joie. Comme si elle avait encore besoin de réfléchir ? A vrai dire non, c’était tout réfléchi, finalement. Rien dans ses traits n’indiqua le changement qui s’était effectué chez la résistante, elle d’ordinaire si peu changeante lorsqu’elle avait décidé quelque chose. Surtout quelque chose touchant à la brigade.
« Tu es sûre ? demanda-t-elle néanmoins, sur un ton redevenu parfaitement détaché. »
De nouveau, ses prunelles glaciales vrillèrent celles de son amie, comme pour y trouver toute trace de doute, d’hésitation. Pouvait-on être réellement sûr de soi lorsque l’on prenait une telle décision ?
« Si tu fais ça, il n’y aura plus moyen de revenir en arrière, quoi que ça implique, continua-t-elle, toujours aussi froide. Jusqu’à la fin. »
On ne quittait pas la résistance. Enfin si. Mais arrêté. Ou mort. Jamais comme ça, de son plein gré. C’était bien trop dangereux, à la fois pour soi-même et pour les autres. On était jamais à l’abris d’une arrestation, actif ou non, ça ne faisait pas une bien grande différence. Il n’y avait qu’à regarder les juifs arrêtés, par exemple. Combien d’entre eux pratiquaient réellement leur religion ? Sa mère et sa sœur, en tout cas, n’étaient pas au nombre de ceux-là. Et pourtant. Devant la réaction de Caroline, Elsa laissa une nouvelle seconde de silence planer entre elles.
« Dix sept rue des rosiers, dans trois jours. Tu apprends cette adresse par cœur et, Caroline, tu ne la note jamais où que ce soit. Maintenant vas-y, on ne se reverra pas d’ici-là. »
Sur ces mots, elle lui indiqua la rue du regard. Il était temps de se séparer. Sas bouger, elle l’observa s’éloigner. A cet instant, alors que la silhouette incertaine de la danseuse disparaissait, Elsa ignorait encore à quel point, cette fois-ci, elle avait fait le mauvais choix.

FIN DU TOPIC la suite au prochain épisode (a)

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